‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 23 sur 49 · MEMENTO · texte numérisé non relu

MEMENTO

« On devait, le 1° juillet, donner la croix à Millet, qui la mérite depuis longtemps. Pour ce qui est de moi, on peut dire qu'on me l’a vorée (la croix d'officier). Elle était forcément acquise à la plus éclatante des récompenses données par le jury, comme un remercîment de l'État, pour l'honneur fait à la France, en la maintenant au premier rang dans les arts. La revendiquer, ce n’est pas désirer des honneurs, c’est protester,

(1) Mon cher Sensier, je vous griffonne un bonjour à la hâte, pour que M. Tichlen n’aille pas à vous les mains vides, Il désire vous voir et écrire sur l'Exposition universelle dans une Revue de son pays, de Leipsig, je crois. J'ai eu des affaires et du travail à ne savoir où entendre. Je sais que vous allez très bien, que la bruyère vous ressuscite; reprenez des forces et du ton.

Mon exposition durera bien six semaines encore, au Cercle des Aris Burty n’a pas encore achevé le catalogue. Le temps manque à chacun. Je vous l’enverrai. Continuez à raffermir votre santé; j'ai hâte de vous voir, mais j'aime mieux que vous reveniez joufflu, et, au besoin, j'irai bien passer un jour ou deux avec vous, si je me vois retenu ici pour longtemps encore. — À bientôt, mon cher Sensier; nos amitiés à Mme Sensier, à Me Millet et à son faraud de mari, qu’on doit voir dès quatre heures du matin, en cravate blanche, près du trou d'eau ou sur le placiau; mais qu'il vienne donc ici la mettre un peu, sa cravate blanche. Envoyez-le ici, par une bonne poussée. Il ne connaît pas l'Exposition, et à quoi peut-il donc s'occuper là bas, mon Dieu?

Bonjour à tous. Je vous serre la main.

TH, Rousseau.

c'est refuser de recevoir une insulte d’un fonctionnaire subalterne. Donc, j'irai à l'Empereur. J'eusse exposé dix ans encore, sans qu'elle me fût donnée aux expositions annuelles, que je n'aurais rien dit; elle est là une récompense directe, on doit attendre qu'elle vienne à vous. Ici c’est un outrage au jury, que je ne puis dévorer sans me déconsidérer moi-même. »

Et puis il ébauchait, la main toute tremblante, ces lignes flévreuses :

« Des simples... on ne comprend pas tout. Dès l’abord, lors de la réception dont vous m'avez honoré à Compiègne, j'ai dit deux mots, l’un à Votre Majesté, et qui a pu lui paraître banal au moment même, que j'étais un enfant des forêts. l’autre à votre chambellan, M. ***, que vous me paraissiez l'homme de France le plus avancé en civilisation. Ces deux mots, les voici expliqués et rapprochés : la préciosité, le pédantisme et l'intrigue sont les ennemis qui nous minent. Les paysans honnêtes et robustes de Millet sont persécutés et insultés, et mes paysages plantureux, qui plaident pour la santé de nos enfants, pour leurs grosses joues dorées, marque de leur force et de leur race, sont conspués et insultés.…. »

Mais ce n’était là qu’une éruption qu'il se cachait peut-être à lui-même, car il laissa ces tristes réflexions comme les épaves de son humiliation et n’en parla à quiconque. Cependant je sentais qu'il avait besoin de moi et qu’il cherchait à donner cours à son irritation. Je revins le voir à Paris. Il était, en effet, exaspéré, ilne pouvait pas laisser impuni laffront infligé au jury sans publier sa réponse; il voulait faire un mémoire. il pria M. Silvestre d’en composer et rédiger les termes.

C'était dans le courant du mois de juillet, nous étions réunis chez lui, et on parlait vivement à propos de l'Exposition. Rousseau s'animait à ses paroles; il était plein de véhémence; il lançait des apostrophes de défi, que nousaurions dû conserver tant elles portaient coup contre ses ennemis, tant elles avaient le don d'éclairer la question. IT avait la main gauche dans sa poche et

se plaignait de la sentir pesante et roide. « Ce matin, me dit-il,

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j'ai voulu travailler, et je me suis senti le bras alourdi sous le

poids de ma palette, à ce point que j'ai dû la poser à terre et

ramasser mes couleurs sur le parquet; c’est un rhumatisme de nature étrange ; il me court en rapides effluves de la main à la tête, du pied au cerveau; mais, après le 15 août, je me soignerai. »

Quelque temps après, nous étions réunis à Barbizon; chaque soir, il faisait lestement de charmants croquis de sa main droite. Cependant, un matin, nous nous promenions dans un sentier rural derrière sa maison, et il sentait sa jambe s'immobiliser et la moindre petite pierre le gênait assez pour . faire craindre de tomber.

« Je me sens troublé, me dit-il, la tête pleine et vague tout à la fois, je n'ai plus ni sommeil ni appétit; je sens l'envie de marcher, de m'agiter en plein air comme un homme qui n'a pas son volume d'oxygène à consommer : il me semble que je porte sur ma tête une forêt avec ses racines et ses pesanteurs. » Peu après, il se décidait à marcher, puis il s'arrêtait à contempler les arbres et se fixait comme attaché à un problème insondable. Sa tête n’était plus habituée au repos, à la distraction, et la promenade même n'avait plus le don de le rasséréner. Son médecin lui ordonnait les eaux d'Aix, mais il attendait ce 15 août, jour de revanche et de réparation. Agité sans cesse, il revint à Paris. Il eut l’occasion de s'entretenir avec un grand personnage de l’outrage qui lui avait été infligé et, quelques instants après, tout ému et humilié de l'aveu qu'il croyait devoir faire, il fut pris d'une telle roideur du côté gauche que, déjeunant chez un ami, il ne lui fut plus possible de couper la nourriture sur son assiette.

