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OUSSEAU, acclamé comme un champion de la
nouvelle école, n’en fut pas plus superbe, il ne
se livra que plus ardemi t à ce moment qu'il travailla t à la perspective, et chercha à s’en expliqué les
forces. Le soir on le voyait au milieu d’un groupe de jeunes
gens de l'atelier Guillon-Lethière et de Gr
puis à
du Cheval-Blanc, rue du Faubourg Saint-Denis, où Decamps O ?
tenait, depuis quelques années, le commandement de la réac-
tion contre les classiques. Diaz l'y rencontra plusieurs fois et se
rappelle qu'il y était fort remarqué, quoique
sans la moindre prétent ce qui n'était pas
temps de naïve jactance. Da
son maître, qui l'encourageait avec bonhomie
paternelle qu'on lui connaissait pour les jeunes
Lethièré était un peintre académiste de l’école davidienne,
THÉODORE ROUSSEAU 27 mais plutôt porté à l'idée républicaine qu’à la formule classique. L’éruption de 1830 le rajeunissait et lui rappelait les élans de la Bastille et des enfants de l’école de Mars ; il reconnut en Rousseau un vrai tempérament de peintre, et l’excita à étudier en pleine liberté et à poursuivre sa spécialité de paysagiste. Rousseau s’efforçait alors à composer et à condenser le tableau, et dans cet enfantement, qui a toujours été difficile pour lui, il courait à Saint-Cloud comme à la soupape de sûreté, pour échapper aux discussions sans fin des classiques et des romantiques qui envahissaient alors les ateliers. La verdure des bois le rappelait à la vérité, et son meilleur argument était une Étude
qu'il présentait, au retour, à ses camarades en discussion. En
général la guerre des écoles, qui était alors fort bruyante, ne trouvait en Rousseau qu’un fort tiède partisan. Il parlait peu, songeait beaucoup à sa profession, et il m'a dit bien souvent que les doctrines du romantisme avaient été pour lui la bouteille à l'encre; qu'il avait toujours admiré passionnément Eugène Delacroix, mais que tout le flux de commentaires auxquels donnait lieu ce grand peintre ne faisait que le troubler et l’induire en préoccupations stériles. « Je ne pensais qu'à une
chose, disait-il, à me rendre compte des lois de la lumière et de
la perspective, je n'attachais aucune importance à ce qu'on trouvait en moi d’original, de nouveau et de romantique, et je cherchais le tableau. »
Sa vie était on ne peut plus simple : le soir on se réunissait chez Lorentz, rue Notre-Dame des Victoires, n° 18, avec un groupe d'amis qui, presque tous, se sont fait connaître, comme Théodose Burette, Thierry aîné, Malefille, Gérard de Nerval,
Leleux, Joseph Bouchardy et son frère, Leroi, Raffet, Cha
tillon, Jules Courtin, Labédollière, Boissard, Alphonse Brot,
Perrin, maintenant directeur de l'Opéra, Deligny, Forget, Léon Cloppet, Debon. On y fumait beaucoup. On se désaltérait régulièrement avec de l’eau claire; une seule fois Burette fut assez fortuné pour régaler la chambrée de cinq bouteilles de bière
pour quinze assistants; et cette soirée resta dans leur mémoire
comme une époque de liesse. On parlait théâtre, Hugo, Dumas, Barbier, peinture, actrices, république, voyages; on faisait des charades, des programmes, et on installait la Société du Grelot, qui n'était qu'un laboratoire à mystifications pour les réfractaires au romantisme, et une greffe de la Société des Znvisibles de Charlet. On mettait en pièces l’Institut et l'Académie en interdit; le grand volcan de 1830 avait là un de ses petits cratères. En tout cela Rousseau, toujours « père tranquille, » était gai, l'esprit prompt et prêt aux excursions pédestres. On s’est
plusieurs fois donné rendez-vous à minuit (1)
sur la place de la Concorde, pour aller de là, sans s'arrêter, à Dampierre ou à Chevreuse, et revenir à Paris, tout d’une traite, le lendemain soir, harassés de fatigue et exténués de faim, ce qui totalisait une marche de quinze lieues.
