‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 18 sur 49 · AGIT · texte numérisé non relu

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Es tristes préoccupations n'avaient apporté aucune altération à son caractère. Il conservait comme l’homme antique « sub pectore vulnus »

les soucis et les dangers pour lui-même. Il avait un cer rtain orgueil à en dissimuler lesatteintes, et c'était avec peine qu'il se décidait à nous avouer qu'il ne pouvait entreprendre tel travail, se distraire par la moindre excursion, parce que la domination de ses créanciers le forçait de courir à Paris pour faire face à ses engagements. « Il me semble quelquefois que « j'ai vendu mon âme comme Melmoth, me dit-il un jour, tant « je me sens torturé par cette obsédante responsabilité, par « cette surveillance de mes actions et de mes idées. »

La préoccupation constante de cette captivité mentale l'avait jeté, comme par une compensation d’esprit, vers une liberté de conception qui se manifesta par des œuvres de grandiose ori-

gine. Se sentant attaché pour un temps indéfini à ce boulet de

forçat, il prenait quelquefois des heures de distraction en se ivrant au plaisir de la peinture pour le bien qu'elle apportait à ses peines. Il ébauchait d'une main fiévreuse des toiles où les compositions sauvages entraînaient ses pensées; des aurores mouvementées par des nuages fuyant à l'approche du jour, des solitudes sans fin, nues comme les grandes nudités de la Champagne, des coups de lumière humide et intermittente, des marais mystérieux, des soleils déclinant à la fin du jour dans des cortéges de nuages et dans des gloires de jets radiés. Toutes ces créations puissantes surgissaient le soir en son atelier comme sous la baguette d’un enchanteur. Le matin je voyais une toile grise, et le lendemain j'entrevoyais à la dérobée tout un monde en ébullition, que Rousseau venait d'évoquer, et je lui disais : « Rousseau, montrez-moi donc cette bonne chose que j’aperçois là derrière vos chevalets ; elle a une franchise qui m'attire. — Ah! mon cher, répondaïit-il, dans quelques jours nous la verrons; si vous saviez comme le temps est court. J’entreprends une ébauche, je saisis l’image, je la tiens, je vais la fixer, quand la nuit arrive, et le quart d’heure de grâce, celui qui me donnerait le moyen de donner le coup de la fin, s'enfuit et me laisse dans les ténèbres ; et dire que tout manque faute d’un quart d'heure de lumière, et que le lendemain nous retrouve froid et désharmonisé ! »

Sans autre but que d'exercer ses facultés naturelles et de chanter à pleins poumons, comme un prisonnier qui échappe à sa chaîne, Rousseau fit alors d'étonnantes pages, qui donnent l'exact degré de son imagination et de ses forces contemplatives. S'il n’arrive pas à la parfaite exécution d’un tableau de galerie, il donne toute l'ampleur de sa vue, la hauteur de sa poésie et la profondeur de sa pénétration. Le peintre, dans ces sortes d’ébauches, est un symphoniste de la plus entraînante grandeur. Il y a là un Rousseau presque inconnu qui parle en maître, parce qu'il ne craint pas de se parler à lui-même et de confier son cœur à la discrétion de son atelier.

C’est à sa mort seulement qu'il nous fut permis de voir ces

étonnantes images, ces bouffées brülantes de son souffle. Nous en étions remués comme si sa voix revenait pour nous dire : Comprenez-vous maintenant ce qui bouillonnait en moi et ce que je n'ai pu avouer ?

Quand le niveau du temps aura passé sur ces belles peintures, et que les empâtements et les rapidités d'exécution auront disparu, ces toiles resteront comme les pensées mères, les voix intérieures du grand paysagiste, elles prouveront qu’une époque est cruelle quand elle repousse ainsi les mâles visions d’un grand esprit (1).

(1) Presque toutes ces magnifiques peintures, inachevées d'exécution. mais complètes de génie, ont été vues à sa vente. Ont-elles été comprises pendant ces trois jours d’exhibition? Oui, par les artistes et les vrais amateurs. Je n'en cite que quelques-unes : 7roupeau de vaches passant une Mare; Rochers et Bouleaux du Jean de Paris; la Mare à Dagnan; Carrefour de la reine Blanche; Hauteurs du camp d’Arbonne; Rochers

dans la plaine de Barbizon; Soleil couchant sur les sables du Jean de Paris.

A RER RE LR

N événement nouveau dans l’histoire de l’art à vint donner aux agitations de Rousseau une nouvelle carrière : ce fut la découverte de l’art

japonais, dont les artistes français furent émus comme à l'apparition d'un météore.

L'art des Chinois avait depuis longtemps donné à l'Europe le spécimen de ces productions étranges, mais à un degré inférieur et souvent mâtiné avec l’industrialisme de la Hollande et de l'Angleterre. Et d’ailleurs, l'Europe connaissait à peine Part chinois à son apogée et dans sa beauté métallurgique et céramique. Le Palais d'Été ne nous avait pas encore fourni ses merveilles et le caractère précis de l’art mongolique-chinois.

L'art japonais, sorti comme une éruption volcanique des îles de la mer Vermeille, se présenta à Rousseau dans sa plus parfaite individualité; un produit logique et franc des contrées de la lumière, comme une émanation impersonnelle d'artiste, mais

comme un fruit du pays des enchantements, des génies et des fabuleuses générations. Rousseau y trouvait la configuration exacte du dessin, le résumé des horizons et des plans, la splendeur des couleurs, la phosphorence de l'atmosphère, la simplicité du procédé, l’imprévu, la nouveauté et l'audace des compositions.

Il avait là sous les yeux une formule parlante, qui résumait, en mille aspects, ses recherches sur le modelé de la lumière appliqué jusqu'aux images populaires en pays japonais.

Il y trouvait une source précieuse, qui paraissait contenir en germe tout ce qui avait tant occupé sa pensée. Le Japon était enfin le lieu où l'art s'était invariablement produit sous une forme vraiment naturelle et caractéristique.

Cet art charmeur l’émerveilla au point de le séduire jusqu’au trouble, jusqu’à l'enivrement. Il restait des heures à savourer

ces estampes étranges, empreintes d’une saveur démoniaque,

il aspirait ces belles couleurs du monde des antipodes, ces traits

précis d’une race énigmatique, toujours sûrs, toujours vrais, toujours parlants dans leur assurance et leur spontanéité. Il oubliait notre vieux pays et ses paisibles soleils; le Japon l’ensorcelait. Croyant avoir trouvé le secret de sa vie, il paya un dur tribut à cette terrible Armide.

Comme un général qui prend un parti héroïque sur le champ de bataille, Rousseau modifia subitement les évolutions de son art, il surexcita ses regards et sa volonté pour atteindre à des degrés inaccessibles.

Il changea toute l'harmonie de son Village (Becquigny); de doux et septentrional qu'il était, il rêva un ciel bleu comme les saphirs colorés.de l'Orient, comme les flammes ardentes des aurores boréales. Il refit ce ciel, il repeignit ses reflets, ses lumières, il ne laissa de son ancien village que les silhouettes. Tout, excepté la forme arrêtée des configurations mères, devint japonais par le mode des colorations.

Il s’épuisa encore, et la nuit et le jour, à rouler ce rocher de

Sisyphe et, livré à ce travail sans fin, il fallutrecourir à un expé-

THÉODORE ROUSSEAU 273 dient douloureux, celui de vendre ses objets les plus chers : ses faïences, ses curiosités, ses bahuts; car la famine et, plus que

cela, les huissiers approchaient.

C'est demain qu’on vend mes bibelots, mon cher Sensier. Je voudrais bien que vous vinssiez me voir de bon matin, j'aurais quelque chose d'im-

portant à vous dire,

Amitiés, TH. Rousseau.

Lundi, 19 janvier 1863.

L'important était de tâcher de reconquérir quelques morceaux de ses chères faïences, quelques épaves oubliées par les chasseurs de la brocante. Il se résignait à perdre et voulait tout sauver; c'était bien là le trait de l'amateur.

La vente fut insignifiante, elle ne combla pas les exigences de

sa position. Il fallut se remettre au travail et tenter une vente de

tableaux qu'il avait, du reste, préparée depuis quelques mois.

Elle eut lieu le 17 mai 1863. Dix-sept tableaux furent encore offerts au « Minotaure. » La veille au soir, nous supputions les chances de cette bataille, alignant les chiffres, interrogeant les désirs et les antipathies, prévoyant les critiques amères des artistes et les embüches des amateurs.

