‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 14 sur 49 · JEANRON · texte numérisé non relu

JEANRON

Au citoyen ministre de l’intérieur.

Rousseau et Jules Dupré furent élus membres de cette Commission avec Léon Cogmiet, Ingres, Eugène Delacroix, Ary Scheffer, Horace Vernet, Robert Fleury, Meissonnier, Corot, Paul Delaroche, Isabey, Drolling, H. Flandrin, Brascassat, Abel de Pujol et Couture. P. Delaroche était président.

Le Salon de mil huit cent quarante-huit s’ouvrit le 15 mars dans les galeries du Louvre, exhibant aux yeux du public, étonné d'une si nouvelle mesure, ce qu'il avait plu à tout ce qui se croyait artiste de soumettre aux lazzis de l'ironie parisienne. Et disons-le, en passant, ce Salon ne fut pas inférieur à ses devanciers. Sauf quelques produits ridicules de vieillards en démence,

les artistes se jugèrent eux-mêmes et, à la première vue de la médiocrité de leurs œuvres, ils vinrent supplier le musée de retirer des galeries les tableaux que le public accueillait par des éclats de rire et sur lesquels on déposait des gros sous.

Rousseau n'avait rien envoyé depuis longues années aux expositions; il savait qu'il en était d'avance exclu; il ne parut donc pas au Salon de 1848. Ilse borna, avec Jules Dupré, à combattre pour le placement de la bonne peinture, et il eut à ce sujet quelques démêlés avec plusieurs de ses nouveaux collègues, plus portés à protéger les bons sujets, les solliciteurs et ceux qui tentaient de faire passer en contrebande leurs peintures attardées, qu’à faire valoir les œuvres pour ce qu’elles valent.

Le jury était nombreux, l’Institut y avait ses amis ; la bonne cause ses faux frères. Dupré et Rousseau se retirèrent avant la clôture des opérations de cette tumultueuse commission, dans laquelle l'esprit académique cherchait à revivre par ses élèves et ses habiles. Ils retournèrent à leurs ateliers, au moment où Clesinger, Fontallard et d’autres artistes, précédés du docteur Aussandon, portaient au gouvernement provisoire l'emblème symbolique de la République des Arts et le programme trop improvisé du droit aux travail des artistes.

« Les programmes, me disait Rousseau, sont comme les pros- « pectus; on les décrète sans avoir le moyen de les exécuter et « pour se créer le reproche de leurrer les bonnes âmes et de « décourager les confiants. Les voilà partis pour arracher au gou- « vernement provisoire des promesses qu'il ne pourra pas tenir, « et dans quinze jours on criera à la trahison. On demande que « l’art abandonne l’histoire rétrospective, qu'il se parque dans « l'actualité en répudiant le passé. C'est évidemment une idée « saine et fructueuse, mais l'artiste est essentiellement sensitif, « il n’est pas maître de son émotion ; ce qui l'agite le plus est ce « qu'il peint le mieux. Allez dire à Delacroix de brûler Shakes- « peare, de détruire Gœthe, Dante, et tous ses inspirateurs ;

« dites à Géricault d'oublier l'Iliade, à Prudhon de sacrifier Lon-

« gus et les grandes figures de l'antiquité grecque, à Ingres

« d’être infidèle à Raphaël! On doit une éducation profession- « nelle à l'artiste, on peut lui apprendre à bien voir, à bien « construire; mais à sentir, à être touché, c’est une question qui « ne relève que de lui et de sa constitution particulière. Il faut « qu'il ait en lui le levain de sa nature et le sentiment de son « entière liberté.

M. Jeanron et M. Charles Blanc, nommé directeur des Beaux- Arts en remplacement de M. Cavé, conseillèrent au nouveau ministre de faire acte public de réparation en faveur d'artistes que le gouvernement déchu avait laissés si longtemps dans l'indifférence et livrés à la persécution de l'Institut.

M. Ledru-Rollin se rendit en personne avec M. Jeanron à la place Pigalle, chez les deux artistes, visita leurs ateliers et leur fit à chacun la commande d'une toile de 4,000 francs, somme énorme alors et qu'on regarda comme un acte de munificence digne de Périclès.

C'était pour Rousseau deux années de vivres. La République se montrait cependant généreuse à peu de frais, car elle engageait quelques jours après de bien plus importantes ressources pour illustrer les murs du Panthéon par une série de faits historiques qu’elle commandait à M. Chenavard.

Rousseau se mit de suite à ébaucher un beau paysage qui représentait une lisière de forêt d'arbres séculaires des environs de Brôle, à travers lesquels on voyait une plaine immense de pâturages éclairés par un soleil couchant. Un bouvier sonnait de la trompe et rappelait ses vaches qui paissaient sous les ramures des grands arbres. C'était, à peu de chose près, pour les premiers plans, la disposition de la forêt du second acte de Guillaume Tell. Aussi disais-je à Rousseau que je ne pouvais voir sa toile sans penser aux mâles et poétiques symphonies de Rossini : « Si parmi nous il est un traître », et « Sombre forêt, désert triste et sauvage (1).» On y entend de grandes choses!

(x) Ce tableau est au Luxembourg, mais il est tantôt à contre-jour, tantôt retiré de la galerie.

104 THÉODORE ROUSSEAU n'est-ce pas? Ma forêt parle, répondait Rousseau. C'est ce que je veux faire éprouver.

Ce tableau est surtout remarquable par une grande élégance de dessin et par des harmonies superbes qui réfléchissent la lumière sur les terrains et sur les arbres. Rousseau en fit une répétition par un effet de soleil levant et qui présente plusieurs modifications dans la disposition de la plaine. Les humidités matinales, la rosée sur les herbes et les branches y sont reproduites avec une justesse étonnante ; la lumière fraîche et argentine de l'aurore y fait frissonner tout un monde qui semble chanter les mélodies d’un commencement de beau jour. C’est là une véritable idylle que Claude Lorrain ñe renierait pas (1).

C'est à ce moment que Rousseau perdit Thoré de vue. Celuici se lança dans la politique à outrance par son journal la Vraie République et eut à peine le temps de revoir son ami.Menant de front la garde nationale, la République sociale, les motions les plus ardentes au club de la Révolution, la création d’un ministère des Beaux-Arts et sa candidature à la Constituante, Thoré brülaitson sangdans cette agitation effrénée, etil n’apparut qu'un instant à l'atelier de la place Pigalle pour s’entretenir avec ses anciens amis de ses projets de réforme sociale. I ne convainquit pas Rousseau, qui voyait déjà des nuages dans l’air et augurait mal des exigences et des obscurités de langage des violents et des rétrogrades. Cependant il soutint de son mieux la candidature de Thoré, qu'il savait avant tout loyal et convaincu, et au milieu des préparations électorales ilen reçut la lettre suivante :

Mon cher ami,

Les peintres ont demain une réunion pour appuyer-:ma candidature à l’Assemblée nationale. Vas-y donc et envoies-y nos amis pour faire passer ma candidature, qui est présentée par le peuple et par les clubs.

Parles-en à Clésinger, qui devait y allér. Un peu de mouvement et vous pouvez m'avoir ainsi quelques mille voix.

Samedi. Fraternité,

Tu. THoré.

(1) Vendu à M. Margueritte, il appartient maintenant à M. Mongean.

