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A JT. François MILLET
L y aura bientôt dix-huit mois, mon cher Millet, que Rousseau nous a quittés, pour s’en aller, comme dit le Mohican, chasser dans les forêts du Grand-Esprit. Ce temps est court et long tout à la fois : court parce que sa mort semble faite d'hier, long parce que nous ne le voyons plus et que les actes si affirmatifs de sa vie semblent déjà s'enfuir, comme les ombres au crépuscule du soir.
Si nous attendons que l'herbe pousse dans nos souvenirs et étouffe les paroles qu'il y a laissées, nous courrons grand risque de ne léguer à ceux qui s’occuperont de lui que le vague et l’incertitude des traditions.
Jai pensé qu’il me restait encore un devoir à remplir. C'était
de consigner mes so! uvenirs sur Rousseau dans le seul but de
fixer des notes exactes pour . à ceux qui voudront écrire ces d’un grand
la biographie d'un grand peintre et les souff cœur.
Ce n’est donc} xcellente
s ici une biographie; j'obéis à une
coutume de notre tem istence filévreuse
et de notre publicité rapide, quand un chercheur trouve un titre, un document, un acte de la vie d’un homme illustre, il s'empresse de le faire imprimer, comme une découverte utile à la
et il laisse aux bénédictins
république des arts et des et de comme nter l’œuvre
et aux lettrés le soir reconnais ni
du mort. Je n'en fais
Ont Jai TOUTE Ma V
droit ni autorité pour
pratiqué le 1c pas impar-
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Et d’ailleurs vous le: > fais pas pro-
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je suis, — ergo sum, —
Je vais enfin tà
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teyoir nos ancien
son serviteur.
d'un grand artiste, et d’
DISISENUESSENENTS RATER FI FFE EX
E n'ai connu bien réellement Théodore Rousseau que vers 1846; l’époque de sa vie peut-être où il a le plus souffert : les iniquités du jury de l’Institut, le poids de ses affaires, l’inquiétude
de l'avenir, l'avaient naturellement rendu méfiant et solitaire. I'entrait, peu après, dans la maison de la place Pigalle, n° r1, où ils venaient occuper, Jules Dupré et lui, chacun un petit logement au premier étage, composé de trois pièces et d’un vaste atelier.
Je l'avais rencontré plusieurs fois chez Dupré où j'allais souvent, et qui était déjà un ami; mais Rousseau se livrait très peu; il restait presque toujours absorbé dans ses réflexions et comme attentif aux fumées de sa pipe. Il était poli, affable même, mais il ne parlait que quand on l'interrogeait. Je connaissais le sujet de ses préoccupations et j'hésitais à toucher la corde sensible de sa vie. Je n'avais vu que de rares peintures de
lui, deux ou trois études au plus, et Rousseau n'était encore
pour moi que le Grand Refusé et une notoriété de l’art que j'ac-
ceptais de confiance.
Je voyais chez Jules Dupré quelques-uns de ses jolis dessins
de la Creuse et du Berry, j’aimais à les regarder sans cesse ; ils
m'attiraient par une distinction dont je ne me rendais pas
compte, et ils me fascinaient comme une fleur nouvelle dont le parfum pénètre.
Jules Dupré me disait avec son interrogation toujours prête à la lutte : « Vous aimez donc cela, vous? — Je ne sais pas si j'aime, mais jesais bien qu'aussitôt que j'entre ici, je me crois
chien de chasse, tant le flair me porte instinctivement vers ces
dessins. — Ah! vous voilà sur la bonne piste, mon cher, c'est bon signe, — car tout le monde ne les voit pas, ces petites merveilles, » et alors il déposaïit sa palette, se postait devant elles et se mettait à en décrire les qualités avec la verve etla conviction qui ont fait de Dupré un des critiques les plus entraînants et les plus vifs de notre temps.
« Eh bien, puisque vous aimez ces choses-là, je veux vous er faire voir bien d’autres, etje vous mènerai chez Rousseau qui n'accepte pas volontiers les visiteurs. »
En effet, un dimanche, il sonna doucement au palier de son voisin, frappa deux coups maçonniques et Rousseau vint nous ouvrir en souriant : « Ah! je vous attendais, nous dit-il, nous allons voir ensemble quelques toiles, et nous causerons, si vous voulez. » Ce « nous causerons » me terrifia, car je sentais que l'entretien allait être décisif, et que je risquais d’être jugé par lui comme un béotien ou un aveugle ; cependant son air accueillant
me rassura et j'attendis.
L'atelier de Rousseau était vaste et sévère, c'était plutôt un À
On y respirait un renfermé de vieilles toiles, de vieux papiers, de palettes desséchées, de couleurs en évaporation, d'huiles
grasses, de vernis, d'essences, de matières organiques et innom-
mées qui communiquait à ce refuge del'esprit une espèce de
terreur bienfaisante. Je me croyais comme chez un Faust de bien, et dans l'élément d'un calculateur de la lumière et des om-
s resté, seul, bien des jours entiers, dans cet atelier,
bres. J'y s à côté de Rousseau en travail et dans le plus complet mutisme, là, sur son canapé vert d'Utrecht, que la poussière disputait aux papillons, en songeant à toutes ces visions qui agitèrent Rembrandt, Claude Lorrain etles maîtres chercheurs du cercle lumineux. Je ne me suis jamais lassé de son silence; j'y voyais dans les prismes du rayon solaire qui tamisait à travers les vitres, le monde des atomes en ébullition; et jy sentais un créateur en action.
