‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 22 sur 49 · LL ER BTE DA EETTEIUEETO T · texte numérisé non relu

LL ER BTE DA EETTEIUEETO T

famille noble d'Autriche. La guerre d'Allemagne et la bataille de Sadowa avaient fait émigrer à Paris le comte A. et ses superbes gravures, qui n'avaient pas vu le jour depuis plus de cent ans, et on les vendait aux enchères. Rousseau les vit et me fit part de sa trouvaille. Un matin il vint me chercher en me disant qu’il avait à me faire voir des merveilles qu’il voulait conquérir, mais qu’il me demandait le secret le plus absolu de son entreprise. « Je veux vous faire voir, mon cher ami, ces trésors-là, afin que s’ils m’échappent nous en ayons tous deux un souvenir. Je suis décidé à les pousser vaillamment. »

En effet, nous vimes un carton qui contenait les chefs-d’œuvre d'Albert Durer, de Lucas de Leyde, de Rembrandt, d'Ostade et de Claude Lorrain, en épreuves merveilleuses, fraîches, limpides, veloutées, lumineuses, comme les amateurs amoureux les rêvent sans jamais les posséder, une collection épurée par un vrai connaisseur. La pièce aux cent florins de Rembrandt était magique. Il semblait que le grand artiste venait de la soulever lui-même de sa presse pour l’offrir en délectation à son ami Six. « Elle parle, mon cher, me disait Rousseau à demivoix, cette gravure, l'ombre est vaporeuse comme un jour d'automne et les figures sont animées d'un souffle.

« Celle-là, voyez-vous, je la paierai dix mille francs s’il le faut, me dit-il, car ce n’est pas un sacrifice que je ferai, c’est un placement. Cette gravure me procurera, par sa beauté, le moyen de gagner cent mille francs, car elle résume tout : le sentiment, l’ordre, la morale, la lumière et la peinture. Si je la regardais toute une journée, je serais ébloui, et presque épouvanté du génie de ce Rembrandt. » Et alors il expliquait sa pensée avec une chaleur, une poésie qui finissaient par assourdir sa parole; son émotion ensuite devenait muette et ne se manifestait que par des bouffées puissantes de fumée de cigare qu'il rejetait comme dans un épanouissement de bonheur. « Il ne faut pas que je sois seul heureux, mon cher. Tenez, voilà deux petits paysages de Rembrandt, me dit-il, je les veux pour vous; je les prendrai en

pension pendant quelques mois, et ils seront vôtres après. Je vis

THÉODORE ROUSSEAU 345 qu'il n’était pas possible de le contenir ; il était là à une source, et Rousseau était homme à s’y désaltérer jusqu’à ce que mort s’ensuivit.

En effet, il poussa les plus belles estampes et acheta la pièce aux cent florins plus de 8,000 fr., et une dizaine d’autres dans des proportions considérables pour lui.

Puis il retourna à son Jury, léger et heureux de son petit carton, qui en contenait peut-être pour 30,000 fr. C'était sa première débauche, sa première prodigalité ; mais Rousseau voyait l'avenir riche devant lui: il venait de vendre pour 200,000 de peintures, et il était sûr désormais de voguer à pleine voile et de satisfaire à ses bonnes passions, Il en fut vivement blâmé, et par qui? Par ceux qui ne l'avaient jamais allégé dans ses détresses. Et, après tout, quel plus bel entraînement pour un artiste, que de vivre dans le spectacle des œuvres de ses devanciers ; quelle plus noble épargne que celle de l'homme qui a souffert par et pour l’art, et qui la met aux pieds des dieux de son culte.

Sa passion de collectionneur ne s'était pas bornée aux estampes; il avait des livres à gravures, des illustrations anciennes, des suites de voyage, des publications sur les découvertes antiques du siècle dernier, des bons livres qu'il aimait surtout à cause de leur impression et de leur reliure « honnête et consciencieuse. » Il avait aussi une belle collection de médailles originales antiques que notre ami Feuardent lui avait procurée. Il avait une telle ardeur dans ses goûts qu'il ne voulait décourager aucun marchand et qu’il leur achetait pour leur donner du cœur à découvrir de bonnes choses (1). Pendant ur

(1) Voici une de ses lettres de collectionneur des plus curieuses :

Barbizon, 12 noyembre.