Les artistes étaient en effet en grande.émotion. Il s'agissait de choisir des représentants de l’art à l’Assemblée constituante et de s'organiser en grande famille de travailleurs. Decamps présidait à l’ex-Chambre des députés, au palais Bourbon, une réunion considérable de peintres, sculpteurs, graveurs et dessinateurs qui occupaient les siéges des députés de Louis-Philippe. Célestin Nanteuil y déployait vainement sa raison et son flegme imperturbable, Leleu sa logiqueet sa loyale ténacité. Frédérick Lemaître présidait, à la salle Valentino, rue Saint-Honoré, un meeting d'artistes de tous les genres « appartenant au culte des neuf muses. » Il dut renoncer à mettre lé calme dans cette assemblée incohérente, où chacun prétendait constituer un groupe d'artistes par spécialité et se refusait à délibérer et à fusionner : les peintres avec les artistes dramatiques, les sculpteurs avec les graveurs, les peintres d'histoire avec les paysagistes, les portraitistes avec les peintres de genre, puis les romantiques avec les classiques. La distinction des spécialités se fût ainsi morcelée jusqu’à extinction, car chacun paraissait. n'être convaincu que de la nécessité de son groupe individuel. Tot capita tot sensus.

On n’aboutit à rien. Rousseau en revint attristé et découragé et se renferma hermétiquement dans son atelier. Il n’en sortit qu'aux affaires de juin, lorsque relancé par la réquisition civique, il dut s’affubler d’un fusil et aller avec Dupré bivouaquer sur les boulevards avec les contingents des départements.

Ce n’était pas une robuste conviction qui l’animait pour un parti plutôt que pour un autre, et cette prise d’armes ne fut pour lui qu'un emprunt forcé imposé à son esprit de paix et à son travail.

Rousseau n’a jamais exercé son esprit à la science ou à la passion de la politique. Sa raison se bornaït à tout voir sous la physionomie de la moralité, et les formes du gouvernement lui paraissaient assez indifférentes pourvu qu'elles eussent pour mobiles la bonne foi et la justice. C'était, en politique, un platonicien et un poète; souvent un raisonneur très fin et très incisif,

mais qui répudiait tout esprit de parti, comme une entrave à la liberté naturelle.

Il fut donc en complète divergence avec l'esprit militant de Thoré, qui lui échappa, quand celui-ci, nommé représentant du peuple, peu de jours avant ou après la bataille de juin, dut se soustraire, par l'exil, aux décrets de prise de corps qui étaient lancés contre lui. Ils ne se revirent que onze ans plus tard, en 1860, avec des rides de plus, des illusions de moins, après de dures épreuves et bien des souffrances.

Une particularité remarquable, c'est que Rousseau n'en reçut jamais une lettre pendant son exil, quoiqu'il s'inquiétât vainement à plusieurs reprises du lieu de sa résidence, et ce ne fut que par les articles d’art signés Burger, au moment de l'Exposition de Manchester, que nous reconnûmes au style de l'Allemand le déguisement du Gaulois.

Là, Rousseau eut un éclair : « Il vit, » me dit-il, quand je lui eus montré les journaux du docteur Burger, et son œil se baissa comme Surpris par un choc d'émotion. « Il faut dire à Émile « Diaz qui se rend en Angleterre de nous en donner des nou- « velles, qu'il le cherche et qu'il nous parle de lui. »

cr la vie intérieure de Rousseau revêt un nouvel aspect. Personne n'aurait pu le soupçonner. C'était après les néfastes journées de juin 1848. He Rousseau, étourdi des séditions de la rue et des revirements politiques, s'était retiré à Barbizon. Il n'y était pas seul. Rousseau avait fait la connaissance d’une jeune femme qui était venue implorer sa pitié et invoquer sa protection dans son existence difficile de Paris. Originaire de la Franche-Comté comme sa famille, humble et souffrante, Rousseau avait été touché des aveux de sa misère, il lui avait donné asile comme à un pauvre oiseau battu par les vents, et cette compagne qui distrayait son silence par la chanson d’une fauvette et les refrains de Pierre Dupont, de Bérat et de Béranger, avait fini par devenir un bruit et une existence qui lui étaient chers. De jour en jour les soins qu'il lui donnait, les ménagements qu'il s’'imposait pour la santé de sa malade, avaient développé

en son cœur une sorte d’attachement paternel et fortifié un lien qui ne cessa qu'avec la vie. Si l’idée d’un mariage lui vint, elle dut être remise sans cesse à ce lendemain qui n'arrive jamais ; mais l’intérieur de Rousseau était si profondément cordial, si ouvert et si honnête, que tous ses amis crurent que cette position irrégulière s'était légalisée à Barbizon pendant 1848, année où, tous dispersés, nous étions restés plusieurs mois sans nous suivre dans nos secrets et intimités de famille.

Pendant cette saison qui fut belle et heureuse comme une lune de miel, Rousseau retrouva ses inspirations de dix-huit ans, il ne quitta pas la forêt et y fit de charmantes études sur nature. Trois sont célèbres. L'une est l'étude du Petit monticule du Jean de Partis que des bouleaux agités par la bise d'automne ombragent de douces vapeurs. « Une bonne femme en robe bleue est assise (1), » cette femme c'est la sienne qui travaille au pied d'un arbre. Cette étude est très particulière dans l'œuvre de Rousseau, il y a modulé dans toutes les harmonies rousses et fauves, au temps où les feuilles déjà privées de sève n’attendent plus qu’une bise pour se disperser. Elle est peinte avec une légèreté extrême et au moyen de grattages habiles qui donnent des transparences que le pinceau n’atteindrait jamais.

La secondé est une Vue du cirque des gorges d'Apremont, au soir, au moment où le soleil sé couche derrière les montagnes de Rochefort. C'est à l'heure où le froid envahit les terrains et les arbres et semble les faire frissonner de ce zéphir aigu qui pronostique l’arrivée de la nuit. Le cirque est vaste, les rochers qui le dominent sont d'une physionomie primitive et farouche, lieu désolé et fatidique qui serait volontiers la bruyère nocturne ou apparaîtraient les sorcières de Macbeth (2). Rien d’exagéré ou de trop nerveux dans ce tableau. Il est exécuté du premier

(1) Cette étude m’appartient, elle a été désignée ainsi dans le livret d’exposition du cercle des arts de M. Burty.

(2) Appartient à M. le chevalier de Kny#, qui l'a achetée à la vente Troyon.

coup, comme une limpide aquarelle enrichie de rehauts, pour accentuer les activités des lignes.

Le troisième est un sentier qui passe au milieu des rochers sous de gros hêtres, sous de ronds feuillards comme on disait jadis. Rousseau y est revenu plusieurs fois comme pour se donner le plaisir d’arriver à la plus grande intensité de coloris qu'un peintre pût produire. Cela dépasse tout ce que j'ai vu comme volume d'harmonie (1), comme richesse de tons, comme multiplicité de touches brillantes enchevêtrées les unes dans les autres, au point de dépasser l'éclat des plus splendides mosaïques.

J'allai le voir à l'été de la Saint-Martin, en novembre; sa maisonnette était couverte de clématites, de capucines et de cobéas; on sentait la présence d'une femme dans cette coquetterie d'ermitage. Rousseau y semblait heureux plutôt des distractions et des enfantillages de sa malade, que de sa vie nouvelle. II me déroula toute une suite de toiles, d’'esquisses, de grisailles, d'ébauches, qui lui préparaient pour vingt ans de travaux. Il commençait le beau paysage de la Hutte de Charbonniers (2), si lumineux, si limpide, effet de plein midi par un soleil de septembre, qu'il acheva en 1850. Il l'avait ébauché au ton juste du premier coup, sur une toile grise préparée et, après avoir disposé ses masses d'arbres et ses lignes de terrain, il revenait avec la délicatesse d’un « imagier, » sur son ciel et sur les cimes de ses arbres, grattait en demi-pâte avec le couteau à palette et reprenant ses masses par des finesses imperceptibles d’attouchements.

C'était un travail patient qui finissait par inquiéter, tant il était imperceptible. « Il vous semble que je me borne à ca- « resser ma toile, n'est-ce pas? à n’y déposer que des gestes ma- « gnétiques. Je cherche à procéder comme le travail de la na- « ture par des alluvions qui, réunies ou amoncelées, deviennent

(1) Acheté par M. Tattet, il appartient à M. H. Brame. (2) Appartient à M. Binder.

