THÉODORE
s primitifs, l'avait rendue s:
crée pour Rousseau. Il se com-
niarcat lance creids plaisait dans sa souffre
Rousseau était
éoccupé de ses affaires, bourrelé des
demandes de sa fe
4 la traitait comme une enfant, il la
calmait par de bonnes paroles, par l'assurance certaine de son
avenir. On va le voir plein de feu, de vivacité, d’entrain, quand
il sent approcher le jour de son départ pour aller la rejoindre
28 septembre.
Ma petite chérie, si le temps te semble long, il l’est aussi pour moi; pense à toutes les choses que j'ai à faire qui concernent ma peinture. Si
ils
tu savais les mille dé
comporte tout ce que j'ai à suivre, les -ndez-vous, les me
courses, les chands, les visiteurs à l'affût, et mes bil-
ement au milieu de tous ces em
Arras...
c'est entendu, un manteau, et tout ce que tu
sserai manquer de rien. Du calme surtout
M. Hartmann, mais
e Ras pas de la et de m’en boureles , je songe
paré; et si on avait
es inutilement lors-
n heureuse en ne manquant
dans la vie? Ne t'in-
mais pense Fo rs
rnière rigueur je te ferai bie
n du. ne m'ôte pas mon courage
qui sont tout ce qu’il y a de plus inutile... laisse-toi vivre
x jouir de ma
iut que ma ter-
fin de mois s’accompli Je serai bien heureux si je
THÉODORE ROUSSEAU 317 te trouve tout à fait bien portante …. Occupe-toi bien de te faire pour mon
cadeau de réception un visage resplendi tu as tout ce qu'il
soins et bonne amitié. Tra-
faut pour cela autour de toi: bon air, bons
vaille à me surprendre. Je vais mettre les plus habiles en campagne pour
avoir une jolie robe pour toi, afin de te faire aussi ma surprise; j'en veux
à Louise et à Sophie, dis-moi quelque chose qui puisse
apporter une aussi leur plaire, je veux que toutes soient heureuses avec toi... Fais donc en
sorte de ne prendre aucun souci, même de moi; fais honneur à la bonne
soupe et au bon air de Fontaine
I1 faut que tu ty fasses de bonnes joues bien rebondies, car sans je te les userai tout de suite... Chacun sent ici ton absence, et un peu plus nous serions tristes. Nous passons les soirées à dire une foule de bé-
tises; © cette pauvre madame Daumier ne
ts que devenir au milieu
d’un pareil club ; je lui ai offert de prendre un vê ulin à mon
porte-manteau, pour braver nos calembours; elle PUdeUE Reete ee seu eee ee cc CC 0e
Je pense à toi à tous les instants en savourant à l'avance tous les plaisirs que j'aurai, en sortant du chemin de fer, d’apercevoir ta bonne figure m’ap-
pelant des yeux. On a beau dire que les absents ont tort, ce n’est pas vrai
quand on les aime du fond du cœur. Voilà que tu passes pour moi à l'état d’apothéose, tu gagnes chaque jour davantage, tu n’as jamais eu aucun défaut, tu ne m'as jamais tourmenté, même les jours de spectacle. Hein!!!
quelle illusion! tu es telle enfin qu’il ne me faut que ta présence pour étre 1 P F
heureux tousles jours de ma vie... Que je vais être content le jour
de mes affaires de ma fin de mois, je vais préparer mon petit paquet au bout d’un bâton, comme à vingt ans; je viendrai en double et même en
triple, puisque j’apporterai ton portrait{Dis-moi vos promenades
nue à me donner des motifs, qui me feront le plus grand plaisir d'après ton choix... Au revoir, ma bonne amie chérie, je vous embrasse toutes deux, toutes trois, je t'embrasse comme je taime. Mon père, Millet,
Sensier, Daumier, t’'embrassent; toute la famille, le bon Dieu et le diable
t’embrassent, vous embrassent; je m'y perds.
P. S. Quant au faisan, j'entends un coup d
Baudouin qui fait sa première ébauche... Patience,
ça doit être le pèr
atience donc, et prenez un avant-goût de la chose
— Dernières nouvelles : le faisan vit encore... mais on parle d’en appor-
ter un empaillé de Paris, ça sera toujours ça; ainsi Sophie attendra, comme faisan ensorcelé.
Noé attendait la colombe, le
On pourra rire et sourire de tous ces détails familiers et de
ces annales de ménage, quis grand artiste sont
empreintes d’un prosaïsme inattendu. Mais j'ai pensé qu'il était
curieux de voir Rousseau dans sa maison même, au milieu de ses amis, signalant leurs marches et leurs occupations. Il n'y a pas de détails superflus, il me semble, quand on note les souffrances comme les joies d’un homme; et j'ai toujours pensé que celui qui écrirait consciencieusement la chronique d’une famille, l’histoire d’un clocher, les aventures d'une pauvre mai-
son, aurait touché une corde plus sensible que l’historiographe de commande.
Gœæthe ne disait-il pas : « L'auteur que je préfère est celui qui me fait retrouver le monde où je suis et qui peint ce qui m'entoure ?» J’aicherché à indiquer Rousseau tel qu’il est, intus et in pecto; c'était un cœur intéressant et rare; s'il ne le paraît pas aux yeux des lecteurs, c'est ma faute, car certainement il le fut.
'ATTACHEMENT de Rousseau pour sa femme nous
a toujours paru Si et constituer une
richesse si particulière eur, que j'aurais
ance, Elle nous
voulu citer toute sa correspo
fournirait une preuve de son jugement sur les femmes; car Rousseau, dans son inexpérience, englobait tout le sexe féminin dans l'opinion qu'il portait sur sa compagne et, ayant près de lui
une enfant plutôt qu’une intelligence müûrie par la pratique de ia
vie, il décidait, avec | autorité et la rhétorique qui lui ét:
É pro-
ne : êtres
pres, que les femmes étaient toutes semblables à la si
à toute influence, man-
quant de direction pour se livrer à tous les ce
inférieurs sans responsabilité, soumi
rités totalement de l'esprit de conduite qui fait les êtres supé rieurs.
nrara cl rat sincère ; 11 avait
Rot
erreur : « Le pavillon couvre la marchandise » disait-il, quand on se sentait gêné pour lui des écarts de son entourage, et cependant il eut été bien facile de lui prouver que la femme, tout aussi bien que l’homme, a sa grandeur et son rôle suprême. Il n'aurait été besoin que de lui rappeler sa mère, femme capable et de grand dévouement, qui avait été l’âme et le cœur de la famille : mais il manquait à Rousseau un foyer générateur, un argument invincible. I ne fut que fils, il n'avait pas été père ; il n’a pas vu
développer en lui les puissances naturelles de la responsabilité
paternelle ; il crut à la minorité perpétuelle de la femme, parce qu'il s'était formé en lui une sorte de paternité factice pour l'être inférieur qu'il voulait protéger : pour son malheur, Rousseau jJugea sa compagne trop peu forte pour porter le fardeau des fonctions et des devoirs de l'épouse, et il ne put jamais la considérer que comme une enfant.
