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sion terrible et affronter les grandes difficultés de l’art comme les plus dures critiques.
La Vue du village de Pierrefonds est un charmant joyau de prince. Le livret le mentionne ainsi : Lisière d'un bois coupé, forêt de Compiègne. 11 représente, dans un développement borné, un village dont on ne voit que les toits derrière un pli de terrain couvert de récoltes agricoles; au fond, un coteau de la plus admirable limpidité, où se dessinent les lisières d'un bois récemment exploitées par les aménagements forestiers. Des paysans et un garde champêtre sont sur le premier plan, assis, et ajoutent quelques notes vives à ce joli tableau; le ciel est grisbleu, affiné comme aux jours de calme, où l’on entend au loin beugler les vaches et résonner la serpe qui ébranche les peupliers.
Irréprochable par sa composition, par le charme d'une exécution limpide'et douce, par la distinction de son ensemble, cette œuvre princière fut achetée par un prince, par le duc d'Orléans, et cependant elle nous semble moins communicative que ses vues de Saint-Cloud; car ce qu'elle gagne en précieux et en affiné, elle le perd en saveur champêtre et en vigueur d'expression; mais il ne faut pas oublier que le travail patient et perlé sera presque toujours préféré à celui qui porte en lui l'expansion du cœur et la fougue du tempérament. Rousseau connaissait déjà le public, mais il n'avait pas fait vœu de se soumettre à ses caprices.
On s'attendait à ce que le courant de l'opinion contraindrait l'administration des Beaux-Arts à considérer Rousseau comme un artiste d'avenir et à l’encourager par un travail officiel, comme elle avait fait pour Delacroix. Mais il n’en fut rien, on n'en sut jamais le motif; pourtant, on en supposa un. Un peu avant 1833, il s'était formé un groupe de jeunes artistes et de jeunes écrivains. Ils s'occupaient à la fois d'esthétique et de politique; au point de vue de l’art, le but qu'ils poursuivaient, avant
tout, c'était de s'affranchir du joug des commandes officielles.
Ils combattaient à outrance l'absorption et le despotisme de
THÉODORE ROUSSEAU 45 l'Institut, qui monopolisait les faveurs gouvernementales dans les mains de ses favoris. Ils prétendaient que ces commandes devaient être données au mérite seul, attesté et confirmé par le suffrage des hommes compétents et de l'opinion publique. Ne sommes-nous pas revenus à ce progrès rétrospectif? Le journal la Liberté était l'organe de ces enfants perdus, qui s'appelaient Barthélemy Haureau, Jeanron, Laviron, Pétrus Borel, Didron, Préault, Daumier, Cabat, Leleu, Bruneau Galbaccio, Wattier, Célestin Nanteuil, Gigoux, Mathephile Borel, le frère de Pétrus, Forget, Boissard et autres oubliés. Rousseau ne fit que côtoyer ce petit club et flairer ses allures trop Conventionnelles ; mais il ne se mêla pas à ce comité de salut artistique, et, précisément parce qu'il était un indépendant, il ne voulait pas s’inféoder à ces indépendants qui n’en formaient pas moins un parti. Quand l’Institut repoussa systématiquement les peintures de Rousseau au Salon, et que l'administration se montra rétive à ses œuvres, on se disait que c'était pour se venger des attaques de /a Liberté. L'Institut et le ministère faisaient fausse route s'ils n'avaient pas d’autres motifs de répulsion, car Rousseau était étranger,
indifférent même à ce courant révolutionnaire.
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HÉOPHILE Thoré demeurait sous le même toit et sur le même palier que Rousseau. C'est à
cette époque que remonte leur intimité. Thoré
était un grand chercheur de choses spiritualistes, il faisait de la philosophie, de la phrénologie, du fouriérisme, de la politique, du dogme religieux avec Ganneau Le Mapa et touchait un peu à l’art plastique (1). Le voisinage de Rousseau fut un aimant pour lui, Rousseau n’était pas encore un proscrit, mais c'était un discuté, un dédaigné de la vieille génération, et Thoré s'est toujours plu à caresser le parti des extrêmes.
(:) Ganneau était l'inventeur et le dieu d’une religion nouvelle, qui prenait son inspiration dans la contemplation de la nature et des œuvres de l’art. Son Évangile était en résumé plutôt une ébauche fantaisiste qu’une
THÉODORE ROUSSEAU 47 Rousseau n'allait pas au-devant des visiteurs, mais quand il les tenait sous sa main et qu'il les jugeait bons à la lutte, il devenait pour eux une lumière et un entraîneur, Tout d’abord, et souvent, sa parole était embarrassée par une légère difficulté de prononciation, mais ses idées étaient pleines d'images et de coups de fouet retentissants. Il finissait par arriver à une éloquence véhémente avec une volubilité de conviction qui donnait un grand accent à sa pensée.