Le mardi 30 juillet, il nous revenait à Barbizon; il me faisait aussitôt quérir. Il était gravement changé : les yeux troublés et injectés de sang, le masque martelé de taches sanglantes, sa jambe était plus inerte et son bras immobile. Il me regarda d’un œil inquiet, interrogateur, comme pour lire l’impression de ma pensée, comme pour sonder le fond de ma sensation. Dans ces

moments d'inquiétude sur lui-même, Rousseau avait un coup d'œil pénétrant comme celui d'un Olympien. Il vous aurait arraché le secret ou l’aveu de son danger. Je me tins ferme à la résistance, et je causai légèrement de son état. Il était harassé, et, pour la première fois de sa vie, il se plaignit de son corps; ilme dit: « La fatigue me terrasse, j'ai besoin de m'étendre et « de m'endormir pour longtemps. Je voudrais être ours pour « savoir sommeiller pendant ces jours néfastes qui sont des « nuits. »

Une nuit, on vint nous appeler ; il était envahi par une douleur affreuse, implacable, qui le broyait depuis la tête jusqu'au pied gauche. « Il semble, me disait-il, que la moitié de moi- « même, celle du cœur, veut en une seconde prendre l’activité « d’une année de vie ; le sang y courtavec frénésie, y bouillonne « et y brûle... Si je ne mettais pas toute ma volonté à tenir le « gouvernail de ma raison, je perdrais la tête et le mouve- « ment. »

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partir de ce moment, 1‘ août, j'écrivis le journal de Rousseau, et j'en retrace ici les principaux épisodes : le temps n’est pas encore venu de tout

dire et d'interroger !

| Ë | 1 Août 1867. — Vers minuit, après son retour de Paris, Rousseau fut . L. pris par une crise horrible, dans laquelle il faillit mourir. « La lutte de Jacob avec l'ange, disait-il, mais l'ange de la mort, » La crise est passée; il il y a plutôt du mieux. Mais sous l'empire de l’émotion que nous avons tous éprouvée, Millet et sa femme partent et accompagnent Rousseau en Suisse.

Ils partent demain vers deux heures. On compte se rendre dans les vallées

il élevées d’Appenzell, où Rousseau se plaît d'avance à penser qu’il boira du | bon lait des montagnes, ji 4 Août. — Je vois Rousseau à son arrivée à Paris, conduit par Millet, |

Hi Mns Millet et sa servante. Il est affaibli, atone, affaissé sur lui-même, mais

El à l'œil brillant et fixe. Cet œil interroge sans cesse et demande des confi- | dences ; la parole est saccadée. Son côté gauche est paralysé; il est assis, le y bras gauche retenu en écharpe. Il dîne et me dit: « Je n'ai plus de goût,

« d’appétit, il semble que je broute dans la hotte, d'un chiffonnier, et que « je bois l’eau d’un égout. » On devait partir le lendemain pour Appenzell, en Suisse, et y tenter la cure du grand air et du petit lait. « La nature me « guérira, disait Rousseau ; il me faut l'air des chamois et des aigles, et des

« simples pour nourriture. »

5 Août. — Le docteur Clavel lui ordonne de suspendre ses projets de voyage; car, dans la nuit du 4 au 5, il avait encore supporté une crise. Le docteur me dit à part qu'il n’augurait rien de bon de son état, qu'il lui fallait du calme et du grand air, et surtout une prompte séparation de sa femme, dont les insanités d'esprit détruisaient petit à petit sa constitu-

tion.

6 Août. — Rousseau me prie de chercher une bonne maison de santé

pour sa femme, où il puisse aller la voir pendant ses bons jours.

8 Août. — Je me suis acquitté de ma mission. J'ai trouvé un refuge excellent près Paris, en bon air. « Le moment est venu, Rousseau, lui disje; » Millet, le docteur Clavel le poussent. Il ne répond rien, et quandtous sortent, il me dit: « Quelle injustice!» Puis, me regardant comme pour trouver un appui : « N'est-ce pas, Sensier,que je n'ai pas le droit d’affliger ainsi, à mon profit, une pauvre abandonnée qui n’a plus que-moi pour ami. Tout le monde l'accable, tout le monde se trompe; c'est près d'elle qu'est le bon air; c'est là que je peux retrouver ma santé. » Le silence se fit

et on n'en parla plus.

9 Août, — Rousseau parle de la forêt, de la bruyère en fleurs, des influences sanitaires des plantes primitives, paroles touchantes ; il est affectueux au point de laisser transpercer ses larmes quand il me regarde; son grand œil doux et franc devient suppliant; alors il ne parle plus, mais

son regard semble aspirer la vie et demander un sursis à la mort.