De là toute une fatalité illogique qui devait réagir sur lui ; car ce n'était pas une enfant qu'il avait à protéger, c'était une constitution infirme qu'il avait à défendre et dont il cherchait à cacher les plaies.
Je ne donne donc ici que des fragments de lettres à sa femme, et je n’en cite encore quelques passages que pour affirmer la bonté, la soumission de sa nature près de cet être privilégié pour lui, qui eut tant d’empire, non pas sur la direction de son esprit, mais sur l’ensemble de sa destinée. Peut-être ces fragments de la vie domestique de Rousseau paraîtront, aux chercheurs curieux, sans intérêt et sans relation avec sa vie d’artiste. Ils se tromperaient cependant; en lisant et relisant ces lettres, on verra sous le badinage de celui qui les écrit un fond d'inquiétude et comme un rôle que Rousseau se joue à luimême : il voulait donner à sa femme la sécurité de la vie et se bercer dans le songe d’une paix qu’il ne trouva jamais.
Quand nous cherchons les traces de la vie des grands artistes, nous ne trouvons souvent que le vide et l'incertitude. Pourquoi les amis de Watteau, de Claude Lorrain, de Poussin,
de Lesueur, ne nous ont-ils pas conservé les lettres familières,
THÉODORE ROUSSEAU 321 les conversations intimes, les abandons, les franchises, les boutades même de ces grands esprits ? C’est avec les documents les plus vulgaires qu’on reconstitue un personnage, qu'on édifie l'histoire; c'est par des comptes de ménage, des quittances de travaux, qu'on ressaisit les gestes d’un personnage et d'un
emps. De quel prix serait pour nous la découverte de registres de dépenses de Poussin, de Claude, les lettres à leurs femmes ou à leurs élèves ! Quel roman vrai et touchänt on exhumerait, si nous avions toutes les lettres de Watteau à Gersaint et ses réflexions attristées à Caylus ou à de Julienne, lors de son séjour en Angleterre, ou ses remarques, ses commentaires sur les collections des Crozat !
Pour retrouver ces intelligences créatrices, nous sommes contraints d’aller consulter les documents étrangers à leur profession; de relever les mentions fugitives de leurs actes dans les confidences trop douteuses des épistolaires qui ne les ont pas vus, des contemporains qui ne les ont pas compris. Je me suis toujours rappelé avec tristesse que Tallemant des Réaux, qui se fatigue à nous transmettre les plus insignifiantes actions des plus insignifiants personnages de son époque, ne semble pas se douter que Claude Lorrain, Poussin et Lesueur aient vécu de son temps.
C'est donc sous cette impression que j'ai publié les passages des Lettres de Rousseau à sa femme, et pour complaire plutôt aux vrais chercheurs qu'aux amoureux d'émotions. Les uns et les autres y trouveront cependant leur part.
Barbizon, 3 octobre.
Ma petite chérie, tu as eu une excellente idée de m'écrire pour que je reçoive ta lettre pendant que mon père était ici; cela lui a fait bien du plaisir, d'autant que tu donnais de bonnes nouvelles de ta santé, pour laquelle nous craignons beaucoup par ce vent forcené de nord-est. Heu-
reusement tu as eu la bonne précaution de ne pas sortir malgré la séduc-
tion du beau soleil. Une fois bien tranquillisés sur ton compte, mon père s'est montré scandalisé que tu ne parles pas des vendanges ; et au fait, il avait raison, on doit s’en occuper activement autour de toi : tu oublies que le vin d’Arboïs, que la piquette du Doubs, sontles premiers vins de France pour un Comtois. Dis-nous donc en quel état sont les vendanges là-bas et si on est content, et répète-nous : 20 à combien? comme au loto, dont Sophie est la grande prêtresse : si elle continue, je solliciterai pour elle des titres de noblesse, et nous la ferons appeler marquise de la Quinaudière, en mémoire de ses quines manqués ou réussis ; elle portera des sous rognés sur fond de gueule avec les deux cocotes en sautoir (Jules t'expliquera cela) ; je demande l'honneur d'exécuter les armoiries.
.. Millet a bien du mal à se guérir. Il a été un moment mieux, puis il
Xe
a été repris. On vient de me dire ce matin qu'il a passé une bonne nuit: gare à vous! car il va se venger; je lui ai dit que vous le plaigniez beaucoup, cela l’a humilié, car il n'entend pas être un objet de pitié, ainsi voyez à lui donner quelque autre marque de sympathie...
Sans plaisanter maintenant, Millet vous adresse ses compliments et s’inquiète souvent de toi, Je t'embrasse et t'embrasse encore, ma petite chérie,
THéoporr,
Barbizon, ce lundi.
Ta lettre m'a fait bien plaisir et me donne du courage pour achever mon travail; elle est bien raisonnable, et j'avais si peur de te voir témoigner de l’impatience, que je la redoutais presque, Tu es bien gentille, et tu comprends ce que le travail a d'impérieux pour moi. Je t'embrasse dix fois pour cela.
Quoique nous serons séparés quand je serai à Munster, il me semble que je ne serai parti que pour m’acheminer vers toi, et je serai heureux. Je resterai le moins de temps qu’il me sera possible.