Rousseau me montra sa Route verte dans la forêt de l’Isle- Adam, qu'il refinissait pour la quatrième fois, puis ses £tudes des Landes, etses Etudes du Berry.Lesmurs étaient couverts de ses peintures de l’ Auvergne, de la Normandie, de Saint-Cloud, de Fontainebleau, qui se mariaient ensemble comme autant de fleurs diverses dans la vaste uniformité d’une prairie. Sa belle esquisse de la Descente des vaches des hauts plateaux du Jura, était là toute parlante, sa Tempête sur le mont Blanc y lançait la foudre ; des Etudes des plateaux de Bellecroix, à effets d’automne, des Terrains de bruyère en novembre, la Faucille sous la neige, les Alpes dans une sérénité olympienne, m'étreignaient de leurs puissantes figures. J'étais là chez un maître prompt à saisir les drames de la nature, et il s'en dégageait pour moi un fluide qui pénétrait mes veines.
Quand j'eus bien dévoré toutes ces choses nouvelles, Rousseau qui me suivait de l'œil ne me dit que ces mots : « Cela vous semble-t-il intéressant ? — C’est mieux que de l'intérêt, Rousseau, il me semble que je vieñs de faire, en deux heures, un
royage à toutes brides, comme le beau Pecopin, à travers les
espaces, les déserts, les forêts, les bruyères et les glaces. Je n’y ai pas vu des hommes, mais jy ai senti des puissances, et vous m'avez révélé là tout un ordre d'idées quejene soupçonnais pas. Il y a du philtre dans vos peintures, j'ai besoin de grand air pour
me reconnaître et de calme pour éclairer mes yeux. — Ca vous
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a fait plaisir, en ce cas? — Jusqu'à m'en donner la fièvre, — Eh bien, je suis content, il faut revenir, n'est-ce pas ? — Si vous le voulez bien je reviendrai, etsouvent. — Tant que vous voudrez, mais n’en parlez qu’à Dupré, j'ai besoin d’être seul ou de savoir qu’un visiteur ne compte près de moi que pour une va-
leur passive et confiante, cela me fait du bien, je n'aime pas les
grands parleurs, ils m'attribuent des pensées que je n'ai jamais eues. Venez de temps en temps, nous causerons le soir après la journée ; venez, je vous ouvrirai aux deux coups sur la porte, vous savez!!!»
Je retournai chez moi brisé de fatigue ; il me semblait qu’une multitude de symphonies de Beethoven ou de Weber avaient pris possession de moi. Je n'eus que la force de me coucher et toute la nuit je rêvai montagnes, précipices, chaos, fleuves en furie et ciels sans fin. Mais quand vint le jour le calme s'était fait et j'avais débrouillé Rousseau et son œuvre ; c'était un initiateur que j'avais rencontré et un homme qui m'avait infusé déjà une hauteidée de sa puissance. Dupré m'avait révélé le sens toral et le paysage bucolique dans sa belle tranquillité, Rousseau me dévoilait le monde des anciens âges et les régions des tempêtes, une diversité d'aspects et de sensations qui m'’enchaînaient à lui.
Dès ce jour, je partageai mon bon temps entre lui et Dupré;
et le soir nous étions souvent tous les trois dans la chambre de
l’un d'eux, avec Barye, Diaz, Bérat, Campredon et quelquefois le célèbre capitaine d’Arpentigny qui nous semblait un thaumaturge à la retraite, transfiguré en sceptique irréconciable.
C'est ainsi que petit à petit notre existence s’est liée. Elle s’est resserrée encore plus, quand Jules Dupré alla se fixer définitivement à l’Isle-Adam au milieu de sa famille.
Rousseau vivait seul, absolument seul alors, sans préoccupation féminine apparente. Ce n'est pas qu’il posât pour le blasé, mais il n'avait jamais assez de temps à donner à son travail et toute diversion lui semblait une défaillance. C'était une nature
chaste, fidèle à sa vocation; la peinture était sa seule maîtresse;
deutre. » comme il disait me neutre, » Comme il disait,
raillait toute la
étaient fort
is bien longtemps, sauf son séjour à l’Isle-Adam;
nées apres, a
nsi que
les que j'ai
s en faisant
eau digne de
qui lui sont dus.
IERRE-ETIENNE-THÉODORE RoussEAU est né à Paris le 15 avril 1812, dans la maison du n° 4 de la rue Neuve-Saint-Eustache, qui a pris
2 ä le nom d'Aboukir depuis plusieurs années. Il fut l unique enfant de M. Pierre-Claude-Catherine Rousseau, marchand tailleur, natif de Salins, en Jura, qui avait quitté sa ville natale et sa mère pour venir s'établir à Paris, où il s'était marié, en 1811, avec M'° Adélaïde-Louise Colombet, mère de Théodore Rousseau (1).
(1) Préfecture dela Seine. — Extrait du registre des actes de naissance du 3e arrondissement de Paris.
L'an 1812, le 16 avril, à deux heures de relevée, par-devant nous, maire du troisième arrondissement de Paris, soussigné, faisant fonctions d’officier de l’étatcivil, est comparu le sieur Pierre-Claude-Catherine Rousseau, tailleur d’habits, âgé de vingt-cinq ans, demeurant à Paris, rue Neuve- Saint-Eustache, 4, division Montmartre : lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né hier, à onze heures du soir, de lui déclarant et d’Adé-
Cette famille vivait dans la plus cordiale union entre parents paternels et maternels, aimant à se voir et à se divertir ensemble. Ils étaient heureux de leur condition médiocre et s'aimaient entre eux, non pas comme « les gueux » épicuriéns de Béranger, mais comme les bons bourgeois de Paris, actifs au travail, prompts au secours, prodigues de leurs peines, race qui disparaît aujourd'hui sous le flux et le reflux du cosmopolitisme contemporain.