La vente fut une espèce de succès; M. Paul Périer y revenait avec ses paroles encourageantes et y avait attiré ses amis. Diaz s'était montré à l'exposition, prêt à pourfendre les infidèles, et avait ranimé les tièdes. Ces dix-sept tableaux, tous charmants, firent un total réel de 14,866 fr. Rousseau considéra ce résultat comme une victoire, et les Japonais en eurent leur part.

Il se crut sauvé, la paix revint le calmer pendant quelques mois, il revoyait sa forêt, et, malgré ses infidélités japonaises, il se laissait aller à «un idéal de création qu'il aimait encore à

ee

trouver dans le sein de nos vieux bocages. La lettre suivante donne la note de son esprit à cette époque :

Mon cher Sensier, voici une silhouette d’un endroit de la forêt de Fontainebleau, que vous reconnaîtrez. Puisque vous êtes convaincu qu'il n'y a pas besoin d’aller en Grèce ou en Italie pour contempler l'image de la nature antique, je pense que le dessin vous fera plaisir ; je ne vous l'envoie du reste que pour appuyer d’un souvenir matériel notre conversation de l’autre jour. Il me semble, à moi, qu'Homère et Virgile n'auraient pas dédaigné de s’y asseoir, pour rêver à leurs poésies, à la place où j'ai indiqué une figure.

Mettez donc cela dans votre carton, comme de la géographie comparée, l'antiquité vit aussi avec nous. Ne manquez pas de venir samedi, je serai au rendez-vous vers la mare à Piat, Il fait beau, nous causerons.

Solide poignée de main,

TH. Rousseau.

Cette bonne phase de la vie le fit revenir aux contemplations de sa jeunesse ; il voulut revoir les Alpes et « converser » avec les montagnes. Il fut un jour si persuasif avec le frère de M. Frédéric Hartmann, en lui parlant de ce pays des empyrées, que cet amateur lui demanda une vue générale de la chaîne du Mont-Blanc. Rousseau partit en octobre 1863 pour la Faucille, rallia à Besançon un jeune ami de sa famille, M. Jules Gros, et ils partirent tous deux pour la fameuse auberge qu'il n'avait pas vue depuis près de trente années.

La saison était déjà avancée quand ils arrivèrent chez les Forestier, aubergistes héréditaires de la haute montagne. Une mer de brouillard montant des vallées jurassiques enveloppait tout l'ensemble du pays de Gex, du lac de Genève et les hauteurs du Mont-Blanc. Rousseau attendit avec patience, dessinant tantôt le petit jardin conquis sur le roc par chaque génération d’aubergistes, tantôt en notant les côtes abruptes de quelque contrefort

de la montagne.

Un matin cependant le brouillard fit entrevoir un bout de ciel qui laissait apparaître la belle figure du Mont-Blanc. Le lac se montra bientôt et toute la vue des Alpes se déroula comme un monde qui sort des limbes sous la main de Jéhovah.

Rousseau se mit avec ardeur à la besogne et dessina une douzaine de vues dans les diverses phases atmosphériques de la lumière : la tempête sur les Alpes, le ciel noir et menaçant détachant en clarté la neige des montagnes, le calme d’un beau jour d'été et la sérénité de cet olympe des Celtes.

Mais obstiné à sa tâche, il resta sous les torrents de la pluie, à l’action des humidités montagnardes, qui sont de la plus dangereuse espèce. En rentrant à Besançon, pris d’une fluxion de poitrine, il fut pour la première fois en danger de mort. Néanmoins sa solide constitution et « sa volonté, » comme il disait, prirent le dessus. Il revint à Barbizon le corps atteint par cette épreuve.

C’est à ce moment qu'il m'envoya, pour me faire part de son retour, un dessin de la forêt avec cette bonne lettre faisant allusion à la méprise d’un carrier qui, nous entendant causer, prenait « Grillade » pour « Amadryade. »

Je suis revenu, mon cher Sensier ; voici un petit croquis en souvenir de nos promenades dans ce lieu antique de la forêt que nous avons nommé l'Arcadie, tout vibrant encore du son des anciennes poésies et qui nous porte toujours à quelque exclamation, que les échos portent parfois jusqu'à l'oreille d’un garde-chasse ou d’un carrier.

Rappelez-vous celui dont les entrailles s'émurent sous cette influence poétique et qui crut trouver une Grillade dans le creux du chêne de la Reine-Blanche. [1 nous en veut toujours de n'avoir pas ce jour-là déjeuné plus copieusement que d'habitude. A votre prochaine arrivée, nous y

‘retournerons.

À vous, TH. Rousseau.

Quand j'allai le voir il était fort changé et dans une excitation de nerfs inquiétante, il ne dormait plus, ne mangeait

plus, passait ses nuits à marcher pour combattre une invincible tourmente de l'esprit et du corps. « Il. faut avoir une « volonté de fer, me disaitil, pour garder l'équilibre de soi- « même, et je sens que si je n’y apportais pas toute ma tension « d'esprit, je ne tiendrais plus les guides de ma raison. » Millet et Ch. Tillot passaient toutes les soirées et souvent les nuits près de lui. Il ne pouvait plus rester en place, une fiévreuse névrose l'avait envahi et le torturait. Il se sentait atteint.dans le fond même de son être, et pour la première fois il avouait ses souffrances physiques. Dans les intermittences de cette fièvre 1l m'écrivait ceci :

Pardonnez-moi, mon cher Sensier, j’ai égaré la lettre qui devait me rappeler les commissions dont je vous avais chargé, dans le trouble où j'étais ces jours derniers, luttant contre la maladie et essayant de travailler; car, depuis près de trois mois, vous le savez, je n'ai pu m'occuper sérieusement de quoi que ce soit. Je me sens mieux cependant depuis que j'ai pu me remettre au travail.

J'espère que ma lettre vous trouvera guéri. Ah ! je sympathise plus que jamais avec les souffrances, et par moi-même et par celles que je touche ; ma femme, qui est si souventéprouvée, a cependant un mieux relatif, quoique reprise de temps à autre par ses accès. Enfin nous n'avons pas été en même temps aussi malades l’un que l’autre, et c’est fort heureux encore que vous puissiez me suppléer là ou j'aurais tant à faire. Je vous serre la main, mon cher Sensier, et je vous attends au premier beau jour du temps.

À vous,

TH. Rousseau.

Son premier travail avait été consacré à son Village, qu'il repeignait patiemment et faisait passer successivement par Île modelé clair, blond, presque immatériel, voulant saisir avec délicatesse la forme substantielle au milieu de la vie invisible des airs; puis revenant après par un autre-travail pôur donner un corps, une vigueur ombreuse à ce monde de végétations : ayant toujours en vue la lumière implacable du Japon, ses intensités célestes,

ses bleus profonds, ses aurores rosées comme un sublimé corrosif; ce travail le passionnait au point d'oublier ses affaires les plus inquiétantes, et c’est en ce temps qu'il m'écrivit lalettre étonnante que je publieici, véritable résumé de son art et de son âme.

Mon cher Sensier, voulez-vous avoir la complaisance de débrouiller ces papiers pour moi? je n’y ai vraiment pas la tête. Ce sont des hypothèques que chacun a prises sur mon temps, me croyant plus riche que je ne suis, et je me reconnais impuissant à les acquitter sur mon propre fonds, d'autant plus que je suis occupé en ce moment à terminer mon tableau du Village(r). Comme par ce seul mot je vais vous mettre en crainte, me rappelant que l'affection que vous avez pour ce tableau des mœurs primitives implique chez vous l’idée qu'il ne doit se terminer quesur les lieux mêmes. Ce sera pour moi la double occasion d’abord de vous tirer d’une erreur, que vous partagez avec des gens intelligents (2), par rapport au mécanisme de l’art, mais qui reste tout à l'avantage de votre cœur, car elle n’en est pas une de fond, et après explications nous allons être d'accord de tous points. Secondement, de vous prouver par les développements un peu longs qu’entraîne cette question, que ce n’est pas par paresse pure d'écrire, que je me décharge sur vous de mon travail de plume, mais bien parce qu’il ne peut concorder avec ma préoccupation du moment.