Tout le monde me charge de souvenirs pour vous. Belly est venu avec sa femme, ils ont eu bien du regret de ne pas te trouver. Nous avons dé- Jeuné, causé, promené, et ils sont repartis à Fontainebleau, Le faisan 4 toujours manqué, comme celui qu’on te destinait. Il faut renoncer à en avoir ici, notre voisin en est découragé; il en a acheté un empaillé à Paris,
sur lequel il tire; mais il pourra, je crois, figurer après cet exercice dans
O9 es
une collection, car il ne l’abîme pas trop... On a inventé un nouveau jeu de loto électrique, qui fait sauter en l’air la personne qui guine, et en même temps la boîte joue un air de musique pour célébrer son triomphe. Je#vais m'en procurer une pour Sophie; dis-le lui afin qu'elle en jouisse
d'avance, Ainsi donc, elle ne sera plus en peine de rencontrer ses deux
bossus pour faire le chiffre bienheureux de 33
Dis à Jules que s’il veut un dessin des Vosges, il faut qu'il te fasse pro-
mener : je lui promets autant de coups de crayon qu’il t'aura fait faire de pas,
LXIIT
"ANNÉE 1865 fournit à Rousseau l'espérance d’une bonne fortune. M. Paul Demidoff faisait
construire une magnifique demeure, rue Jean
Goujon, et voulait l'orner des œuvres de nos artistes en renom.
La salle à manger devait encastrer dans ses boiseries huit grands paysages en hauteur, de Corot, de Jules Dupré, de Fromentin et de Théodore Rousseau.
L'année commençait à peine, que ces quatre artistes s’enga-
geaient à livrer au 1°" septembre 1865, chacun deux peintures ; Corot, le Matin et le Soir, Jules Dupré, deux lisières de Forét, Fromentin, Diané Chasseresse au milieu des bois avec ses nymphes, et une scène de Centaures. Enfin Rousseau avait à
exécuter un Coucher de Soleil et une Journée printanière, effet
de plein midi. Chacune de ces deux peintures devait lui être
payée 10,000 fr. C'était beaucoup à cette époque pour du vrai paysage. Rousseau en était tout réconforté, et c'est avec une arleur et une conscience juvéniles qu'ilse mit à la besogne.
Je voyais chaque jour l’enfantement de ces deux tableaux, grandir et se formuler comme deux jumeaux inséparables. Ils sortirent de son cerveau à l'état de deux croquis tout arrêtés et de la grandeur d’une carte à jouer; puis,petit à petit, comme dans le signe du Microscome, les deux créations s’élargirent et formulèrent des types très nets de sa pensée. La Journée était un bord de rivière, près de laquelle on voyait à travers les arbres clair-semés des habitations rustiques; et au fond le village et son clocher. Puis, sur le premier plan, des personnages sortant d’un bateau et rapportant des provisions du marché. Le Coucher de Soleil devait être une symphonie très vibrante en couleur intense, une montée agreste, sur laquelle se profilait un chêne solide, à la forme arrondie par les âpretés des vents de la plaine. Il était à comme une vigie qui défiait le temps, fièrement accroché au sol et dominant toute la scène de sa noble figure. La plaine était inondée de cette lumière empourprée qui donne tant de solennité et de retentissement aux fins de journées d'été. Sur le premier plan on voyait un abreuvoir dans la demiteinte où hommes et chevaux de labour venaient se confondre dans une ombre chaude et vaporeuse.
Rousseau avait voulu procéder avec méthode et faire deux nobles choses. Il avait petit à petit agrandi sa conception de dessin, il l'avait fait esquisse en la précisant par les délimitations décisives de la plume; puis, quand il avait eu devant lui six prologues, six formes arrêtées de son œuvre, il avait alors abordé les grandes toiles, en faisant mettre au carreau par un aide, un élève, M. Kreyder, ses compositions définitives. Bientôt après, il faisait accomplir sur ces grandes toiles mêmes un travail à la plume de chaque trait, de chaque indication de son travail d’esquisse, y revenait souvent lui-même par des hachures multipliées et se préparait un dessous résistant « un sous-sol
nerveux », comme il disait, pour y répandre les puissances de Ia
palette. Enfin, c'est par des frottis délicats et transparents qu'il entrait définitivement dans cette phase si difficile des colorations, avec la pensée de n’arriver que pas à pas et sans perdre la figure de son dessin, jusqu'à « l'enterrement », et l’'empâtement, s'il était besoin de son travail à la plume.
C’est ainsi que Rousseau commença cet important travail, ne voulant jamais se laisser emporter par la fougue qui lui était naturelle, mettant ainsi une hère et une discipline à ses instincts d'artiste, à ses impatiences de créateur.
Ce travail dut le fatiguer beaucoup, car il fut long, pénible, et dut surexciter profondément son attention et jusqu'aux fibres déjà fatiguées de ses yeux.
Ce ne fut pas au 1° septembre 1865, que Rousseau put terminer son travail comme on le pense bien. Finir le tableau fut la douleur de toute sa vie et il en reculait toujours l'échéance; mais il se résigna à livrer ses deux toiles au commencement de 1867, alors que Corot et Fromentin avaient depuis longtemps achevé leur tâche (1)
Ce fut au milieu de ce travail que Rousseau vit enfin lui sourire la fortune. Il avait été en rapport avec M Brame, jeune marchand de tableaux, qui avait foi en Rousseau, ainsi que dans les maîtres délaissés de l’école moderne.
Rousseau lui donna d'excellents conseils pour se diriger, pour se reconnaître à la bonne peinture et surtout pour se former une conviction commerciale et artistique.
Brame alla bientôt plus vite que le conseiller et il fui pro
posa
concurrement avec Durand-Ruel, fils du marchand qui
jadis acquis l’ Avenue de châtaigniers et quelques tableaux du
Berry, de lui acheter toutes les anciennes études de sa jeunesse.
C'était un coup hardi, car il était difficile de se figurer - u'OI pût tirer un parti avantageux d’études, d’ébauches et de «
(tr) Quant à ceux de Jules Dupré, ils n'ont été terminés qu’en juin 1870. us RE UERE toujours sévère pour lui-même, se propose-t-il de les retoucher.
THÉODORE ROUSSEAU 327 sitions trop fortes en saveur pour qu'on püût en reconnaître le véritable prix.
Durand-Ruel et Brame lui proposèrent un chiffre fabuleux, une fortune ! 100,000 fr., pour soixante toiles, dont quelquesunes étaient fort exiguës, et 40,000 autres mille francs pour plusieurs compositions en voie d'exécution.