Rousseau était un des infatigables, il prenait des croquis, emmagasinait des souvenirs, mais il communiquait peu à propos de son travail. C'était à Saint-Cloud ou dans un petit atelier, sous les toits, de la rue Taitbout, n° 0, qu'il concentrait toutes ses forces et sa production, à côté même de la grande salle où les saint-simoniens faisaient grand bruit sous la présidence d'Olinde Rodrigues.
A Saint-Cloud, il fit la rencontre de Charles Delaberge qui, comme lui, étudiait en solitaire. Delaberge n’était pas encore le peintre à outrance que nous avons vu depuis, poussant l'étude jusqu'à la plus désespérante observation. Il peignait avec une recherche fort exacte, mais il y mettait une assurance et une sûreté de coup d’œil qu'il perdit plus tard. C'était un daguerréotype incarné, sous l'objectif duquel rien ne se perdait.
Delaberge était un jeune homme de haute stature, aux grands
(1) Pourquoi minuit ?
... C'était l’heure où les esprits funèbres Apportent aux humains les songes du cercueil.
Le romantisme était friand de ces expéditions nocturnes.
cheveux blonds, au visage noble et doux; il courait, comme Rousseau, les environs de Paris, et les deux chercheurs se rencontraient souvent au bas Meudon ou sous les arbres du parc de Saint-Cloud, maïs ils ne se disaient que quelques mots sur le temps, sur leurs provisions de couleurs qu'ils échangeaient en cas de disette ; toute communication s’arrêtait là. L'un et l’autre iouaient serré dans cet apprentissage de la nature, et ne prenaient conseil que de leur pratique. Plus tard, la vie des peintres paysagistes fut plus expansive et peut-être plus intéressée; mais en ce temps-là on ne voulait devoir sa découverte qu’à son initiative et à son propre fonds. Rousseau et Delaberge ne se montraient que leurs études terminées et quand ils semblaient en être satisfaits, car la guerre était dure alors entre les partisans de 3ertin et de Bidault et ceux de l’école naturaliste; on ne se décidait à mettre en ligne que des valeurs résistantes (1). Longuet, qui allait aussi à Saint-Cloud, m'a dit bien souvent qu'il n’abordait Rousseau et Delaberge qu'avec la plus grande circonspection, à leur repas, pour éviter de se reprocher à lui-même toute impression de plagiat ou de critique prématurée.
(1) Rousseau conserva dans des cartons invisibles, pendant plus de trente années, des études d’après nature qu’il nosa revoir avec un ami, que lorsque la notoriété vint consacrer ses efforts; il hésitait à faire une sorte de confession de ses erreurs et de ses tentatives.
mi pepe
’Esr en 1831 que lhéodore Rousseau exposa son premier tableau au Sa lon royal du Louvre, un paysage, Site d'Auvergne, qui mesurait
environ un mètre de largeur. Il représentait une vallée bornée par les montagnes du Cantal; au centre, un pont en ruines, aux arches démolies, se dressait sur un cours d’eau. Ce tableau, dont nous n'avons jamais pu retrouver la trace, eut un succès. C'était plutôt un site composé, un souvenir du pont de Thiésac, qu’une étude technique, car Rousseau ne voulait pas se montrer au public dans le sans-façon d’une étude qui n’était pour lui que l’exercice prélude de son œuvre. Aussi avait-il imaginé un tableau avec tout le soin qu'il voulait apporter à une œuvre qu'on soumet au jugement traditionnel des foules. Il l'avait exécuté dans la maison où habitait son père,
sous les combles d'une mansarde que sa tante Bouneau lui
avait prêtée, loin de la nature. pour se tenir plus froid devant
son M et en songeant à la poétique des maîtres habiles à résumer un grand ensemble dans un espace réduit. Il avait aussi sfr ses harmonies retentissantes, en se ra 1pprochant
des tonalités plus conciliantes de Claude Lorrain. Le public s’y
arrêta peu, FO les romantiques ne s'y méprirent pas. Ils virent
sous les embarras de Rousseau un des leurs qui dissimulait ses
forces, et ils ne l’en acclamèrent que plus vivement. Le Salon de 183 r était l'entrée en is de la jeune école
elle y développait tout son conti : Eugène Delacroix avec
1 Liberté; Scheffer, avec ses premiers Faust ; Roqueplan, avec douze tableaux; Eugène Lami, Jeanron, Deveria, Poterlet, Johannot, Colin, Flers, Jules André, Decamps, DE. Barye, y étaient tous en armes.