M. Rousseau père avait une maison fort achalandée; sa probité, sa confiance et sa charité étaient connues de tous; on en a même souvent abusé. En 1814, il avait été avec sa légion aux buttes Chaumont; il s'y était comporté avec une bravoure qui fut remarquée, et dont il n’a jamais songé à se prévaloir, car je tiens ce renseignement de sources qui lui sont inconnues. M. Rousseau était l'homme du devoir, le commercant irréprochable et le cœur le plus chaud. En 1825, lors de l'incendie de Salins, il recueillit à la hâte toutes ses économies et ses ressources pécuniaires, et porta lui-même dix mille francs aux incendiés les plus nécessiteux.
M°° Rousseau, femme d’une nature distinguée et d’une charmante physionomie, était l'âme de la maison. Son mari avait pour elle un vrai culte, Théodore le respect le plus déférent et un attachement passionné.
Cette religion des parents, après quarante années de sépara-
laïde-Louise Colombet, son épouse, auquel enfant il a donnné les prénoms: Pierre-Étienne- Théodore. Lesdites déclaration et présentation faites en présence des sieurs Guillaume- Étienne Colombet, marbrier, âgé de soixante-deux ans, demeurant à Paris, rue Saint-Lazare, 99, aïeul maternel de l'enfant, et François-Dominique Morillon, courrier du gouvernement, âgé de cinquante-deux ans, demeurant à Paris, rue de la Pépinière, 7, grand-oncle maternel de l’enfant, et de Marie-Madeleine Aubry, amie, et ont, le déclarant et les témoins, signé avec nous le présent acte de naissance après lecture faite.
Signé : Rousseau, Colombet, Morillon, Aubry.
Délivré, etc., le 8 février 1868.
Signé : Penot, greffier assermenté, L. de Vaux.
——— — a ——— LL
tion, subsiste encore vivante dans le souvenir de la famille; tous
n'en parlent qu'attendris; M. Rousseau s’y complaît; pour lui
sa femme n'est qu'absente; ses conversations et ses épanche-
en
nents n'ont pas cessé devant son imag
ient de son père pour l’ardeur de sa fidélité.
Sa mère était délicate et grandement occu au travail
adustriel de la maison; elle dut se résigner à le mettre, à peine
é, en nourrice à Lagny, dans cette bonne Brie, qui rend à Paris
es enfants en santé et en bonne mine.
Les premières années de Théodore Rousseau ne sont sans
oute intéressantes que pour les siens et quelques amis; elles ressemblent à presque toutes les existences des jeunes garçons
qui vivent aimés de leurs parents, dans la simplicité de leur
Toutefois je signalerai
goût et dans la gaîté de leur
quelques circonstances qui vid fournir aux curieux <
sources biographiques, des if qui sera plus tard un grand peintre:
Ainsi, à l'occasion du baptême du duc de Borde aux; en
ra
aux T
M. Rousseau père, comme ga ries, avait été admis, avec ses camarades, à traverser ii salle où
le roi Louis XVIII dinait en sel gala au milieu de sa famille :
la duchesse d'Orléans. M. Rousseau y avait amené son fils et
son neveu, M. Jules Bouneau. Au moment où les enfants étaient
arrêtés sur le seuil de la porte et saluaient le roi, la duchess
d'Angoulême leur fit signe d'approcher, et les bourra de tous les
le
gâteaux qui étaient sur la table, après les avoir embrassés. Il
était resté de cette curieuse visite un résumé caractéristique
dans le souvenir de Théodore : quand on lui demandait com-
ment il avait trouvé la famille royale, il répondait qu'il avait vu un gros monsieur en pierre, et une dame toute en viande et toute en plumes. Si on se rappelle l'attitude de Louis XVII, sa tête poudrée et sa grande serviette sur la poitrine, le décolleté de la mode et l’abondance des marabouts que portaient alors
les femmes, sur la tête et sur le buste, on conviendra que l'enfant
THÉODORE ROUSSEAU II avait peint vivement les deux personnages. Ce n'est ici qu'un trait, mais il formule une vision nette et rapide des physionomies. Il était, à cette époque, à l’externat de M. Pitolet, rue du Mail, et quelques mois après il suivit l'institution, transformée en pension, chez le même M. Pitolet à Auteuil. L'enfant était studieux, docile, et aimait le travail par conscience; mais il aimait encore plus l'air et l'espace et tenait avant tout à ne point en être privé. A une composition des prix où tout le personnel était en émulation et en zèle ambitieux, on avertit les élèves qu'il leur était permis de rester à l'étude pendant la récréation pour se donner tout le temps de perfectionner le devoir de concours. Rousseau fut le seul qui sortit de la salle d'étude et alla tranquillement se récréer en plein air; après quoi il revint, se mit au travail et remporta le premier prix.
Cependant Télémaque et l'Histoire Romaine, qu'il copiait avec une attention minutieuse, n’absorbaient pas ses instincts, il sentait déjà germer en lui l'élément pictural. Il dessinait sur les marges de ses cahiers, et quand on allait en promenade au bois de Boulogne, il cherchait à crayonner les arbres de la mare d'Auteuil qui étaient alors le lieu de prédilection des collégiens ; on y faisait halte et on s'y livrait à la consommation des gâteaux de Nanterre, du pain d'épice et du coco. Ses camarades recherchaient déjà les petits travaux que Rousseau échangeait pour des crayons et des « copies » qu'il s'empressait de couvrir de nouveaux dessins.