Rousseau, fort perplexe, hésita ; c'était le souvenir de sa jeunesse, c'était la Ra récolte de sa pensée, le fruit vert encore, mais sain, mais tout parlant de ses premiers amours. Il avait là depuis sa première étude du télégraphe de Montmartre depuis les eaux Ports du Moulin de Batignies, les croupes arides du Cantal, les plages du Mont Saint-Michel, jusqu'à ses
confidences lugubres des futaies de Fontainebleau. Il souffrit
beaucoup de cette épreuve ; il refusa, puis demanda :du tem
puis enfin il ele non pas sous la tentation, mais sous les étreintes de ses échéances et de ses engagements.
Mais il ne voulut pas qu'il fut dit que ce pacte profiterait tout entier aux « Anglais » et qu'il serait stérile pour l'art. Il fit, d'une main, une grosse part pour ses créanciers, et de l’autre, il retint quelques billets de banque, pour Rembrandt, pour Claude et pour les grands peintres, ses ancêtres et ses amis, et il se préci-
pita avec l'emportement qui lui était naturel vers les eaux-fortes
u les burins des grands maîtres ; et c’est alors avec l'œil, avec
le discernement du plus fin amateur, qu'il choisit les spécimens
les plus remarquables des œuvres d'Albert Dürer, de Lucas de Leyde, d’Ostade, de Rembrandt, de Ruy sdaël, de Claude Lorrain, de tous ces génies nerveux et tranquilles qui sont les dieux de l’art septentrional.
Il n’oublia pas les Japonais. Néanmoins, en cette fièvre de possession, il revint à nos maîtres du sol, et il consacra la grande part de sa religion et de ses sacrifices aux génies personnels, aux hommes qui engendrent sur le terroir de leur naissance et qui pandent leur puissance plutôt en dilatations bienfaisantes qu'en
ét
Ep nn et monstrueuses conceptions.
ne revenait pas de Paris à Barbizon sans rapporter dans un |
petit carton quelque splendide estampe, pure, fraîche, et comme si elle sortait des presses du maître. 11 nous les montrait le soir, à la lampe, comme un triomphateur qui jouit de sa conquête, comme un amoureux jaloux de son trésor ; sérieux et recueilli, il ne les touchait qu'avec la précaution d’un pontife, 1l eut anathématisé celui qui aurait distrait ses amis de leur attention et de leurs étonnements. Il en était parfois si ému, que la voix et la main lui tremblaient. Devant un Claude ou un Rembrandt, son œil se dilatait, sa pensée se perdait dans des considérations vertigineuses, et il donnait cours aux plus étonnantes figures et aux idées les plus frappantes sur l’art et les artistes.
Je n'ai jamais vu de penseur à la fois plus obscur, quand il cherchait la formule de ses expressions, ni, quand il l'avait trouvée, plus lumineux, plus précis, plus peintre. Alors, la métaphysique semblait avoir un corps et revêtir, sous sa parole, ce que la lucidité a de plus palpable dans des questions où les plus habiles se seraient assurément perdus.
C'est alors qu'il avait des images, des paraboles, qui lui survenaient par jets et par lesquels son enthousiasme arrivait à une éloquence, à une invention de style et d'expression véritablement entraînantes.
Si Rousseau avait été appelé à diriger l'administration des arts, je suis convaincu qu'il y aurait apporté une telle force de logique, une telle élévation de programme, qu'il aurait épargné aux hommes de notre époque des années de douleurs et de doutes. Sa conviction et ses préceptes seraient passés à l'état de religion dans le cœur de ses administrés.
On en vit bien la preuve, quand il fut membre du jury du Salon en 1866. Il y alla fort inquiet, presque humilié et embarrassé de la contenance qu'il prendrait vis-à-vis des soutiens de l’Académie, et cependant il prit par la rectitude de ses juge ments un ascendant immédiat sur ses collègues, qui le voyant
dans l'exercice publique de ses facultés éminentes, le nommè-
rent, en 1867, président du grand jury international de PExpo-
sition universelle.
THÉODORE ROUSSEAU 329 Rousseau était destiné à éclairer, à diriger, à débarrasser toutes les questions épineuses de leurs végétations parasites. Il était à la fois peintre, poète, confesseur, avocat, écrivain, et au besoin le plus artiste des rhéteurs. Si notre temps le laissa dans la réserve de ses inconnus, ce fut un grand malheur pour le temps et une perte pour les artistes, car il aurait su séparer l’ivraie du bon grain.
: jury du Salon de 1866 se composait, pour la section de peinture, de dix-huit membres nommés à l'élection des exposants, puis de trois supplé- 4 mentaires, et enfin de sept membres nommés par décision de la surintendance des Beaux-Arts dépendant du ministère de la Maison de l'Empereur.
Rousseau fut élu, mais le dernier des trois supplémentaires, c'est-à-dire le dernier de la liste après MM. Eugène Isabey et de Lajolais (1).
Ilen fut un peu étonné; il ressentit une sorte d'embarras de se voir arriver comme « bouche-trou » au milieu de tant d’illustrations qui avaient moins de titres que lui à l'attention des artistes.
1) Les membres du jury étaient MM. Gérome, Cabanel, Pils, Bida, Meiïssonier, Français, Corot, Breton, Hébert, Dauzats, Brion, Daubigny, , Baudry, Fromentin, Gleyre et Robert-Fleury.
Barrias, Dubi
Il se demanda s’il ne s’abstiendrait pas de répondre aux convocations; mais les instances de Corot, de Français, de Fromentin et de Meissonier le décidèrent. Il vint siéger au jury de réception.
Il s’y tint d’abord fort silencieux, ne posant ni pour l'attitude d'un cœur froissé, ni pour le protestant irréconciliable. Mais quand vinrent les questions graves, il y montra une vive et pénétrante intelligence, un esprit très sain, pratique et tolérant. Ce qui ne l’empêcha pas de formuler nettement ses antipathies contre les tendances faciles et prétentieuses d’un courant artistic que, avide de publicité malsaine et de a impudentes ; et il s'éleva courageusement contre toutes les séductions que certains artistes, impatients de célébrité, adressent au public dans leur désir de se faire une notoriété. Il captiva l’attention et l’es-
time du jury ; et l'administration le reconnut pour un € pratique qu’il était utile de se concilier.