es Dupré était à Boulogne-sur-Mer et avait e 1vOyé, pour
ébuts au Salon, quatre beaux paysages d'aspects divers. ré n'était point une recrue du parti, son rôle avait été Dupré, à son entrée en scène, s'était montré
nt le monde aux contrées des pâturages, à la
es et des prairies, dans le calme des
intérieur des chaumières, mais compositions
entes dans le mode bucolique. Ses
vach , la crinière au vent, dans le gras eu des verdures en paix avec
art sain et attre
1yant, comme les souve-
nirs de nos nou campagnardes. Dupré avait du premier
5 l'opinion, et parition, était devenu un
{ allé se mesurer avec
onquérant. Rousseau, au
les plus sauvages, avec les harmonies les plus gran-
ait trop par ses mn Rousseau
eux : tantôt c'était la structure d’u
mouvementé, > neutre dans rvations passion-
re les pier res, sur des ajoncs
rene re
et des lichens qui envahissent des coins abandonnés. Révolutionnaire sans le savoir, il exaltait les enfants de l'avant-garde et révoltait les attardés. Il y avait pour et contre Rousseau de continuelles discussions et des malentendus réciproques. Il sentait, comme il me l’a dit, qu'il fallait tout voir pour se faire comprendre, et son Auvergne n'était que son premier jour de création ; là, 1l s'était assimilé les spectacles des contrées titanesques des commencements du monde et des premières douleurs de la nature; il avait, en quelque sorte, touché à l’âge de fer et de feu. Il songeait à faire un autre pas en avant, à étudier les pays en communauté de vie avec l’homme, les fleuves, les arbres, les champs cultivés, les villages, et tenter une exploration vers l'élément liquide, vers l'océan, qui donne aux phénomènes des ciels leurs variétés et leurs mouvements subits.
1 se dirigea vers Rouen et y dessina les sinuosités de la Seine, puis aux Andelys, où il saisit les végétations des arbres normands, les côtes ro-
cheuses des bords du fleuve, et les vieux castels qui dominent ce pays. De là il se rendit à Bayeux, puis sur les falaises d’Arromanches, à Caen, à Port-en-Bessin, à Granville, à Pontorson et sur toute la côte maritime de laManche et du Calvados. Ces études sont déjà plus calmes, on sent que Rousseau se condamne à une discipline intérieure, à un ordre plus méthodique, en conservant cependant la puissance de ses harmonies et la variété de ses verts, qui résonnait en lui comme un timbre sonore et dominateur. Il fit dans ce voyage plus de trente études et de nombreux dessins, vivant aux auberges populaires, et cherchant à communiquer sans cesse
avec les gens du lieu, les pêcheurs, les marins, les éleveurs et
les terriers, pour voir l'homme sous son ciel et l’objet sous sa
loi. Ses études des Andelys, le Chäteau-Gaillard, un Village près de Granville, le Coteau des Andelys, la Jetée et le Port de Granville, sont ses plus étincelantes. Elles sont limpides et fines comme celles de Bonington, avec plus de race et de fraicheur.
Je retrouve à cette époque un curieux détail : Rousseau a toujours compté pour peu de chose la politique et ses passions; cependant, tout comme un autre, l'insurrection de Juin eut en lui un écho, plus romantique que révolutionnaire toutefois, car il fit plusieurs dessins et l’esquisse d’un tableau qu’il projetait, des funérailles du général Lamarque, préface du mouvement républicain de Juin.
