IX
Salon de 1864 exposa deux tableaux de Rousseau : des Chaumières sous les arbres, souvenirs des landes de Gascogne, et un Village, qui n'était
l'autre que. ce fameux tableau si travaillé et à propos duquel on a lu des dissertations très curieuses de son auteur.
Ce Village, en effet, fut un de ses tourments; la veille encore de l’envoi au Salon, il y travaillait avec un acharnement qui nous désolait. En un jour, enfermé à triple tour dans son atelier, il avait remanié tout le ciel. IL s'était jeté en plein art japonais, et, dominé par ces belles aurores orientales qui savent si bien marier dans un juste équilibre les douceurs des aurores et les ardeurs des tropiques, il avait fait à ce pauvre hameau de Picardie un firmament où Boudha aurait choisi son trône de lumière. 11 y avait là un excès d'invention qui fut peu critiqué, mais qui nous parut une erreur. Nos ciels sont graves et beaux
304 THÉODORE ROUSSEAU de leur puissance septentrionale; ils sont lourds à porter à notre nature inquiète du lendemain, et toujours en peine du pain de chaque jour; mais leur austérité fait leur grandeur ; leur forme est leur éloquence, et il est téméraire de les détrôner pour en faire bénéficier le pays des rêves et le paradis des Mille et une Nuits. Rousseau s'égarait, il le vit bien; plus tard il le refit encore et retourna à nos horizons mélancoliques, à nos tristes ciels gris qui nous endorment de leur robuste et mystérieuse musique.
Ses Chaumières sous les arbres étaient un superbe tableau (1). Il n’y eut qu’une seule voix; mais cette perfection même fut presque un blâme. Devant une belle œuvre de Rousseau, il semblait que le public parisien, comme celui d'Athènes, s'ennuyât de l'entendre admirer et fût de l’opinion du citoyen grec votant contre Aristide.
Un critique cependant s'étendit sur l'œuvre de Rousseau, et, dans un style d’une élévation toute nouvelle, sut blâmer et approuver tout à la fois la supériorité du peintre. C'était M. Castagnary, dont on connaît maintenant le talent et chez lequel on apprécie des bonheurs d'expression qui ‘font de lui aussi, à son tour, un véritable artiste.
C’est une habitude depuis longtemps de parler de la décadence de Théodore Rousseau. Le grand artiste semble avoir voulu en finir avec cette accusation, et il a apporté au Salon deux toiles : l’une, vieille de quelques années et appartenant à son ancienne manière, l’autre toute récente et représentant la nouvelle, Je dois confesser que la Chaumière sous les arbres,
qui est la plus ancienne, est généralement plus goûtée que le Village
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C’est toujours ainsi que procède la critique : elle bat l'œuvre
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du jour par celle de la veille, et reproche à l'artiste une défail-
(1) I appartient à M. Gavet et fait partie de l'Œuvre de Th. Rousseau.
lance qui plus tard deviendra une arme pour battre de nouveau le dernier nouveau-né. C’est ainsi que j'ai vu attaquer des tableaux récents, en se prévalant de l'excellence de tableaux anciens, et ces maltraités mêmes devenir à leur tour des armes cruelles pour les critiques de la dernière heure.
Rousseau était là nettement critiqué, mais aussi traité avec le respect dû à un maître de sa force.
Ce sentiment donnerait raison à ceux qui vont disant que le talent du peintre a baissé. Pourtant, si le Village était expurgé de quelques fautes trop visibles; si les arbres, par exemple, au lieu de se plaquer en éventail sur ce ciel, étaient modelés et posaient librement dans l'atmosphère ; si le travail de la brosse était moins uniforme, je ne mets pas en doute que ce tableau ne pût supporter la comparaison avec les plus beaux du maître. Il est merveilleux pour la délicatesse des tons et la richesse des nuances. Tous les détails y sont à leur place ; la plaine fuit sous l'œil, et la justesse de l'effet ne le cède en rien au charme du coloris. Quand on a affaire à un artiste de cette force et de cette sincérité, il faut se garder de le juger sur l'œuvre présente. Pour moi, je ne le vois jamais qu’entouré de tous ses tableaux passés, et alors quel magnifique témoignage en sa faveur !
Ce qui caractérise la manière de Rousseau, c’est son panthéisme simple et mâle. Il ne résume pas le paysage, il l'expose dans son étendue, conservant aux choses leur rapport exact et leur parfait équilibre. Personnel par les procédés qu’il emploie, il est impersonnel dans l'effet produit, il a l'impartialité souveraine et la panthéistique indifférence de l’universelle nature,
Il ne nous entraîne pas, comme François Millet, vers les époques dolentes de la vie rustique, pour en accuser la grandeur farouche ou la morne solennité ; comme Daubigny il n’alterne pas entre les déroulements austères des âpres terrains et la grâce aimable des arbres printaniers; il ne nous emporte pas, comme Corot, dans des pays crépusculaires où la lumière, la fraîcheur et l'ombre chantent une mélodie aérienne dont les dernières notes s'étendent dans l'infini.