« des forces, des transparences, au milieu desquelles j'agis « ensuite avec des accents définitifs comme sur une trame « neutre. Ces accents sont à la peinture ce que la mélodie est à « la basse harmonique, et ils décident de tout, de la victoire ou « de la défaite. Peu importe une méthode en ces moments où « le dénoûment survient; on use de tout, même des conjura- « tions diaboliques, me disait-il en riant, et quand il en est « besoin, quand j'ai employé toutes les ressources des couleurs, « j'use du grattoir, du pouce, de la sèche, et s’il le faut encore, « du manche de mon pinceau. C’est une grande épreuve, que « ces fins de jour, et j'en sors souvent bien épuisé, mais jamais « désespéré...» Puis s’interrompant : « Tenez, allons faire une « promenade. Je vous montrerai un peu sur nature la loi des « végétations. »

Nous nous rendiîmes à la Mare aux Évées, et, chemin faisant, il me fit une leçon étincelante; souvent ses paroles confuses restaient dans une obscurité mélodieuse, mais souvent aussi il avait des éclairs fulgurants. On sentait que l’admiration, l’enthousiasme le possédaient. Ses expressions jaillissaient avec une telle violence d'images, qu'il n'était plus maître de les contenir et de les ordonner. Si un sténographe eût saisi au vol ces brillantes éruptions et qu'il leur eût imprimé seulement une ponctuation, il eût conservé une des plus belles pages sur la haute mission de l'art et sur ses moyens d'en révéler la puissance.

En résumé, son système était beaucoup plus simple qu'il ne semblait le dire, et ce n’était que la fièvre de l’enfantement qui le jetait dans ses éloquentes abstractions; car personne n'était plus méthodique que lui pour délibérer un tableau, pour le préparer et lui faire subir les phases d’un travail patient et logique.

Sa palette était aussi fort simple, quoiqu'elle produisit à l'œil les richesses les plus lumineuses des harmonies forestières. Il ne la disposait pas comme Géricault ou Delacroix avec la méthode d’un stratégiste qui met sous son œil toutes ses ressources et ses réserves, par des gammes ascendantes ou des tons rompus.

Elle n'était pas cependant désordonnée, .car elle brillait au soleil comme les roches grises couvertes de mousses, de lichens, de parasites et de toutes les végétations infinies. Je me suis bien souvent donné le plaisir d'observer la palette de Rousseau, et j'y voyais revivre en éléments rudimentaires tout ce que Fontainebleau recèle de trésors de couleurs.

Les bases étaient les Blancs, les Rouges et les Noirs. Il les disposait et les combinait ainsi :

Blanc d'argent.

Jaune de Naples.

Les Blancs :

l dérivé Ocre jaune.

et leurs dérivés ; Terre de Sienne.

les Jaunes. re Jaune indien.

Laque jaune naturelle.

Brun rouge.

Terre de Sienne brûlée. Les Rouges Laque rouge de garance,

et leurs dérivés Vermillon,

les Bruns. Momie.

Laque brune.

Terre de Cassel.

Noir d'ivoire.

k Bleu cobalt.

Les Noirs

EE nt Bleu minéral (rarement).

et leurs dérivés Bleu de Prusse (encore plus rarement).

les Bleus. 2?

Vert Véronèse. + Mélés avec les Bruns.

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Vert émeraude.

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XLIH

OUSSEAU revint à Paris à la fin de 1848 et prépara son Salon de 1840. Il y envoya son Avenue de l'Isle- Adam, sa Lisière de forét, soleil couchant, et des Terrains d'automne.

Le Salon était disposé dans les appartements des Tuileries. L'Assemblée consti-

tuante l'avait ainsi décrété pour habituer « le Peuple souverain » à prendre possession de son palais. Les tableaux de Rousseau furent placés dans un petit boudoir assez mesquin et peu approprié à la lumière de sa peinture. Ils ne furent que médiocrement observés par le public peu au fait des beautés du paysage, et qui la veille encore, avait pour modèles du genre les joujoux de Watelet et de Rémond, les motifs insipides de Thuillier, d'Aligny et des coryphées de l’Institut. Cependant les artistes comprirent ce que valait Rousseau et combien il fallait compter avec un tel joûteur. Toutefois son succès

n'obtint pas les faveurs de la popularité.

Le jour de la distribution des récompenses arriva : c'était dans lorangerie des Tuileries, près des guichets du Louvre, qu'allait se passer cette olympiade lacédémonienne. Jules Dupré et Raffet, qui n'avaient point exposé, furent nommés chevaliers de la Légion d'honneur. C'était assez dire qu'on réparait en eux l'indifférence de l’ancien gouvernement. Rousseau eut seulement la première médaille!

Cette inégalité le blessa. La croix n'était pas alors son ambition; mais, au temps de l'égalité républicaine, il lui semblait inique de voir ses camarades de lutte plus: favorisés par la direction des Beaux-Arts. « Il avait été le premier à la peine, il « était juste qu'il le fût aussi à l'honneur. » « La moindre fleur des champs siérait mieux à ma boutonnière, disait-il, mais je me trouve maltraité, et on ne me comprend pas. »

Dupré était désolé de ce dénoûment inexplicable. Cette distinction honorifique était venue le saisir à l'improviste à l'Isle- Adam, et il avait dû se rendre sans délai à Paris, pour y recevoir la croix. Il ne put rien faire contre cette décision ministérielle, et, d’ailleurs, Dupré crut tout naturellement que Rousseau partageait avec lui la même attention administrative ; et 1l n’eut connaissance du contraire qu'après la séance officielle du Président de la République.

Il se fit en Rousseau un mutisme inusité vis-à-vis de son ami. Il se sentait diminué de se voir relégué au plan des concurrents de l'avenir, lui qui avait tant combattu et que le jury avait plus particulièrement maltraité que tous les autres.

Le silence, l'isolement, puis le froid survinrent.

L'élément nouveau que Rousseau avait introduit près de lui comprit mal cette délicate situation et, voulant atténuer sa blessure, l’indisposa contre un ami plus heureux.

Déjà quelques mois auparavant, Rousseau, trop systématiquement enfermé chez lui par les exigences de sa vie nouvelle, n'en était sorti qu'à l'annonce du grand danger que courait Dupré, sous le coup d’une péritonite qui menaçait de l'enlever.

Rousseau, averti, courut se jeter dans les bras de Dupré, éclata

en sanglots et en témoignages d’affection; mais le coup était déjà porté, la désunion avait marqué ses traces, et Rousseau se laissa insensiblement envahir par la goutte d’eau qui plus tard devint entre eux un fleuve infranchissable.

Sans se le dire, sans se l’expliquer davantage, les deux amis s’en retournèrent l’un à l’Isle-Adam, l’autre à Barbizon, et furent des années sans se revoir.

Ce fut un grand malheur pour Rousseau, car Dupré avait pris sur lui l'autorité d’un artiste supérieur, c'était un régulateur infaillible qui arrivait à temps pour l'arrêter dans ses destructions et dans la recherche d’un idéal irréalisable que Rousseau ne se lassait point de rêver.

« Je dois beaucoup à Dupré, me disait-il plus tard, il m'a fait « entrevoir des choses queje ne soupçonnais pas, et entre autres « l’art de machiner le tableau et d'en condenser les forces. »

Je n'étonnerai personne en disant que l'iniquité de l'Institut et l'indifférence publique avaient infligé à Rousseau une existence difficile et souvent inquiétante; le nouveau régime avait été plus attentif envers lui, mais Rousseau traînait à ses pas un arriéré qu'il lui devait être difficile de combler. Il résolut de tenter une vente publique de ses œuvres. Ciceri, Hoguet et Diaz, les premiers promoteurs de ce mode de placement, avaient réussi dans leurs entreprises.

