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E mil huit cent soixante à soixante et un, Rousseau fut durement éprouvé. Il sentit le vide se faire autour de lui et l'abandon des marchands et des amateurs. Il se rendit en Franckhe- ©
Comté (septembre 1860) où sa femme était allée voir sa famille; il fit avec elle et Millet une promenade de quelques jours au Saut du Doubs et dans le canton de Neufchâtel jusqu’au lac et à la petite ville de Morat. Ce pays rasséréna ses idées, il se sentait heureux au milieu de ces vallées pastorales et des populations qui ont conservé le caractère primitif et les mœurs d’un autre temps. Il en rapporta quelques fraîches aquarelles et des croquis au crayon qu'il repassait à l'encre avec une minutieuse précaution lorsqu'il était rentré à l'auberge. La Franche-Comté lui plaisait aussi par ses mouvements de terrain, ses pentes abruptes sillonnées de roches grises, ses fraîcheurs et ses contrées de culture conquises sur les bois, ses constructions
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épaisses et ses toits coupés en sifflet pour se protéger des vents. Il y voyait toute une famille ancienne, vivant comme jadis dans l’action vivifiante des productions campagnardes. Cela lui rappelait la Faucille et ses vingt ans. La Franche-Comté renouvela ses récoltes et varia ses compositions; il en fit, revenu à Barbizon, plusieurs tableaux de moyenne grandeur rappelant le cours sinueux de la Loue qui passe à travers les hautes falaises des montagnes et les prés-bois des pâturages et les environs du château de Montfort.
L'hiver le ramena à Paris, à ses affaires, à ses échéances! ! « L'eau ne vient plus au moulin, me disait-il, bientôt je serai « forcé d'aller au pressoir. » Ce mot était significatif; il fallait se résigner à battre monnaie.
Il rassembla vingt-cinq toiles de sa nombreuse réserve et passa les nuits et les jours à les conduire, par des expressions diverses, à une homogénéité d'exposition qui devait varier dans chaque motif et dans chaque harmonie. Il fallait de la diversité et du nouveau dans cet enfantement multiple que les amateurs se hâtent de voir et de combattre à l'hôtel des commissaires-priseurs. Cinq mois furent employés à ce travail gigantesque, à cette besogne inquiétante qui épuisait ses forces et surmenait son cerveau. Mais jamais Rousseau ne s’avoua découragé ni même fatigué. Lorsque le jour de l'exposition survinf, il pria seulement Millet de signer ses toiles en lui disant qu'il n'avait plus ni mains ni yeux pour accomplir ce dernier travail.
Ces vingt-cinq toiles étaient fraîches et toutes embues. Elles ne portaient pas la marque d’une application volontaire ; je les vois toutes encore, sous les voiles de leur jeunesse prématurée, porter une vague indécision qui était un charme pour les gens initiés aux mystères des grands coloristes, mais qui était une épreuve pour les amateurs distraits et spéculateurs. Je tremblais pour le dénoûment; je sentais que le fil conducteur était fort détendu entre Rousseau et le succès.
La vente se fit le 7 mai 1861 à l'hôtel Drouot et ne produisit
que 37,795 francs. Quand on arriva pour compter les toiles restées au compte de l'expert et à la responsabilité de quelques amis, il se trouva que Rousseau n'avait pas pour lui 15,000 fr. C'était une déplorable défaite; sauf l'honneur, tout était perdu. Rousseau ne devait plus compter sur un public. Tout fuyait autour de lui; il n'osait même plus donner à quelques admirateurs d'autrefois les tableaux qui lui étaient rentrés. Depuis, ceux qui ont acquis ces malheureuses toiles n'ont pas perdu dans leurs opérations, et je sais que plusieurs gens bien avisés ont vendu au quintuple ce que l'indifférence publique leur avait donné le droit de conquérir si facilement.
Rousseau s'était attendu à cette fatale journée; mais il n'avait fait part de ce résultat qu'à deux amis, à Millet et à moi. Sa femme ignorait même son angoisse et se réjouissait d’une victoire imaginaire qu'on lui avait contée.