10 Août. — On lui lit maladroitement les nouvelles de sa maladie dans les journaux ; on prononce le mot terrible, paralysie. Il en est profondément ému; il comprend toute la profondeur du mal et retombe anéanti

sur son fauteuil sans prononcer une plainte,

11 Août, = Alfred Stevens et Puvis de Chavannes viennent le voir et lui annoncent sa nomination certaine d’officier. Il en est soulagé comme d'un immense poids dont ilest délivré.

14 Août. — On le hisse en voiture et il se rend au pare de Monceau;

revenu chez lui,il marche soutenu par sa domestique. On lui a dit d'exercer

son corps; il s'efforce à l’action, il traîne péniblement sa jambe, mais il

veut marcher, et il marche. Les nuits sont agitées, sans sommeil, remplies de visions malfaisantes, d'apparitions absurdes qui ne l’épouvantent pas, mais qui l’épuisent en occupant ses yeux.

16 Août. — Il voit sa nomination au Moniteur. Il écrit une lettre de remerciment au Ministre, une lettre à Fromentin, qui l’a félicité, et à

plusieurs autres amis. Les cartes et les compliments arrivent chez lui ; il en est content, sans le dire, toutefois. Des créanciers surviennent, puis des marchands de tableaux ; il règle avec lucidité certaines affaires etse couche

épuisé. Son courage à marcher est incessant, il revient sans cesse à cette

gymnastique, il se soutient aux murs, aux meubles, et nese plaint pas. Il espère toujours et lutte avec ténacité dans Île grand combat contre la mort;

sa volonté est forte, mais son corps est faible.

: 22 Août, — Les visiteurs étrangers l’excitent et l'enfièvrent. Il ne les recoit plus. Le docteur Clavel ne voit pas d'amélioration bien réelle. Ce- { pendant il est mieux, le grand air le ranime, la voiture l’amuse, il se croit Î en voie de guérison, mais une quatrième attaque le terrasse encore ; il se

Ti « sent transporté dans le monde des immensités, il voyage dans l'empyrée, 44 avec une rapidité vertigineuse, tantôt la tête en bas, tantôt les yeux fixe-

ment ouverts sur le soleil qui Le foudroie de sa lumière. »

2 Septembre. — Rousseau revient à Barbizon avec sa servante. Il ne marche plus, à peine au moins. Sa femme, pauvre aliénée, le suit et pousse (al des cris lamentables ; la nuit, elle fait des scènes insensées à décourager tous ceux qui l'entourent; Rousseau en a la tête brisée; il supporte tout sans se plaindre, en recommandant qu'on épargne l’état de sa femme qui n'a que des vivacités,

4 Septembre. — On organise une voiture et on dispose un dossier en fer pour soutenir Rousseau qui n'aurait plus la force de se tenir assis, Sa | première promenade il l'a faite avec moi. On lui demande où il veut al-

| ler : à la bruyère en fleurs, me dit-il, j'y trouverai de l’air sain, du baume 14 aérien qui me fortifiera. Au Dormoir des gorges d’Apremont, on s'arrête,

| il contemple la bruyère et semble en aspirer l'odeur. « C’est beau, c’est | bon, c’est frais,» me dit-il, puis sa tête retombe sur sa poitrine et son regard tt se fixe à terre. Nous allons à Franchard par la gorge aux Néfliers, la Vente À aux Charmes et la Tillaie. Il veut descendre et marcher, mais aussitôt à terre, il s’évanouit; il ouvre les yeux avec peine, un chevreuil passe près de nous et le ranime. On retourne en voiture par la croix du Grand-Veneur;

il sommeille abîimé de fatigue jusqu’à Barbizon : on le porte sur son lit,

6 Septembre au 24. — Deux promenades en voiture par jour ; je F'accompagne souvent, sa femme veut le suivre. La vue de ces deux malheureux mourants navre tout le monde. On s'arrête comme à une apparition sinistre, comme à la vue de gens condamnés à mort. Le mal paraît stationnaire. Je lui annonce que je dois partir le 24. Il a l'air de me reprocher cette séparation : puis, son œil s'adoucit et il me dit : «Avant departir, il faut faire une belle promenade et revoir les beaux endroits. » Alors il éclate en sanglots, je lui prendsles mains qu’il tient serrées contre lui, comme ne voulant pas me laisser échapper, puis elles se distendent etil me dit : « Ca sera à demain matin, n'est-ce pas ? » Le soir il me parle de ses affaires, me priant de m'en charger. « Je ne veux plus travailler pour les marchands, me dit-il, réglez tout avec eux; ces hausses et ces baisses de tableaux sont immorales. Je ne leur en veux pas, mais j'aurai un système duquel je ne me départirai pas. »

24 Septembre. — Il était à huit heures du matin en voiture à ma porte, voulant encore revoir ensemble la bruyère. « Cet air bienfaisant devrait être ma seule nourriture, je le sens entrer dans mes poumons, comme la vie, comme la formule de la substance humaine. Quand donc la science et cette fameuse chimie trouveront-elles le moyen d’en faire provision, de le solidifier, cet air impalpable, de l’emprisonner, de le mettre en bouteille, pour tanimer les hommes. » La voiture nous mena au plateau des vieilles gorges d'Apremont. Il s'arrêta près du Sully, et me dit: « Voilà un géant qui décline, je l'ai vu bien plus beau, mais chaque année on l'attaque, on le blesse. On lui a amputé la plus forte de ses branches, pour que les voiles des promeneuses en voiture ne s'y accrochent pas; on lui a coupé ses magnifiques racines, qui solidifiaient le chemin, pour en faire une route macadamisée. C'est ainsi que les conservateurs qui embellissent, détruisent tout, que ceux qui restaurent, transforment et insultent aux plus beaux tejetons de la natute. Un jour d'hiver je l'ai vu couvert de neige, blanc