Thoré dut certainement son entrée dans la critique artistique à Rousseau. Je reconnais trop la parole pittoresque, le tour d'esprit et la hardiesse de ce dernier dans l’œuvre de Thoré pour me méprendre sur les fondations de son édifice littéraire. Thoré est l'élève, l’inspiré, le vulgarisateur de Rousseau, avec moins de tact et plus de délibéré. Thoré, dans une lettre publiée en préface à la tête de son Salon de 1844, adressée à Rousseau, a donné de curieux détails sur leur jeunesse et leurs promenades sans fin à travers monts et vaux aux environs de Paris. Je n’en citerai que deux fragments pleins de chaleur
morale, mais Ganneau était beau, fort, actif et grand parleur. Il s'était fait nommer le Mapa, abréviation des mots maman et papa, qui, eux-mêmes, étaient l’e ssion la plus visible de la formule créatrice. Il était le Mapa
comme Enfantin était le Père chez les saint-simoniens. Le Mapa, toujours
en blouse bleue et coiffé d’une calotte rouge, donnait des consultations phrénologiques au boulevard Bonne-Nouvelle, où s’étalait une tête monstrueuse peinte par Boissard, et fulminait des bulles, datées de son grabat et timbrées du lingam et de l'œuf synthétique, jouait comme un fils de Babel aux maisons du Palais-Royal et faisait un jour sauter la banque, donnait ses instructions et ses préceptes à son sous-dieu, « celui qui fut Caillaux; » puis, tombé dans les misères d’un Jupiter en chaussons de lisière, se retirait rue Saint-Antoine et organisait une galerie de toiles, qu’il vendait en bric à brac aux amateurs de pseudo-Raphaëls et de Titiens apocryphes. En 1848, il fit, en réalité, le miracle de la multiplication du pain. Pressé par un rassemblement affamé, il acheta une miche de quatre livres, la rompit et la distribua à la foule en assaisonnant ses morceaux de pain de paroles d’un ordre tellement sublime, qu'il la renvoya rassasiée, « Ce n'est pas plus malin que cela, les miracles, disait-il à un incrédule. Soyez convaincu et vous miraculariserez. » Ganneau mourut il y a huit ou dix ans, oublié, méconnu et sans disciples!
et de pittoresque. Ils donneront le diapason de leur amitié et de
leurs nobles occupations :
Te rappelles-tu le temps où, dans nos mansardes de la rue Taitbout, assis sur nos fenêtres étroites, les pieds pendants au bord du toit, nous regardions les angles des maisons et les tuyaux de cheminée, que tu comvarais, en clignant de l'œil, à des montagnes et à de grands arbres épars sur les accidents du terrain? Ne pouvant aller dans les Alpes ou dans les joyeuses campagnes, tu te faisais avec ces hideuses carcasses de plâtre un paysage pittoresque. Te rappelles-tu le petit arbre du jardin Rothschild, que nous apercevions entre deux toits? C'était la seule verdure qu'il nous
fût donné de voir. Au printemps, nous nous intéressions à la pousse des
feuilles du petit peuplier et nous comptions les feuilles qui tombaient à
l'automne. Et avec cet arbre, avec un coin de ciel brumeux, avec cette
forêt de maisons entassées, sur lesquelles notre œil glissait comme sur une plaine, tu créais des mirages qui te trompaient souvent dans ta peinture sur la réalité des effets naturels. Tu te débattais ainsi par excès de puissance, te nourrissant de ta propre invention que la vue de la nature vivante ne venait point renouveler.
svae Te rappelles-tu encore nos rares promenades au bois de Meudon ou sur les bords de la Seine, quand nous avions pu réunir à nous deux, en fouillant dans tous Îles tiroirs, une pièce de cinquante sous? Alors c'était une fête presque folle au départ. On mettait ses plus gros souliers, comme s’1l s'agissait de partir pour un voyage à pied autour du monde; car nous avions toujours l’idée de ne plus revenir. Mais la misère tenait le bout du cordon de nos souliers et nous rattirait de force vers la mansarde, condamnés à ne jamais voir dehors qu’un seul tour de soleil. Notre bourse ne durait guère. L'air de la Seine est bien vif et il fait faim sous les bois.