« Mon cher, me disait-il, avec les femmes il ne faut pas « être vaincu; l'air vital, pour les femmes, est le succès, le « bonheur, le triomphe; l’homme malheureux ou éprouvé ne « compte plus que pour une non-valeur. Il est amoïndri, dis- « crédité et presque avili. »
Mais Rousseau n’était pas homme à se soumettre ; la résignation pour lui était le courage des faibles ou des lâches; et il avait préparé une contre-mine à l’insuccès de sa vente.
Il avait envoyé au Salon de 1861 un tableau de grande race, un coin de forêt sombre qu'il avait nommé : le Chéne de roches. C'était une toile d'importante dimension qui représentait un repaire sauvage où un chêne jeté là par le vent du hasard, était poussé à travers les blocs de pierre, en vigoureux sauvageon. Dans les fentes de ce dallage moussu, sortaient les ronces, les épines, les lichens, les houx et les fruits rouges de ces farouches arbustes; des bouleaux nains avaient soulevé les pierres comme des trépassés en peine de la vie et aspiraient la lumière entre les blocs usés par le temps. Le ciel s'entrevoyait, au fond, sous les branches et à travers le vitrail des retombées transparentes.
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C'était là un vestibule de la forêt obscure du Dante, un lieu de refuge, un nid de reptiles où tous ces êtres qui fuyent l'homme et la lumière vivent dans un sabbat anarchique, se dévorant et se détruisant comme dans la vision du Prophète. La tonalité générale était verte et modulait sur toutes les verdures des forêts, depuis les graminées et les polypes jusqu'aux branchages des chênes, jusqu'aux « verdaturre » des réalités, comme des demi-teintes et des ombres.
Le Chêne de roches est une des plus belles créations de Rousseau.
Ce tableau passa inaperçu pour les délicats de cabinet et fut très injustement attaqué par certains artistes de mérite, car tout ce qui est radical effraie, toutce qui est éloquent est envié. On lui reprocha ses verts puissants ; on trouvait qu'il les avait pris aux laboratoires des chimistes; leur vigueur, leur variété ne furent pas appréciés. Seuls, quelques jeunes gens, libres de toute attache, furent agités par cette belle création. J'en excepte encore quelques hommes connaisseurs de la Belgique, et surtout Arthur Stévens qui, dès 1848, avait su reconnaître la grande supériorité dé Rousseau et n'avait cessé de combattre pour lui.
Rousseau connut toutes ces attaques, mais sa conscience lui disait que son œuvre était bonne ; il n’en fut pas troublé. Cette injustice publique le fit au contraire persévérer dans l'opinion qu’il avait de son travail, et, à cause de cette réaction moutonnière même, ilse mit à dessiner sur cuivre une eau-forte de ce beau tableau qu'il offrit à la Gazette des Beaux-Arts (1).
Rousseau était novice dans le métier d'aquafortiste; sa gravure étonna les artistes et eut un grand succès dans les ateliers et chez la jeune école qui ne le connaissait pas sous cette
(1) Elle est datée de mai 1861. Cette eau-forte est superbe, faite de jet, sans retouches, Elle n’a que deux états avant et après cette mention : 7%. Rousseau, mai 1861. La planche, prêtée à la Gazette, a été perdue. Les épreuves du premier tirage sont fort rares. C’est Braquemont qui, après le travail à la pointe de Rousseau, avait faire mordre l’acide,
forme décidée et si foncièrement savante. Il avait cependant déjà tenté ce genre de travail par deux planches, une en 1842 : Une vue du Berry; l'autre en 1849 : Une vue du plateau de Belle-Croix, qui, toutes deux, sont d'une distinction et d’un effet très opposés; la première est toute rembranesque, la seconde, effet de plein soleil clair et calme, donne une idée de Rousseau dans ses compositions romantiques et nerveuses (1).
Il ne se laissa pas abattre et se retourna vers les Belges ct les Hollandais. L'exposition des arts d'Anvers allait s'ouvrir; il me pria d’aller à la recherche de plusieurs de ses tableaux. Je voulais faire choix de ceux qui avaient déjà subi le choc de l'opinion française et qui pouvaient se présenter dans toute leur beauté, sans crainte de subir encore les épreuves des peintures nouvelles sous l’action imprévue des couleurs qui se sèchent à des degrés différents, époque de transition qui fait tant de tort à leur avenir.