Cependant cette assiduité aux séances, la conscience et la ten sion d'esprit qu'il y apportait le fatiguèrent beaucoup, d'autant qu’à l'automne et à l'entrée de l'hiver, il s'était encore senti repris par des troubles inexplicables pour lui, mais que j'attribuais à son genre de vie ; il était toujours cloîtré, FR immobilisé par ses travaux. Je cite une deses lettres. Elle constate suffisamment cet état inquiétant
Barbizon, décembre,
Mon cher Sensier, les nouvelles de notre santé ne sont pas bien fameuses: ma femme a eu des douleurs à plusieurs reprises. Elle a un peu de repos maintenant, Quant à moi, je suis mieux en un certain sens, et pire dans un autre. J'ai toujours ce fluide nerveux qui me court partout, qui
pa m'écœure et me trouble le cerveau, quand mes douleurs sont plu
J'ai encore cessé de travailler , Puis j'ai repris la besogne. À ne puis FR de rien et cela me tue. J'ai une sorte d'érysipèle
agacement de plus ; mais j'espère que ce mal se portant à la peau, j'en
ee
serai peut-être bientôt débarrassé. Nous voici tous bien avertis. Il faudra désormais avoir la santé pour mot d'ordre. Ainsi soignez-vous bien jusqu’au bout, et ne prenez pas de fatigue trop tôt. D'habitude vous inscrivez, mon nom chez les Officiels, vers le jour de l’an, vous ne l'aurez sans doute pu faire cette année. Comme il est fort inutile de se Les rendre aussi gratuitement hostiles, voyez ce qu’il faut faire; à votre défaut priez Etcheverry de me coucher sur les registres, sinon je vous envoie des cartes pour en faire ce qui sera convenable.
Vous trouverez dans le grand cahier du carton le dessin pour M. Chassaing, la Route de Thuers, en souvenir de l'excellent et vieux papier des fabriques d'Auvergne, qu'il m'a fait remettre par vous; envoyez-le lui, je vous prie. Vous trouverez aussi celui que j'avais préparé pour une eauforte que vous me poussiez à faire. Mais le temps, la maladie emportent tout, prenez ce dessin qui est vôtre. Faites-le fixer par le père Durin, je le calquerai plus tard si je puis me mettre aux eaux-fortes. J’ai fait une promenade en voiture, mais je l’ai laissée en route, car j'ai eu tout le temps sous les yeux le martyre de la pauvre rosse qui me traînait. C’est une infamie qu’on souffre de pareils tourmenteurs.
Je vous embrasse, mon cher Sensier, pour l'approche du jour de l'an ; embrassez pour nous Mme Sensier et votre enfant. Bonne santé surtout,
bonne santé à vous trois. Je vous serre la main.
Tu, Rousseau.
Les séances du jury du Salon de 1866 avaient été pour moi l'indice d’un état de santé qui allait subir une crise; ilen revenait le visage pourpre-marbré et comme frappé de stigmates inquiétants.
A ce même Salon, Rousseau avait exposé deux tableaux: Coucher de Soleil dans la forêt et Bornage de Barbizon, deux tableaux de facture nouvelle, très travaillés et très montés de tonalités. L'un représentait les dernières lueurs sanglantes d’un soleil couchant d'été à travers les épaisseurs d’une jeune futaie; les effets de lumière sur les roches grises, sur ces témoins étranges des révolutions diluviennes, Rousseau avait le don
de faire revivre la profondeur des temps, d'animer les choses
qu’on dit inanimées, et de faire sortir de son œuvre une impression de surprise qui allait jusqu’au fantastique.
Le second tableau : le Bornage, était exécuté en plein soleil. —— Rousseau y avait étudié les hautes structures d’une lisière de forêt qu’envahissent les ronces, les épines, les orties et les drugeons capricieux des arbres, à l'ombre d’un vieux mur qui limitait jadis la forêt de Fontainebleau avec les champs des communes environnantes.
Le Coucher du Soleil m'inquiétait un peu à cause même de ses excès de tonalités. Rien n’y était noir ni confus, mais le public du Salon a comme une répulsion d'instinct pour les œuvres puissantes d'harmonie. « Le public aime les peintures albinos, » comme disait Rousseau, et je craignais un peu une méprise ou une bataille. Je disais à Rousseau combien l'éducation en art était difficile, combien les hommes ayant le flair et la conviction, étaient malheureux de ne pouvoir faire comprendre, en peu de mots, la virtualité d'une œuvre, ni établir ses titres de noblesse ou déterminer sa classification parmi les choses de bon aloi. « Je cherche toujours, disais-je à Rousseau, le terrain de la neutralité ou plutôt celui de la conciliation ; ne pourrait-on donc s'entendre sur un point, et, dans une œuvre médiocre, signaler au moins le petit coin qui doit vivre? »
« Sil me dit-il, il y a un grand mot à dire, sur lequel tous « doivent s'entendre — la lumière. — Tout homme, fût-il le « plus emporté, le plus affolé dans ses inventions, le plus inerte « dans son imaginative, le plus primitif ou le plus sauvage « dans son exécution, se relève et impose dès qu'il fait paraître « la lumière. S'il a su dégager de sa palette une étincelle de « feu, il sera peintre, et il doit être accueilli, et il a droit de « cité dans la grande famille des artistes; car la lumière répan- « due sur une œuvre, c'est la vie universelle, c’est l'ensemble « d'un monde, fût-il restreint comme l’ongle, fût-1l amoïindri « comme les fixés de tabatière; c’est là le trait distinctif de « l’art. Sans la lumière, il n’est pas de création, tout est chaos, « mort ou pédantesque. Aussi, malgré nos divisions, nos dis-
« putes, faut-il rendre justice même à des écoles que nous « repoussons, parce qu'elles portent encore en elles le souffle « lumineux. La décadence qui commence aux Carrache et qui « s'éteint avec l'ère de David, compte bien des monstres, des « enfants perdus, des invertébrés, dés grimaciers; et cepen- « dant, tous possèdent encore le secret de Prométhée; le rayon « solaire se répand sur leurs œuvres dégénérées. Tous ces « petits maîtres de la Hollande et des Flandres qui cherchaient « fortune en Italie et qui nous irritent par leurs productions « bâtardes, mâtinées et précieuses jusqu'à la vitrification, ne « survivent que par le secret de leur lumière : Berghem, « Karel du Jardin, Herman Svanvelt, Pinacker, etc.