Rousseau rassembla ses anciennes études, ses tableaux dédaignés, et les mit en vente le 2 mars 1850 à l'hôtel des Commissaires-Priseurs. Il y avait cinquante-trois peintures qui, toutes ensemble, firent un total de 15,700 francs.

Nous y revoyions, pour la dernière fois peut-être, ses lacs et ses pâturages d'Auvergne, ses herbages de Normandie, ses vieux sapins du Jura, la forêt d’Aubrac dans l'Aveyron, les vallées du Jura, les bords de l'Oise et de la Sauldre, les marais de Quillebœuf, le château de Chambord, les bois de Pomponne, de l'Étang, de Sénart, toute une variété d'études de Fontainebleau, et une terrible coupe sombre du terrible Boisd'hiver, le Gessler

de la forêt!

M. Charles Blanc, directeur des Beaux-Arts, y vint en personne et donna un certain entrain à la vente que Diaz, Lessore, Troyon et Ziem encourageaient de leurs enchères, ainsi que MM. Henri Didier, Collot, amateurs restés fidèles à Rousseau. Le ministère de l’intérieur y fit l'acquisition du Plateau de Bellecroix, pour 605 francs, superbe peinture d'une qualité de ton merveilleuse, et de la Plaine de Monimartre avec ses Moulins, petite ébauche très fine et toute printanière. En résumé, ce furent les artistes et les amateurs « enragés » qui firent le mouvement de cette vente; succès d'enthousiasme pour les connaisseurs, mais peu profitable à Rousseau, parce que la réserve des amateurs riches et « haussiers » ne s’y présenta pas.

Défalcation faite des frais de vente, des tableaux restés sans enchères ou au compte du vendeur, il ne resta pas huit mille francs à Rousseau pour calmer la voracité des « anglais. » Il dut se remettre au travail avec l'inquiétude et le découragement pour compagnons; mais le découragement ne le hanta pas longtemps. Rousseau avait la fibre résistante et l’âme fière, le sentiment de sa valeur fit prévaloir en lui la fierté du vaincu; il reprit sa vie laborieuse avec le stoïcisme d’un homme qui a fait son devoir et d’un artiste qui a fait ses preuves.

ré

N 1850, en 1851 (1), Rousseau exposa au Salon national son tableau du gouvernement, Zisière de forét, soleil couchant, et six autres tableaux.

Il y fut encore troublé par un incident fâcheux Placé à l'angle du Salon d’honneur, il s'était vu à cette place de distinction la veille de l'ouverture. Le lendemain il constata qu’on l'en avait retiré. Il crut à une conspiration, tandis qu'il n’y avait qu'un malentendu des ordonnateurs. Peu s’en fallut qu'un conflit violent ne suivit cette malencontreuse coïncidence. Il y voyait une injure et voulait une explication écla-

tante, ou une rencontre.

(x) L’Exposition commença en décembre 1850 et se continua en 1851, elle eut lieu au Palais-Royal, alors Palais-National, dans un bâtiment qui fut construit au milieu de la grande cour. L'exposition fut si abondante qu’elle remplit ce grand bâtiment, la galerie des rostres et tous les appar-

tements du palais.

On parvint enfin à tout arranger, et Rousseau,plein dé raison, voulut se persuader à lui-même de l'erreur dans laquelle il était tombé. A peine s’il en parla; mais il laissa parmi ses papiers une sorte de confession écrite qui témoignait de la droiture de son cœur et de la bonne foi de ses adversaires.

La voici tout entière. Qu'elle soit pour MM. Charles Blanc et Jeanron un témoignage de leur bonne action et de leur loyauté. Elle est restée entre eux comme un secret de famille que je me fais un devoir de révéler ici :

Après avoir entendu uñe véritable enquête détaillée faite avec tout dévouement et toute compétence, par MM, Blanc et Troyon, j'abandonne complètement la pensée que le déplacement de mon tableau ait été une intrigue de M. ‘*, tolérée par M. ***, et j'accepte avec bonheur les protestations qu'on me porte de leur part, Il y a eu dans cette affaire des coïncidences bien fâcheuses et bien propres à lui donner un sens contraire à la réalité, tous en conviennent. En fin de compte, quelque chose subsiste cependant comme une faute d'imprévoyance, une faute officielle avouée avec le désir qu'elle soit réparée par une intervention officielle.

Sur l'honneur et comme témoin de tous ces faits, M. Charles Blanc m'a affirmé, qu’en 1848, M. Ledru-Rollin, absorbé dans l'élément politique, laissait complètement le bureau des Beaux-Arts en oubli, où lui, M. Charles Blanc, gémissait de se voir souvent impuissant: M. Jeanron seul pouvait l’aborder, réveiller de temps à autre sa sollicitude pour les artistes, et ilen obtint le peu qui se fit alors. — [ci un fait personnel. — M. Ledru-Rollin eut la pensée de faire quelques commandes et entre autres à Jules Dupréet à moi, et c’est Jeanron qui l’enleva pour ainsi dire, à bras le corps chez nous, pour que rien ne pût déranger cette intention.

J'avoue ici que dans l'ignorance absolue de ces faits précis, mis à la portée d'entendre bien des communications sur la conduite de Jeanron, j'étais en suspens sur ce que je devais penser de lui et j'eus divers mouvements à son égard. Était-il provocateur, accompagnateur bienveillant ou forcé peut-être, dans l'affaire heureuse qui survenait pour moi?

IL va sans dire que je lui fis la meilleure part et lui en fus reconnaissant; mais, prudemment, je ne le vis guère qu'une ou deux fois, pendant qu'il était à la direction du Musée.

Quelque temps après, M. Ledru-Rollin sortait du gouvernement provisoire ; la commande n'était pas signée et Jeanron accourait comme un fou,

pour qu’il y mît sa dernière signature.

M ÉETA

a naar LE ge

Lorsque fut fait le règlement nouveau des Beaux-Arts, Charles Blanc affirme nettement que Jeanron discuta ardemment (et contre lui-même qui conservait certains scrupules) et qu'on lui dut ce qu’il y a de libéral dans cet acte.

A l'Exposition de 1840, je fus porté pour la croix par la direction des Beaux-Arts. M. de Luynes, M. Rivet et compagnie en furent indignés; ils rencontrèrent d’autres indignations contre la leur, entre autres celles de Mercey, Charles Blanc et Jeanron. Charles Blanc m'affirma, en croisant les bras, comme le faisait M. de Luynes en ce moment, que ce dernier lui demanda qu’il voulût bien lui expliquer ce qu’on pouvait trouver de bon dans de pareils tableaux; que pour lui il renonçait à y rien comprendre.

Alors Jeanron prenantsubitement la parole, lui dit : « Rien de plus facile, Monsieur, la chose y prête singulièrement et va me fournir un thème abondant, » — Jeanron alors s’étendit longuement sur la valeur de mestableaux. M. de Luynes ne fut pas convaincu, circonvint M. Dufaure, ministre de l’intérieur, qui faiblit; puis, on fit une cote mal taillée, et j'eus une pre-

mière médaille contre laquelle je protestai.

Le jour des récompenses survint, Rousseau n’y figura pas. Diaz, nommé chevalier, était exaspéré de cette indifférence. Il voulut renoncer à sa croix, la renvoyer au ministre, et dans un banquet officiel des décorés, en présence des chefs de service de l'administration, Diaz se leva et porta le toast suivant : « A Théodore Rousseau, notre maître oublié. » On peut se figurer l'éclat du scandale, mais il était mérité et Diaz fut le seul qui, dans cette réunion d'artistes favorisés, sut courageusement se compromettre. On le désavoua, on l’applaudit, on le blâma, et tout rentra dans le silence. Rousseau lui répondit tranquillement : « Mon cher Diaz, je ne suis pas encore adopté par les archontes, n’en parlons plus. »

Il s'était résolu à ne plus exposer. Quand vint le 2 décembre et le Salon de 1852. Rien ne l'avait fait changer sa détermination, les délais d'envoi étaient expirés; mais un jour il vit apparaître chez lui le directeur des musées. M. de Nieuwerkerke venait l'engager en personne à se présenter au Salon. Rousseau s'y refusa. On parlementa, on s'expliqua, le fonctionnaire fut très pressant, très prodigue d'excellentes paroles, de

promesses de réparation, et Rousseau laissa emporter de son

atelier deux charmants tableaux qui figurèrent au Salon de 1852 (1).