Non : simple, fort, tout imprégné de naturalisme, il respecte la relation exacte des arbres, des animaux, de l’homme et du ciel. Enfin, pour employer une image banale, il ouvre toutes grandes les portes de la nature (1).
(1) Publié dans le Courrier du Dimanche.
D’autres considéraient le Vi/lage comme un « essai erroné et «un temps perdu pour l'art et pour Rousseau, qui subissait un « affaiblissement tenant à des tentatives nouvelles qui n’abou- «tissaient pas. »
Un ami lui écrivait ces paroles caractéristiques :
On peut donc dire que le public attend une révélation et que le moment est venu pour vous de frapper le grand coup. Le porter à faux serait vous condamner ;
Vous êtes dans la situation d’un chef d’empire jouant sa couronne dans une
il s’agit de montrer la logique et le fruit de vos recherches.
grande bataille ; le troisième jour de la lutte est arrivé ; vous touchez à cet instant décisif qui va la transformer en une déroute ou en une victoire éclatante, — cela dépendra de ce que vous allez faire d'ici à quelques mois. Je vais être plein d’anxiété jusqu’au jour où j'aurai vu le Buisson (le Four communal) achevé. Va-t-il rester éclatant et clair ? Sera-t-il serré et précis, sans accuser ni lourdeur ni fatigue ? Sur cette belle tonalité générale, vat-il régner une touche libre, nerveuse, expressive comme celle de vos dessins à la plume ou au crayon, et en même temps grasse èt transparente comme celle des Paul Potter, des Hobbema et des Cuyp ? Pour l'amour de Dieu, plus d'illusions comme pour la Ferme et le Village ! Quand on a toujours une toile devant les yeux, on finit par ne plus la voir qu’à travers le prisme de ses impressions passionnelles et momentanées... Le Buisson pose bien dans l’air ; mais il est encore plat et manque de modelé; il est d’une teinte claire trop uniforme et picoté de petites touches régulières et désagréables. A vrai dire, c'est là que je vous attends. Voilà, mon cher Rousseau, ce que
je me permets de vous dire ; l'amitié que je vous porte me rend hardi.
On voit que les critiques et les instructions ne manquaient pas à l'artiste, et que l'homme qui recherchait le plus le silence et le recueillement, suscitait et récoltait par ses efforts même et par l’obstination de son esprit, le trouble et les paroles sévères. li en parlait peu, car son amour-propre en souffrait, mais il ruminait en quelque sorte les moyens de sortir de l'esclavage auquel il s'était lui-même involontairement condamné. Quant à moi, qui le voyais de plus près, je sentais que son malaise avait pour cause deux blessures capitales qu’il fallait guérir : ses créan-
ciers et la maladie de sa femme. Avec une grande volonté, nous
aurions eu raison des premiers; Rousseau avait en toiles anciennes des richesses qu'il ne soupçonnait pas; quant à sa femme, tombée en démence, lui seul ne la croyait qu'atteinte d'une affection passagère, qui durait depuis douze ans. J'avais fini par obtenir de lui que nous lui choisirions une excellente maison de santé, en bon air et dans les environs de Paris. Le jour était arrêté pour l'y conduire; mais, au moment du départ, Rousseau me dit avec ce regard attendri qui dévoilait une agitation suprême : «Ah ! mon cher ami, quand je pense que je tarirai tant de trésors de tendresse, en me séparant d'elle, d’elle qui n’est qu’une enfant gàtée, je me trouve bien injuste de faire ainsi mon repos aux
dépens de son cœur. » Je vis alors qu'il fallait laisser accomplir
la fatalité et que pour éviter un écueil j'allais jeter Rousseau sur un autre plus terrible encore : le remords de sa conduite et son affection contrariée dans les plus vives profondeurs de son âme. Mais ce fut pour moi un arrêt sans appel : Rousseau était frappé d'aveuglement ou de faiblesse, lui ordinairement si prompt à prendre un parti héroïque ; Rousseau devait succomber sous le poids de sa bonté ; l'œuvre de sa destruction devait s’accomplir par la destruction même d’une pauvre infirme.