Je vais vous en mettre aussi long que vous en ferez pour moi, et puisque

(1) Cette lettre a été publiée en partie seulement dans un compte rendu de l'Exposition, sous ce titre : Un étranger au Salon de 1863, par J. Graham, qui parut au journal le Figaro. Il fut réimprimé en volume en 1866, sous le nom véritable de son auteur: Arthur Stevens. J'avais, du consentement de Rousseau, communiqué à Stevens des fragments de cette lettre, dont il a tiré un excellent parti pour le talent de Rousseau, fort attaqué en ce temps-là. Je rétablis ce document d’après le manuscrit même,

(2) Il est de doctrine que les études sur nature ne doivent pas être retouchées à l’atelier, sous peine de perdre l'esprit ému et naïf de leur essence. Mais ce n’est pas à ce point de vue que j'avais insisté auprès de Rousseau, pour qu’il terminât son Vr/lage sur les lieux. La raison était que le Vz1lage n'avait pas été suffisamment établi sur des bases solides, que les terrains manquaient du ferme aplomb qui fait la grandeur d’une composiuon. Je ne disais pas le mot, qui eût peut-être été pénible pour Rousseau, mais je l'engageais toujours à aller revoir le motif sur nature. Depuis et après le Salon de 1864, Rousseau vit lui-même apparaître le mal, et il y remédia en travaillant son Village jusqu'à sa mort.

ces Choses de l’art ne vous ennuient pas, nous nous serons donné temps pour temps et j'aurai une excuse toute faite pour ma prolixité.

Ne craignez pas pour mon Village; si j y mets la dernière main à Paris, je n’en aurai pas moins présentes les impressions virginales de la nature: elles datent de loin et ne peuvent s’effacer; mais,en ce moment, la plus belle campagne ne m'aurait pas suscité autant de force pour les mettre en œuvre que l'indignation dont je viens d’être pris à Paris, en voyant abattre des arbres chargés de toutes les tendresses du printemps. Comment empêcher les abatteurs d'arbres de commettre insoucieusement de pareïls actes et leur faire aimer assez des êtres qui ne leur sont que bienfaisants ? Ceci, mon cher Sensier, est un puissant levier d'action, et me demande de nouvelles forces pour achever la composition de mon tableau. Il y a longtemps que la délinéation en est déterminée; mais j'entends par composition ce qui est en-nous, entrant le plus possible dans la réalité extérieure des choses.

Si c'était autrement, le maçon armé de sa latte en aurait fini bien vite avec la composition d’un tableau représentant la mer. Il suffirait d’une ligne tracée à n'importe quelle hauteur sur la toile. Maintenant, qui composera la mer, si ce n'est l’âme de l'artiste? . . . . .

Il y a composition quand les objets représentés ne le sont pas pour eux-mêmes, mais en vue de contenir, sous une apparence naturelle, les échos qu'ils ont placés dans notre âme.

Si l'on peut contester qu'ils pensent (les arbres), à coup sûr il nous donnent à penser, et en retour de toute la modestie dont ils font usage pour élever nos pensées, nous leur devons, pour prix de leur spectacle, non l’arrogante maîtrise, ou le style pédant et classique, mais toute la sincérité d'une attention reconnaissante dans la reproduction de leurs êtres, pour la puissante action qu’ils éveillent en nous. Ils ne nous demandent, pour tout ce qu'ils nous donnent à penser, que de ne pas les défigurer, de ne pas les priver de cet air dont ils ont tant besoin.

Ils nous demandent grâce aussi pour ce que nous appelons modeler en terme d'atelier, ce qui consiste ordinairement à leur colorer un côté noir, bleuâtre, et un autre mélange d'une demi-teinte; ils ne veulent avoir de relief que celui qui leur est commun, et qu'ils empruntent à l’air. Ils sont eux-mêmes dans un mode, et ne demandent que leur très petite part de la plénitude de relief que nous devons consacrer à leur vie de ce mode. À cette condition, ils sauront supporter la critique qui les trouvera plats et découpés, en les regardant isolément et comme si on voulait en dénombrer les profils et les accents. Ils se trouveront cependant réellement modelés dans l'air, si le tableau semble vivre de son atmosphère.

Îls ne sont pas plus difficiles que cela, mais c’est bien assez, je vous assure, pour me mettre martel en tête; et de tous les esprits que l’on puisse évoquer, il n'en est pas qui, sous une apparence plus humble, ait donné, au téméraire chevalier qui en fait l'évocation, pareil dragon à com- DATE Aa de dieu ant en feat 1 le Ne D UN.

Pour Dieu et en récompense de la vie qu'il nous a donnée, faisons que dans nos œuvres la manifestation de la vie soit la première de nos pensées; faisons qu’un homme respire, qu’un arbre puisse réellement végéter. Celui qui sait faire vivre est dieu ; mais celui qui ne peut que disposer avec goût des contours ondoyants couleur de lis ou de rose, manifeste seulement du goût pour l'état de tapissier et celui de parfumeur ; il cumule, l'ambi- Heule sante 20e re Et AR URSS re PR ES

N'allez pas me trouver pédant, mon cher Sensier, si je résume un peu dans cette lettre ce que je vous ai déjà dit à bâtons rompus ; mais la corvée que je donne à votre bonne amitié pour moi vaut bien la peine que je me mette en frais de quelques paroles, pour justifier l’abstraction où je suis de toute affaire, et que le motif en est louable, puisque j'ai bien à craindre que l'œuvre qui en est cause ne le dise pas assez d'elle-même.

Tout à vous,

Th. Rousseau.

Un journal répéta en 1863 une partie de cette lettre, parue au

Figaro, et fit plus qu'une faute d'impression que Rousseau s’em-

pressa de relever en m'écrivant la lettre suivante et en commen-

tant encore son système du modelé.

Mon cher Sensier, j'ai lu dans le journal que-je vous envoie une lettre de moi, qui a été communiquée. Je n’y vois pas grand inconvénient, puisque c'est absolument une lettre de peintre et qu'il n’y est question que de l’art. C'est égal, j'ai eu un frisson en apercevant ma prose mise sous les yeux du public. Mais-enfin il ny a pas de mal, On peut bien dire pourquoi on fait des tableaux, quand presque tout le monde se trompe sur l'intention d'un peintre. Seulement, il y a une fameuse faute de copie; la voici: au sujet des arbres. « Il ne nous demandent qu'une petite part du -relief que nous devons consacrer à leur vie de ce monde. » Je ne suis pas aussi affir-

matif à propos de l’immortalité de leur âme, et je me permets le doute à cet

égard. Mais rectifiez de suite, je vous prie, cette colossale bévue par un erratum ainsi concu : « [ls ne nous demandent qu’une petite part du relief que nous devons consacrer à ce mode. »

Les lecteurs vont donc être intrigués de ce logogriphe, et puisqu'il devient inévitable de revenir là-dessus, j'en profite pour m'expliquer catégoriquement sur le « mode » en peinture, car c’est là une méprise qui engage les élèves dans des années d'étude sur une erreur, et dont ils risquent à ne s'apercevoir de leur vie.

On appelle donc modeler, à l'atelier, copier toutes les différentes parties d’un corps et les fusionner en vue de former le relief de ce corps, regardé uniquement pour son relief partiel; on fera le fond après. On n’en est pas encore à l’ensemble général du tout. Voilà ce qui se nomme le mode, dérivé de modeler : mode de lumière, mode harmonique, mode coloré, mode d'expression ou de dessin. Mais ce modelé partiel, bon en lui-même, n'est que le premier acte du tout, et ce tout doit comporter le modelé général, ou symphonique, ou modelé de l’universel. On dit alors qu’un tableau est peint dans un mode gris comme Ostade, roux comme Rembrandt, argentin comme Véronèse, doré comme Titien, parce que ces maîtres ont rendu une expression lumineuse dans une universalité spécialement colorée, une modalité particulière et universelle tout à la fois qui a frappé leur vue.

Ainsi, ayant une médaille grecque dans ma poche, j'emporte avec moi toute la nature, parce que le modelé n'est pas celui d’un corps isolé, mais prend sa source dans la perception de l’agence universelle de la lumière, parce que cette médaille est modelée en raison de ce qu’un corps peut emprunter de relief particulier à l’air vital et lumineux; tandis qu'une sculpture, belle encore dans l'expression isolée d’un type, le restreint dans sa spécialité en perdant de vue cette agence universelle lumineuse, Le modelé ne peut donc être qu’une conception, et la plus grande de toutes. C'est là l'épreuve absolue de l’art; c’est lui qui a rendu les Ninivites, les Egyptiens, les Grecs, éternels.

Ainsi, il faut qu'un sauvageon ait cru dans la paix et dans la rudesse des solitudes pour qu'il y ait de beaux fruits et de beaux rosiers dans nos jardins: de même il faut que l’âme de l'artiste ait pris sa plénitude dans

. l'infini de la nature, pour que nous ayons profit à la représentation qu’il fera d’un type particulier approprié à nos usages de civilisation.