C’est un effet de soleil crépusculaire sur le cimetière du Père- Lachaise. Un ciel livide et menaçant, qui éclaire en traînées sanglantes les tombes, les cyprès et tout le flot populaire qui allait devenir une armée de combattants.
Cette maquette, plus hugolâtre qu’insurrectionniste, signale cependant une forte impression du temps, à laquelle Rousseau
n'a pas échappé.
"ANNÉE suivante il retourne en Normandie{1832,, et va droit au mont Saint-Michel, où il peint la vue générale de l’îlot, prise des grèves qui l’envi-
ronnent ; puis la vieille abbaye, transformée en
prison, avec toutes les maisons et les constructions qui l'envahissent.
Il y retrouva Charles Delaberge, qui était aux prises avec les infinis détails d'une masure. Il en peignait grand comme l’ongle par journée. Rousseau, pendant un séjour de deux semaines, fit quatre belles études et plus de vingt dessins. C’est de là qu'il rapporta cette magique peinture si franche, si claire, si libre, des maisons qui bordent l'abbaye, que Rousseau prêta
quelques années après, et qu'il ne reconquit qu'en 1855 (1).
(1) Cette étude célèbre appartient à M. Marmontel,
36 THÉODORE ROUSSEAL
Delaberge était déjà malade de cet asthme, qu'il avait contracté sous les humidités des arbres; il s'exténuait, en plein soleil, à trouver le dessin, le modelé, la couleur, le caractère et jusqu'aux animalcules et aux parasites infusoires des pierres et des végétations. Ce travail peinait Rousseau et il craignait de se laisser induire en tentation microscopique. — Pourquoi donc épuisez-vous vos yeux à reproduire des détails qui n'ont d'intérêt que pour nous autres enragés du métier de la peinture? lui disait-il. Vous ressemblez à Sancho quand il parlait de ses moutons, 1l en exaltait les beautés par numéros d'ordre et en les caressant tous les uns après les autres, sans parvenir à faire croire qu'il avait un troupeau. — Oui, oui, je détaille et j'exa-
gère, parce que, pour faire œuvre de créateur, il faut aller du
petit au grand, de la graine à l'arbre, de la nuit au jour. Je tache de suivre la marche de la nature: et de procéder comme elle. Pour nourrir un ton, pour fortifier une harmonie, il faut, à l'exemple du temps, faire surgir de terre des milliers de végétations et des myriades d'’existences, puis illuminer tout ce monde par les grands coups de feu qui fécondent. Vous verrez plus tard, quand le démon de l'analyse et de la paternité s'emparera de vous, vous verrez, quand vous aimerez la vie jusqu à en perdre l'esprit, comme il est bon de regarder jusqu’à l'âme des infusoires, de grandir en se rapetissant et de couver l'œuf avant de sentir remuer l'être. Alors vous retrouverez l'univers dans la fourmi et notre planète sur une tuile ou sur une mousse (1 Rousseau se taisait devant une si étincelante aberration, et pourtant Delaberge lui communiquait un peu de sa ferveur ; sa confiance finissait par lui en imposer. Toutefois, il résolut de fuir un si dangereux compagnon, et un jour, il annonça à Delaberge qu'il allait partir le lendemain. Celui-ci en fut atterré, le supplia de ne pas l’abandonner seul, livré au monde des infini-
(1) Toutes ces paroles sont exactement textuelles, et Rousseau me les a
répétées plusieurs f
NI
ment petits. — Mon cher ami, je ne demande pas mieux, je reste, disait Rousseau, mais c'est à une condition : c’est que vous me promettrez de faire au moins dix ardoises par jour, et quand nous en serons aux arbres, vous peindrez au moins sept feuilles par semaine. Sans votre parole, je pars et je ne reviens plus. Delaberge jura, comme on peut le penser, mais retomba bientôt dans sa préoccupation maladive.