« Le talent de la composition, qui est un de leurs dons, ne « serait rien s'il n'était protégé par l'entente générale du prisme « lumineux. Tous nos vicieux français du xvire siècle, sont « amnistiés de leurs insolences, non par leur esprit qui est réel, « mais par leur clarté harmonieuse. » 1
Je fus tellement saisi de ces paroles qu'elles me produisirent l'effet d'une découverte. J'en écrivis à l'instant le résumé dans une critique du Salon de 1866 qui a paru sous le titre : les Fils de la Lumière.
Le Salon, s’il ne lui fut pas hostile, ne fut pas précisément un succès pour Rousseau. Les connaisseurs le virent encore dans sa force, mais le public, en quête de nouveaux venus, commençait à s’habituer à ses œuvres comme il finit par se blaser des plus belles choses des maîtres. Il fut donc peu parlé de Rousseau; le jour des récompenses arriva sans qu’il en eût sa part.
Cependant, sa parole, son influence, avaient porté coup, et, vers l'automne de 1866, il reçut une invitation du grand chambellan du palais impérial, pour passer une semaine à la cour, au château de Compiègne.
I! se demanda s'il devait s’y rendre. Le monde n'avait pas le privilége de l’attirer ; il le réputait impuissant et inutile. Il n'avait jamais non plus songé à adopter une opinion politique ; et il lui semblait qu'il allait ou faire un acte de partisan ou
THÉODORE ROUSSEAU 335 sortir de son éclectisme et troubler la paix de son indépendance. Mais Rousseau était homme, et la distinction dont il était l’objet flatta son amour-propre.
Je parlerai très librement à l'Empereur, me disait-il. Il est t
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impossible que le souverain qui cherche sans cesse à en communication avec les artisans, avec les ouvriers, avec les paysans, avec tous les travailleurs, n’écoute pas les plaintes des artistes. Je lui présenterai en peu de mots le résumé de nos discordes, et les traits de la vérité. Je lui dirai; Vous, Empereur, qui marchez à la tête de la civilisation par votre initiative populaire, par vos communications personnelles avec les classes pauvres, par vos systèmes d'économie sociale, il est impossible que vous n'éclaircissiez pas la première question de tous les règnes, la question d'art qui les renferme toutes. Ilest impossible qu'un Napoléon n'ait pas l'ambition de vivre dans l’histoire par la virtualité d’un puissant vulgarisateur. 11 faut qu'un Napoléon soit de la famille des Antonin et qu'il proclame l'art probe et sincère de son siècle comme l’histoire signale la majestueuse philosophie de Marc Aurèle et l'apogée de ses artistes.
Ah! j'en dirai de bonnes! continuait Rousseau, et je les dirai en bons termes, dignes, graves et fermes, comme a parlé Franklin devant Louis XVI; et, s’il le faut, comme Théodore de Bèze au colloque de Poissy; et j'y servirai la cause de l’art, j'en suis sûr; je parlerai des musées, de leur vraie conservation, des commandes, de l'instruction artistique pour les classes ouvrières, de la nécessité de moraliser par le beau, par le spectacle des productions naturelles; je parlerai aussi de la Forêt, de sa destruction quotidienne , de l'administration qui l'immole sous le coup des instructions qu'elle recoit, et du rendement excessif qu'on lui impose. Je parlerai de ce mécanisme irresponsable de fonctionnaires qui agissent parce qu'il faut obéir, depuis le premier chef qui ordonne sans voir, jusqu’au bûcheron qui voit et exécute par consigne. Je ne froisserai personne et je m'étudierai à tout dire pour tout faire comprendre. Et je dirai tout parce que je ne suis attaché ni à tel prince, ni à tel pro-
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gramme, ni à tel parti, mais parce que je me sens libre; et fussé-je même devant Jupiter, devant Mahomet ou devant Saint-Simon, je parlerai!
« Vous ne parlez pas du Christ, lui dis-je en riant. — Mais celui-là, répondit Rousseau, je n’en parle pas, car il a su ouvrir la main à toutes les infortunes, même aux bons larrons, et il a dit aux simples d'esprit : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Il n’est pas besoin de pétitionner près du Christ! il parle avant nous et pour nous, et mieux que nous; c’est le grand artiste, le grand philosophe, le grand pélican!.….. L’humanité, c’est lui; le verbe, c'est lui; la fraternité, c’est lui ; la raison, le cœur, la tendresse, la force, la piété, tout est en lui. Il résume jusqu’à nos faiblesses, il gémit, il gronde, comme nous, et il rêve comme nous à l'insondable et à l'infini; quelle belle idée que de s’appeler « le Fils de l'homme. » Le Christ, mon cher ami! c’est Dieu fait art, c’est le cœur et l'esprit vainqueur des mondes. »
Puis, se reprenant et comme revenant sur terre, il disait :
« Oui, je ferai comprendre à Napoléon ce que c’est que l’art vrai, nourrissant et social. Il aime les paysans; eh bien! je lui ferai comprendre ça, disait-il en montrant une peinture abrupte et primitive du vieux Breughel, qu'il avait sous les yeux. Ce sera difficile de dire à la Cour que c’est un art qu’on doit protéger parce qu'il est modeste et sincère; mais, qui sait? J'aurai peut-être le mot pour formuler la vérité. »
Rousseau partit donc à Compiègne avec son plan de campagne et au grand scandale des politiques. Il y fit très bonne contenance, il fut simple et digne; il parla peu, mais parla bien, Je n'ai pu recueillir tous les détails relatifs à ses discours et à sa conduite sur un terrain aussi difficile. Rousseau se montra discret, même avec ses amis, et il se borna à leur confier qu'il avait pu dire de bonnes choses. Mais je sais de bonne main qu'il y fut très remarqué et qu'on le considéra à Compiègne comme une intelligence supérieure.