Je ne sais, mon cher Sensier, si je me fais bien comprendre; mais je suis si possédé de cette vérité que j'en causerais avec vous des journées, en retournant en tous sens la formule, comme le papier qui fait les cocottes,

les galiotes, les bateaux et les paniers des enfants. De tous côtés, sous toutes les formes, je vois sous les yeux le modelé, le vrai but de l’art... Quand viendrez-vous en causer d’après nature?

Tout à vous, en vous serrant la main.

TH. Rousseau.

Le Village l’'absorbait et il s'était aussi donné la tâche de repeindre la Ferme dans les Landes ; il voulait donner à ces deux compositions un même « modelé de lumière » et s'épuisait à évoquer ce monde des immatérialités. Cependant d’autres images pleines d’un naturalisme puissant venaient rasséréner son esprit, et il se donnait le plaisir d’en fixer quelquefois le programme et la forme sur une toile déjà enrichie de belles compositions ou de préparations savantes. De splendides choses se sont ainsi anéanties sous d’autres plus compatibles avec le jeu de son tourment, de grandes pages ont disparu pour toujours, comme dans ce travail constant de la nature qui semble mourir pour renaître sans cesse. Rousseau, dans ces moments, n’hésitait pas à sacrifier un long travail dont il ne semblait pas voir une solution appréciable à tous et, sans souci du passé, de ses veilles, de ses calculs, il réédifiait un monde jeune sur un enfant qu'il jugeait non viable.

C’est ainsi qu’il ébaucha, avec une préméditation savante, un Coucher du soleil sur les sables du Jean de Paris, que nous considérions comme un de ses plus éclatants chefs-d’œuvre. La pensée avait été lente à se formuler sous ses yeux, mais elle lui vint enfin comme un jet créateur de la plus audacieuse magnificence.

C'est au moment où le soleil projette sur les cimes des bois une lumière vaporeuse et tardive et où son orbe sanglant attire à lui les nuages capricieux qu’il dévore de sa lumière. Le disque commence à descendre au milieu des arbres; à l'horizon, la brise fraîchit et le frisson commence à agiter les feuilles et les bruyères.

282 THÉODORE ROUSSEAU Il passe sur cet ensemble un souffle étrange qui caractérise nettement le lever de la nuit. Les terrains moussus agités par l'haleine des crépuscules jettent encore à travers les lichens les dernières chaleurs du jour; il y a là un combat visible dans son silence, des forces naturelles qui s'entrechoquent. Le jour et la nuit y sont formulés dans leurs plus poétiques antagonismes.

Rousseau a peint ce tableau avec la fièvre au cœur, mais avec le calme le plus réfléchi de la main. Rien n’a été abandonné au bonheur du coup de: pinceau, c'est une œuvre délibérée et conduite en homme sûr et convaincu de.sa vision. Et cependant, quelques mois après, Rousseau voulait. renforcer son œuvre. Là j'eus avec lui une très chaude explication; je tenais-absolument à-sauver d’une transformation problématique cette page étonnante où Rousseau s'était surpassé, où il avait dégagé une majestueuse -pensée des. spécialités de la peinture. Ce n'était plus.là unetoile, une belle-et forte œuvre d'artiste ; c'était une symphonie aérienne.dans sa: plus vibrante pénétration, un tout résumé, condensé, triomphant de ce. qui rapproche le plus l'homme des hauteurs de la création.

« Ce n’est pas assez peint, disait:il, il m'y faut revenir. — Non, Rousseau, vous n’y toucherez plus, car vous feriez là un crime de lèse-majesté de votre talent, de ce talent qui nous appartient aussi, à nous, car c'est là-un spectacle étourdissant, indiscutable, qui prend à la gorge, comme ces scènes passionnées de Shakespeare ; laissez-la régner sur nous, cette grande chose, en dominatrice bienfaisante, faites-en une copie que vous-pousserez jusqu'à l'épuisement de vos forces, si c’est votre bonheur, mais ne nous privez pas de ce tableau. Vous avez là une partition à grand-orchestre. J'y entends cinq cents instruments disciplinés sous le commandement d’un grand chef; à quoi bon tenter d’associer cent nouveaux exécutants à ceux-là qui ont été si doiles? Vous compromettez l'œuvre, vous tentez l'impossible, Rousseau, vous devenez ambitieux, c'est mal; l'ambition vous perdra et perdra ce chef-d'œuvre. N'y touchez plus, faites ceci pour nous, et qu'en entrant dans votre atelier, vous voyant

THÉODORE ROUSSEAU 283 à la peine, nous sentions près de vous une page qui vous calme, une musique qui nous rassérène. »

Rousseau fit deux tours dans son atelier, vint à moi, m'embrassa avec effusion et me dit : « Je vous le promets, je n’y toucherai plus, je vous le jure. » Et il tint parole. Ce tableau, nous le retrouvämes tel à sa mort. Il vit et il vivra pour la gloire de Rousseau.

Jaulny, mai 1870.

’AI parlé précédemment des relations de Rousseau avec M. Frédéric Hartmann, de ses commandes, et de l’aide qu'il apportait à son

à ami dans sa vie difficile ; mais M. Hartmann, tout patient qu'il pût être, ne s'expliquait pas les lenteurs de Rousseau, ses retours continuels sur des travaux qu'il croyait terminés, ses applications infinies, insolubles, avec ces terribles pages. Il gourmandait affectueusement Rousseau de ses ajournements, et lui écrivait avec le trait de l'amateur qui s’impatiente : « Je ne jouirai de mes tableaux que dans mon extrême vieillesse, alors que je n'aurai plus d'yeux pour les voir. » Il abordait nettement, avec une sévérité audacieuse, la critique de ses peintures et, à propos des Gorges d’'Apremont, qu'il avait le bonheur de posséder, il poussait Rousseau à y donner plus de précieux et une ornementation de pinceau qu'il n’y voyait pas apparaître. Rousseau était sous le coup d'arguments opposés. Il vou-

lait pousser à fond la Ferme, le Four communal, le Village; — son ami lui rapprochait de les alourdir par trop de travail, et il demandait que les Gorges d'Apremont fussent reprises, revues et corrigées, pour « masquer la monotonie trop visible de la prompte exécution. » Il proposait même à Rousseau de le garder pour d’autres amateurs, parce qu’il ne le considérait que « comme une belle ébauche. » Il y avait sans doute une critique réelle à dégager de ces observations amicales ; mais Rousseau tenait avant tout à défendre son œuvre et il faisait acte de père en le couvrant des plus ingénieux arguments. Voici des fragments intéressants de cette lutte entre l’amateur et le peintre, entre l'ami et l'ami:

Ne soyez pas inquiet de la Ferme, mon cher monsieur Hartmann, je tiens à établir dans ce tableau une telle décision de formes, qu'elle puisse exister, indépendante des caprices de la lumière et de l'inégalité d'influence des heures du jour. Je la règle absolument comme un horloger règle une montre après l'avoir finie. L'intérêt que vous me manifestez au sujet de ce tableau m'est bien sensible, et je vous en remercie du fond du cœur, parce que cet ouvrage est pour moi l’objet d’une pensée sérieuse et d’une étude à la fois douce et amère : — douce en ce qu’elle émane de l'accord la plus harmonique de mes facultés, et m'entraîne logiquement, sur la foi d'une impression première, à la réalisation de la forme ; — amère en ce qu'elle est en désaccord avec la rapidité de la production de notre époque, avec le jugement léger que l’on fait des œuvres d'art, etaussi parce que j'ai à me demander pour qui je ferai désormais de pareïls tableaux sans éprouver la peine de livrer tout mon recueillement au goût oiseux de n'importe quel collectionneur de tableaux.

L'art m'impose de plus en plus ses dures lois et, en regard de la fantaisie de notre temps, cela ne me rend pas très gai ; il s'en faut de tout. Je m'en console pour le moment, puisque, ce travail terminé comme je l'entends, c'est avec une satisfaction bien réelle que je le remettrai entre vos mains. A bientôt, mon cher monsieur, et croyez-moi votre bien dévoué ami

Tx. RoussEau.

On voit avec quel talent Rousseau parle et défend ses tableaux; on va voir comment il explique à son ami ses len-

teurs infinies, ses retours incessants sur ses toiles; comment il couvre ses incertitudes, ses ambitions, pour faire de la Ferme une page qui fût l'expression la plus haute de son art : la réalité de la vie champêtre dans l'atmosphère la plus lumi. neuse et la plus colorée. On voit qu'il plaide là « pro domo sua, » et que si ses paroles sont douces, ses pensées sont brûlantes.