Un jour, le petit Théodore vit dans une allée, assis devant une toile, un homme qui lui semblait occupé à faire le portrait du bois. il s'en approcha avec toute la précaution qu'un enfant met à un acte de curiosité défendue, et quand il fut près du peintre, il n'apercut plus, à sa grande stupéfaction, qu’un fond opaque sans ciel occupé par un tronc d'arbre d'une dimension gigantesque. Il en fut comme désillusionné; il s'attendait à voir l'ensemble du bois, et ne comprenait pas encore qu'on püût réduire ainsi sa vue et sa contemplation.
Ce n'était point de la part de l'enfant une génération spon-
tanée; dans le domaine de l'art sa famille avait des traditions et des artistes. Son bisaïeul, M. Morillon, père de M"* Colombet, était doreur des équipages du roi et lié avec les peintres de la maison royale; son grand-père matérnel était sculpteur-marbrier; son oncle, Gabriel Colombet, peintre, élève de David, a laissé de bons portraits de famille. Le père Suisse, qui l'avait beaucoup connu, nous en a parlé comme d’un élève distingué
du grand maître. En 1814, Gabriel Colombet s'expatria pour
les grandes Indes, dans un désespoir artistique : il avait vu, rue Vivienne, une enseigne : Aux trois Sultanes, peinte par un de ses camarades d’atelier; son indignation fut si grande à la vue de cette déchéance de l'art, qu'il avait pris la résolution d’abandonner un pays où l'artiste se dégradait jusqu’à peindre une enseigne de boutique. Il partit en effet aux Indes Orientales et
mourut quelques années après à Chandernagor.
Un autre parent avait en ce moment un certain succès dans les expositions : c'était le peintre de paysage Alexandre Pau de Saint-Martin, cousin germain de M" Rousseau et oncle à la mode de Bretagne de Théodore.
Comme son père, dont il était l'élève, il faisait du paysage, fort goûté aux Salons, qu'il animait presque toujours par la présence de plusieurs ânes, dans un site quelconque. Les ânes de Saint-Martin étaient passés en habitude et on le reconnaissait à cette prédilection naturaliste.
C’est chez Saint-Martin que l'enfant demandait à aller pendant ses jours de congé pour observer son oncle dans ses pratiques de peinture, quêtant de lui quelques vieilles vessies au rebut, pour s’essayer à des semblants de copies d’après les tableaux qui garnissaient l'atelier; mais il y ajoutait sans cesse le mur, les objets avoisinants et tous les détails qui se rapprochaient du sujet de son étude. L'ensemble et le tout l’intéressaient sans cesse, et en cherchant à formuler l’image d’une chose, il aimait à la faire vivre dans son atmosphère habituelle ; c'était son instinct, on pourrait dire animal, car il y revenait sans cesse.
Sa famille a conservé des croquis de Rousseau tout enfant qui dénotent également la sûreté de sa vue et la précision de son travail. Il fac-similait à la plume les traits de gravure avec une étonnante exactitude et les terminait avec cette ténacité imperturbable qui fut une des formes les plus volontaires de sa vie d'artiste (1).
Son caractère était doux, facile, affectueux et sociable; il allait souvent retrouver son cousin, Jules Bouneau, qui habitait avec son père rue des Boulets, vis-à-vis le fameux maraîcher Marcès. Les enfants y respiraient un bon air et allaient jouer ensemble dans la ruelle aux lézards et aux sautriots. Là, Rousseau, fort curieux des coléoptères et des insectes, prenait les sauterelles
avec la délicatesse d’un Hindou et ne les déposait dans ses mains
que pour les voir s'envoler. Il lui arriva même de renoncer à tout jamais à toucher aux lézards parce qu'un jour la queue fragile d’un de ces animaux lui était restée dans la main : « Voistu, disait-il à son cousin, il ne faut plus y toucher, nous leur
faisons du mal. » Il se tint parole à lui-même, et la crainte de L 9
faire souffrir les animaux devint, avec l’âge, une sorte de fanatisme attendri. La vie même la plus inerte lui semblait un dépôt providentiel, auquel on ne devait porter aucune atteinte; nous l’avons vu souvent se rendre l’esclave d'insectes ou de termites qui hantaient sa demeure; il ne voulait pas qu'on y touchât, dans la crainte de les froisser dans leurs habitudes ou
leurs attractions; et cet esprit de conservation pour tout ce qui ; :
(1) Je possède un dessin à la plume de la première jeunesse de Rousseau, qui donne la mesure de ses préoccupations, à une époque où les phénomènes de la lumière étaient complètement délaissés : C’est une vue de la place de la Concorde et du Cours-la-Reïne, avec les jardins,en contre-bas dans les fossés, toute la perspective des arbres des Champs-Élysées ; les détails des constructions et jusqu'aux réverbères et aux coucous y sont très fidèlement rendus. Ce dessin d'un enfant est piein d’hésitations quant aux formes des détails ; mais les jets de la lumière, les rayons solaires et jusqu’au balancement des ombres y sont très nettement et réellement formulés. C'est une sorte d’eau-forte à laquelle son âge mûr n'aurait ajouté que peu de chose,
Ds ( ba
existe, il l'étendit jusqu'aux arbres, aux plantes et aux plus infimes végétations qu’il voulait voir vivre intactes sous le souffle de la nature. La destruction était pour lui le plus funeste des malheurs; il se disait bien que tout ce qui vit disparaît pour renaître, mais ce n'était pour lui qu’un argument de professeur d'histoire naturelle, et son admiration acquérait un tel degré de sensation, que la fin, visible pour nos yeux, d’un être ou d’une chose, était un drame qui soulevait et indignait son cœur.