comme un guerrier d'Ossian, il étendait ses grands bras comme un vi

ux barde ; une branche est tombée à mes pieds et pouvait me tuer, c'eût été là une belle mort, en pleine forêt, tué par un chêne et peut-être oublié là, sur la bruyère, pendant des années. Voyez-vous tous ces beaux arbres-là, je les ai tous dessinés, il y a trente ans, j'ai eu tous leurs portraits, Regardez ce hétre-là, le soleil l'éclaire et en fait une colonne de marbre, une colonne qui à des muscles, des mernbres, des mains, et une belle peau blanche et blême, comme celle des Amadryades..... Voyez-vous le vert modeste de la bruyère et sés plantes rosées, amarantes, qui distillent le miel aux abeilles, et la senteur aux papillons. Le soleil les éclaire et leur donne un

diapason de couleur extraordinaire; ah ! le soleil, c’est la lyre d’Orphée, il

fait tout agiter, tout sentir, tout attirer ; il rend les pierres éloquentes. » Puis, en passant près d’un marchand de boissons, qui a son échoppe sous les arbres, il dit : « Voilà le successeur du fameux brigand de la caverne, du célèbre Tissier qui détroussait les voyageurs il y a cent ans, C’est là le progrès, l’ancien les ranconnait, le nouveau les empoisonne:; l'un était violent et brutal, l’autre est poli et dévaste à la douce et dans les règles, C'est là le progrès, »

25 Septembre. — Je vais lui faire mes adieux: Rousseau est comme anxieux; il me regarde et sanglote. « Délivrez-moi des affaires, mon cher Sensier, voyez toutes mes relations, je renverrai tout à vous; je le sens, j'ai un besoin extrême de paix et dessilence; contribuez à me faire ce capital qui vaut plus que la richesse, » Et comme je lui disais que je prenais tout sur moi, que je connaissais tous ses acheteurs et tous ses vendeurs, que cette tâche me serait facile, il me dit : « Ah! alors, je reste plus tranquille ici, comptant que vous élèverez des fortifications contre tout ce qui m'assiége. Il faut que vous soyez un ingénieur, mon cher, me dit-il en souriant, et que j'aie le temps de me ravitailler, ce n’est là qu'un temps d’arrêt, une vacance, et après, quand j'aurai retrouvé les forces, nous referons un bail de jeunesse et de travaux.»—C'est dit, Rousseau, ne vous tracassez de rien; je suis Jà et j'aviserai à toutes ces difficultés. Nos mains alors se croisèrent; je vis Rousseau tout ému; il semblait que son cœur demandait du secours, mais que sa pudeur hésitait à le dire : « Allons, lui dis-je, Rousseau, pas de faiblesse, à votre premier signal je serai toujours là; appelez votre Blondel, et, je vous le promets, j’apparaîtrai à la voix de Rousseau Cœur de lion... » Je m'enfuis, car, comme lui, je sentais l'apparition des larmes, et, ni pour moi ni pour lui, jen’aurais voulu me sentir affaibli. [1

fallait donner au mourant la confiance et la paix.

26 Septembre. — Rousseau a eu la nuit une attaque, puis le matin il est tombé la face contre terre dans son jardin. On l'a cru mort. L'ébranlement a été énorme. Le docteur Nicas est venu de Fontainebleau ; il dit que c’est la destruction qui suit son cours, qu'il faut compter l'existence du malade par les mois et même par les Jours, et que le dénoûment va marcher avec une rapidité foudroyante.

« Je viens de le voir, m'écrit Millet, de Barbizon; il est assis sur son s canapé, absorbé et tout silencieux. Je lui demandai s’il avait mal à la { tête. — « Non, mais je me sens alourdi et comme abattu sous la masse « d’un boucher. » Puis il s’est redressé et a dit : « Où suis-je donc? Je ne « le sais pas. » Ses yeux sont attristés et ouverts à moitié, quand il les

«ouvre. Il a voulu regarder l'endroit où il était tombé ; il a regardé le col,

« et ne voyant rien qui ait pu motiver sa chute, il est revenu désespéré à « son canapé en fermant les yeux. — « Est-ce du sommeil ? » lui demandait

« Millet. Et il a répondu : — « Non, ce n’est pas du sommeil, non! »

28 Septembre. — Nouvelle attaque. Rousseau est très mal. Je recois une dépéche pour en prévenir son père.

28 Septembre. — Millet et sa femme passent la nuit. Le matin, il allait mieux, causait et souriait; on croyait à un miracle, Le docteur Nicas sur= vient, et répète que tout ce qu’on ferait ne tendrait qu'à le faire souffrir inutilement, La veille, il ne disait que ces mots : « Ahl je souffre, je souffre beaucoup! » Aujourd'hui tout est passé, c’est un repris de la mort.

29 Septembre. — Le médecin le voit décliner. Rousseau se traîne à peine; la fièvre a disparu, mais il est nerveux, impatient et a le regard désespéré. La fin n’est plus qu'un jeu du temps, dit le docteur Nicas; si M. Rousseau a des affaires à mettre en ordre, qu'il Le fasse au plus tôt, les moments lucides vont disparaître; dans peu, il ne sera plus en état de conduire sa pensée.