M. Hartmann, en effet, ne comprenait pas de semblables délais : attendre ainsi, quinze années, deux ou trois toiles qu'il avait cru faites et terminées, lui semblait le raisonnement dun esprit troublé. 11 ne s'expliquait pas que Rousseau procédât sans cesse par les extrêmes; allant du modelé doux et

clair, pour revenir ensuite aux plus vigoureuses transparences.

C'était cependant ainsi et en fortifiant sans cesse son œuvre par des alluvions insensibles de travail, que Rousseau avait atteint à la puissance extraordinaire de ton qui constituait, en dehors de sa grande conception, la haute portée de son art. Mais c'était aussi une méthode qui paraissait douteuse à l'amateur, puisqu'elle exigeait des efforts surhumains et qu'elle présentait des indécisions et des défaillances. M. Hartmann ne pouvait admettre que Rousseau se trouvât, à chaque phase dù travail, ou en deçà ou au delà de son idéal. Il y a en effet, dans la vision d’un artiste, des sommités qu'il cherche à atteindre et qui le

fuient sans cesse, de grands accords symphoniques, « des modes ? Le J

lumineux, » comme disait Rousseau, que. sa main est impuissante à rendre sous la volonté de ses yeux. Quelquefois Rousseau me disait, quand je lui demandais quelle serait la fin de son œuvre: « Tenez, voyez-vous ce coin de toile-là, grand comme la main, ne vous semble-t-il pas qu'il est bien supérieur en intensité, en clarté, en expression, au reste de la toile? —

Oui, sans nul doute. — Eh bien, il faut que tout le reste subisse

la domination de ce petit centre; que tout ce qui l'entoure se

soumette à. ce diapason lumineux, et que l’ensemble du tableau soit retentissant de vie comme ce que vous voyez là.

Est-ce qu'il ne faut pas sans cesse s'élever, se surpasser

dans ce terrible métier de peintre ?=Mais, Rousseau, lui disaisje, avec votre raisonnement un artiste consumerait sa vie sur un tableau.— Eh bien, oui, un homme devrait être assez courageux, assez fidèle et assez riche, pour ne produire qu’un prodigieux travail, afin que cette œuvre fût un chef-d'œuvre et glorifiâtl homme dans sa création. Et d’ailleurs un:grand peintre 1e resplendit que par une œuvre unique : Michel-Ange par son Jugement dernier, Rembrandt par la Garde de nuit, Corrége sar l'ÉAntiope, Rubens par sa Descente de Croix, Poussin par son Diogène, Géricault par sa Méduse; tout ce qu'ils créent

ensuite sont toujours des enfants de géants, mais inférieurs à

eurs aînés. S'il m'était donné de formuler un souhait, je voudrais être millionnaire, rien que pour opérer la genèse d’un seul et unique tableau, m'y consacrer et m'y complaire, en souffrir et en jouir jusqu’à ce que, content de mon œuvre après des années d’épreuve, je puisse la signer et dire: « Là s'arrêtent mes forces et là cesse de battre mon cœur ; le reste de ma vie se passerait à faire des dessins, à peindre pour mon délassement des études qui ne seraient que des fleurs jetées sur le travail dont je serais content. »

On comprend que le fond de la pensée de Rousseau, s’il se dévoilait à M. Hartmann, devait sourire médiocrement à son ami. Aussi s'établissait-il entre eux une correspondance qui était comme un tournoi, où chacun d’eux déployait la souplesse et la ressource de son esprit; l’un pour jouir enfin de ses tableaux, l’autre pour les détenir encore et les perfectionner. M. Hartmann, pouf stimuler Rousseau, lui disait qu'il dégénérait en mystique, et pour l’exciter à mettre la dernière main à son travail, il ne craignait pas de le critiquer comme un amant qui maltraite sa passion. Un jour même il finissait par proposer

à Rousseau de disposer d’un de ses tableaux au profit d’un

Fa

autre plus patient que lui, et Rousseau, critiqué dans ce qui

avait de plus cher, reprenait son œuvre, la caressait, la parait,

la fleurissait et, s’échauffant sur sa synthèse, la fatiguait et e

obscurcissait les beautés,

Quelquefois à la fin du jour, le voyant absorbé, je lui disais : « Eh bien, Rousseau, êtes-vous content de la journée ? — Ah! mon cher, me répondait-il, jamais jour n’est assez long, jamais nuit n’est assez courte; avez-vous jamais pensé à ce fat, à cet impudent monsieur qu'on nomme Pygmalion, si satisfait de son œuvre qu'il en devint amoureux? Je voudrais bien connaître cette présomption, ce doit être un bonheur écrasant ; mais jamais je n'y atteindrai. »

Et certes, je puis dire que si Rousseau a eu dans sa vie des moments d’orgueil, des ambitions de situation, jamais devant aucun de ses tableaux je ne le vis entièrement convaincu de sa supériorité. Peut-être se crut-il le premier des artistes de son temps. — Peut-être ! — Mais jamais je n'ai surpris en lui un mouvement de glorieux infatué de son œuvre. Rousseau fut inconscient de sa force : renfermé en lui-même, il a toujours douté de sa victoire.

Les fragments de lettres échangées entre M. Frédéric Hartmann et Rousseau témoigneront de la dextérité avec laquelle il couvrait ses évolutions et ses retraites :

Merci tout d'abord de votre affectueuse proposition, j'y suis on ne peut plus sensible; et à cause de cela, je ne puis l’accepter. Je sens que je n'agirais qu’à contre-cœur, même dans les circonstances pressées où je me trouve, en disposant autrement d’un tableau qu’au bout du compte j'ai fait pour vous, avec le plus grand plaisir. Il me semble que cela me retrancherait toute l'intimité qui s'est établie entre nous depuis ce temps. Je ne vous aurais jamais parlé des sacrifices qu’il m’a coûtés sans votre satanée lettre de l’autre jour. — Cent fois j'ai eu à répondre à ceux qui me voyaient y dépenser tant de recherches et de temps, querien de tout cela n’était dû à la condition d’un prix très élevé sur lequel ils me questionnaient, mais bien à l’assurance que j'avais qu'il serait senti et apprécié de son possesseur, et par ces discours, croyez bien que j'en ai scandalisé un grand nombre,

Le lendemain matin de l'ouverture de l'Exposition, un marchand belge est venu, chargé d'en faire l’acquisition ; une autre proposition viendrait, aujourd’hui que j'ai pour cela votre autorisation, je n’y serais pas plus sensible. Il n’y a donc qu’une demande de l’État, parce qu'alors la conséquence

en serait le Musée et la propriété publique. Mais Dieu me garde d’aller la provoquer par le temps d’intrigue où nous sommes, et je ne pense pas que j'aie lieu de l’attendre ne faisant rien. Ainsi tout cela.est dit là-dessus. Je vous ferai avec grand plaisir un autre tableau en remplacement des Gorges. J'aurais eu lieu de le faire d’une apparence plus travaillée,que mon intention n’était pas de vous en changer le prix ; je l’ai fait pour la Ferme, parce qu'il n’était pas douteux pour moi que je pouvais également, sur l'ébauche bien graduée de ce sujet, en faire à mon gré un tableau ou extrêmement pittoresque ou consciencieusement réfléchi.

Je tendais vers cette dernière expression et, en pressentant toutes les difficultés, j'ai dû vous faire une autre proposition.

Dès lors je n’ai pas plus compté le temps pour vous que pour moi. Et voilà.

Je reviens sur l’autre tableau. Il y a un côté certainement par où je vous comprends et vous donne en quelque sorte mon assentiment, mais il ne faut pas aller trop loin et, par la mordieu et tous les palsambleu ! qu’on a pu consommer du moyen âge à nos jours, ça m'embête de vous le voir dédaigner ainsi. Il y a là évidemment un préjugé contre lequel il est de mon devoir de protester. — Il n’est pas si négligé que vous le dites ; s’ilest vrai, comme j'ai cru le faire, qu’il y ait dans ce tableau le caractère général d’une solitude, que j'y aie précisé les diverses natures de végétations, leurs phases de triomphe sur l’âpreté du sol, croyez alors qu'il a fallu au contraire de l'ordre, et qu'on n’obtient pas cela avec de la négligence, et eussé-je pensé à vous le donner avec mes autres, et à le mettre à l'Exposition? Cela, je vous le demande, a-t-il le moindre rapport avec la peinture creuse, crue, criarde, obtenue facilement? Et s’il y a du fruste, d’un autre côté combien voyez-vous chez les modernes des peintures précieusement faites, excepté celles qui ne signifient rien? Si vous étiez là, j'en dirais plus, mais c’est trop long vraiment d'écrire.