Il eut occasion un soir de se prononcer dans une question
grave, car elle était posée devant des dames de la Cour, et il était besoin de ménager ses paroles. On demandait si les femmes pouvaient être des génies de premier ordre en art, et la galanterie des assistants répondait par des exemples affirmatifs. Rousseau soutint courageusement la négative : « Dans les arts plastiques, dit-il, je vois des intelligences de la plus exquise distinction, des inventions toutes délicates et harmonieuses, mais je ne trouve pas chez les femmes le don de la création, la puissance d’évocation qui est le propre de la race virile. La femme est un être toujours mineur, inconscient de sa responsabilité; il lui faut la maternité pour développer tous ses trésors d’action, de résistance et de vitalité. La femme est fille, épouse et mère, ce sont trois rôles assez vastes pour qu'elle déploie la capacité de son cœur et les ingéniosités de son esprit : hors de là, je ne reconnais qu'une intelligence imitative aux femmes; leur destinée est de compléter l’homme dans son rôle de créateur. »
Puis se tournant vers un général; il lui dit :
« J'en appelle à monsieur qui est militaire; a-t-on jamais vu une femme combiner une stratégie, un plan de bataille, une campagne; oui, nous avons des dévouements féminins, des illuminations féminines, des individualités superbes : Jeanne d'Arc, Madame Roland, Charlotte Corday, des reines inspirées par leur responsabilité maternelle, des lionnes, des tigresses, des gazelles, mais nous n'avons pas de femmes qu'on puisse unir à Michel-Ange, à Rembrandt, à Claude Lorrain, à Géricault. Quant aux femmes auteurs, c'est là un sujet trop actuel pour le développer en toute liberté, mais je demande qu’on me donne à lire deux livres et je reconnaîtrai aussitôt l’auteur féminin. La femme se trahit par un défaut de conception, par une faiblesse de construction dans l’ensemble, par l'insuffisance du tableau enfin, qu’il soit peinture, roman, opéra, drame, mécanique, partition ou industrie. Elle peut accomplir encore des œuvres charmantes, fines, nerveuses, senties, placides, mais à la condition de songer à ce qu’elle aime et de ne pas franchir les limites
de son existence personnelle. Elle est condamnée à pivoter sur elle-même en quelque sorte. La nature lui a refusé les ailes du génie. Mais elle s’en console aisément : Sa nature charmeuse peut s'en passer.…..! »
Une autre fois il eut occasion de prendre la parole en petit comité à propos des chasses à tir, où en quelques minutes on abat des centaines de faisans et de perdrix. Rousseau ne pouvait pas voir souffrir les animaux; cette tuerie officielle l’indignait.
« Quelle affreuse coutume ne put-il s'empêcher de s'écrier !
« Voilà où nous en sommes arrivés, nous autres hommes, pour distraire nos ennuis. Dire qu’on enlève la vie à des milliers de pauvres bêtes avec le même calme, avec la même régularité que si l’on jouait un cent de piquet. »
Il revint à Paris assez satisfait de son voyage à Compiègne. Il avait dû certainement frapper l'attention par son attitude et par la distinction de ses paroles : sa présence d’esprit ses réparties soudaines, surtout l'élévation de sa pensée commandaient et fixaient l'attention partout et toujours.
Ce fut à peu près vers ce temps qu'apparut un livre qui produisit une grande sensation dans le monde des artistes. Proudhon était mort, et ses amis publiaient ses œuvres posthumes. Rousseau se prità lire: Du principe de Part et de sa destination sociale (1865), et il en fut vivement préoccupé. Une intelligence si éloquente, par la richesse de son style et l'audace de ses points de vues, avaient attaché Rousseau à cette lecture, mais il n’en fut nullement subjugué. Le programme de Proudhon était celui d’un moraliste spartiate, d’un berger qui mène paître son troupeau dans le pâturage de son choix et qui ne laisse à l’artiste ni le libre arbitre, ni l'impression personnelle de ses sensations : Reduire l’art à ce que l'artiste voit de ses yeux, comme observateur ou comme témoin de son temps, telle est la loi de son livre. Aussi juge-t-il mieux l'intention que l'œuvre ellemême; et il décerne le prix à l'artiste citoyen plutôt qu’au grand peintre, maître de sa palette et de son style, qui réalise une image de la nature elle-même, et qui touche aux profondeurs
de la sensation et de l'âme humaine : « L'art, dit Proudhon, « doit être national, actuel, concret, exprimer les idées du « temps et parler la langue du pays. » — « Oui, sans doute, répondait Rousseau, l’art doit être et doit faire tout cela, mais encore faut-il qu'il exprime avec force, avec éloquence, avec passion. » Le programme est excellent; — et pourtant il n’eut inspiré ni Michel-Ange, ni Poussin, ni même David et Dela- CrOIx.
« Le vrai programme, c’est l'impression personnelle, la liberté, « en un mot, d'exprimer la sensation. Si l'artiste a dans l’esprit « l'image puissante d’une réalité, fût-elle même rétrospective, « ou monstrueuse, il formulera une œuvre digne de l’art. »
Aussi, une de ces études de maître qui résume en quelque sorte l'humanité, par la profondeur de ses révélations, frappe-telle Proudhon beaucoup moins qu'une œuvre insuffisante dans sa structure, son naturel, sa vie, mais dont l'actualité le séduit. Le réformateur est comme un simple vulgaire, l’esclave de la mode de son temps.
11 préférerait souvent la matérialité incomplète de Courbet à la réalité gigantesque et touchante de Michel-Ange; l’intention pour lui amnistie les faiblesses.
Il s'ensuit que Proudhon, avec son esprit honnête, mais artificiel, avait renfermé, emprisonné l'artiste dans le cercle restreint de notre destination sociale, comme il l'entendait et comme il voulait l'imposer.
Rousseau, longtemps absorbé par ce livre, en nota les principales beautés et aussi les erreurs palpables; ces notes seraient un très instructif appendice à l’œuvre sérieuse de Proudhon,
’ARRIVE au dernier acte de la vie de Rousseau, au point culminant de son existence d'artiste, au moment où il toucha au but qu'il avait rêvé,
et où il avait à peine un pied sur la terre promise, qu'il fut enserré par la torture et par la mort.