Il reçut la croix cette année même, comme une satisfaction incomplète donnée à toutes les épreuves dont on l'avait saturé.

(1) L'un est un Æfet de soleil; l'autre, Paysage après la pluie; groupe de chênes dans la lande. Ce dernier, acheté par M. Bonnet, appartient maintenant à M. le chevalier de Knyff.

partir de «cette époque, Rousseau, définitive-

ment classé sur la place, plus recherché par les

amateurs, vit s'ouvrir devant lui un avenir moins incertain; il pouvait vivre modestement de sa profession, mais il avait attaché à ses pas un arriéré de vingt ans, un passif toujours reraissant d'engagements et de

nl fallait administrer sans cesse et que sa vie ne

prome parvint pas à éteindre dans la nouvelle existence qu'il s'était

imposée e en transformant son intéri

Cepend . out se calme autour lui, l'opinion a foi en son avenir et les commandes lui arrivent. « Heureux les peuples

qui n'ont pas to. » dit un philosophe. Heureux les artistes dont la vie s'écoule sans bruit dans le travail et le recueillement !

Rousseau jouit ainsi d’une période de plusieurs années,

assez « fortuné » pour transformer son toit de paille en un atelier

de bois et de tuiles, assez heureux pour se donner quelques eaux-fortes de Rembrandt, d'Ostade et de Claude Lorrain, qu'il aimait à considérer furtivement à ses moments de repos; assez jeune pour orner sa demeure de ces naïves faïences populaires, qu’un des premiers il recherchaïit chez les paysans et aux marchés des campagnes. Heureux de convier à sa table quelques vieux amis, et d'accomplir ces longues et patientes promenades qu'il aimait à faire, avec la tranquillité d’un berger chaldéen, en méditation devant les astres et les voûtes des forêts.

Dans ce temps, la maison de Rousseau était un petit centre hospitalier plein de prévenances et de charmes; l'ami y arrivait sans autre avertissement que sa présence. Rousseau l’accueillait avec ce sourire et cet œil d'enfant, qui signifiait : Je vous attendais. On causait peinture, Paris et littérature; on hélait Millet qui travaillait, encore ignoré, mais courageux, dans son atelier campagnard; on commentait sur les maîtres, sur le soleil couchant, sur la lumière et sur la longévité de l’homme ! Les mois étaient des années : aujourd'hui, ils ne sont que des jours !

Rousseau voyait venir à lui les amateurs, ils se donnaient la peine de le relancer jusqu’à Barbizon, on s’inscrivait pour des commandes. M. Collot s'était décidé, par la pression de la spéculation extérieure, à faire la vente de son précieux cabinet. Les tableaux de Rousseau y avaient été vivement disputés. M. de Morny, M. Van Praet, ministre de Belgique, M. le marquis Maison, M. de Ferrol, Madame Lehon, M. de Rothschild, etc., s'y étaient disputé les joyaux de cette charmante collection. Rousseau était en hausse (1) et M. de Morny cherchait à accaparer ses travaux.

11 profita de l'impression qu'il avait produite sur ce puissant amateur pour l'intéresser à sa forêt et pour lui demander qu'il

(1) Cette vente eut lieu le 29 mai 1852.

la prît sous sa protection contre les conservateurs, toujours en activité de destruction et de rendements industriels.

Croyant atteindre enfin au but de nos désirs, Rousseau et moi, nous nous mîmes à délibérer et à rédiger un mémoire explicatif, sorte de recours en grâce contre les exécutions de nos contrées de prédilection. Rousseau le soumit à M. de Morny et plaida cette cause avec le patriotisme d'un homme qui combat pour ses dieux et pour ses foyers. Il gagna son procès : les pins moscovites furent condamnés à disparaître des gorges d’Apremont, le Bas-Bréau fut décrété sol sacré et inviolable, destiné à mourir de vieillesse; et Bellecroix fut purgé de ses carriers. Rousseau était plus heureux de cette victoire que du prix des jeux olympiques. Le mémoire était sa grande charte d’indépendance et il s’en prévalait entre nous comme d’un firman merveilleux du grand sultan des Indes. Hélas ! ce n'était là aussi qu'un rêve des AMrlle et une Nuits, qu'un talisman plus fragile encore que la lampe d’Aladin.

Adressé, assurait-on, aux forestiers, il fut respecté d’abord, puis éludé, puis considéré comme le soliveau de la fable et des grenouilles :

Il en vint une fourmilière; Et leur troupe à la fin se rendit familière,

Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi.

La force passive de la tradition reprit le dessus et la hache, le mètre, le garde-vente et le carrier rentrèrent en possession de leur domaine.

Rousseau ne s’en consola pas, mais l'indignation lui fit enfanter un de ses plus beaux tableaux. Il voyait ce vieux sol d’Apremont bientôt envahi par le vert triste et cru des végétations de Sibérie, les grès ératiques, les colosses antédiluviens, disparaître sous la glu des gommes et le fumier des aiguilles résineuses. Il voulut en conserver une vivante effigie, dans le calme de sa majesté, dans la fleur de son antique sauvagerie.

Je ne décrirai pas ce beau paysage, qui reporte nos souvenirs aux temps des sociétés naissantes, aux jours où les hommes, heureux de vivre dans le plein air des sérénités terrestres, devaient être bons, parce qu'ils étaient heureux des spectacles extérieurs. Composition de la plus noble simplicité et d’une exécution élémentaire dans sa force, elle ne donne à l'œil que la belle silhouette d’une colline dont la forme puissante se reflète dans les eaux transparentes d'une mare entourée de bruyères. Mais le calme qui s'en dégage, la vie universelle qui s'y entend, la lumière douce qui tamise ses effluves jusque dans les plus infimes pousses rampantes, en font une des plus belles conceptions de poète. Noble et grave contrée qui reconstitue en quelque sorte une vie antérieure de l'humanité, et reproduit les échos des âges, par le portrait des lieux qui en sont restés les témoins.

Il commença aussi à cette époque trois de ses plus splendides pages : Groupes de Chênes dans les gorges d'Apremont (1) et la Lisière des Monts Girard (2). Sous la pensée des destructeurs de la forêt, ces deux motifs sont encore pris aux endroits qu'il avait tenté de sauver des embellissements des sylviculteurs. Puis il entreprit son Marais dans les Landes.

Le premier est un effet éclatant par des myriades de combustions solaires. Des vaches paissent sous les trois grands chênes du Dormoir des gorges d’Apremont en plein midi, quand le soleil se répand en follets pailletés comme une pluie de lumière sur toute une contrée. L’exécution est très soignée, délicate et patiente; Rousseau y a déployé tout son brio de virtuose, et c’est pour cela que ce tableau a eu un grand succès.

La Lisière des Monts Girard représente une route de forêt au bord de laquelle se dresse un vieux chêne tout farouche et comme irrité de voir devant lui un jeune bois qui ose reverdir

(1) Acheté par M. de Morny, appartient à M. Van Praet, de Bruxelles.

(2) Acheté par M. Papeleu, appartient à M. le général Gœthals, de Bruxelles.

après le massacre de ses contemporains. Le chêne étreint sous ses racines puissantes une roche qui n'apparaît plus déjà que sous la forme d'une dalle conquise par le roi des forêts. Un ciel bleu, serein, agité par des nuages légers qui courent à un rendez-vous des sylphes, donne une haute idée du silence des déserts et des voix qui peuvent s'y faire entendre (1).