Il porta si loin cet esprit de protection qu'il se refusa toute sa vie, même dans ses excursions les plus périlleuses, à porter une arme défensive ou offensive, et que, sous la crainte même des loups de l'Auvergne, des ours du Jura, des chiens enragés, des taureaux furieux et des longs retours nocturnes qu'il faisait souvent à Paris et dans la campagne, il ne voulut cacher sur lui ni pistolet ni couteau de défense, tant il se méfiait du mouvement qui porte l’homme à attenter à la vie d'autrui.
À sa mort nous avons trouvé dans son atelier, avec une sorte de stupéfaction, un revolver chargé; mais celui qui le lui avait donné nous dit lavoir contraint à l’accepter, inquiet qu'il était de le voir revenir au milieu de la nuit dans les rues désertes, alors qu'on parlait d'attaques et d’assassinats; le revolver, déposé par cet ami dans un coin de l’atelier, il y a dix ans, n'avait plus changé de place. Rousseau ne l'avait certainement jamais touché.
Cette aversion pour la destruction a semblé à bien des gens une manie ou une puérilité, mais ceux qui se sont moqués de ses penchants conservateurs ont pu se convaincre, à l’éloquence de ses paroles, que cette sensibilité exagérée cachait une tendresse réfléchie.
« Tout est utile dans la grande chaîne des êtres, disait-il, il ne s’agit que d'écarter ceux que nous ne comprenons pas; nous irons peut-être à eux quand nous traduirons leurs fonctions et connaîtrons leurs destinées. N'a-t-on pas depuis peu de jours proclamé que le crapaud est le protecteur de nos jardins, que
la taupe, le lézard, le grillon, la fourmi sont nos alliés; que le
UT
corbeau est le gardien de nos champs en germination ? L'homme s'agite dans son ignorance, intervertit l'ordre dans la nature et rompt les équilibres en troublant les compensations. » Sans en tenir la solution, Rousseau sentait intérieurement la puissance
du'grand problème et il en respectait les éléments.
Cette sensibilité exquise et inconsciente donnait cours à une
faculté qui se fait rare de nos jours, l'admiration, et elle devint plus tard une puissance de production. Si Rousseau avait été frappé faiblement des PRAnRAIRE extérieurs, aurait-il éprouvé
le besoin de les reproduire? si ses yeux n'avaient pas absorbé
comme dans une aspiration bienfaisante les spectacles de l’in-
fini, aurait-il eu la force, la patience, l'obstination de se rendre
compte des lois qui régissent les énergies de la création? L'’admiration, doublée d’une vaste intelligence, était donc le germe
de son génie. Il n'était pas de ceux qui, vivant dans le dédain et la banalité du regard, se dessèchent et ne produisent que des œuvres mort-nées. « L’admiration c'est la force qui soulève
les montagnes, disait-il, c'est la jeunesse intarissable de la fon-
taine de Jouvence, jamais je ne vieillirai, tant que j'aurai mes is eux pour voir. » Il l'a bien conservée jusqu'à son dernier souffle, quand il interrogeait encore la lumière qui venait par les
tristes jours d'automne visiter sa couche mortuaire : « Je guette le rayon, disait-il, qui passe à travers les peupliers et vient jusqu à moi; il m'apporte encore la bonne odeur des feuilles et le cri des insectes. J'ai encore à apprendre et à profiter. »
J'ai un peu anticipé sur le temps, parce que j'ai tenu à libérer tout d’abord Rousseau de ces reproches de puérilités qui n'étaient après tout que la forme affinée de son amour de la création et de son culte pour elle. Je reviens à son enfance.
Son père avait pour compatriote et pour ami le statuaire
Maire, qui avait entrepris avec son frère, dans un faubourg de ) E ? [e]
Besançon, à la Barre, une industrie de scierie mécanique pour l'exploitation des forêts de la Franche-Comté. Théodore, âgé de douze à quinze ans, l'accompagna comme aide et quasi-
secrétaire. Le sol montagneux, les lacs, les forêts où, pour la
première fois, il voyait dans leur liberté sauvageonne les chénes, les hêtres, les sapins, les houx et les genévriers, ces essences qu'il affectionna plus tard, confondus dans une promiscuité infinie, enivrèrent son esprit et charmèrent ses yeux.
La Flore lui apparaissait comme une figure enchanteresse qui troublait toute la virginité de ses sens. C'était le premier amour d’un jeune Faune que l'Esprit des bois convertissait au culte des Druides; mais l’homme aux idées spéculatives bouillonnait aussi en lui. 1] aimait à voir et voulait posséder. Aussi courait-il pour rassasier ses yeux et acquérir la science de bien discerner et de bien conquérir. Les excursions de M. Maire, qu’il accompagnait toujours, Je portaient au centre des forêts, aux endroits les plus riches en vieux arbres et en contrées inexplorées.
Il resta ainsi une année avec les experts arboriculteurs, les marchands de bois, les gardes-chasse, les gardes-vente, les bûcherons, les charbonniers, les scieurs de long, les sabotiers, avec toute la grande tribu des Rongeurs de forêts, faisant les écritures de son patron, le protégeant contre les attaques des antagonistes et de la concurrence, et soutenant une guerre défensive et incessante contre le monde des affaires et des chiffres.
La famille possède une suite de lettres que Théodore écrivait à ses parents au milieu de ces luttes commerciales; elles caractérisent très nettement sa lucidité et sa force de résistance dans la complication des procès et des incidents qui assiégeaient son patron.