Je ne me sens plus aussi libre qu'au temps de ses combats, car je vois son esprit aux prises avec une fatalité inexorable, et’ obligé de se débattre contre les agissements qui conspirent contre lui, qu'ils se présentent sous l'aspect ou du succès ou des complications de la vie. Il faudrait là plus qu’un ami pour ausculter Rousseau dans les replis de sa conscience, et peut-être aussi serait-il imprudent, indigne même, de reprocher à une nature aussi sensible, aussi aimante, le trouble de ses pensées
et les hésitations de son caractère.
L'Exposition universelle allait s'ouvrir au mois de mai 1867.
THÉODORE ROUSSEAU 341 Il s'agissait de former un jury de toutes les nations qui devaient figurer par leurs œuvres d'art au grand concours parisien.
Rousseau fut élu par les artistes français, et aussitôt que le jury se déclara constitué, il nomma Rousseau comme son président. |
C'était un grand honneur et une remarquable préférence, car Rousseau n'était aux yeux de ses confrères qu'un peintre de paysage, genre inférieur pour l'ordinaire des intelligences, et il paraissait à bien des artistes exorbitant de se voir présidé par un homme qui n’était pas élu parmi les « peintres d'histoire. »
Dans ces fonctions difficiles, il montra une véritable connaissance des hommes; il fut toujours bienveillant, cordial, toujours prêt à la conciliation quand le tour de la discussion ne touchait pas à certaines questions de l’art; mais aussi sur ce terrain, très affirmatif, très précis et souvent d’une excessive chaleur et ne laissant entamer ses convictions par aucune considération de parti ou de prééminence. x
Dans la distribution des médailles, il fut d'une fermeté inébranlable; il n'avait que sa voix, mais il avait sa parole, et il en usa en faveur de tous ceux qu'il jugeait dignes d’être proclamés au grand concours des nations.
Je vois encore le travail de répartition des voix, qu'il rapportait tous les soirs chez lui, comme pour réfléchir encore après la décision du jury à ce que la tâche du lendemain devait être pour les vaincus de la veille. Il était silencieux, appliqué sur ces listes de noms, et cherchait aux moyens de reprendre l'offensive par des stratégies ingénieuses.
Le jury lui avait décerné une des quatre grandes médailles d'honneur, mais il s'agissait après de répartir les premières médailles. Il avait des amis à contenter, il n'eut cependant que sa conscience pour mobile. Et je le vois encore me regarder et me dire ses scrupules et ses arguments pour appuyer ses décisions.
Jules Dupré était, cela va sans dire, un des hommes qui devaient figurer au premier rang; mais il trouva dans le jury une
résistance obstinée, Dupré était inconnu pour les artistes étrangers et pour beaucoup de compatriotes, qui ne le voyaient plus aux expositions depuis longtemps. Des artistes, tels intelligents qu’ils puissent être, ne s'accoutument pas en un jour à un art aussi personnel, aussi poétique et solitaire que celui de Jules Dupré. Ses harmonies fauves, sourdes et graves sont pour bien des gens un livre fermé qu'ils ne peuvent lire. Pour tout homme d'invention, il y a une initiation à subir, il faut du temps et du calme; Rousseau ne put vaincre le parti pris du jury et, dans son embarras, dans sa défaite, il voulut que son Veil ami fût informé de ce qui s'était passé à son égard dans les discussions du jury. Il lui écrivit la lettre qu'on va lire, puis un sentiment de réserve le retint; il lui paraissait plus amical d'aller l’informer lui-même à l’Isle-Adam de ce résultat fâcheux; il projeta d'y aller; nous devions nous y rendre ensemble; mais les obligations du jury le retinrent de jour en jour et Rousseau si difficile à fixer le jour et l'heure d’un départ se trouva dans l'impossibilité de partir.
À Jules Dupré, à l'Isle-Adam.
Mon cher Dupré,
Notre lutte avec le scrutin étranger ne nous a laissé que huit des quinze premières médailles. L'augmentation de nombre que nous jugions nécessaire pour représenter notre premier rang ne nous a pas été accordé, malgré notre vive insistance, par la commission impériale. Votre nom et quelques autres qui nous sont chers, s'offrent mainteuant au concours de la seconde médaille. Je ne veux vous dire à ce sujet que ce qui me paraît pressé et important. Voulez-vous suivre, ou bien retirer votre nom, officieusement (bien entendu) de ce concours. Cela se pouvant faire, je vous en avertis et vous prie de me répondre au plus vite.
Je vous serre la main, tout à vous d'amitié. Veuillez me rappeler aux
bons souvenirs de Mme Dupré et être mon représentant auprès de toute
votre famille. Nous nous verrons bientôt, j'espère.
Tu. Roussrau.
P.S.— Hébert, Corot, Rosa Bonheur, Paul Huet, etc., ne sont pas sortis dans ce scrutin des premières médailles ; s’ils restent, qu’aurai-je à
faire pour vous?
On voit que Rousseau ne fut pas insensible au mérite de Jules Dupré, son ancien ami, comme des gens intéressés l'en ont accusé; on voit même qu'il fit tous ses efforts pour que son nom fût en première ligne dans le choix si disputé des récompenses, et qu'il chercha les moyens de lui rendre l'injustice qui lui était faite la moins pénible et la moins publique. La lettre est là et prouve l'intention de Rousseau.
Le travail comme président du jury fut pour Rousseau une administration excessive; il y mit toute son application, toutes ses précautions d'artiste, jaloux de prémunir ses confrères contre des humiliations, comme des illusions que chaque personnalité est si prompte à se créer. l'outes ses lettres à des artistes réclamant contre les mesures du jury, sont des modèles de bonne compagnie, de tact et des arguments de consolation. Je voyais avec étonnement combien ses aptitudes étaient spontanées, quand il était aux prises avec une nécessité; rien ne lui échappait pour adoucir une amertume, pour atténuer une peine. Il s’identifiait réellement avec celui qui souffrait, et alors il plaidait la cause portée à son arbitrage avec un talent incomparable, il devenait artiste pour tout ce qui l’occupait, mais ce n'était pas sans fatigues, et il cherchait des distractions à ses travaux.
C’est à ce moment qu'il se prit de grande passion pour les estampes rares. Ilen avait déjà un certain nombre, mais une occasion extraordinaire s'offrit et Rousseau ne la manqua pas.
Clément vendait à l'hôtel Drouot une vieille collection de gravures conservées depuis deux siècles dans les archives d’une