(1) Au moment où j'écris ces lignes, le père de Théodore Rousseau, qui avait été si fier de son fils, meurt âgé de 83 ans, le 30 octobre 1869. M. Rousseau n'avait fait que languir, depuis le 23 décembre 1867; vieillard excellent et chaleureux, il avait conservé la santé d’un homme de quarante ans, la bonne humeur, la confiance et les illusions de sa jeunesse jusqu’au jour où il perdit son fils. Toute sa vie s'était passée à obliger, depuis les plus grands jusqu'aux plus humbles ; M. Rousseau avait aidé tous ceux qui s'étaient adressés à lui.

On a vu le service signalé rendu à Talleyrand et à son secrétaire, M. Perret, par ce modeste tailleur. On aimait et on estimait ce brave homme par son caractère toujours prêt au sacrifice : les généraux de l’époque impériale le considéraient comme un homme de discrétion et de confiance à toute épreuve; l'amiral de Suin, le général Teste, le général Donzelot, le général Eymès, aide de camp de Louis-Philippe, qui eut le nez emporté à la machine infernale de Fieschi, le général Caron, qui lui écrivait : « Venez vite, j'ai là un billet de mille francs dont un coin est déjà brûlé, tâchez d'arriver avant les pompiers, » le prince Florestan de Grimaldi, de Monaco, qui, un mois avant la révolution de Juillet, exhumait de sa bibliothèque un drapeau tricolore qu'il montrait à M. Rousseau en lui disant : « Vous le reverrez bientôt et ailleurs qu'ici. » Louis Blanc eût été bien heureux de connaître cet épisode.

Meyerbeer, le grand musicien, et son frère Michel Beer, et les trois Scheffer, Ary, Arnold et Henry, qui n’en parlaient que comme d'un homme toujours en quête de sauvetage. « C'est un héros de Terre-Neuve, disait Ary à un de ses amis, un vrai pélican qui se saigne et s’épuise pour tous ceux qui souffrent. »

Aussi s'épuisa-t-il, le pauvre homme, non de cœur, mais de ressources. Il fit vivre pendant des années Rouget de Lisle, l’auteur de Ja Marseillaise, refugié à Choisy-le-Roi; le général Ramorino, fils naturel du maréchal Lannes, fusillé après Novare ; des poètes, des vaudevillistes; puis toute une série de réfugiés polonais, allemands, italiens, espagnols, portugais, des carlistes ruinés, des républicains sans pain. M. Rousseau ne résistait pas à une misère; sa vie se passait à courir pour obliger, et il sacrifiait, sans mot dire, tout ce qu’il gagnait à secourir son prochain en détresse.

Ut

Rousseau était alors dans une veine chaleureuse de chefsd'œuvre. Il les exécutait dans son atelier de Barbizon, mais ilse rendait souvent sur nature pour rassurer ses doutes sur quelques attaches confuses et pour préciser des directions de ramures qu'il s’efforçait de dessiner avec la patience, la religion d’un Bénédictin.

Rousseau, je ne saurais trop le redire, quand il avait à s’enquérir de l’ossature et de l'anatomie des arbres et des plantes, ne se laissait jamais emporter par les «à peu près » de l’analyse. Il les décrivait non-seulement en portraitiste respectueux, mais il y mettait aussi l'élévation d'esprit d’un élève de Linné; n'omettant rien qui ne fût nécessaire à la vie, ne mentionnant rien qui ne fût un argument de logique pour l'équilibre, les pesanteurs, les proportions, les tendances et les suprêmes beautés du sujet.

Sa volonté descriptive s'engageait alors dans ce labyrinthe inextricable des ramures des grands arbres; il en suivait longuement les diverses projections, ne reculait pas devant ces mariages infinis de longues branches qui apparaissent et disparaissent en méandres désespérants. Il ne s’arrêtait enfin que lorsqu'il avait très nettement buriné « l’état civil » de son sujet, et après en avoir dévoilé tout le système de vie, en même temps que la généalogie de son être.

Je le vis un jour très occupé d’un arbre qui s’éclairait en resplendissante lumière. Cet arbre revêtait un certain mystère de feuillage, un épanouissement touffu et obscur qui semblait exciter sa curiosité.

« Ah! celui-ci, me dit Rousseau, c'est un arbre pudique, il « faut le laisser à ses chastetés; il ne veut nous montrer que sa « robe de fête; eh bien ! je ne l’offusquerai pas, mais je le pren- « drai par sa coquetterie; c’est lumineux, exalté dans sa force

« expansive que je le peindrai. »

Et alors, revenu chez lui, il fit de souvenir un groupe d'arbres du carrefour de ia Reine-Blanche, au soleil couchant, laissant

2 0 ECO QGQQÇ GO —————

le pudique dans une demi-teinte chaude et étendant vers le ciel ses branches empanachées.

Quelque temps après, il peignait aussi de souvenir une impression toute farouche de vieux bouleaux du plateau de Belle- Croix; arbres étranges que les vents et les humidités fangeuses ont forcés de ramper pendant des siècles, et qui, en une clémence de printemps, ont redressé leurs têtes vers le ciel, comme pour chanter un cantique à la lumière. C'étaient là ses attractions. Rien ne le tentait plus que ces originalités naturelles. Elles lui semblaient être des témoignages de sensation chez ces êtres silencieux dont il cherchait à surprendre le secret.

E mouvement qui s'était fait en Rousseau et autour de lui-même, il le devait au nouvel état de choses administratif et au revirement qui par

un effet de bascule s'étaient opérés dans les esprits; ce qu'on niait hier on l'acclamait aujourd’hui.

Accueilli aux expositions nationales, il n'était plus regardé, par la masse du public, comme un être énigmatique et obscur, en rébellion avec les pères conscrits de l’art. Les amateurs le considéraient comme un fruit mûr, un artiste arrivé et incortesté ; d’un autre côté, Rousseau se sentait heureux de pouvoir se livrer à toutes ses attractions, sans craindre de trop choquer les délicats et les routiniers, parce qu'il savait que ceux-ci suivent le flot et finissent par se confondre dans la masse qui accepte un artiste. ,

Ses nouveaux travau de 1848 à 1853 sont incontestabiement plus libres, plus sûrs d'eux-mêmes. I s y livre sans contrainte et

donne l'expression la plus élevée comme la plus claire de son talent.

Cette délivrance et l’air libre qu’il respirait, il les devait à la défaite de l’Institut et au jury par élection.

Qu'on ne vienne done pas dire que son exclusion tenait à ses entêtements de système, à son art trop radical pour qu'il fût compris. L'Institut faisait de la médecine préventive sur un malade bien portant ; le goût du public au fond n'était pas antipathique à Rousseau, et la preuve enest dans ce fait, c'est qu'aussitôt que l'inquisition de l'Académie eût cessé de le poursuivre, le public vint à lui et Rousseau se sentit la force de déployer ses ailes : morte la-bête, morte le venin.

Tous les malheurs s'enchaînent comme les bonheurs. Rousseau, depuis 1835, n'avait connu que les mécomptes et les antipathies. À partir de 1848 et de 1853, le vent du succès et des heureuses rencontres lui vint en aide. Je veux parler ici d’un homme qui d’amateur devint son ami, ami souvent sévère et qui prit une grande part dans l’existence de Rousseau.

