ZE
Rousseau se trouvait immobilisé à Barbizon par les crises de sa femme et le poids bien lourd de ses affaires. La mort du fils de Diaz (Émile), son élève, l'avait vivement impressionné. Sa fin avait été pleine de funestes scènes. Il répondit tristement à Ziem :
Mon cher Ziem,
Depuis que j'ai reçu votre lettre tout a conspiré pour m'ôter le loisir et la quiétude que j'aurais tant désiré avoir pour vous répondre, J'ai fait aussi coup sur coup deux voyages à Paris, et le dernier pour l'enterrement de ce pauvre Emile Diaz, dont vous me demandez des nouvelles. Le pauvre père avait une douleur folle qui ne l’a pas quittée et que nous avons réussi à calmer, Vous étiez comme présent, et la pensée de chacun de nous vous associait à cette triste situation. En revenant, ma femme n’était pas bien portante, de jour en jour elle a été amenée à avoir enfin une crise névralgique qui l’a bien affaiblie. Je ne sais que faire, mon chet ami, Dans le commencement, sa sympathie pour vous deux m'avait rendu facile de la déterminer au séjour à Martigues, Maintenant sa disposition morale n'est plus bonne pour notre séparation, et s1 Je partais, ou si elle s'éloignait, elle s'épouvanterait d'être malade sans que je sois là. Je crois he rien pouvoir faire de mieux que d’attendre que l'impression de cette dernière crise soit dissipée.
Parlez-moi de vous, mon cher Ziem, de l'heureux climat où vous êtes, et si rien ne se dément dans la pratique; je vois le pays d’après votre description. Il me semble y étre, et si malheureusement je n'étais occupé d’une
manière exceptionnelle cette saison, j'y serais en eflet et nous ferions en-
semble de fameuses promenades dans cette belle forét et au bord de la mer. Ce sera pour l’année prochaine. Après votre départ nous avons eu l'été pendant quinze jours et vous avez bien sûr commis l'erreur de croire que vous deviez au changement de pays le bienfait d'une douce température. Nous vous avons beaucoup plaisanté avec Millet de cette naïve croyance ; mais vous voilà bien vengé, maintenant que l'automne froid et triste est arrivé et que le vent âpre s’acharne sur les dernières feuilles. Mais Dieu est grand, et la forêt renaît par une nouvelle beauté. Vous devez avoir un âne !! Nous avons eu souvent la visite de votre chat: il vient moins souvent, la mère Fillon l’a énergiquement réclamé; elle place des espérances sur sa tête, et j'ai pensé que cela était l'équivalent de bons sentiments et l'ai laissé faire, [l y a donc chance de le retrouver. L'animal me semble avoir pris des précautions de son côté et s'être mis à même de ne compter que sur la mère nature, ce qui fait que je le vois rôder quelquefois. Mais vôtre âne! et votre âne, Monsieur, voilà un compère qui doit bien vous dédommager du chat! Travaillez-vous beaucoup et avéz-vous la force de suivre votre programme, de continuer à l'atelier votre triptyque? Donnez-moi longuement de vos nouvelles : et qu'il nous semble le moins possible que vous nous avez quittés, car nous pensons beaucoup à vous deux! Tout marche ici avec l’ordre accoutumé, nous faisons sur votre jeu d’oie des épreuves fantastiques du sort. Millet y devient fort comme Philidor aux échecs, il est insupportable de vanité depuis que ce jeu lui a révélé sa forte intelligence, car la peinture la lui avait laissé ignorer ; il croit n'avoir plus rien à apprendre; aussi vais-je lui jouer le mauvais tour d'introduire le whist comme récréation du soir. Ne faites pas comme nous, mon cher Ziem, vous avez plus de loisir, écrivez-moi vite!
Nous vous embrassons tous deux de tout cœur.
Bien à vous,
Th. Rousseau,
À leur réunion qui se fit à Paris, on eut de longues conférences sur le malaise de l’art, sur la déplorable tendance du caprice public vers cette stupide invasion de la parodie et de la farce universelle appliquée à toutes choses ; on traduisait Orphée en bouffonnerie théâtrale, on se jetait avec la curiosité des enfants sur les pièces comme sur les tableaux à scandale, à effets scabreux et à rires épileptiques.
Il fut décidé qu'on formerait une Société indépendante pour la propagation de l'art revenu à son but raisonné, comme celles de l’Angleterre, une Association pouvant et devant vivre de ses ressources et de ses influences. L'élément officiel en devait être repoussé, comme envahissant et troublant le recueillement des artistes.
Rousseau en était président, Diaz vice-président et Ziem secrétaire. Corot et Troyon y adhérèrent, Barye, Millet, Daumier et autres en étaient membres d'avance. On arrêta quelques bases, on acheta les timbres et les griffes sociales, les têtes de lettres de la nouvelle organisation; on jura de se considérer sérieusement comme en action, et on en demeura à ces belles intentions. L'homme d'activité et d'organisation n'était pas encore trouvé; on l'attend encore.
loi
U printemps de 1860, Thoré revint en France, lors de l’amnistie générale qui fut proclamée après la guerre d'Italie. Il ne prévint personne. Il arriva chez moi sans me trouver, cherchant
DaFORt r adressé de Rousseau, et il laissa cette lettre :
Lundi matin.