Mon cher monsieur Jacques, Votre lettre est arrivée pendant une petite excursion que j'ai faite, et cela vous explique le retard de ma réponse. En fait de pièces d’art antique

temps il s'en était ardemment occupé, mais les mauvais jours l'avaient contraint de la déposer en nantissement. Il se préoccu-

pait de la libérer et de s’en nourrir de nouveau. En attendant,

n le soir, on causait de l'Exposition universelle qui allait s'ouvrir et dont il pressentait le succès. Il dessinait à la plume de charmants croquis pleins de sève et de science, qu'il rehaussait quelquefois d’une teinte d'aquarelle ; il répondait à une correspondance interminable de cent de l'Exposition, et il

trouvait encore le matin le temps de donner quelques touches

aux deux tableaux qu’il comptait envoyer au salon des Champs- Élysées, qui allait s'ouvrir concurremment avec l’exhibition internationale des arts au dre Il donnait satisfaction aux publications qui lui demandaient des renseignements techniques sur son art et les spécimens de ses travaux, des dessins, des croquis à reproduire (1).

le plan que j'ai arrêté à l'absolu, pour ma bien modeste collection, est de n'avoir que des œuvres directes quand elles me sont abordables (et puis, la gravure en complément). Vous devez savoir le danger qu’il y a à manquer au plan qu'on s’est fait en matière de collection; on se noie alors dans les choses incidentelles, et, tout en n'adoptant que de belles choses gâte pas moins le tbe pur qu'il y a à goûter dans les œuvres de race seulement.

Je trouve donc très beaux les deux petits dessins, sans pourtant avoir l'envie d'en faire l'acquisition, Je vous remercie de me les avoir envoyés et de ce que vous me dites sur plusieurs eaux-fortes. Quand je serai de retour à Paris, nous nous entendrons là-dessus, et, cet hiver, j'aurai le temps de faire votre petit dessin. En attendant que j'aie le plaisir de vous voir, recevez mes salutations cordiales. Bien à vous.

s, on n’en

TH. RoussEau,

Ci-inclus les deux petits dessins ; je remets la photographie pour maintenir la lettre ferme.

(1) Rousseau avait donné au Figaro un croquis très largement accentué

en 1865 pour l'alt ne de son écriture qu’on lui demandait.

oum de l'Autographe, et ïl y av

uit ajouté comme uñ

j'apercois sur une légèré

nee Il est pauvret, rabougri

et rocheux, mais relevé à point dans son humilité par la projection majes-

tueuse de troïs beaux peupliers qui sont le monument de la plaine. De loin il n’y a qu'eux; mais, en s’approchant, on reconnaît que ce lieu est consacré par une touchante union. Il ne faudrait pas dire de mal du petit bois devant ces trois gaillards-là; il ne faudrait pas non plus s’enhardir à trop de familiarité avec les peupliers, sous peine de voir les ronces prendre parti. Attendez là le coucher du soleil, et il n’y aura plus ni petit ni grand, à la mesure ordinaire des sens. Le tout va s’exalter en vives silhouettes, vous n'y suffirez plus; votre esprit sera perdu dans le grandiose, quand vous verrez qu'il peut commencer à se manifester par les oreilles d’un lapin ou le bec d’un corbeau. . . . . Si c’est le profil d'un laboureur ou d'une femme qui rapporte du bois, vous aurez vu les génies de la terre. Rentrez chez vous, alors! Méditez, et ne faites de longtemps vos petites manières avec votre petit monde.

Üne autre fois, on lui avait demandé quelques lignes pour un album, il y avait écrit ceci :

« Voici ma signature, avec une rallonge, pour ne pas refuser bon poids.