... Que nous avons vu de belles choses ensemble, là-bas, pas plus loin que Meudon ou Saint-Cloud! La nature nous faisait des orages
gratis et des spectacles imprévus tout exprès pour nous.
Il faut lire les Salons de Thoré et tous ses articles d'art sur les événements de Paris, qui se rattachent à l'actualité et qu'il
publiait au Constitutionnel et dans d’autres journaux, pour se
THÉODORE ROUSSEAU 49 rendre compte de l’entrain de ce brave critique, toujours au guet, toujours au fait de ce qui se passe, et frappant dru et fort sur tout ce qui se montre mesquin et prétentieux. À toutes ses interpellations, il invoque Rousseau comme un poëte et un initiateur. À toutes ses plaintes, il signale Rousseau aux dispensateurs des faveurs comme un remords et un châtiment.
Thoré, lui aussi, est un personnage à peindre, un original dont la postérité ne doit pas perdre la trace; plein d’enthousiasme, de bon sens et de bravoure, seul il eut des audaces que la critique n’avait pas osé aborder. Une de ses formules les plus
nouvelles et les plus irritantes pour la vieille école a été de
soutenir, avec la conviction opiniâtre d’un mathématicien, que Daumier, — un petit caricaturiste, — était un grand dessinateur, et qu'il estimait plus un de ses coups de crayon que tous les tableaux de Paul Delaroche et des coryphées de l'Institut. C'était bien téméraire, et cette vérité ne paraissait alors qu’un paradoxe. Qui en douterait maintenant? Il n’a manqué à Thoré que de la suite dans la conduite et le style d’un Diderot,
d'art de notre temps. En tout cas, C'était bien le clairon de
auquel il visait, — pour être le premier critique
l'avant-garde. Le portrait plastique seul, de Thoré, serait un
tableau de genre plein de vie pour nos contemporains ; son cos-
rre suivant la coupe des vignettes de Deveria, son chapeau à retroussis, sa tête socratique, son œil interrogateur, puis son caractère stoïque et obstiné‘sont autant de facettes qui le distinguent des hommes vulgaires. Thoré, sous l'excitation de l'injustice, a été le Ben Johnson de Rousseau, car on peut dire, sans trop d’exagération, que Rousseau a été le Shakespeare du paysage. Pauvre Thoré! mort, en pleine vie, comme Rousseau, sous son Avatar germain de Burger.
oussEau voulait être «le peintre des pays; » il avait agrandi ses projets. La vue des horizons lointains, des ciels infinis, occupait désormais
sa pensée; il songeait, comme Gœæthe, « à tout
« ce que la nature cache dans ses entrailles, à tout ce qu'il « y a de mystérieux pour l'homme au centre de l'énergie « du monde. » Il aurait voulu, courbé sur un corps céleste, pouvoir observer l’ensemble de vastes régions, le cristal des rivières, les verdures et les soulèvements des sols. Il pensait que les contrées montagneuses pouvaient fournir une carrière à son grand désir de tout étreindre et de tout raconter. Peindre la montagne avec ses diversités de vie, ses neiges, ses pâturages, ses bois, ses eaux, ses ravins, ses précipices, ses tempêtes, c'était faire une œuvre de création plus élevée et plus
saisissante que celle de nos paysagistes classiques. Il était donc
décidé à se mesurer avec ce terrible élément qu'aucun peintre n'a
THÉODORE ROUSSEAU 51 pu vaincre, et qui est resté dans l'art comme cette autre montagne d’aimant de Sinbad le marin, à laquelle tous veulent atteindre et contre laquelle tous se brisent.
Avant son départ, il veut explorer un autre côté primitif de la nature, la forêt antique, qu’il considère comme le prologue de la montagne par son caractère de vie commune avec les escarpements géologiques, et le voilà parti pour Fontainebleau. Il
s'arrête à Chailly, sur la lisière, où Decamps, plus avisé, mais
n courageux, se contentait de peindre des chasses; et là, une | nne, la mère Lemoine, lui donne, pour quarante sous
par jour, le coucher, le manger et place au feu et à la chandelle,
et ce n'était pas du superflu, car on était en novembre.
La vieille forêt de Biéra, encore fruste et conservée comme au temps des Mérovingiens, était un coin unique au monde. En ce temps-là elle n’était pas un chantier d'exploitation, un hippodrome pour les sportsmen et une annexe au bois de Romainville pour les promeneurs en goguette. La bruyère et les chênes y régnaient en maîtres séculaires. Boisd’hyver, le réformateur, n'avait pas encore implanté en France les tristes pins de Sibérie, et la lande y croissait drue et fauve, libre des sylvicul-
teurs :
Jamaïs aucune main n'avait passé sur elle
Pour la flétrir et l’outrager.