Bonjour mes amis ! Bonjour à tous ! Voici, cher ‘Théodore, le 1°* volume de mes Musées de Hollande, car tu ne trouveras chez Sensier que le second, avec les Trésors d'art de Manchester.
J'aurai encore à te donner le 1° volume sur la Galerie d'Arenberg, à Bruxelles, et un volume sur la Galerie Suermondt, à Aix-la-Chapelle.
Si vous avez une demi-heure d'avance en allant au chemin de fer, montez en passant à mon sixième étage ; je reste tout le jour chez moi. Bonne santé et au revoir.
THoré-BurGERr.
Puis, deux jours après, ayant découvert l'adresse de Rousseau à son nouvel atelier de la cité Malesherbes, rue des Martyrs, il lui écrivait :
Cher ami, je suis rentré à Paris; j'ai été te chercher à ton atelier passage Malesherbes, supposant bien que tu devais être quelque part à regarder la couleur du temps à Barbizon. Où pourrait-on être mieux ?
J'ai donc l'idée d'aller chez maître Ganne, mardi prochain 29 mai. Ecris-moi si je te rencontrerai ce jour-là et si tu seras libre, le lendemain, de venir avec moi passer une journée en forêt. Si tu aimes mieux quelque autre jour, tout m'est bon.
J'aurai grand plaisir à te revoir et à causer d'autrefois ! Amitiés,
T. Tuoré.
55, Boulevard Beaumarchais, mardi, 22 mai,
Thoré se rendit à Barbizon où Rousseau le retint chez lui et le fèta comme un frère revenu des antipodes. On se réunit avec Millet, on fit une promenade au fond de la forêt, et le soir, au retour, on jasa beaucoup sur le temps passé, le présent et l'avenir, sur les voyages de Thoré, sur ses occupations, ses visites aux musées de l'Europe, ses découvertes, ses systèmes et ses travaux sur l’art moderne.
Thoré était devenu le chercheur cosmopolite, toujours en
mouvement et en inquiétude, pour nourrir sa curiosité et son
écrits des maîtres. Il s'était livré à un travail graphique sur leurs signatures, leurs monogrammes, leurs dates et leurs procédés. Il avait découvert des peintres oubliés et des artistes déguisés sous des noms postiches; il s'était fait plutôt archéologue que profond connaisseur des forces et des originalités de l’art. Mais au fond ce cosmopolite plein d’entrain s'était naturalisé en bourgeois des États de Hollande, plutôt que citoyen de tous
les pays. Il tenait pour la perfection du Grand Pensionnaire des Provinces-Unies, pour l'existence probe et cossue des armateurs de Batavia et des fermiers des polders. Il rêvait pour la France la vie des Pays-Bas, et jusqu’à son atmosphère et son calme puissamment lymphatique.
Il répudiait ou voilait l’art italien comme entaché d'une superstition touranienne et d’un ultramontanisme sans issue. Il rêvait pour la France un art nouveau, démocratique, qui ne se fût inspiré que des faits contemporains et civiques de la vie extérieure du Peuple Français, ou de la glorification du travail. Il voulait que tout sujet fût une leçon, et toute peinture une attraction vers la nature ou les lois qu’elle impose : le fait utile à tous et l’air vivifiant pour la colonie humaine. Ce beau programme allait ainsi jusqu’à imposer des sujets, des ordonnances et des canons de l’art.
Quand il arriva à Barbizon, il parla beaucoup de ses idées nouvelles, que Rousseau et Millet trouvèrent — en principe — excellentes et pleines d’un spiritualisme fortifiant, mais impraticables avec notre vie moderne émiettée en mille impressions, en mille inquiétudes, en calculs et en prétentions fatales.
A côté de cet idéal systématique, Thoré s'était fatigué à un travail de catalogueur savant; et il paraissait s'occuper plutôt de ce détail secondaire comme un scoliaste que comme un homme touché par la portée de l’œuvre, même quand il s'agissait de Rembrandt, qui pourtant était tout particulièrement so homme. I disait d'un tableau : « Peint en telle année, peint en pâte, peint en glacis, avec telle ou telle couleur; » comment tel maître avait signé jusqu’à certaine époque, comment avant ou après. Que Hemling s'appelait aujourd'hui Memilinc, découverte très importante du savant X. Que la date de la mort de Rembrandt venait d'être retrouvée, et aussi le mariage de Hobbema. Rousseau, attristé, disait à part à Millet : Il n’y est plus, les savants l'ont gâté.
Rousseau ressentit une certaine impatience de ce qu’en regardant ses tableaux, Thoré lui disait : Tiens, celui-ci est peint
comme tel tableau de Rembrandt, cet autre comme Cuyp ou comme Ruysdaël; Rousseau croyait sans doute que ses peintures auraient pu susciter quelque meilleure appréciation de son ami.