La chose a été tentée, dit Millet, il y a quelques jours, mais on ne peut lui faire envisager la réalité de sa position; il pourrait s’y soustraire et ne pas y croire, car il parle souvent de ses travaux. Pour moi, je ne puis. — Alors il faut le laisser tranquille et confiant.

1e Octobre. — Le calme continue. Il prie ma femme de lui faire de la musique, du Mozart, qu’elle joue le plus doucement possible et comme en sourdine. [1 ÿ prend plaisir, et cette musique le détend.

Il écoute doucement, devient timide et a des regards d'enfant, lui, le Rousseau, qui nous laissait la crainte au cœur par l'absolu de sa volonté, Îl n’y a plus que celle de la faiblesse.

Très émotionné par la musique d'Obéron, de Weber, il pleure en disant :

— Ah! j'ai beaucoup à répandre de larmes pour tous les pleurs que j'ai retenus |

— Oui, lui répond-on, il ne faut pas abuser même des grandes qualités, et vous avez fait abus de la volonté sur vous-même, vous vous êtes trop contenu dans votre intérieur, et aujourd'hui, devenu comme une sensitive, tout vous émeut; mais il ne faut pas vous laisser aller à ces abandons avec des hommes comme Mozart et Weber; génies sains, aériens, ils ont du soleil, de l'action, de la santé; ils vous traduisent les bruits des bois dans leurs mélodies, Soyez donc fortifié, mais non amolli.

Et le pauvre Rousseau ne savait que répondre, et sa seule manifestation était de vous regarder comme un enfant.

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2 Octobre. — Rousseau est visité par plusieurs personnes qui désirent apurer leurs comptes avec lui. Sa tête n’a plus le pouvoir de réfléchir sur des idées exactes. Il me renvoie ces demandeurs, et m'écrit la lettre suivante, Ce n’est plus son écriture ferme et nette; on voit que ses efforts ont été grands pour tracer quelques lignes horizontales qui fléchissent malgré lui. Cette lettre est le signe visible de sa fin.

« Barbizon, ce 1er octobre 1867.

« Mon cher Sensier,

« En vous remerciant du soin que vous voulez bien donner à mes «affaires, pressantes en ce moment, je vous donne l'autorisation légale, « autant que cela peut se faire, de signer, de conclure comme vous le trou- « verez opportun, comme aussi d'ajourner ce qui ne serait pas encore « arrivé à votre parfaite compréhension, Je n’entends pas par là compli- « quer vos opérations ; rien de plus simple au contraire : Brame et Durand «vous présentent un compte, il vaut celui que j'avais fait; je l'adopte « entièrement. On peut finir aussi vite avec leur compte que si j'en pré- « sentais un en regard. Ils doivent avoir bien fait le leur; je n'ai aucune « raison ni aucune envie de le suspecter. Prenez-le donc comme base, moi

« je n’ai que des notes.

« TH. RoussEAU. »

4 Octobre. — Depuis la chute dans le jardin, Rousseau a renoncé à aller en voiture. Il est presque toujours étendu sur son canapé, regardant par la fenêtre le ciel et ses nuages, et les peupliers qui tremblent sous le vent. Son regard ne quitte pas les cimes des arbres de ce petit bois où il allait chaque jour faire un croquis, ou relever un plan, un terrain, un groupe, une branche. Le petit terroir de la Plante-à-Biau était son lieu d'étude par excellence, et là, à sa porte, il lui a inspiré des chefs-d'œuvre et des combinaisons infinies.

6 Octobre. — La musique le rassérène; il en demande sans cesse et commente sur son influence naturelle, sur ses rapports avec la peinture. La musique doit le guérir depuis qu’il ne peut plus se rendre à la bruyère et en aspirer les émanations,

— J'aime la musique, la naturelle, répétait-il, celle qui rend l’impression puissante et vague du sifflement des vents, du bruit des feuilles, et qui épanouit ses harmonies comme l'air baigné de lumière et de soleil. J'y entends tout cela,

— Ne raisonnez pas tant, lui disait son médecin, vous en avez trop abusé; laissez-vous guider par l'instinct, abandonnez-vous au courant de la vie sans penser à autre chose; la volonté ne suffit pas, il lui faut le secours occulte de la nature, ne l’excitez pas dans ses Projets ou ses forces. Ces mouvements que refuse votre jambe, votre volonté ne suffit pas à les exécuter; il faut qu’ils s’opèrent machinalement par l'instinct, Voilà pourquoi la vieillesse est impuissante, et qu’en voulant raisonner elle déraisonne, l'instinct ne la domine plus.

— Oui, répondait Rousseau, c'est pour cela qu'il faut se rattacher à l’art, qui est la force et qui en fournit toujours. Celui qui s’y retrempe n’est jamais atteint par la décrépitude,

O misère humaine! celui qui disait cela était justement frappé de dé-

composition matérielle et spirituelle. Et pourtant Rousseau avait exprimé ces idées, qui sont celles de toute sa vie, avec une telle vigueur, qu’on se

demandait si c'était le Rousseau vaincu qui parlait en ce moment. io Octobre. — Il y a un mieux sensible, le cerveau se détend.

Du 14 au 16 Octobre.— Le mieux se soutient et profiterait au malade, si sa femme ne l’accablait de ses violences et de ses cris.