On y avait peur, dans la forêt! et Fenimore Cooper disait que l'Amérique, si elle en possédait de plus vastes, n’en comptait pas d'aussi farouches. Ce vieux tufoublié avait, comme le Zucus de l’enchanteur M erlin, conservé intacts les germes sauvageons de ses premiers jours, et son sol inviolé enfantait tout un
monde d’une flore disparue des autres centres forestiers. Rous-
seau était comme enivré sous les effluves de ce monde jeune de
son is C'était à la fin de l'automne, mais cette pu
soleils intermittents, des gelées qui cinglent, © 1
blêmissent ou roussissent les verdures, lui ouvraitun on
nouveau de découvertes. La nature, prise au vif dans ses mutations universelles, ses décroissances et ses métamorphoses, lui découvrait encore des horizons mystérieux. Il se sentit pris d’une ardeur dévorante ; ilne se donnait pas le temps de péper es le sol lui brûlait aux pieds; il marchait et marchait sans cesse des mares aux sables, des futaies aux broussailles, des bruyères aux grès erratiques, qui donnent à ce vieux sol une si vivante figure. Et à la brune, sans penser au retour, il se trouvait au milieu des roches, qui brillaient sous le rayon de la lune comme un monde des nuits qui s'agite sous la forme de mastodontes et de monstres pétrifiés.
Trop agité pour réaliser ses visions, il ne fit qu'ébaucher quelques études et fixer à la plume de charmants et rapides dessins des gorges d'Aspremont et de la Mare-aux-Evées. Il revint à Paris dans le mois de février, tout enfiévré de ses découvertes, mais se promettant, dans des jours prochains, où il aurait apaisé ses admirations et discipliné ses forces, de revenir sur ce champ de merveilles et de le saisir par son côté le plus vibrant et le plus animé : « J'entendais aussi les voix des arbres, me disait-il; les surprises de leurs mouvements, leurs variétés de formes et jusqu’à leur singularité d'attraction vers la lumière m'avaient tout d’un coup révélé le langage des forêts. Tout ce monde de flore vivait en muets dont je devinais les signes, dont je découvrais les passions; je voulais converser avec eux et pouvoir me dire, par cet autre langage de la peinture, que j'avais mis le doigt sur le secret de leur grandeur. »
Et ne croyez pas que ce fût un regain du romantisme qui lui poussât en tête; il n'avait ni les allures ni le langage des héros du parti qui visaient au solitaire et au dédaigneux. Il courait, il observait seul ; le temps lui semblait trop court à partager avec un compagnon qui eût distrait ses étonnements ; il voulait être tout entier à sa moisson d’explorations sans fin ; mais le
soir, chez son hôte, il était causeur, provoquant même, et poussait les paysans et les voyageurs à lui raconter les histoires de
l'endroit et les événements des routes.
On était alors en pleine ébullition saint-simonienne, en expérience pratique de phrénologie, et Rousseau se récréait en cherchant les aptitudes et les « capacités selon leurs œuvres »
dans cette grande réserve des produits campagnards.
« Je pêche des peintres, des poètes, des sculpteurs, des diplomates, des « financiers, et voire même des ministres dans leur bourre naturelle, et « jen trouve de très caractérisés ; les mathématiciens sont les ordinaires, « les poètes en sabots ne sont pas rares et leur langage imaginatif est bien « autrement pictural que celui de nos villes; la nature, dès qu'ils ont « l’épiderme sensible, les rend pleins d’images saisissantes, et la nécessité « les fait éloquents, tout comme les anciens. Mais il faut se garder de les « sortir de leur ingénuité originelle ; aussitôt qu’ils se croient de l'esprit « ou s’induisent en instruction primaire, la baguette magique du coudrier « les délaisse et ils deviennent repoussants de suffisance et d’orgueil pour « se croire des messieurs. En définitive, j'aime mieux le cheval à la charrue « que le cheval savant ou le coursier rapide, et je préfère le bœuf traçant « son sillon à l'Apis de Sésostris. Un paysan me disait : Moi, d’abord, faut « que j commande, j'aime pas qu'on m'ostine; bon pour un ministre. Un « autre croit que la foudre est une flèche qui part des étoiles et vient « nous frapper pour causer un peu brutalement avec nous et nous exciter « à répondre. Bon pour un poète. Il y en a comme cela pour tous les pro-
« blèmes proposés par Fourrier. »
Il aurait ainsi passé son hiver tout entier à la campagne et dans les bois s’il n'avait été rappelé par Ary Scheffer qui le pressait de livrer son tableau du Salon : Lisière de bois coupé, Forêt de Compiègne, qu'on lui demande avec instance (1).