En revenant à Paris il voulut, tout exténué, vivre avec une branche de vigne dont le cep, planté dans sa cour, fut dirigé jusqu'à son atelier, afin qu'il pût sans cesse en observer la sève; mais l'air renfermé flétrit bientôt la branche qui s'étiola, et le pauvre artiste malade s'aperçut qu'il ne cherchait plus à reproduire qu'un être malade comme lui, et il se résigna doucement à ne plus peindre que des natures mortes, ou « plutôt endormies, » comme lui disait Rousseau pour l’encourager. C'était l'exagération d’un grand observateur ; l'artiste doit avoir l'envergure large et l'œil levé au soleil ; cependant cette étude du détail en elle-même était loin d’être inintelligente comme certaines peintures de nos jours. C'était encore la vie, vue au microscope, mais un ensemble réduit, réel et lumineux qui faisait songer à l’universalité par des’portraits de Lilliput. Rousseau, malgré lui, en subit un peu l'influence.
C'est de ce voyage que Rousseau rapporta l’ébauche de son beau tableau, les Côtes de Granville, qui fut exposé en 1833 au Salon du Louvre, et qui le plaça définitivement au premier rang des paysagistes, alors que luttaient d’ardeur Cabat, Flers, Jules André, Jadin, Roqueplan, Paul Huet, enfin Diaz et Marilhat, qui commencaient.
Ce tableau a été revu à l'Exposition universelle de 1855, et
l'impression qu'il y fit est encore trop récente pour que j'essaie de la décrire. Il avait été acquis par Henri Scheffer en 1833, en échange des portraits du père et de la mère de Rousseau, qu'il
exécuta pour Théodore; il fut cédé par Scheffer à M. Place en
1856, et depuis, il est allé se réfugier dans une collection de Russie.
Les curieux de critique littéraire pourront rechercher les traces de l'opinion du journalisme dans l'Artiste, de Ricourt ; dans le Journal des Débats, où Delecluze tenait la férule artistique; au National, où M. Désiré Nisard et Louis Peisse écrivaient avec une certaine autorité, de 1830 à 1835 : dans les salons ornés de lithographies de Gabriel Laviron: dans la Revue des Deux- Mondes, par Gustave Planche; dans Le Musée d'Alexandre Decamps. Cependant j'ai tout lieu de penser que les écrivains en titre ont passé avec la visière verte des pairs de France devant les tableaux de Rousseau, sans se douter qu'il surgissait là un homme. Il convient, toutefois, de rappeler qu’un écrivain, ordinairement He rers les classiques, eut le bon esprit de découvrir et de féliciter Rousseau. M. Lenormand n'hésita pas à le signaler dans Le termes les plus remarquables. Il y sacrifie encore au culte des « premiers plans », à cette étude
banale de la tradition paysagiste; maïs, hormis cette satisfac- FE) Le) ° 2
tion donnée aux « Aristarques, » la critique de Lenormand est
juste et saisissante (1).
(1) « Dans le paysage, MM. Aligny, Corot, Giroux, Régnier, Gué, Jolivart, Paul Huet, et surtout MM. Delaberge et Rbusseau, présentent un ensemble des plus satisfaisants... ...
«Six peintres de paysage me paraissent, cette année, réclamer un examen plus attentif. Ce sont MM. Aligny et Corot, d'une part, MM. Del laberge et Rousseau de l'autre, et, comme débutants, MM. Cabat et Jules Dupré,
« M. Rousseau avait exposf au dernier Salon un paysage dont je n'ai pas parlé, parce qu'on n'y trouvait qu’un pinceau gras et une assez habile réminiscence des maîtres, sans la moindre impression du naturel. — Depuis cette époque, ce jeune peintre a fait des efforts qui viennent d'être couronnés d’un grand succès. — La vue des Côtes de Granville est une des choses les plus vraies et les plus chaudes de ton que l'école française ait jamais produites. — Ce tableau est encore mieux vu d'ensemble que celui de M. Delaberge; il y a plus de souplesse, mais aussi plus de convenu dans la manière: l'horizon est transparent, la fabrique, à travers les arbres,
harmonieuse et claire, les terrains des seconds plans admirablement lumineux. Ce qui manque à M. Rousseau, c’est surtout l'étude: la touche de ses premiers plans est raboteuse et cahotée ; on voit que le jeune paysagiste
THÉODORE ROUSSEAU 39 Quant aux articles de Th. Thoré, on ne les trouvera qu’à partir de 1836, à la Revue de Paris, et Rousseau était déjà
un exilé des expositions.