L'entreprise de M. Maire croula au milieu de tous ces embarras, et Théodore Rousseau regagna la maison paternelle, où on sembla le destiner à la carrière du génie civil par le noviciat de l’école Polytechnique. Mais un coup de tête en décida autrement.
La Franche-Comté avait laissé en lui ses mirages; il en conservait quelques vues, qui n'étaient encore que les bégaie-
ments d’un enfant; plus tranquille à Paris, il tenta résolûment sa
première bataille : un jour, seul, sans avertir personne, il achète
des couleurs et des pinceaux, se rend à la butte Montm: artre, au pied de la vieille église que surmontait la tour du télégraphe aérien, et là 1l se met à peindre ce qu'il voit devant lui, le monument, le cimetière, les arbres, les murs et les terrains qui y montent. En quelques jours il termine une étude exacte, ferme,
et d'une tonalité très naturelle.
Ce fut le signal de sa vocation et désormais ses parents ne l’entravèrent plus.
M. Rousseau père avait pour clients de hautes illustrations et de grands dignitaires. Sa probité notoire lui avait valu un périlleux honneur. Le prince me partant pour Gand en 1815, lui avait fait remettre, en dépôt par M. Perret, son secrétaire,
une somme an en rentes sur l’État et des papiers de
haute importance politique. A la rentrée des Bourbons le dépôt avait été fidèlement rendu et Talleyrand avait demandé à M. Rousseau ce qu'il pourrait faire pour lui.
Toute son ambition se concentrait sur Théodore et, à l’aide
de ce puissant du jour, M. ne espérait faciliter à son fils
ses premiers pas dans le monde. Mais la douce obstination de
l’enfant et son petit chef-d'œuvre déra ngèrent ses projets; on
demanda conseil au cousin ue de es (1826) qui l’emmena à Compiègne et lui fit faire sous ses yeux quelques
études d'après nature. Au retour, Saint-Martin décida sa fa-
mille à mettre Théodore chez Rémond, c
sidéré par lui-même comme le plus grand paysagiste français après Demarne. Rousseau y goûta médiocrement l'éducation classique et la forme aride et prétentieuse qu'on imposait aux élèves. Son œil était déjà trop perspicace pour ne point déméler à l'instant tout ce que cette discipline avait d’inanité. Aussi, comme un écolier en vacances, il s’en allait chaque
dimanche faire l’école buissonnière à Saint- Cloud ou à Sèvres
où ses parents a tle retrouver pour finir la journée à la
Tête-Noïire ou au Bas-Meudon; et quand il pouvait obtenir un congé, Rousseau s'enfuyait à nd à Verberie, à Bati-
gnies et à S Saint-Jean-aux-Bois (1826 à 1827), et poussait une
18 THÉODORE ROUSSEAL
pointe vers Moret en passant par la forêt de Fontainebleau, où il s’arrêtait pour faire une étude de la grande route royale (le Pavé de Chailly, 1828 à 1820).
Le nouveau paysage naturaliste n'avait pas encore fait son explosion en France. Constable était honni par les artistes et la v \
les connaisseurs, et e Watelet, de Thié-
non, que la froide culture de Demarne avait fait germer. C'était un tiers-parti qui tentait de fusionner l’art classique de Bidault avec les appétits d’une nouvelle génération. Rousseau, dans ses premières études de Compiègne, donne assez nettement la note de cette timide insurrection; on voit clairement que son
cœur est vivement remué par la sauvagerie des bois, les de-
meures agrestes et la limpidité des cours d’eau, mais sa palette ne répond pas encore à ses instincts. Les terrains bien établis
en
sont d’une égalité jaunissante; les avbresi
place et en perspective sor
une minutie excessive; AIRE c
PO id une distinction évide
n'est qu'une étude mignaturisée. L° vieux culte des re de paysage.
Moret sont déjà les prémisses d’un artiste ne et fines, elles tiennent par un fi li de Prud'hon. Rousseau faisait là sa
prochaine transformation; il sortai et du plus nerveux des classiques
libéré de sa chrysalide; tant il
monies trompeuses et de systèmes & r tout d’une
pièce de ce lit de cast
Michalon était mort avec ses héroïques toiles
ses chevaliers errants; Rémon continué sa tr
cherchait à di
aamin ration ur répondre :
Paysage, q
moment, et Rousseau
aux idées mysta
se prêtait à pendre l’e r de soumission
pour figurer dignement au milieu d'un paysage du ses an-
THÉODORE ROUSSEAU 19 tique : Zénobie morte dans les flots de l’Araxe, recueillie par des pécheurs. Ce programe officiel était pour Rousseau, plus qu'un logogriphe : c'était une déception rebutante. Qu'avait-or besoin d’aller exhumer Zénobie pour donner l’âme à un paysage?