Du 17 au 20.— [1 se trouve mieux; je lui adresse alors les notes biographiques qu’il ma demandées sur lui, On les lui lit, elles contiennent bien des souvenirs, des conversations du temps passé, I] écoute, son visage se détend, les pleurs l’inondent. Il dit à ma femme : « Elles me font du bien, elles me rafraîchissent; dites à Sensier qu’il quitte Paris, qu'il vienne, je veux l’embrasser, causer avec lui; ah! il faut que je le remercie! » Puis il retombe sous le coup de son émotion.

Du 26 au 30. — Le mieux continue, plusieurs amis vont le voir : Diaz, Herson, Tardif, Laulerie. Chaque soir Millet et Tillot vont causer une homme tolérant, qui a l'habitude de visiter tous ses paroissiens, va le voir. Îls causent gaiement, puis s’entre-

heure avec lui. Le curé de Chaï

tiennent de religion et c’est tout. M. le curé de Chaïlly reviendra,

1% et 2 Novembre.— M. Théophile Silvestre est p

à Barbizon, il lui païle de son Œuvre, Il trouve Rousseau bien diminué et l'œil plein de stupeut,

3 Novembre. — Forte crise avec congestion.

0 Novembre.— Je vais voir Rousseau. Il mè parle de ses affa

ires et de son rétablissement qui ne sera peut-être jamais complet. « Si bien, mon

cher Sensier, me dit-il, qu'il peut se faire que mon père me survive et que je n'aurai peut-être pas un patrimoine suffisant à lui laisser. Il faut suivre mes affaires, me les élucider; rendez-moi ce service et soyez non pas un mandataire, mais soyez moi et non un autre. Examinez mes cartons, et faites-y de l'ordre pour être prêt à tout. Mais apportez-moi mes gravures, qu’elles soient déposées dans un carton indestructible, à l'épreuve de toute mauvaise chance. Je veux me distraire et me réconforter cet hiver par les œuvres des maîtres, car, à défaut d'air, de promenades et de musique, j'aurai la voix de nos devanciers. Nous causerons cet hiver de mon Œuvre et de Ia nécessité de la reproduire, le moment arrivé et ne pouvant peindre, je pourrai veiller à mes reproductions. »

12 Novembre.—Le notaire de Perthes vient. Il a proposé une procuration, Îl l'écoute et dit : «On ne peut donner de pouvoirs plus étendus, n'est-ce pas? Eh bien ! je signe. Vous me voyez, monsieur, non pasmalade, mais fatigué, il me faut du calme et je donne à mon ami le moyen de me le procurer. Il faut que ce papier lui donne toute mon initiative, il faut qu'il soit moi. » Le lendemain j’allai lui faire mes adieux. Le temps était splendide comme au mois de juin, les oiseaux chantaient à travers les branches, les feuilles prenaient les milliers de teintes transparentes qui sont les charmes de l’automne. Rousseau regardait tout et aspirait de ses yeux la vue de ce beau jour; sa figure avait pris une transfiguration superbe, il semblait vouloir renaître, ressaisir la vie par la puissance de son regard. Évidemment il appelait à son aide ce monde inconnu des effluves solaires, ce mystère des rayons qui avait tant occupé son esprit, Il évoquait leur influence, et semblait leur dire : Moi qui vous ai des premiers reconnus pour des êtres, pour des forces, sauvez-moi !

Au moment de partir il me remit la clef de son atelier, c'était presque une abdication, je le sentis. Je la refusai en lui signalant plusieurs raisons qui devaient me faire hésiter. Il insista vivement en me disant : « Vous savez, veillez à mes cartons et à mes gravures. » — Soyez assuré, Rousseau, lui dis-je, que je ferai pour vous, avec Tillot ou Millet, ou toutautre, uninrentaire en ordre et contradictoire, de manière à vous établir vos richesses. — Puisje me penchai pour l'embrasser et je le trouvai tout en pleurs. « Revenez bientôt me revoir, » me dit-il d'un air plus résigné. — A Noël, Rousseau, je serai près de vous, peut-être avant. Et je partis.

15 Novembre au 1* Décembre.— Rousseau décline. Les jours brumeux sont venus, les nuits froides, les pluies tristes; il ne dort plus, les cauchemars le torturent, sa femme l'épouvante, lui fait horreur et pitié à la fois, Millet et Tillot le visitent et le consolent quand par hasard il parle de son mal. Il ne désire plus que les soins de sa domestique. Cependant il trace

encore quelques croquis à la plume, qui sont superbes de caractère. — Le

curé de Chailly revient le voir. — Le docteur Nicas pressent la fin du malade, Elle ne sera pas longue, dit-il, la paralysie le saïsira à la poitrine.

3 Décembre. — Je reçois à Paris la lettre, la dernière lettre de Rous-

seau; la main a bien tremblé pour l'écrire; cette main, restée libre, n’est plus qu’un serviteur rebelle qui résiste aux ordres de la tête. La voici :

« Mon cher Sensier,

« Voulez-vous avoir l’obligeance de remettre à mon père cent cinquante francs pour le paiement de quelques billets qui ont été présentés chez moi. — Ecrivez-moi, je vous prie, non pas un mot, mais, au contraire, avec tous les détails que vous pourrez au sujet des cartons.

« Charmez mes loisirs, vous ferez œuvre méritoire — et charitable surtout,

« Merci et à vous de cœur,

a Ta, Rousseau.