Quant à ses créanciers, la solution fut plus facile; l'ami qui tout à l'heure lui parlait en termes inquiétants et sévères, ne marchanda pas plus son aide que la rudesse fraternelle de ses conseils ; il soulagea Rousseau de ce poids exécrable qui le rongeait comme le vautour de Prométhée. Il lui demanda la liste deses « oppresseurs, » les désintéressa noblement et donna à son ami la liberté et la paix. Il le croyait du moins; mais ce ne fut qu’une vacance pour le malheureux supplicié; Rousseau avait hésité à découvrir à son ami l'étendue de ses plaies ; il croyait qu'effrayé d’un passif qui ne pouvait se justifier que par la maladie de sa femme et les exigences de ses escomptes, son ami allait se décourager dans son œuvre de délivrance: Il comptait en outre sur des bonnes fortunes, comme en peuvent espérer les artistes. Il ne devint donc pas l’homme libre que l'amitié avait voulu faire. Il n'eut, en dépit de sa reconnais-
Ce
sance, qu'un créancier de plus, auquel il ne put désormais confier ses inquiétudes, puisqu'on croyait les avoir taries.
Je trouve dans ses papiers bien des réflexions poignantes et des chiffres trop éloquents sur les dangers de sa situation. Je pense que c’est à dater de cette époque (1864) que Rousseau, miné dans sa constitution, traqué dans son plus profond recueillement, dut sentir le terrain trembler sous ses pieds.
Il eut parfois des moments d'émotion et de détente, grâce aux réconforts qu'il recevait, non pas de France, car on était fort cruel envers lui, mais des États-Unis, d'Angleterre et des Pays- Bas.
De New-York et de Boston il recevait de chauds encourage-
ments, et 1l répondait la lettre suivante à un admirateur d’outre- Océan :
Monsieur, je vous sais beaucoup de gré d’avoir réitéré l'envoi de votre lettre à propos de mon Salon. Vous devez penser que si j'eusse reçu la première, je vous en aurais donné quelque témoignage. Vous me donnez le désir, monsieur, de faire plus ample connaissance. Ce que vous dites sur mes tableaux a ce mérite rare, qu’on pourrait les faire d’après vos descriptions. Pour mon compte, je, vous remercie de tout mon cœur d’avoir ainsi témoigné, sous cette forme à la fois substantielle et vive, de votre sympathie pour mes ouvrages. Je suis bien certain d’avoir pensé, en les faisant, ce que vous avez dans une autre langue mieux formulé queje n'ai pu faire dans la mienne, et votre éloge m'est surtout précieux en ce qu'il affirme cette communion d'idées que les hommes puisent dans la nature, que le commerce des arts met en haut relief et qui ést la civilisation même... a vraie, celle-là, qui nous console des misères et des vanités de l’autre. Permettez que je vous serre la main comme à un ami, de par la Nature et
"Art : nous nous connaissons depuis longtemps.
Tu, Rousseau.
U commencement de 1865, il avait résolu d'exposer deux tableaux : la Vue du Mont-Blanc et un Zntérieur de futaie qu'il ne parvint à terminer qu’en 1867. Il était dans son atelier de
Paris, dans ce réduit sinistre et froid comme les étuves de Jugurtha, travaillant au. milieu des buées délétères s'échappant d’un sous-sol qui charriait encore les eaux fétides de l’ancien cours d'eau de Ménilmontant à la Grange-Batelière. Il travaillait silencieux, ne voyant le jour qu'à travers un vitrage qu'il avait encore
raréfié par des volets sans cesse fermés, pour se donner, disait-il,
le jour plus doux et plus uniforme. Il me faisait mal à voir dans cette espèce de laboratoire où tout s’entassait, depuis les in-folio, ardait plus, jusqu'aux séductions japonaises, dont
qu'il ne re il s'enivrait sans cesse. Je le plaisantais doucement sur cette immobilité invétérée qui devenait dangereuse pour sa santé, et
je le menaçais, de par mes incantations et l'appel de Vishnou,
Dom AR Sr a eee
de le changer en statue de jade du temple de Yokohama. — Et pourquoi pas, mon cher, me disait-il, si là on doit se nourrir de la lumière des éternités ? Croyez-vous me châtier en me changeant en idole de bronze, en substance qui défie les temps, les orages et les créanciers ? Quelle vie: plus belle que d’avoir sans cesse le regard sur les cieux et de contempler les mesquines tragédies des hommes ! — Ah! Rousseau! vous oubliez notre vieux sol, nos bois et nos sentiers; ne reniez donc pas notre bon temps et notre pays, qui a aussi ses beautés. Et, en me tournant, je me mis à fredonner, pour qu'il l’entendit bien, le,refrain des enfants : « Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés ! »
J'avais porté juste. Rousseau se prit à me regarder comme un homme touché au cœur, et me dit simplement : « Que si, nous irons encore; allez, oui, les lauriers sont coupés, séchés et en poudre. Les lauriers se sont toujours changés sous ma main en orties ou en épines noires, mais je n'oublie pas comme ça nos bruyères, et je vous jure qu’en mai prochain je vous donne rendez-vous à la Glandée, pour y passer une semaine à faire des études d'après nature. » Je vis que le moment était venu de l’arracher à son immobilisme, et je tirai de ma poche un papier que je lui lus; il contenait ces lignes :
« Ah! que la force créatrice se répande par tout mon être! « qu'une forme substantielle jæillisse de mon cœur!