Au revoir, mon cher monsieur, je vous serre la main et suis bien à vous

d'amitié.

Ta, Rousseau.

Enfin il y eut un moment où Rousseau fut embarrassé pour défendre les transformations successives de ses tableaux; son intérieur devenait délétère ; sa femme, toujours souffrante, toujours en crises, lui rendait son atelier inhospitalier et même impossible; cette paix qu'il recherchait à tout prix et qu’il achetait

LS

si cher, pour quelques instants, le fuyait sans cesse. Il prit un art décisif, où du moins il se crut assez courageux pour le rendre. M. Hartmann le pressait de se délasser, dese distraire, d'aller le voir au milieu de sa belle vallée de Munster, au pied des Vosges, où la vie pastorale devait lui calmer le sang et lui ournir de nouvelles contemplations.‘Iljrésolut d'y aller passer rois mois et de livrer en même temps les trois tableaux à son

trop patient et impatient possesseur. Là il se proposait d'explorer

€ pays, d'y faire une moisson de dessins, d’études, pendant que Sa femme serait à Besançon dans sa famille, et si le pays lui plaisait, d’y choisir une installation et de s'y fixer tous les ans quatre OU cinq mois. «Je partirai en mai, comme les Marcars des Vosges, me disait-il; |jirai faire provision de grand air sur les versants des montagnes, et je reviendrai én séptémbre, quand paraîtra l’équinoxe, pour me plonger de nouveau dans les eaux glacées de Paris, et pour mme débattre avec les amateurs et les marchands , puis veiller à la santé de ma femme. » Il était si dé-

cidé pour cette émigration qu'il la considérait comme définitive

et que, débarrassé près de son ami des tourments de la vie matérielle, il m'avait chargé de recevoir ses tableaux et de centraliser un dépôt de planches à l'eau forté qu'il voulait graver à Munstér et envoyer à Paris pour sé méttré plus «en rapport avec le public plébéien, » avec les amateurs modestes qui ne pouvaient acquérir ses peintures. Nous eûmes à ce sujet tout un programme de sa vie future dans les montagnes, et de la méta-.

morphose qu'il voulait imposer à son talent; c'était là le point

de départ de l'Œuvre qu'il voulait publier de son*vivant, et comme le Livre de Vérité que Claude Lorrain avait pu réa-

liser pendant sa vie (1).

(1). On sait que Claude Lorrain laissa, après sa mort, deux volumes de dessins qui étaient les reproductions de ses plus importants täbleaux, dañs le but sans doute d'en garder lé souveñir et pour éviter de se reproduite trop souvent. Ces deux volumes, tombés aux mains du duc de Devonshire, ont été gravés en fac-simile, le siècle dernier, par Earlom, à Londres, au nombre de trois cents planches dont deux cents sont Îes dessins des deux

THÉODORE ROUSSEAL 201

Barbizon, 27

septembre 1862.

Soyez sans inquiétude, mon cher monsieur Hartmann, et n’attribuez à aucune mésaventure dans mon travail le retard où je suis. Il a suivi au contraire son cours bien régulier et je touche à la fin, de façon que du 15 au 20 octobre, je serai chez vous avec mes trois tableaux.

Je m'en fais une fête de toutes les manières : ce sera d’abord un repos dont je pourrai jouir pleinement, mettant ma personne entièresous votre responsabilité, et que je serais incapable de prendre de moi-même, dans un lieu que j'ai fait mien et peuplé de tous les éléments d’un travail incessant.

J'aurai aussi bonne conscience pour m'y abandonner, après cette grande assiduité; et puis je pense vous causer un réel plaisir, et c’est là le bouquet de la fête.

En attendant, je ne suis pas sur des roses et, sans ce que je pourrais appeler ma seconde vue, qui fait que mon travail a toujours lieu dans une sphère éthérée, l’art s’en irait au diable. Tout m'est amer en dehors de ce recueillement où j'épands la plénitude de mon cœur, et les situations les plus perplexes m'accueillent ironiquement au réveil. Le mois dernier j'ai manqué sombrer. Ce mois-ci il faut que je demande votre aide pour trois mille francs. Je suis contrarié, depuis huit jours que je me doute que je n'aurai pas fini, et c’est ce qui fait que je vous les demande au derniér moment. C’est bien simple assurément de prendre tout le temps nécessaire pour accomplir un bon travail. Et n’y a-t-il pas toujours, hélas ! lieu d’en rabattre de ce qu’on a déterminé en programme. Eh bien, voilà que c'est pour moi encore une irrégularité de position. Heureusement que je ne compte plus avec vous sur ce pied-là et que cela, je pense, ne dérange rien de ce qui me lie noblement à vous ; mais l’amertume de ma position en général s'accroît de ce fait que mes meilleures intentions me créent des embarras, Au diable tout cela |

Je ferai comme vous me dites pour l'emballage et cela vaut beaucoup mieux, (A propos, l'encadrement est bien pour quinze jours dañs mon retard.

J'apporterai aüssi de quoi prendre quelques souvenirs du pays; quoique un

volumes rassemblés par Claude Lorrain, et cent de dessins choisis dans les cabinets des amateurs anglais. C’est ce recueil de trois volumes qui a pour titre : Liber veritatis, et qui donne une idée exacte de l'Œuvre multiple de Claude Gelée, le Lorrain.

peu tard, il y a de beaux jours dans le mois d'octobre, et puis la nature est incessante d'expression, et puis il y a encore le coin du feu.

Bien à vous de tout mon cœur, mon cher monsieur Hartmann, et à bientôt,

TH. RoussEau.

Le jour de la fin du mois et le 1° octobre, je serai à Paris pour mes affaires ; ayez donc l'obligeance de m'adresser votre lettre à Paris et je retournerai de suite à Barbizon.

Cité Malherbes, n° 9, rue des Martyrs, 65.

Rousseau, malgré tous ses désirs, ses projets, ses assurances, n’alla pas à Munster. Ce ne fut qu’en 1867, quelques mois avant sa mort, que, libre de toutes entraves, il alla passer quelques jours dans ce pays enchanteur, pour lequel il se prit de passion et qu'il aurait été habiter, s’il lui avait été donné de réaliser une de ses plus douces espérances.

Il ne faudrait pas connaître Rousseau pour le croire à bout d'arguments, quand il entreprenait de défendre son œuvre. Il vit M. Hartmann, mais ce fut à Pariszil ne lui livra aucun de ses tableaux et finit par lui prouver que c'était pour le bien de sa peinture qu'il la travaillait indéfiniment.

En 1863, il s'épuisait encore à colorer et à réchauffer sans cesse ces trois funestes toiles. Elles passaient par des phases tantôt merveilleuses, tantôt lamentables ; Millet et moi, étions seuls appelés à les entrevoir. Encore se cachait-il parfois de nous, quand le travail s'engageait dans les tonalités sombres et dans les accents vigoureux. Il se passait alors sur ses toiles une sorte de tragédie aérienne qui nous attérait. Les silhouettes des arbres devenaient menaçantes, les formes des végétations se crispaient, les terrains se pétrifiaient dans un morne désespoir. Il semblait que Rousseau châtiât son œuvre, et la punît de son long travail de parturition en la condamnant aux métamorphoses les plus lugubres et les plus douloureuses. Puis, d’autres jours,

on les voyait renaître limpides, joyeuses et scintillantes comme des matinées de printemps. Ce fut ainsi que sa vie se passa sur ces trois scènes rustiques et qu'il ne put jamais se décider à les quitter, voulant toujours les faire plus belles. Dans la lettre suivante, Rousseau, en revenant de la Faucille, fait encore allusion à cette trinité de tourments. Ë

Fontaine-Ecu, près Besançon, 17 octobre 1863.