2 Décembre 1867.

« Je vais commencer à dessiner aujourd’hui avec permission du médecin.»

Pauvre Rousseau, c'est la dernière marque écrite de sa volonté; après l'avoir formulée, il s'efforce de tracer un croquis, maïs sa main retombe sans forces et, désespéré, il laisse aller sa tête sur son fauteuil.

Désormais tout est fini pour l'art, Rousseau ne renaîtra plus que pour dicter son testament.

ro Décembre. — Henri Tardif revient de Barbizon; il a trouve Rousseau sur son lit, faible, les yeux fermés, et ne les rouvrant que pour prononcer le nom de son ami, lui serrer la main et l'attirer à lui pour l’embrasser. La paralysie est complète du côté gauche, les membres rigides et ankylosés, l'œil gauche se prend, la décomposition des muqueuses survient.

Les prunelles sont tellement paralysées que le docteur Nicaschercheà lui entr'ouvrir les paupières; il y approche une bougie allumée et ne réussit pas à animer la pupille. Un instant on l'a cru mort; cependant quelques heures après, il revient à lui, comme sorti d’un horrible cauchemar.

11, 12 Décembre. — M. Théophile Silvestre vient à Barbizon et s’entretient avec Rousseau de sa maladie, de la nécessité où il est de songer à

la reproduction de son Œuvre et lui fait entrevoir que son rétablissement sera peut-être long ; qu’il devrait, comme point de départ, se résoudre à un acte décisif; charger ses amis de rassembler ses Œuvres les plus caractéristiques pour être reproduites de son vivant ou après lui. — « Quand vous reviendrez à la santé, lui dit M. Silvestre, vous serez tout surpris de vous être fait une promesse et vous la remplirez pour être tranquille avec vousmême; aujourd'hui, pour la rendre plus précise, plus sacramentelle, il faut lui donner la forme d’un testament. Ce n’est pas un acte de dernière volonté pour vos héritiers, car vous renaîtrez à la santé, mais c’est un gage solennel que vous donnez à l’art et à vos travaux. » Rousseau consent et parle avec lucidité de ses idées à ce sujet.

13 Décembre. — Le notaire de Perthes est appelé, Rousseau est plus mal, plus affaibli que la veille, mais aux questions du notaire, il répond très nettement qu'il entend faire son testament. Il demande pour témoins Millet et Tillot, puis deux voisins, et le notaire écrit. Rousseau est si faible, si agité, qu’il ne peut le signer, mais il affirme que c’est bien ainsi l'expression de sa volonté et pas autre, et il accentue fortement le ou affirmatif aux questions posées. Toutefois cet acte ne s’'accomplit pas sans peine, et le notaire a dû souvent s’interrompre pour laisser au mourant le temps de se recueillir.

Au moment de partir, M. Silvestre prie le docteur Nicas de lui adresser une consultation sur l’état de Rousseau. La voici :

« Fontainebleau, 15 décembre,

« Monsieur Théophile Silvestre,

« M. Th. Rousseau était de constitution forte, de tempérament nervososanguin (prédominance nerveuse). Je le vis pour la première fois en octobre et j'admirai cette belle tête abattue par la souffrance. Je remarquai l’ampleur de la poitrine, la vigueur des membres. Certes, les vulgaires plaisirs n'ont pas usé ce corps : c'est le travail de la pensée. M. Th. Rousseau a été frappé d’une hémiplégie gauche par hémorrhagie cérébrale. Celle-ci fut tellement forte, et elle a tellement déchiré la substance du cerveau, que le bras gauche n’a pas repris de mouvement depuis près de six mois, et que, malgré l'amélioration survenue par intervalles dans les membres inférieurs de gauche, le cerveau est resté pris. Aussi, il y a quinze jours, une congestion cérébrale a-t-elle aggravé la maladie, en étendant le ramollissement central par inflammation traumatique du cerveau (caillot de sang qui déchire le tissu du cerveau).

« Aussi la stupeur est-elle plus prononcée, comateuse pendant trois jours

— et le bras droit est en agitation musculaire convulsive — indice de l’en-

céphalite, à droite. Cette agitation musculaire ôte à M. Rousseau la faculté

entière de se servir de sa main droite.

« En cetétat, le malade reste alité, prostré, tourmenté par de légers mou-

eur de la face et sueurs. La respiration parfois

«M.R ne sort de son état destupeur, etn’anime son beau visage,

peu altéré d’ailleurs par la paralysie faciale, que dans une conversation qu’il écoute, sans y prendre part autrement que par réponses brèves ou monosyllabiques, Elles n'ont pour sujet que l’art, ou ses amis: MM. Millet, Sensier, Tillot, Silvestre, Hartmann, etc.

« Cetétat est des plus graves, car le cerveau est détruit.

« Je ne sais ce qu'était M. Théodore Roussseau en bonne santé; mais dans sa maladie c’est un homme patient. « La maladie est une bonne chose, me disait-il il y a un mois, j'y apprends la patience. »

« Mais souvent cette patience devenait du découragement. M. Théodore a fenétre et s’attristait ; il ne voulait pas retourner

Rousseau regardait par à Paris, parce qu'il n’aurait pas vu le petit coin du ciel qui l'exaltait et le consolait à la fois à Barbizon, ni les quelques arbres, les quelques fleurs qu’il admirait dans son jardin rustique, Il souffrait de rester inoccupé, et le jour où je lui permis de crayonner, il ne le fit qu'un instant, L'artiste se révolta contre lui-même : ce n'était pas assez beau.