Je choisis deux toiles en lui disant : « Mon cher Rousseau, j'ai tenu à vous montrer dans votre plénitude par deux œuvres qui vous personnifient et qui, grâce au temps déjà écoulé, vous feront voir sans les brouillards et les mauvais tours des embus. » C'étaient les Terrains, effet de givre, de Valmondois, et l'CAvenue des Bonshommes, à l'Isle-cAdam. La difficulté fut grande pour se les procurer, la lettre suivante le constate :
Barbizon, 10 juillet 1861.
Mon cher Sensier,
Je suis bien embarrassé et voilà bien de la peine pour vous à mon égard. Comment faire si on n’a ni le Tableau de Troyon (le Givre lui appartenait), ni celui del’Avenue de l'Isle-Adam? L'un ou l’autre ça irait encore,
mais aucun des deux, cela laisse aux petits tableaux une rude charge pour
(1) Ces deux gravures sont très rares et n’ont pas paru. Il n’en existe que quelques épreuves d'essai; de la première je n’en connais que deux,
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soutenir une exposition comme celle d'Anvers, où l’on est censé paraître avec toutes ses armes. On pourrait avoir celui de Binder (le grand, représentant une hutte sous des arbres dans une lande rocheuse), c’est une idée qui me vient subito, ou bien celui de M. de Morny, le Dormoir ; Martinet pourrait le ravoir. Je m'occupe aussi de finir celui de Feydeau, mais j'ai bien peur qu'il ne faille deux reprises pour réaccorder le ciel. J'irai samedi matin à Paris si je l’ai fini. J’ai aussi une lettre qui me rappelle une promesse que j'ai faite pour l’exposition de Nantes. Que d'ennuis, mon cher Sensier, et que toutes ces sarabandes qu’on fait faire aux tableaux sont donc de mauvais goût et marquent bien l'incapacité générale, qui s’en fait accroire par la turbulence et le faux enthousiasme pour l’art ! Si ma position financière n'était pas telle qu’elle m'impose le devoir, pour n’avoir rien à me reprocher, de satisfaire à toute cette presse, je n’y aurais pas songé un moment. Mais, hélas !
Merci, mon cher Sensier, faites pour le mieux, et, s’il vous vient quelque idée exécutable sur-le-champ, relativement à des tableaux, agissez comme si j'étais là.
Toutes mes amitiés à madame Sensier.
Te. Rousseau.
L'exposition étrangère fut un succès de localité, mais elle n'eut pas d’écho à Paris.
Rousseau était pris par l'indifférence et le calme plat.
Cependant l'abandon, la solitude, si elles ne l'épouvantaient pas pour lui, commençaient à l’inquiéter pour sa femme, pour son père, pour sa famille dont il était le soutien et le bon génie; Rousseau, seul, était homme à vivre en anachorète, se contentant de quelques fruits, d’un morceau de pain pour son repas qu'il oubliait souvent quand un tableau ou une affaire le préoccupait; mais il était chef de famille, il avait charge d'âme et ce vide commençait à devenir un supplice. Les exigences d'une existence à deux avec une femme malade et sans raison, étaient impérieuses, il songea pendant quelque mois à aller émigrer en Hollande, à Amsterdam, où il avait été nommé membre de l’A-
cadémie; il me parlait souvent des pays moins indifférents que
la France aux expansions de l’art; il pensait à l'Angleterre et même aux États-Unis d'Amérique; nous eûmes le projet de nouer avec les artistes et les amateurs de ces pays des relations d’art qu’on ne trouvait plus en France.
Un Français allait s'établir à Londres et il fut chargé par nous détraiter cette grave affaire de placement. Rousseau voulut lui tracer son programme et lui fit remettre par moi une note que je transcris ici et qui donne le degré deses réflexions pénibles et de son bon jugement.
Il est impossible de dire en si peu de mots l'état précaire et humiliant dans lequel l’art était tombé, et de le dire en termes plus nobles et plus caractérisés.