n’a su comment soutenir la valeur de son tableau. M. Rousseau est encore bien loin du but; mais je ne donnerais pas son avenir pour la carrière complète de vingt de nos paysagistes les plus renommés. » — LEvormanr.
(Les Artistes contemporains.)
OUSSEAU, au milieu de son succès très décisif, sentait bien qu'il avait besoin de se fortifier encore, et, plus inquiet qu'il ne le paraissait, il se renfermait, seul, en son atelier et y passait ses journées à songer et ses nuits à peindre. A l'été de 1833, il retourne à Saint-Cloud, non plus sous ses arbres, mais sur les hauteurs d'où il peut À embrasser des espaces, contempler tout un royaume de lumière et tout un pays en activité de mouvement et de pro-
duction. De loin, 1l verra les vastes plans des eaux et des terres,
les lois des ciels et la logique des vents, il entendra mieux
les symphonies aériennes. Il peint alors deux magnifiques papl noramas, l’un pris de la terrasse de Belle-Vue et déroulant tout le Bassin de Paris et du cours de la Seine à l'aube d'une matinée de la fin de l'été; l'autre, la Vallée du Bas-Meudon et
l'île Seguin, prise de la terrasse de Saint-Cloud. Au premier
plan, un soldat, assis sur le parapet, fait remarquer à son camarade la diligence qui passe sur le pont de Sèvres. Cette dernière surtout est une étude des plus saisissantes : les eaux de la Seine reflètent les bois et les coteaux de Meudon, tous peints avec une vigueur d'exécution et une distinction de ton local qui en font un des plus beaux morceaux de peinture de notre époque.
C’est là que Rousseau se montre vraiment puissant, original et grand peintre dans sa liberté de pratique et la profondeur de son art; la perspective à vol d'oiseau semble vous donner des ailes. Les analystes prétendent que l'influence de Constable y fut pour quelque chose. Je crois, au contraire, que Rousseau y est bien tout vif et tout cru, hors de toute influence et sans souffleur. Il faut prendre Rousseau dès sa première peinture du Télégraphe pour comprendre quele génie des couleurs intenses et celui des nerveuses configurations se développa successivement en lui. Une autre étude de Saint-Cloud, une Allée dans le parc, donne aussi la mesure de sa pénétration; elle ressemble à Constable par une similitude de regards; tous deux aiment les arbres et savent les formuler en masses dégagées et remuantes, mais Rousseau donne sa note instinctive, sa vue rapide, sa touche passionnée et cette netteté des plans qui n'appartient qu'à lui.
Sans doute, Constable est grand peintre, mais les excès de ses audacieuses harmonies se transforment quelquefois en tonalités acides et criardes, ce défaut des artistes anglais. En Rousseau, tout se fond, se condense et se subordonne dans une atmosphère ambrée, dans une logique atmosphérique qui fait de chaque peinture une création diverse et un tout continuellement nouveau. La variété des formes, la vigueur des valeurs et la dégradation toujours observée des jeux de la lumière sont les qualités natives de Rousseau. Constable n’a rien à prêter à son riche tempérament.