Parmi son petit bataillon d'admirateurs, Français, aujourd’hui membre du jury et officier de la Légion d'honneur, n'était, en 1845 ou 1847, qu'un artiste très laborieux occupé à gagner sa vie par des dessins sur bois et par de charmantes lithographies. Français avait reproduit plusieurs tableaux de Rousseau dans la publication des Artistes Contemporains, de limprimeur Bertaut ; ce n'était qu'à ses moments de chômage qu'il pouvait se livrer à la peinture, à ses jolies vues de Bougival et des environs de Paris. Il se réservait pour l'avenir, et voulait se rompre à la perfection du dessin, avant de s'adonner entièrement à la redoutable palette. Il était allé à Rome et en était revenu avec ses cartons pleins d’études au crayon, des endroits célèbres de la campagne latine. Il avait excité l'attention de Paris

par ces productions patientes et délicatement tramées.

Français était Vosgien et s'était lié avec un jeune compatriote qui n'avait pas quitté ses montagnes et en avait le culte et l’ad-

miration native. M. Frédéric Hartmann, originaire de la belle

vallée de Munster, près Colmar. M. Hartmann trouvait nos artistes fort au-dessous de la grande nature v osgienne et résistait

sing ulièrement

ittoresques de Français, sur

s modernes. Pour le convaincre

il le mena SRE Récit Les atomes crochus ne furent pas longs à se produire entre les deux nouvelles connaissances. Rousseau était éblouissant d'originalité, de style, de naturel et de conviction. Il persuada au nouvel amateur que, toujours enchaîné par l'obligation de hâter ses ouvrages pour répondre aux besoins de son existence, il ne se séparait jamais sans chagrin de ses travaux ; D si sa vie devenait es il était sûr de pouvoir donner à ses efforts toute l'expression dont il était capable. Qu'il avait pour but enfin de créer dans toute leur vigueur certains qui eussent toute l'impression imposante des pays de l'existence pastorale : les Vosges, les Alpes

ou les PRE

Il avait sous les yeux, dans son atelier, les dessins en grisaïlle du Marais dans les Landes, du Four Communal et de la Ferme. Il fit, sur ces trois objets, une conférence si entraînante qu'il convainquit M. Hartmann.

Il fat convenu que Rousseau travaillerait à ces trois tableaux

itiemment qu'il le jugerait. nécessaire à RE Rene it une nanaux, seraient l'œuvre ne, toute vouée à la lu-

lu pittoresque, de l'anecdote ciel sur « les terres qui do-

rent 1CS mOISS

Enfin une églogue en trois chants, célébrant la puissance

dominatrice et toujours jeune de la mère créatrice de toutes choses.

/Æneadum genitrix, hominum divumque voluptas.

EE me

Rousseau était arrivé à son désir, il avait devant lui l'Océan qu’il voulait sonder, et il s'y plongea toute sa vie avec le courage et la ténacité d’un navigateur.

Toute sa vie ne racheta pas ce nouveau pacte, cet engagement redoutable qu'il s'était imposé. Combien de jours, combien de nuits ne dépensa-t-il pas à ces toiles de Pénélope qu'il édifiait le jour pour les déchirer la nuit! par combien d'épreuves ces belles pages ne passèrent-elles pas, du modelé clair et doux au sévère envahissement des ombres, pour renaître, mourir et revivre dans des métamorphoses que son esprit voulait rendre toujours plus puissantes en cherchant à les produire plus lumineuses’ Travail sans fin, mais auquel il semblait à chaque phase toucher le but qui fuyait.

Le Marais fut assez promptement exécuté et il fut suivi quelques années après par le Village; j'en dirai la cause. Toute sa vie se passa sur ces trois toiles, sur ces trois inexorables Parques, car quelques mois avant sa fin, il les retouchait encore et M. Hartmann n’en fut définitivement en possession qu'après quatorze ans d'attente, quand Rousseau n’était plus.

Il alternait le travail uniforme du Marais par celui d’une belle toile toute fraîche, d'un paysage représentant une matinée des environs de l’Isle-Adam au moment où le soleil perce les vapeurs qui s'élèvent sur un cours d'eau. Un pêcheur revenait avec ses lignes et ses filets au milieu de la scène. Ce tableau, très facilement exécuté, fut-un succès pour Rousseau. Aucune critique ne s'éleva. Il eut le rare mérite de plaire à tous les amateurs ét il resta toujours dans leur souvenir sous le nom du Pécheur, comme une des œuvres les'plus personnelles et les plus indiscutables de Rousseau (1.

Le Marais dans les Landes fut exécuté avec la méthode et le précieux qu’il voulait porter désormais à ces œuvres de longue haleine, à ces effets de plein soleil si prodigieusement difficiles à

(1) Acheté par M. Collot, par MM. de Morny, de Ferrol, il passa en

Amérique, revint en Europe, à M. Gesl, de Vienne, et appartient en ce moment à M. Gavet, à Paris.

rendre dans la plénitude de leur majesté. Mais il tenait à exposer au Salon cette première épreuve et, quelques jours avant l'Exposition, comme poussé par la main fatale de son ancienne inspiration, il trouva son ciel trop nu, trop vide, et il se mit à le peupler de nuages flottants et de vapeurs grises.

Le tableau était d’une réelle distinction; tout s'y voyait, depuis les herbes profuses du marais, jusqu'aux crêtes neigeuses des Pyrénées. Les harmonies puissantes et les modelés nerveux dénotaient un nouveau progrès dans le talent de Rousseau; mais son programme était amoindri ; ce n'était pas là encore la symphonie puissante du Grand Pan, la profondeur du ciel ne surnageait pas assez nettement sur sa genèse. Tout était attrayant par les grandes divisions de l'œuvre, mais le tout ne donnait pas l'ampleur, la majesté et la paix profonde de la réalité d’un jour d'été.

Le Marais des Landes fut universellement apprécié, au Salon de 1853, dans la belle salle des Menus-Plaisirs, que l'administration avait fait édifier tout exprès pour l’Exposition; mais il ne donna pas à la conscience de Rousseau la satisfaction d'un devoir ou d’un but accompli. Il n'avait pas encore trouvé l'expression météorologique du ciel dans son calme sans fin, et il se rejeta sur la Ferme, sur le Four communal et, quelques années après, sur le Village de Becquigny, qui fut la troisième épreuve à laquelle il consacra les forces les plus intenses de sa volonté.

Il se délassait de ce travail de l'hydre qui renaissait sans cesse, par des études sur nature des plus beaux sites de la forêt, dessinées au crayon et lavées ensuite à lencre de Chine, à son atelier.

Cette série de travaux faits comme en se jouant et en s’entretenant avec ses amis est un repos qui marque:dans la vie de Rousseau. Travaïllant pour lui et dans le seul but de satisfaire son goût et ses prédilections locales, il fit là une suite de charmantes interprétations qui sont comme la fleur et la quintessence de son talent. Les motifs, tous choisis

avec une distinction particulière, sont exécutés avec la déli-

rm

catesse, la limpidité et la pureté d'un imagier. ‘Fout attrayan el

tes et, on pourrait dire, sans erreur apparente, elles ont le 9 9

charme d'un aveu, d’une Séglertion passionnée qu'un jeune

Druide revenu parmi nous ferait à la Nature Ces études n'ont vu le jour qu'à sa vente posthume, car

peu d'amis avaient été les confidents de ces

sées,» ainsi qu'il le disait en parlant de ces

de papier. Il les conservait enfermées dans un carton mysté-

rieux, comme un avare qui craint que le souffle étranger

n’en altère la fraîcheur : semblable à <

ste de Venise, qui cloîtrait et torturait sa fille de peur que la lumière du ciel ne lui disputât l'éclat de ses yeux.

Quand Rousseau était affranchi des lisières de l'extérieur,

et que, libre de ses pensées, il ne lés manifestait qu’à lui

elles jaillissaient en poésie, en jeunesse et souvent en tendreté,

qui n’appartiennent qu'aux âmes de la plus exquise sensibilité.

Tout y était doux, confiant et vierge, comme la confe d’un enfant de génie.