MoN CHER MONSIEUR HARTMANN,

Dans les premiers jours de septembre, j'étais sur le point de quitter Paris pour vous aller trouver, et j'allais vous en prévenir, lorsque j'ai reçu une lettre de ma femme qui m’a donné quelque inquiétude sur sa santé. J'ai donc été directement à Besançon, où je l'ai trouvée, ayant subi une petite crise comme il est, hélas ! inévitable qu'elle en ait de temps à autre. Après quelques jours, la voyant bien remise et le temps me paraissant favorable pour aller à la Faucille, j'ai jugé que je ferais bien d’en profiter. Mais j'avais compté sans Mathieu de la Drôme et les terribles représailles qu’il avait à cœur d'exécuter. Je n'ai jamais vu les éléments aussi déchaînés. J’en reviens seulement parce qu'il m’a fallu un long temps pour conquérir mes matériaux à travers les intempéries, et de plus un assez grand courage, je vous assure, pour le faire,en aggravant chaque jour la souffrance résultant d’une foulure à la jambe que je me suis faite au début de ce voyage. Je dirais malheureux voyage si je n’en avais rapporté ce qui compense tout cela à mes yeux. D’abord j’ai vu de magnifiques quoique terribles spectacles, et puis j'ai lieu de regarder mon tableau comme fait sous une heureuse inspiration, toutes mes notes d'observations sur la nature pouvant bien concorder avec la disposition d'ensemble que j'avais arrétée; aussi ai-je hâte de retrouver mon atelier. Si je ne boitais pas j'irais cependant passer quelques jours avec vous auparavant; mais il ne serait pas raisonnable d'interrompre en ce moment la guérison que me procure un repos complet pris déjà depuis quelques jours. Comme je serai encore quelque temps sans pouvoir beaucoup marcher, je veux passer deux mois à Barbizon. J'y trouverai l’avantage de pouvoir continuer assidûment mon travail, tout en prenant par moments le peu d'exercice dont je suis capable, ce qui me serait impossible à Paris. J'espère que cela ne me privera pas du plaisir de vous voir et que, venant à Paris, vous pousserez jusque-là; vous verrez du nouveau, et

ee

comme je le crois la phase définitive. J’aurai à [Exposition prochaine du printempsle Village et le Tableau des Alpes, de votre frère, car on ne peut mettre plus de deux tableaux. Nous verrons l’effet. Ceux-là lancés, vingt

autres suivront vite.

Dans trois ou quatre jours je serai à Barbizon ; donnez-moi de vos nou-

velles, je vous prie.

En attendant je vous serre la main de tout mon cœur.

Ta. Rousseau.

(A Barbizon près Chailly, par Melun, Seine-et-Marne.)

2 he NPA Lo

E retour de la Faucille fut une époque de soufrances morales et physiques pour Rousseau.

Sa robuste constitution y avait été atteinte; : c'est de ce voyage que datent les premiers troubles de son corps. Cependant son esprit était toujours lucide et méditatif. Aussitôt qu'il se crut en puissance de luimème, il ébaucha sa grande Vue de la chaïne des Alpes, prise des hauteurs de la Faucille. Tout impatient de se donner le spectacle de ce magnifique pays, ilemploya un système nouveau pour ébaucher son tableau. Il en traça scrupuleusement tous les contours à la plume, puis il couvrit le panneau de bois d’une admirable préparation de couleurs à l'eau. Il fit là, avec une grosse brosse, une aquarelle gouachée comme je n'en ai jamais vu, riche de ses belles matités, aux couleurs éclatantes dans les lumières et d’une solidité surprenante dans les

ombres et dans les plans terrestres. La vue des vieux maîtres

296 THÉODORE ROUSSEAU habiles dans la peinture à l’eau l'avait décidé à prendre ce parti. C'était une délectation que ce tableau ; rien n'y était sacrifié aux exigences de détail, rien aux finesses spirituelles d’un coup de pinceau, aux écarts d’un artiste qui s’attarde dans les attraits d’un lieu, d'une vallée ou d’un buisson. La lumière sidérale venait des hauteurs célestes, caressait en protectrice les géants des Alpes, en décrivait toutes les pointes, les aspérités, les pâleurs et les verdures, s’étendait sur le lac de Genève, le pays de Gex, la route montante de la Faucille, et s’arrêtait sur les versants de la montagne, au pied d'immenses contreforts de basalte qu’elle était impuissante à envelopper. Il y avait là, sur ces premiers plans, des gisements terrestres de la plus étrange splendeur, des témoins fulgurants des premiers soulèvements du monde, que Rousseau avait conservés dans l’ombre discrète d'un mystérieux enfantement. Ce tableau était plus qu’une peinture, c'était une grande création où tout le monde des déluges, des Olympes, ressuscitait dans une sérénité majestueuse. Plus tard, Rousseau voulant enrichir et développer son œuvre plus profondément encore, finit par l’obscurcir; maïs elle reste toujours comme une des plus belles pages de l’art moderne et comme le témoignage d’un des efforts les plus prodigieux qu'ait réalisés un peintre (1) pour reproduire non pas un motif de paysage, mais tout l’ensemble d’une contrée héroïque vivant de la vie des immensités, sous la loi bienfaisante de la lumière. Pendant trente années, Rousseau , fidèle à la forte impression de sa jeunesse, avait porté dans son sein cette conception magrifique : en 1834, il en avait saisi le germe, émerveillé qu'il était devant les altitudes helvétiques ; en 1864, il donnait le fruit mûr de cette vaste création. Ce fut là son dernier ouvrage, car il y travaillait encore en 1867, lorsqu'il l’exposa au Salon national des Champs-Elysées.

(1) Ce tableau appartenait à M. Alfred Hartmann; il fut cédé par lui à Brame qui le vendit à M. de Knyff, puis il passa à Durand-Ruel et à Mne de Cassin.

N 1864, Rousseau se décida à envoyer deux tableaux au Salon. Ce n'était pas sans crainte, car

il se rendait compte que d’autres illustrations

avaient surgi et peut-être diminué l'attention qu'on portait jadis à ses travaux. Ce n’est pas qu'il doutât de lui-même, ni de la vérité de son art, mais il connaissait Paris, son inconstance, ses engouements et cette versatilité dont profitent un instant les petits prodiges qu'il exalte pour les sacrifier cruellement ensuite, et il appréhendait fort d’être critiqué à la légère par les écrivains en titre d'office. Il avait déjà ressenti l’amertume de certaines plumes, lorsqu'il exposait à la galerie Martinet, et c'était pour lui un supplice de se voir condamné au traitement des annalistes ignorants ou malveillants. Il avait tenté, dès 18671, de s'associer à quelques ar-

tistes qui s'étaient groupés à l'appel de M. Martinet et de

M. Théophile Gautier pour fonder un centre indépendant ca-

pable de gérer leurs affaires. Mais, comme en toutes les associations d’artistes, l'esprit de collectivité avait fait place à l'inditférence, et des projets qu'on y avait élaborés il ne restait plus au directeur de cette entreprise qu'à la transformer en cercle artistique, offrant à ses sociétaires les douceurs de la vie parisienne, d’un divan agrémenté de peintures. Rousseau n'admettait pas que l’art fût subordonné au plaisir ni que le délassement remplaçät le travail. Sur une invitation que luiadressa M. Théophile Gautier, il répondit par la lettre qu'on va lire :

Barbizon, le 4 février 1864.

Mon cHEr MONSIEUR,

Je suis allé hier passer la journée à Paris et j'y ai trouvé votre lettre. Je regrette qu'elle ait été si longtemps sans que j'y puisse répondre. À peine rétabli d'une maladie grave, bien arriéré dans mon travail, il me sera impossible de participer à l'Exposition qui va s'ouvrir, et je ne me vois que le temps bien juste pour terminer un tableau que je compte mettre au Salon prochain. Ceci m'excuse tout naturellement. Mais j'ai en outre des raisons pour m'abstenir, laissez-moi vous les dire, et ne vous formalisez pas si je m’en prends à vous des choses que vous vous laissez aller un peu légèrement à patronner. Vous avez exploré l’art depuis 1830; comme sur un océan, vous y avez doublé bien des caps, passé sur bien des brisants, et en fin de compte, à ceux qui vous attendaient dans le port, vous avez rapporté une vraie substance, une histoire poétique de notre art qu'ont lue tous vos contemporains et que lira la postérité. Donc, vous avez résumé ; à travers ce que l’actualité avait de tumultueux, vous avez eu le génie de savoir toujours où rallier et, comme Christophe Colomb, vous saviez d'avance où était l'Amérique.

Eh bien! prenez garde maintenant. Vous étiez, dis-je, sur un océan, et un océan a des ports, j'aperçois la pointe de votre barque sur des cascades, et les cascades ne mènent qu’à des abîmes. De Papety en Cabanel et de Cabanel en Baudry, on ne tarde guère à étre étourdi dans les gargouillades. Vous savez de l'art tout ce qu’on en peut savoir, Vous avez pu constater que le public n’a été retenu de génération en génération que par ceux-ci qui, patients et solitaires dans le travail, n'étaient animés que du désir de bien faire, et non par ceux-là qui prétendaient le mettre de leur

côté en se vouant à ses caprices et flattant ses goûts éphémères.