« Tu. Rousseau. »

“ Peintre de paysage — genre qui occupe le troisième rang en moralité publique, d’après le classement fait par l'Institut. Cela marche immédiatenent après /a Bonne prise et la Permission de dix heures. Aussitôt après Duval-le-Camus, c’est Claude Lorrain qui prend les honneurs. »

À Compiègne, il avait payé son tribut au grand monde en traçant un très joli dessin sur l’album de Mn de M***, dame d'honneur de l’Impératrice.

Sur un autre, il avait écrit ces mots ironiques sur l'Institut :

« © doux bocages, qui avez inspiré Virgile et qui ignorez cela ! fermez à ces mandarins à touffe de chiendent l'accès de vos mystérieux sentiers, de vos frais chemins, ou reprenez avec vos ronces l'emblème qu'ils doivent à votre libéralité, qui fait tout leur prestige.

« TH, Rousseau. »

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NrIN l'Exposition universelle s'ouvrit dans cette immense Babel circulaire du Champ-de-Mars qui renfermait toutes les productions de notre

monde. L'art plastique y avait sa place, depuis les admirables bégayements des premiers hommes, depuis les temps anté-historiques jusqu’à nos jours. Chaque nation avait fait le choix de ses chefs-d’œuvre, Rousseau, dès qu'il apparut, fut acclamé par les artistes des deux mondes. Son Exposition, composée de treize tableaux, exposés à divers Salons, de 1849 à 1865, y resplendissait (1) : ce fut un vrai triomphe.

Le Salon des Champs-Élysées qui fournissait son exposition annuelle avait deux tableaux très importants de Rousseau : la Vue de la chaïne des Alpes, prise des hauteurs de la Faucille

(1) Voir leur signalement à l'Œuvre ou Liste des Ouvrages de Th. Rousseau.

(Jura) et Un Intérieur de forét, futaie au Bas-Bréau (1). Au milieu du bruit de l'Exposition du Champ-de-Mars, qui attrait la foule, on fit peu attention à ces deux belles pages. J'ai parlé longuement, plus haut, de sa Vue de la chaïne des Alpes; je n'y reviendrai plus. L’Zntérieur de forét était un tableau ébauché vers 1840 et qu'il finit en 1867. Il est superbe, profond, silencieux comme les grandes majestés des bois antiques. Le soleil y apparaît par jets argentins à travers les troncs des vieux chênes. Les verdures sont douces et fortes et retombent en harmonieuses grappes; des vaches paissent au milieu des bruyères, et lé vacher, assis au pied d’un arbre, garde son troupeau dans un demi-sommeil de ruminant. C’est une sublime page que ce tableau ; il souffle à l'âme ce grand silence des arbres et ce grondement mystérieux des forêts, qui se transforme en musique puissante, comme le bruissement lointain de l'Océan (2).

C’est alors que je revis M. Théophile Silvestre, qui, en 1852, avait écrit avec le talent qui lui a fait une notoriété, les biographies de Corot, de Barye, de Delacroix, d’Ingres, de Diaz, de Courbet et autres. M. Silvestre n’avait pas vu Rousseau depuis bien des années, que je sache, et après de nombreux voyages, il se trouvait tout à fait éclairé par cette Expositios pour faire la biographie de Rousseau qu’il avait eu le projet d'écrire depuis longtemps. Millet aussi, par son exposition, lui était désormais révélé comme un maître, un initiateur, et il comptait publier simultanément une biographie du « peintre des paysans, » Rousseau avait été frappé de son travail sur Delacroix et Barye, et malgré quelques excès de langage, il ne lui déplaisait pas d’être étudié par le pinceau caravagesque de Silvestre. Il me disait : « 1] y aura des horions, des étrangetés imprudentes, des

(1) Ces deux tableaux ne figurent pas au Livret de 1867, mais ils étaient au grand Salon des Champs-Flyséés. Arrivés tard, lorsque le Livret était sous presse, on crut jusqu’au dernier moment que Rousseau ne les enverrait

pas.

(2) Appartient à M. Gavet.

« scories ; mais, en résumé, c’est un écrivain qui fouille son su- « jet, qui s’y acharne, qui se malmène lui-même, qui a l'ambi- « tion d’un travail et qui en dégage souvent de belles paroles. » Et quoiqu'il eût horreur des biographes, il acceptait volontiers cette épreuve.