Pour la fin, on eut une discussion assez vive sur ce que Thoré prétendait que le sujet était pour beaucoup dans le degré d’élévation d’une œuvre. Rousseau et Millet étaient d'opinion contraire. Rousseau répondait avec calme à cette théorie bourgeoise, mais Millet fut, à un moment, forcé d'intervenir pour convaincre Thoré que la grandeur était dans la pensée même, dans la force du style, et que tout devenait grand, employé pour un grand but. Exemple, disait-il : « Un prophète vient menacer « un peuple de fléaux, de dégâts horribles, et voici comment « Dieu parle par sa bouche : Je vous enverrai les hannetons « et les sauterelles, ma grande armée ! Et ce prophète fait une « telle description de leurs ravages, que jamais on n'a imaginé « une plus grande désolation sur la terre. »
Et Millet ajoutait : « Croyez-vous que si ce prophète, au lieu « de hannetons, eût parlé des chariots de guerre du Roi des Rois, « il aurait exprimé plus profondément l'intensité du fléau, du « fléau si vaste, sicomplet, qu'il s'étend à tout? La terre est-elle « mise à nu? la voix s’écrie ! Hurlez, laboureurs, car la moisson « des champs est périe! Et les ânes sauvages et toutes les bêtes « ont crié, parce qu'il n’y a plus d'herbe! — Ne voilà-t-il pas le « but de la désolation grandement atteint, lui disait Millet, et « l'imagination n’en est-elle pas frappée par ces mots bibliques? »
Je ne sais si Thoré fut convaincu, mais il sembla apaisé dans son feu et ses systèmes.
Je le revis à son retour à Paris. Il ne me donna pas de longs détails sur sa visite à Barbizon, mais il me dit: « Savez-vous qu'ils sont terribles, Millet et Rousseau, je les ai trouvés comme des rocs; ils ont des idées inamendables. Ils sont là comme deux fakirs et rien ne fait modifier une seule de leurs idées.
Quels farouches bonshommes. » Millet me donna plus tard la clef de cette traduction.
Toutefois Thoré dut se sentir ému et presque affligé de cette conférence qui rejetait si loin les évolutions graphiques et humanitaires qui le rapetissaient; la lettre suivante en est comme
flet mélancolique :
Cher Rousseau,
J'ai emporté un bon souvenir de la réception amicale au Revenant. Je t'avouerai que je me sens un peu égaré dans le Paris actuel, et pourtant il me semble que ce n'est pas moi qui suis l'Ombre dans ce pandœmonium de fantômes. [ls n’ont pas déjà tant l’air de vivre — en Hommes.
Depuis Barbizon, je suis allé à l'fsle-Adam, où j'ai retrouvé Jules (Dupré) plus agacé que jamais. J'ai été aussi chez l'ami Sensier, où j'ai vu quantité de Millet, qui ont achevé de me faire connaître l’homme, un vrai homme, et aussi un vrai peintre.
A l’Isle-Adam, M. Binder a de belles choses de toi entre autres, et j'ai vu chez lui avec bonheur quelques petits Rousseau à l’état de bijoux lumineux et tout diamantés.
As-tu recu mes deux Biblicules Burger ? Je t'en enverrai d’autres, où il est question de Rembrandt. :
Écris-moi quelquefois, et si tu viens à Paris, prends une voiture et monte
— à pied — au belvédère fleuri de ton vieux compagnon
T. THoré.
Boulevard Beaumarchais, n° 55.
Compliments affectueux à ta femme et je serre la main à Millet.
W. Burcer.
Le pauvre Thoré disait lé mot. Douze ans d'absence avaient fait de lui un revenant, étonné des idées nouvelles et de la marche de ses anciens amis. Je ne chercherai pas qui, de lui ou du nouveau Paris, était l'ombre ou l'homme; ceci est affaire de philosophie, mais Thoré se sentait dépaysé et ne parlait plus une langue de son ancien terroir, et plus que jamais on le vit s'en-
ee rm
hear
foncer dans la micrographie des tableaux et dans l’école des Chartes de la peinture. Thoré ne se retrouva plus pour nous qu'une excellente nature, propre aux services, aux mouvements généreux; mais le temps de la guerre au mauvais art était passé pour lui, Rousseau n'était plus là son ardent entraîneur.
Quant à nous, ce que nous trouvons de plus cruel à l’exil, c'est qu'il dénationalise les hommes qui en sont longtemps frappés. Que d’exilés ont été plus blessés que si on les eût retenus dans une geôle ! Combien d’esprits éminents n'ayons-nous pas vus revenir de l'étranger n'étant plus les hommes d'autrefois, comme Burger! L'esprit de la France, l’émanation de la patrie les abandonne. La peine en a fait plus que des Revenants elle les a frappés à la tête; partis proscrits, ils rentrent émigrés.
DITS LE se VAL CSA