Cette petite anecdote lui semblait une niaiserie au milieu de l’im-
mensité de l'air; l'élève se révolta contre le maître. Rémond
le tançait depuis plusieurs mois de ses velléités d'indépendance et le condamnait aux copies de ses toiles classiques que Rousseau, malgré sa répugnance, exécutait avec une fidélité de trompe-l’œil et une docilité exemplaires; mais ce pensum durait trop et Rousseau, rassasié de son Mentor, se sentit le besoin d'aller retremper sa vue en plein air. « I n’y a rien de pernicieux
comme une mauvaise entrée en campagne, disait-il; j'ai été
plusieurs années à me débarrasser des spectres de Rémond. »
qe 1 = tes © JC et The Nous le voyons alors courses et des études à
Dampierre, aux Vaux il peint, avec un
arence supérieure à tous
es émules, les cas
4 nn nesse de trans
du petit bois qui plus tard fut un des sols inspirateurs de Ma-
rilhat. Pendant les maux
des animaux de Karel du Jar
Claude Lorrain, et il va à l’atel
la figure; mais il projetait une délivrance complète.
u mois de juin 1830, Rousseau commence son tour de France en compagnon du Devoir.
ll se lance seul à la découverte des contrées iles plus inexplorées. Il va droit au Cantal, dans cette antique région des Arvernes, où iles hommes sont rudes et à demi sauvages, et où la nature bouleversée est encore ce qu’elle fut aux premiers jours du monde. Il y avait dans ses projets un peu de l'esprit de l'époque en quête du merveilleux et de l’anti-banal; et, sans s’en douter, Rousseau sacrifiait peut-être à ce courant byronien qui emportait la jeunesse vers un naturalisme titanesque et une action passionnée. Ce qui est à remarquer, c’est que ses premières études en Auvergne, aux vallées de Thiézac, de Saint-Vincent, au Falgou, aux roches de Macbey, sur les
bords de la Cère, sont toutes significatives par Le choix de leurs
motifs presque farouches fet par l'étrangeté de leurs points de
vue. Celles qu'il peint avant d'aborder le Cantal, sur la route de Lyon, son panorama de Thiers, les esquisses de Royat, sans être aussi radicales que les suivantes, annoncent cependant un homme très fortement frappé des grandes perspectives, dont le coup d'œil s’illumine et la main se fortifie au contact de la nature originelle. Le ton spécial du lieu, le caractère géologique de chaque site et la rapidité de l'exécution y sont écrits avec la conviction la plus ardente. Dès ce moment, Rousseau se sent libre et respire dans un nouvel élément. Il rompt avec la tradition scolastique ; il comprend que tout l’art est dans le jeu de la lumière, dans le Æïat lux, sur le silence et les ombres des éléments.
Aussi, est-ce avec une sorte de volupté qu'il s'adresse aux montagnes les plus sinistres, aux horizons les plus étendus, aux coins retirés et envahis par les capricieux enfantements de la Genèse ; le pays lui donne tout un soulèvement d'escarpements affreux où la Cère tantôt se précipite en rapides impétueux, tantôt s’y endort dans des gouffres béants ; il s'applique avec un plaisir insatiable à formuler un roc dénudé, à peindre les âpretés des terrains vierges, à sonder les profondeurs vertigineuses des gaves noirs et des tourbillons maudits comme des antres néfastes.
Il associe déjà, avec une intelligence étonnante, la demeure de l'homme du terroir avec le grand œuvre qu'il a sous les yeux. Son Village du Falgou, superbe peinture, toute d'un jet comme une poussée terrestre, donne l’idée de la vie antique des Celtes sous leurs cabanes trapues, couvertes de joncs et de paille, adossées au flanc d’une montagne qui les préserve des vents du nord, et leur donne les verts pâturages sous les frafcheurs du soir. Il a déjà trouvé l’individualité de la montagne, son ossature et sa spécialité de végétation. Toutes ces études, vues avec une intuition profonde, dévoilent sa force d’assimilation et son recueillement de penseur. Peut-être n’avait-1l pas encore en lui la formule bien claire de tout ce qu'il
ressentit plus tard devant le grand mystère des forêts et les voies
; des plaines;'ses paysages ne chantent pas encore les grands ê o : : $ 4 bruissements des arbres et des vents, mais son voyage d’Au-
vergne dénote assez ce qu'un tel homme pourra faire, et il est !, clair que Rousseau n'hésite plus, mais qu'il est dès ce jour | l'homme de toute sa destinée, un de ces grands poètes de la
nature qui savent infuser la vie.
L'effort qu'il accomplissait était en réalité gigantesque ; il se dépouillait de la préciosité de l'éducation parisienne, si difficile à répudier, même par les forts; il rejetait tout un ordre d'idées d'art qui avait cependant en lui une résistance, puisque
l’enseignement de l’Académie s'appuyait sur un maître, Claude
1 Lorrain, qu'il admirait, et il entrait tout seul dans ce nouveau
M monde de l'inconnu où l'artiste, sans autre boussole que son
courage, voit se dresser devant lui la terrible énigme d’une terre inexplorée.
1 Alors, sans regarder en arrière, il se jeta à corps perdu dans
tout ce que ce pays lui présentait de plus âpre et de plus rêveur. Il passait les nuits à la belle étoile, non par besoin élégiaque,
mais pour observer la lumière pâle et le monde de la nuit. Il courait les bois, se perdait dans les fondrières, et allait demander asile aux ti . lui donnaient un morceau de pain
et un coin sur le lit de leurs cabanes. Il était d’un tempére
aiment robuste, bon à tout supporter, la sb. la faim, la neige et la marche sans fin. Ses jambes étaient deux forces invincibles. Je
ne l’ai jamais vu fatigué, et la longueur de la route ne faisait
| qu'aiguiser ses désirs de locomotion. Son séjour en Auvergne j fut le bon moment de sa vie, l'heure où l'homme se croit libre,
ki vaillant et livré à ses bons instincts naturels. Il sentait sa force
son esprit grandir, et il pouvait s'é
(1 fr
tant d’autres chercl
ept ans, ce que
al
sœthe disait dans
rante ; ce que (
espoirs d'artiste : t'ai saisie, nature! Une nuit d'orage, il se crut perdu dans les herbes d’un marécage sans fin. Il eut plusieurs fois de l’eau jusqu'aux bras et y courut de
réels dangers. A l'aube, il se dirigea vers un pâturage, sur une
pente des anciens castels de Recoule et de Muret, et y trouva
un buronnier sous sa hutte Le le réchauffa à son feu et le res-
D j 3 au pain de sarre
, des cailles et du fromage de
resta deux jours à courir avec lui et à reconnaître
tout le canton, après quoi, il finit par entraîner son hôte à la petite cité de Thiézac pour lui rendre son hospitalité par un festin des villes. Le repas fut composé d’un gigot de mouton.