Une troisième exposition des études de Rousseau était également ouverte au Cercle des Arts de la rue de Choiseul. Elle contenait 109 toiles études, esquisses ou tableaux, depuis sa première tentative au Télégraphe de Montmartre, jusqu’à ses dernières observations sur nature à Barbizon. C'était un ensemble imposant qui offrait toutes les variétés de son art, toutes les phases comme toutes les correspondances morales et esthétiques des diverses natures que Rousseau avait interrogées, avec les sentiments et les procédés du maître (1). Rousseau, vu en plein jour à trois endroits, pouvait enfin être jugé dans sa force et dans son génie. Il eut en effet un succès qui fut imposant. Les étrangers furent subjugués par cet art brillant et nerveux. On lui offrit des sommes considérables pour ces tableaux, qui ne lui appartenaient plus. La critique amère se taisait. Rousseau avait désormais atteint l’apogée de sa réputation; personne ne contestait plus sa supériorité. L'artiste s'attendait enfin à une distinction bien légitime, à être promu au grade d’officier de la Légion d'honneur ; l'honneur était pour Rousseau le champ de toutes ses batailles, et jamais ni l’homme ni l'artiste n’y avaient forfait.

Le 1‘ juillet 1867 fut le jour solennel de la distribution des récompenses, Rousseau y reçut officiellement la médaille d'honneur que le grand jury lui avait accordée, maïs il ne fut pas question de lui pour la croix d’officier, alors que ses co-médail-

(1) Une Notice des Etudes peintes par Th. Rousseau, exposées au Cercle des Arts, a été rédigée avec une préface par M. Th. Buriy; elle sera réimprimée et fondue dans le catalogue général de l'Œuvre.

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ollègues du 1 jur) y, Gérôme, Pils, Français et Corot (1),

depuis 1857, lui qui avait rde tâche administrative de mission de répartir

ses devoirs, siconscien-

Le Silence

tion. Ilcrut

des amou

sons occultes, à

qui avaient voulu lui imposer t des récompen-

fier pour se plaindre, trop géné-

reux pour : ràson activité bl vatif de la parc et contrainte ouvrit

Il revint de cette po DER l'œil

DE ÉxIepet 1ie si, qu’on avait convoqué,

ionné

parmi cette armée de cheva-

ement dél

Il y avait eu à un revirement soudain : une main occulte avait voulu frapper ces trois artistes. Qui était-elle? Rousseau

croyait la connaître, mais il ne voulait

pas se prononcer; il souriait ironiquement à tout ce que je lui disais pour atténuer son

injure; je vis à l'expression fulgurante de ses traits qu’un combat

le

(1) Les artistes qui avaient été élus pour la grande médaille d'honneur, dite officiellement grand prix, étaient, pour la France : Cabanel, Gérôme, Ernest Meissonier, Théodore Rousseau. Pour la Bavière : Guillaume de Kaulbach; pour la Prusse: Knaus; pour la Belgique : Leys; l'Italie: Ussi. Venaient «à prix.

pour isuite les premiers, deuxièmes et troisièmes

A la distribution des récompenses, au 1e juillet, les membres du grand jurv : Gérôme, Pils, Breton, Francais et Cor avai ité : 1 jury : Gérôme, Pils, Breton, Français et Corot, avaient été promus officiers; Rousseau, président du jury, en fut excepté; Meissonier était officier depuis 1856, et Cabanel el depuis 1864.

Il y avait donc là une faute, une lacune ou une Ron Rousseau était fondé à se dire outragé.

terrible se livrait en lui-même, et, pour la première fois, j'eus la terreur d’une explosion sanguine. Rousseau se comprimait, s'imposait un masque sous le coup d'une violence effroyable. Un dénoûment était inévitable; et cependant il eut assez de force sur lui-même pour faire croire à tous qu’il acceptait philosophiquement sa défaite. Il m'écrivait des lettres gaies et dégagées de trouble (1), mais dans la solitude de son atelier de Paris, il écrivait ceci :

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