Ouvrez donc les yeux sur ce qui se passe maintenant, que chacun n’est plus occupé qu’à coller une affiche qui déborde celle de son voisin, pour attirer les regards, ne fût-ce que pour un instant. Et notre Société, à quoi se laisse-t-elle entraîner! Elle avait d’abord pour but d'exposer librement, c'était mieux, mais elle n’a pas tardé à progresser. L’année dernière je disais à Martinet qu’il finirait par nous faire tenir un café, et il me semble que nous y sommes. Voilà que nous avons la peinture avec la musique et le grog. Nous aurons la danse et les fleurs, nous pourrons écrire sur notre bannière : « Ici les cinq sens sont charmés, » et, ma foi ! nous l’aurons conquis, le public, car il faudrait qu’il fût bien ennemi de son plaisir pour ne pas entrer chez nous; mais croyez-vous que la dignité de l’art en sorte bien intacte? N'y a-t-il pas des avances voluptueuses qui sont un outrage à l'amour?

Nous voici donc enfin, peintres, donnant des concerts et des bals et pouvant offrir des rafraîchissements ; nous sommes peintres, ayant un almanach à notre ceinture, afin de ne manquer aucune foire de province, comme les marchands de bœufs. Par le monopole de l’État nous allons devenir peintres assermentés près les armées, les ambassades et les menus-plaisirs de cour, avec une casquette brodée, Que ne fera-t-on pas de nous, bon Dieu! C’est vraiment trop de faire et trop de faconde, et, je vous le demande, qu'est-ce que l'arta donc à faire avec tout cela? Viendra-t-il jamais d’ailleurs que d’un petit coin ignoré où un homme scrute les mystères-de la nature, bien convaincu que la solution qu'il en retire, et qui lui est bienfaisante, l’est aussi pour l'humanité, quel que soit le numéro d’ordre des générations.

Oui, l’art s’étiole et s’use dans toute cette pompe et cette jactance qu’on en fait. Une grande cité ne se décrète pas un fleuve parce qu'elle est assez riche pour faire d'immenses amas d’eau et les contenir dans de splendides réservoirs ; s’il coule majestueux entre ses quais, elle ne le doit qu’au travail incessant de petites sources, qu'elle ignore presque et envers lesquelles elle se montre toujours ingrate. Vous avez le secret de ces sources, riez donc au nez de ceux qui croient qu’il n'y a la Seine que parce qu'il y a Paris. Vous qui n’avez jamais été vulgaire, n’allez pas vous laisser engager ; passez les coudes dans cette foule remuante de la médiocrité actuelle. Dans votre génie aventureux, s’il vous plaisait de fouiller des bouges, on serait sans crainte à votre égard, vous en sortiriez les mains pleines de poésies; mais, au contact de la vulgarité, je vous mets bien au défi d'y rester sans en éprouver lesatteintes. Déjà, tenez, vous avez subi les entraînements de la badauderie, en accueillant mal le seul vrai peintre qui se soit manifesté depuis 1830, vous qui êtes doué pour cela d'un sens si exquis : je veux parler de François Millet, Et tous les jours, sous vos yeux, presque sous votre

responsabilité, Martinet nous étourdit dans son journal de réclames honteuses, avec je ne sais quels noms, tout ce qu’il y a de commun au monde. Laissez si vous voulez toutes mes généralités, mais prenez note de ces faits : ils prouvent.

Vous commandez maintenant, pour la plus grande:partie, une jeune armée, et vous lui dites : « En avant ! » Vous faites bien, mais je la crois plus ambitieuse que vraiment dévouée. Elle pourra surprendre un succès, je doute qu’elle puisse garder une position.

Permettez donc à un de vos grognards de rester pour sa part dans la réserve, avec quelques autres qui vous restent encore et qui ont la dent bonne pour la cartouche. On pourra sauver la chose en temps utile. Comptez sur eux, leur prudence n’est pas défection.

Excusez-moi, mon cher monsieur Théophile Gautier, d’avoir mis aussi longtemps sous vos yeux un langage barbare, ayant toutes ces choses à vous dire à propos de l’organisation inconsidérée qui se fait au nom de l’art, et croyez-moi bien à vous de tout cœur, lié par sympathie et par l'admiration que j'ai pour votre talent.

Je serais charmé si, à mon retour à Paris, au mois de mars, vous vou liez bien me donner quelque rendez-vous pour causer un peu avec vous sur ce sujet.

Je suis tout à vous,

Ta, Roussrau.

Ce nest pas ici un reproche que Rousseau adresse person

nellement à M. Martinet, mais aux transformations diverses de l'Association des artistes peintres qui, réunis pour la propagation de leurs œuvres plastiques, se trouvaient insensiblement arrivés à fonder un cercle avec ses annexes obligées, à l'instar de ceux de la place Vendôme et de la rue de la Chaussée d'Antin (1).

(1) L'exposition du boulevard des Italiens, n° 26, eut pour organe, not Pas à son ouverture mais bien quelques mois après, le Courrier artistique, paraissant les 12 et 15 de chaque mois, dont M. Louis Martinet était le directeur. Le numéro 1 commenceau 15 juin 1861 etil finit le 15 septembre 1862, alors que M. Martinet a transformé sa galerie d'exposition en saile de concerts et, plus tard, en théâtre des J'antaisies parisiennes.

Il serait intéressant d'écrire la monographie de cette curieuse Société, dont le comte Walewski était président honoraire, et MM. Théophile Gautier et Préault vice-présidents. On y verait combien il était difficile de concilier les intérêts de la nouvelle Société avec ceux de l'Administration, jalouse de ses priviléges dans les graves questions qui s'agitèrent contre l’Institut. dans celle du musée Campana (Napoléon III), où l'institut prit part et où Ingres, Eugène Delacroix, M. Beulé et d'autres notabilités engagèrent une lutte personnelle contre les Musées. La Société créée par M. Martinet comptait plus de deux cents adhérents participants. Elle dut se lancer dans la bataille, à raison de ses alliances avec Ingres, Delacroix | 1),'étc.;, étod'un autre côté, elle avait dans son sein des membres amis de l'Administration, qui, sans s’en douter, énervaient ce petit centre déjà assez affaibli par lui-même, en proposant toutes espèces de projets propres à rajeunir ou peut-être à disperser ce petit groupe. Ses expositions étaient suivies et remarquées; elles occupèrent tellement l'opinion par leur permanence, qu’on atteste que l'administration se décida enfin à organiser annuel-

L'Exposition des Beaux-Arts dü boulevard des Italiens commença en janvier 1861 par une exhibition de tableaux de l’école moderne au profit de la Société des Amis de l'enfance, dont le marquis de Mornay était le président. Avant elles, Francis Pctitavait organisé dans le même local di-verses expositions publiques, et entre autres celle posthume d’Ary Scheffer.

M. L. Martinet avait pour but de constituer une exposition permanente, de produire les jeunes talents et « les peintres arrivés, » de faciliter aux arüstes l'écoulement de leurs tableaux et de stimuler les amateurs en exposant les objets de leurs collections. Plus tard encore (en juin 1861) M. Martinet créa une association de ses exposants pour procurer à ses nouveaux associés un: fonds de ressources au moyen d'entrées payantes et de loteries.

Les écrivains du Courrier artistique furent MM. Ernest Fillonneau, Saint-François, etil y eut des adhésions de George Sand et d’Edmond About,

L'association avait pour titre : Société nationale des Beaux-Arts.

(1) On doit se rappeler que dans la question relative au morcellement de la collection Campana, au profit des départements, Ingres, Delacroix et bien d’autres, quoique divisés d'école, soutenaient énergiquement l’indivision au profit du Louvre,

lement des expositions pour contrebalancer cette collectivité indépendante.

De tous ces antagonismes surgirent des propositions de transformation et des organisations de diverses natures.

Rousseau, qui ne connaissait que la droite ligne et la spécialité de sa profession, repoussait toute tentative ayant pour but de distraire l'association de son origine primitive : exhiber et propager. En dehors de cela, toute idée spéculative, quelque honorable qu'elle fût, avait en Rousseau un indifférent et quelquefois un adversaire et un juge. Les loteries, les concerts, les primes, les illustres et embarrassants patronages, les solennités factices, il les repoussait. Travailler, exposer et soutenir la doctrine par un journal, c'était là son programme, et c'était tout.

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