Les dernières études de Saint-Cloud (1833), celles de /a Faisanderie de Compiègne et de la Futaie de la maison du garde
le Dessous de bois des monts Saint-Marc (1), cette dernière surtout, sont les témoins les plus éclatants de la grande manière de Rousseau, livré à lui-même et se laissant aller à sa fougue et à ce diable-au-corps que l'homme d'initiative sent remuer en lui à ses heures de grandes entreprises. Aussi ne nous étonnons pas de le voir agité et tout fiévreux regagner son atelier et y peindre la nuit, oppressé par toutes les visions de la journée. Là, sous les toits en combustion par la chaleur d'août et de septembre, il s'enferme et ne communique qu'avec quelques rares amis. Nous retrouvons sa volonté de vivre seul dans une lettre qu'il adresse à M. Jules Bouneau, son cousin, qui lui présentait, à la distance de Vitry-le-Français, où il était sergent dans le 52° de ligne, son camarade de régiment, M. Charles Jacque, qui fut plus tard le peintre et le graveur à l’eau forte que
nous connaissons.
Paris, 3 août 1833.
Mon cher Jules, tu ne sais sans doute plus quand je t’écrirai, car ce ne sera pas à mes moments perdus.
Fais la part du travail, de l'étude et de la préoccupation constante qui empéchent de prendre des points d'arrêt et de se fixer au moment où l'on aimerait à s'épandre confidentiellement. Tu verras que tout cela m'a jusque-là glissé entre les mains, et que, ma foi, je ne savais à quel moment me mettre en rapport intime. Tout cela ne signifie rien; du reste, j'aurais
mieux fait de te conter Peau-d'Ane que de ne pas t'écrire. Tu ne peux
(1) Cette belle étude, qui appartient à Jules Dupré, était une des plus étonnantes par la prodigieuse intensité du ton. Tout y était limpide dans les gammes colorées, jusqu'aux plus chaudes magnificences de la palette. Rousseau y était revenu sans cesse par des glacis et des retouches, Il avait même employé l’aquarelle pour donner plus de transparence à son travail; malheureusement, l’aquarelle se fond et s'évapore sous le vernis, et les parties aguarellisées ont disparu.
pas me prendre par la famine, toi, j'ai toujours de tes nouvelles, quand tu me bouderais même, alors tu es naturellement à ma merci, tu m’es livré, et voilà peut-être pourquoi je ne dis mot. J'ai été désappointé, comme tu peux le penser, de voir un moment de stagnation dans ta carriere qui te donne de l'inquiétude et un peu de découragement, tout philosophe que tu puisses être, et j'en ai pris sincèrement ma part; mais, mon cher ami, il faut s'attendre, en courant après la solution d'un problème, qu'on passe une partie du temps à trouver les zéros avant que le chiffre déterminant se présente. Ton avancement jusqu’à un grade distingué est une chose qui ne te peut pas fuir, à coup sûr, et tu ne dois de retard qu’à ta jeunesse. J'ai oublié tout à fait de te répondre. Je suis parti le lendemain de l’arrivée de Jacque et j'arrive seulement; sois persuadé que je verrai toujours tes amis avec plaisir quand tu me les adresseras, mais ne leur
promets qu'une société de jeune homme de plus.
Je vais devenir maintenant casanier, et me cachant pendant quelque temps plus obscurément que jamais; j'ai tant de choses à faire, qu'il vaut mieux, je crois, me réfugier dans mon avenir que de penser à jouir du présent. Adieu; écris-moi quand tu auras le temps et ne m’accuse pas de manquer de confiance quand je garderai le silence; plus ma vie se remplira
et plus souvent je t'écrirai. Pense à moi. Ton ami dévoué,
Tnéonore Rousseau.
Je ne crois pas me tromper, mais il me semble que je vois déjà sous le tour enjoué de son langage (il n'avait alors que vingt ans), la tristesse d'un homme qui se sent à la veille de prendre une grave décision; le pas qu'il veut franchir lui semble le saut périlleux de sa vie, et pour se lancer dans le monde des créations nouvelles, il a besoin de toutes ses forces et de tout son isolement. C’est, en effet, pour Rousseau l’année des enfantements et le coup de sape d’un audacieux à travers le public des délicats et des routiniers, et après avoir exécuté la Vue de Pierrefonds, exprès pour le Salon, avec cette délicatesse de touche qu'on ne lui connaissait pas, il va se livrer à une ascen-