« Et pour aggraver cette situation, M. Théodore Rousseau a sans cesse sous les yeux sa malheureuse femme, depuis quelques années en démence, qui parle, crie, rit, pleure, se démène, s'irrite, se lamente, et puis tombe affaissée, et qu’il faut veiller, habiller et garder. M. Théodore Rousseau ne perd pas de vue sa malheureuse femme, dont il n’a pas voulu se séparer un instant, afin de la mettre, pour leur bien à elle et à lui, dans une maison de santé, affection et fidélité touchante qui lui ont coûté cher.

« M. Théodore Rousseau n’a jamais perdu l’espoir de la guérison (du moins je le crois). Il reste abattu, découragé; il occupe son esprit à trouver des raisons pour être patient et pour supporter la douleur.

« Aujourd’hui dans la stupeur, alité, toujours extrêmement sensible aux

soins de ses amis, il leur sourit avec une douce affabilité.

ç« Dr Nicas, »

21 Décembre. — Nous partons, M. Frédéric Hartmann et moi, à Barbizon. Nous apprenons que, la veille au soir, Rousseau a été à toute extré-

mité; Millet et Tillot y avaient passé la nuit. Les syncopes, les hoquets, les convulsions, le râle avaient assailli le malade. Nous allons le voir, on nous annonce, on nous fait attendre. Rousseau tient encore à faire contenance, Il est amaigri, blanchi et le regard stupéfié. Il n’est plus déjà qu’un pauvre mort qui ne peut plus se soulever. Il a encore la force de plaisanter en mots entrecoupés sur sa position. La crise de la veille lui avait éclairci les yeux et aminci le visage, ses regards semblent nous interroger. « Je suis mieux, nous dit-il... Ah! j'ai fait des voyages dans l’empyrée.... hier et toute la nuit... j'ai vu des spectacles... des spectacles infinis.…. à donner le vertige... Ah! il faut que l’harmonie générale se rétablisse, elle va venir; » et sa voix s’affaiblissait épuisée, puis il reprenait : « Vous avez vu de belles choses chez Millet... de belles choses sur nature, vous êtes content, n'est-ce pas, c’est beau ?... » Puis, je me penchai vers lui pour le quitter et il me dit: « Hartmann, faites, faites pour le mieux. » Sa voix s'arrêta, je pressai sa pauvre main pâle, maigre et comme sortie de la torture. Son regard était sur le mien et ne le quittait pas ; il voulait parler et ne le pouvait plus. — Nous partîmes tous deux en lui disant : Au revoir. Nous étions abîmés d'émotion. C'est la dernière fois que je vis Rousseau dans la vie.

Le lendemain de notre visite à Barbizon (22 décembre), M. Hartmann, considérant comme un consentement les quelques dernières paroles de Rousseau, me prie de le mettre enfin en possession de ses tableaux.

Je me rends à l'atelier, cité Malesherbes, avec M. Hartmann, en constatant nos recherches. Nous trouvons les trois toiles : la Ferme dans les Landes, le Four communal et le Village de Picardie. Au moment où on les transporte sur une voiture, un commissionnaire arrive et m'apporte une dépêche ainsi conçue : « Barbizon-Melun, 22 décembre, 11 heures : Rous- « seau est mort à 9 heures. Venez...

QI. F, Mizer. »

Nous nous regardons comme saisis de stupeur ; cette dépéche semblait le dernier souffle de Rousseau.

C'est donc au moment où nous posons le pied dans cet atelier, gardé avec un soin jaloux par Rousseau vivant, à Pinstant où son ami Hartmann prend possession de ces trois fatales toiles qui ont absorbé toute sa vie d'artiste, que toute sa vie il a voulu rendre vivifiantes, c'est à l’heure de

la libération que nous arrive la nouvelle de la suprême délivrance de notre cher et martyrisé ami, le grand Rousseau.

Que mes lecteurs me pardonnent : au souvenir de l’étreinte qui s’empara de moi, à ce moment solennel, dans cet atelier triste, lugubre, de la cité Malesherbes, mon émotion se retrouve aussi poignante. Alors, je pensai à ce conte fantastique d'Edgar Poë, à ce peintre épuisant sa vie entière sur une toile unique, l’effaçant et recommençant sans relâche; et à mesure que l'œuvre se dégage et devient parfaite, l'artiste s'épuisant, s'émaciant, et mourant enfin en signant l'œuvre de toute sa vie. Hélas! chaque toile avait été en détail pour Rousseau la lime d'acier sur laquelle il s'était usé, et, par une similitude étrange, la nouvelle de sa mort arrivait à l'heure où il était libéré.

Rousseau était mort à neuf heures du matin. Son agonie avait été terrible. On avait appelé ses amis, Millet et Tillot, et, devant eux, il s'était efforcé de leur parler; mais ses paroles s'étaient toutes étouffées dans le râle. La paralysie de la poitrine le saisissait, il sentait comme un flot infernal le gagner, et faisait signe que son corps était en feu, en révolution, et qu'il était aux prises avec une puissance inconnue qui le terrassait; il s’affaissa deux fois sur sa poitrine, on l’étendit sur son lit, et il expira.

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