Quant au second plat, ce fut un autre gigot qu'on apporta sur la
table. — Comment, un second gigot ? is-je à Rousseau. — Oui, mais celui-là était à l'ail et au piment!
Son retour à Paris fut une nouvelle vie, mais aussi un divorce avec le passé. Rémond l’anathématisa et le voua aux dieux infernaux : ses paysages étaient l'œuvre du délire, et Rousseau n'avait plus qu'à imiter l'enfant prodigue et à se réfugier chez les porchers de la basse Auvergne. Il n’en ressentit de peine que
pour son père et sa mère qui, dans ce combat de maître à
ne savaient de quel côté se porter. Cependant leur aftection IS it tout lien avec l’académiste, et leur enfant se trouva libre de diriger sa vocation.
Ke Scheffer n'était point encore l'artiste célèbre et acclamé que nous avons vu depuis, il n'était qu'un peintre patriote et un critique littéraire (1). Il avait entendu parler du jeune artiste par M. Perrié, un de ses camarades de l'artillerie de la garde nationale, où le duc d'Orléans fraternisait alors en Mrpté canonnier, avec Scheffer, Dumas, Guinard, Cavaignac et autres envolés de cette bruyante ares
M. Perrié montra les études d'Auvergne à Ary Schefter, qui en fut profondément remué; il vit là, devant lui, un grand peintre de constitution toute nouvelle; lui, si préoccupé de
couleur, au point de la chercher dans les exagérations rembra-
nesques et dans les bitumes aute dose, il touchait l'œuvre
inconsciente d’un prodigieux voyant, qui déroutait, par ses
(1) Ary Scheffer fit un Salon comme critique à la Revue Française
de 1828, et d’autres écrits de ce genre
audaces et sa sûreté de coup. œil toutes ses combinaisons de
palette et ses rêveries de po te
Scheffer était une âme tendre: sa jeunesse pauvre avait été
noblement aidée par Gérard «
ragé et défl Il lui semblait généreux de reporter sur un
jeune peintre d’avenir cette protection paternelle qu'il avait
ne remier peinitre di ro en fire d'office Scheffe reçue du « premier peintre du roi en titre d'office, » Scheffer était alors professeur des enfants du roi- -Citoyen, et sa fortune
pointait dans la mêlée des disc ussions. I prit . éodore Rous-
seau en affec tion, accrocha ses I Etudes aux murs de son atelier,
et les fit voir à tous ses visiteurs comme les produits du talent
e plus original et le plus incis
La jeune école romantique eut désormais son espoir à côté d'Eugène Delacroix. Elle avait déjà Paul Huet, mais elle en devinait instinctivement l’insuf ffisance;. Paul Huet était un artiste d'intention plutôt qu’un réalisateur, et Rousseau, au contraire, apparaissait avec tout le nerveux, l’affirmatif et l’imprévu que demandait le moment. Rousseau devenait un champion dans le grand duel que la jeunesse livrait à la décadence, elle avait en lui un homme, une arme et un programme.
Et, en effet, Rousseau devait frapper l'attention, car il prenait la nature par un côté singulièrement inattendu: il n’hésitait pas, si une terre était féconde en phénomènes bizarres, en monstruosités fi rappantes, à en peindre les traits, sans s s'occuper s’il heurtait les traditions des écoles et les habitudes des amateurs. Les landes lugubres, les firmaments orageux, les coups de soleil rapides sur « A qui verdoie », les mares profondes et croupissantes, les demi-teintes accentuées dans le vague des atmosphères, sortaient de sa palette comme des réalités qu'on n’entrevoit qu'en rêve. Rousseau était le peintre de l'imprévu, le metteur en œuvre de choses que la nouvelle école, si audacieuse qu'elle fût, n'osait pas proclamer. Les artistes plus calmes admiraient sa vivacité d'image, son instinct prompt
à découvrir le pittoresque très nettement naturel : enfin ils s'ac-
cordaient tous à constater une puissance très personnelle dans
ses tonalités vertes, que les artistes considéraient comme un grand progrès et une conquête sur le naturalisme et la vérité. Les verts et les gris de Rousseau sont encore des souvenirs palpitants pour les vétérans de 1830. Rousseau était pour eux un loniste éclatant de la famille de Weber, qui apparaissait alors avec son Robin des Boïs.
Il y avait donc là une invention et une découverte. Les chercheurs de luttes le saluaient romantique, parce que les sites qu'il rapportait d'Auvergne semblaient s’accorder avec leurs préoccupations dantesques et désespérées. Ils y revoyaient les refuges d'Obermann et les rocs de Han d'Islande. Mais Rousseau n'avait nullement l'épidémie du jour. Son esprit demeurait sain et ses Études n'étaient que les exercices d’un anatomiste en paysage, il essayait ses forces sur un tuf vierge, comme pour sonder les sources et interroger les plus graves témoins des temps. Ni son âme, ni son cœur ne souffraient ; son œil seul
cherchait à se rendre compte des révolutions des âges.