Je me souviens encore les circonstances, insignifiantes pour tous, mais bien précieuses pour moi, qui l’amenaient à exécuter ces jolis lavis.

Rousseau venait souvent au-devant de moi le samedi, et m'attendait à la Mare à Piat, ou aux Roches du Clovis, au

milieu de la forêt de Fontainebleau; le trouvais assis et

dessinant quelque coin sauvage. Le lundi il me reconduisait

dès quatre heures du matin, lorsque je

vers les bois de Fay rs et des landes de la Glandée. On fai-

sait halte une demi-heure, souvent à la hutte

nier de la Roche-Cassée (1). Et Rousseau tirait son album,

(1) C'était la moitié du chemin de Barbi

lun. La hutte et les bouleaux qui . nous ont été 1

bhatt:

: abattu

et son naar

EE

dessinait en un quart-d'heure la place et le trait distinctif du lieu, allait un peu plus loin, en traçait un autre en lignes sommaires et, le samedi suivant, lorsque je revenais à lui, ce squelette sans vie était =. à l’état de bouquet de senteur

et de réalité parlante. Il me les montrait et s’'amusait de ma

surprise. Il en ven comme un prestidigitateur qui a, sous les yeux du public, accompli un bon tour de son invention (x).

toutes à l'encre de Chine,

quelquefois plume, de petites touches

colorées, ont été lestement sur nature et retravaillées

doucement à l'ombre de son atelier, aux bons moments de sa

vie, quand il savourait en solitaire l'odeur de sa pipe qu'il fumait lentement : l'œil sur les champs cultivés qui bordaient sa

maison, et sur le lierre qui envahis

Il me sembla > aussi heureux que l’ermite de la plume tout l'intérieur de son

qui l'envahissait ; il s'était lui-

Copsmanhurp.

atelier et jusqu'à

même indiqué assis à son chev La tenant un carton à la main,

ji dormait :

s. — «On est bien ici,

près de son chien, q pied me disait-il, c'est ainsi que pe test vivre dans le silence et guetter dans l'ombre tout ce qui bourdonne ou éclôt dans un rayon de soleil. » Ce fut je crois la seule fois de sa vie qu'il me confia la plénitude de en action. Les soucis revinrent vite et le rayon de soleil se changea souvent pour lui en flammes de l'enfer.

(x) Toutes ces études sont indiquées au Catalogue fait après la mort de Rousseau, Elles ont été presque toutes achetées par ses amis. J'en possède six, Millet trois; Diaz, Tillot, Chassaing, etc., possèdent les autres.

en à

N 1854, Rousseau quitta son atelier de la place ‘Pigalle, et vint habiter rue du Nord, n° 13, un

| atelier qui maintenant a été démoli par les <= 1 expropriations du boulevard de Magenta.

Il s’y prépara à la grande Expositition universelle, à laquelle

i figura avec treize tableaux. Il y était représenté, depuis les Côtes de Granville, tableau exposé au Louvre, en 1833, jus-

qu'à ses plus récents ouvrages. Les plus remarqués furent celui-ci, puis l’Avenue de la forêt de l'Isle- Adam, le Groupe de chênes dans les gorges d'Apremont, appartenant à M. de Morny, la Lisière des monts Girard, et le Marais dans les Landes. 1 n'y eut plus dans la presse ou dans les amateurs. comme autrefois, un courant activement hostile: Rousseau eut toujours ses ennemis ou ceux qui ne comprenaient rien à son art, mais la victoire fut complète, considérable et décisive.

Placé à côté de l’œuvre de Decamps, il brillait bien autrement

que le peintre des harmonies calcinées par une netteté de lumière, par un éclat de palette et une distinction d'art, qui frappaient tout le monde. Il avait été bien long et bien perplexe pour le placement de ces treize ouvrages, et je le vois encore dans son atelier disposant par dimension, par mode harmonique, par configuration de silhouette, toutes ses forces de combattants; puis les remaniant sans cesse et les dessinant avec leurs cadres et par réductions, sur une feuille de papier, comme un général qui calcule ses forces, ses chances de succès et ses inquiétudes. Ah! on ne sait pas ce qu'il en coûte à un artiste jaloux de son art, jaloux de le défendre, jaloux d’en souligner les intentions et les élans, jaloux d'en sauver les erreurs.

Chacun se souvient de l'Exposition universelle de 1855, ouverte au monde entier, le 15 mai, au palais des Champs- Élysées; chacun entend encore les chants de triomphe des vaincus de 1830, devenus vainqueurs à leur tour, et de toute cette vaillante armée, qui avait pour chefs Eugène Delacroix, Decamps, Scheffer,. Rousseau, Diaz, Meissonnier. Il avait fallu vingt-cinq ans pour que cette vérité fût enfin acceptée.

Jules Dupré seul n'y était pas; retiré depuis longues années des Expositions officielles, il n'avait pas voulu sortir de sa retraite des bords de l'Oise et de Compiègne.

Thoré n’assistait pas à la marche triomphale de ses compagnons de guerre; ce dut être pour lui une poignante émotion, car je l’entends encore, à son retour de l'exil, en 1860, nous dire autant avec la parole qu'avec le feu de ses yeux : « Quelle « victoire ! quelle victoire! enfin on les a vus là, à ciel ouvert,

ceux que j'ai tant admirés, et la voix du peuple les a, comme « au beau temps de la Grèce, proclamésles vainqueurs. —Oui, € Jà où j'étais, en Hollande, dans les brouillards, je les voyais « comme du temps de Sophocle, couronnés de fleurs, accla- « més du monde entier, traînés sur le char antique par les « taureaux blancs d'Élis. — Oui, je les voyais ainsi, ceux qui

« avaient été tant conspués et ceux dont j'avais chanté les « hauts faits. »

On se rappelle l'effet que produisit l'exposition d'Eugène Delacroix. Ce fut pour la foule toute une révélation : le Massacre de l'évêque de Liége, le Dante et Virgile, le Massacre de Scio, la Médée, la Noce juive, les Naufragés, et toutes ces admirables pages épiques et mouvementées apparaissaient comme une évocation vengeresse. Delacroix fut bien en 1855 le prince de la peinture, comme Rousseau fut reconnu le poète et le barde des bois et des plaines.

À propos de l'Exposition, Rousseau se donna un certain plaisir, que je tiens à noter à l'actif de sa bonté et de sa délicatesse :

François Millet avait envoyé au Salon un seul tableau, qui représentait un paysan greffant un arbre dans son enclos, tout près de sa demeure, sous les yeux de sa femme et de son enfant. Millet couvre toujours, sous sa forme rustique et abrupte, une pensée touchante. Rousseau avait tout compris : Oui, me disait-l, Millet travaille pour les siens, il s'épuise comme l'arbre qui porte trop de fleurs et de fruits, il s’exténue pour l'existence de ses enfants. Il greffe les bourgeons d’une branche civilisée sur le tronc robuste d'un sauvageon, et il pense comme Virgile :

Insere, Daphni, pyros: carpent tua poma nepotes,

Ce tableau l'avait profondément remué, car il était beau et grave comme l'existence d’un père qui s’épuise en silence pour la vie de sa famille.

Il en avait parlé avec enthousiasme à Théophile Gautier, et ilm'avait dit : « Je lui trouverai un acheteur. »

En effet, quelque temps après, 4l m'écrivait : « Eh bien! j'ai vendu le tableau de Millet. J'ai découvert un Américain qui

m'en a donné quatre mille francs! »

Quatre mille francs, en ce temps-là, pour un tableau de Millet, c'était toucher aux fictions de la fable. «Mais où est-il donc, ce généreux citoyen des Etats-Unis, disais-je à Rousseau,

d'or

qui a été assez osé, assez riche, pour jeter ainsi un boisseau

sur une toile dont Millet n'aurait pas trouvé et dans toute l'Europe ? » J'avoue que j'étais pris c

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