« Je ne fais que trembler et tâtonner.. Mais je te connais,
« nature; il faut que je te saisisse. Qu'il me tarde de te sentir « aimante et fidèle. Alors tu éclaireras toutes les forces de mes « sens; et mon étroite existence en ce monde prendra des « dimensions d’éternité. »
Pour celui qui a connu Rousseau, il trouvera là son portrait, ses souffrances et la synthèse infinie de ses désirs et de ses ambitions. Ce passage : «Je ne fais que trembler et tâtonner » était l'état ordinaire de sa main; il semblait que, trop lente à
reproduire les émotions de son âme, il fût sans cesse en com-
bat entre sa conception et ce qu'il attendait d'elle. Il y avait,
THÉODORE ROUSSEAU sen entre la formule passionnée d'un poète et l’ardeur concentrée de Rousseau, une conformité de sensations, de peines et d'aspirations qui leur étaient communes. Il se sentit analysé dans le plus profond repli de son cœur. Il lui sembla qu'un être l’avait surpris dans les tortures de son atelier, et qu'il se voyait en chair eten âme dans le miroir d’un Méphistophélès. Il bondit comme un homme qui se sent délivré et glorifié, car il n’était plus seul à souffrir de ses terribles angoisses; il en était un autre qui, comme lui et peut-être avant lui, avait éprouvé les mêmes douleurs de l’enfantement. On souffre moins quand on souffre en commun et qu’on se confie sa misère. Rousseau avait un confident; bien plus,il trouvait un être qui avait surpris le diagnostic de son mal.
— Qu'est-ce que cela, Sensier, me dit-il, qui a écrit cet hymne? mais c’est là le vrai chant de l'artiste, c’est la formule magnifique de son tourment, c’est là ce qu'il doit se répéter sans cesse et ce qu'il ne saurait assez se redire dans les moments de défaillance. Quelle passion, quelle volonté, quel courage dans ces mots : « Nature, il faut que je te saisisse! »
Qui a donc écrit cela? dites-le moi, car je veux avoir sans cesse sous mes yeux sa formule et son nom. — Celui qui a écrit ces lignes, Rousseau, c’est un grand artiste, un grand poète qui a vécu quatre-vingt-dix ans à « chercher les secrets des choses dans les cavernes où s’agitent les esprits. » C’est Gœthe qui a trouvé cela après s'être épuisé de génie, de forces et d'années. Et, quoique fort de sa science, il n’en était pas plus savant pour saisir le germe de la vie et la cause de la mort. Soyez donc plus ouvert, Rousseau, épanouissez-vous au soleil, courons ensemble, comme les Gaulois, à travers bois, et laissons le dieu du Japon dormir sous son ciel de feu.
— Eh bien, oui, c'est dit, je vais me distraire et, dans quelques jours, je vais faire un voyage.
Il partit, en effet, avec sa femme, en Artois, chez un ami d’Arras, M. Eugène Cuvelier. Il y était en avril 1865, au moment où
fleurissaient les premiers arbres. Il fit là quelques études char-
3r> THÉODORE ROUSSEAU
mantes où les pêchers ét les pommiers s’épanouissaient sous le vent tiède de l'Océan. Il alla aux dunes de Boulogne et d'Ambleteuse et en rendit, en une seule séance, une impression surprenante.
Il voulait en rapporter une série d'observations qui eussent été précieuses, car elles l'intéressaient comme une nature qui lui était.nouvelle; mais sa malheureuse femme né lui permit pas cette douce distraction; ét, surexcitée par l'air salin trop intense pour sa débile constitution, elle se répandit en plaintes amères, en menaces acrimonieuses et insensées qui finissaient par blesser Rousseau et par l’écraser sous cette forme humiliante et désespérante d’infirmité. Ellé l’obligea à quitter son champ d'étude et à revenir à Arras. Rousseau supporta toutsans mot dire; mais les agitations de son âme, les rougeurs spontanées de son visage témoignaient assez de son supplice.