Rousseau a toujours eu grand’peine à se séparer de ses œuvres, non pas par amour de sa progéniture, car il en donnait très volontiers à ceux qui aimaient sa peinture, mais parce
(1) Secrétariat de S, À. R. Mgr le duc d'Orléans. — M. de Boismilon a l'honneur d'offrir à M. Scheffer ses compliments empressés et Le prie de vouloir bien envoyer aux Tuileries le tableau de M. Rousseau. S'il le juge convenable, il pourra remettre ce tableau au porteur du présent billet.
Tuileries, 3r octobre 1833.
qu’il avait toujours le besoin d'y retoucher, tant il se satisfaisait peu lui-même; il fallait souvent lui arracher ses toiles, et quand il les abandonnait, il suivait avec inquiétude leurs destinées dans les collections et s’ingéniait à les reprendre en nour-
rice pour les caresser de quelques câlineries de pinceau. Dès
qu'il soumettait au public un ouvrage, il était en affût continuel. guettant les critiques, les sarcasmes et les lazzis, sans avoir l'air de s’en soucier; mais les attaques injustes et sottes lui étaient très cuisantes. Lorsque le duc d'Orléans lui eut acheté sa Lisière de bois coupé, il n'avait pu encore se résigner à la livrer en novembre, et le prince royal devait s'adresser à Scheffer pour posséder enfin son joyau que Rousseau avait l'intention de retoucher en rafraîchissant les terrains. Ce n’est qu’à son retour de Suisse, une année après, qu'il s’en sépara définitivement. Il craignait les paroles des gens de la Cour, des officieux
du prince, et plus il conservait son tableau, plus il remettait à
d’autres jours le soin de défendre son ouvrage.
"Hiver et le printemps de 1834 se passent pour Rousseau en préparatifs de voyage. Il projette de visiter toutes les Alpes, les lacs, les vallées,
et de rentrer après l'épuisement des munitions que la vente de son tableau lui a fournies. Toutefois, il hésite, car il vient de connaître un homme pour lequel il ressent la plus réelle attraction. C’est Jules Dupré, qui est allé à lui et avec lequel il a communié de toute l'ardeur de son enthousiasme, sur le terrain dés vieux maîtres et de la vraie nature. Ricourt, un volcan alors, et qui l’est encore un peu après quarante années d’éruptions, les a réunis, ils ont senti leurs atomes crochus et les voilà liés, confidents de leurs châteaux en Espagne, s’ingéniant à construire des huttes dans le plein air de leurs imaginations. Jules Dupré, peintre pasteur et gaulois, aime ses pacages du Limousin et du Berry, et veut entraîner Rousseau sur les bords de la Bousane ou de la Vienne, dans le
pays des marécages et des futaies. Rousseau tient pour les montagnes, il veut se rapprocher des nuages, contempler les régions des tempêtes, et « converser avec le vieux père, » comme disait Méphisto. Cependant il se laisse convaincre, et Dupré lui arrache la promesse d’aller le retrouver dans les Marches et la Creuse.
Au moment où il fait son sac, la Maison du roi, en la personne de M. de Cailleux, directeur des musées royaux, lui demande son tabeau pour le Luxembourg, — 6 juin 1834. — Trop tard, répond Rousseau comme le vainqueur des révolutions, il est au duc d'Orléans. Et, stimulé par cette concurrence des grands, il se sent assez léger pour aller à la conquête du mont Blanc. Ses admirateurs, ses amis surgissent,'les anciens camarades de pension du magister Pitolet revendiquent son intimité.
« Pour moi, le souvenir de vous, de votre nom, lui écrit un des plus « enflammés, m'est tellement bien resté dans la mémoire, que je n’ai pu « résister au désir de me rapprocher de vous; dans l'entraînement d’un « enthousiasme bien naturel du reste, celui d'une réputation déjà aussi « brillante que la vôtre et si jeune encore, c'est à vous que je m'adresse, « vous décidez ma vocation, c'est vos leçons et votre atelier qu'il me faut, « car, je vous le dis, mon intention est de tenter de la palette et des pin-
« ceaux pour oublier mes rudes travaux de la plume et du papier. »
On joue au naturel la scène comique de Raoul de Nangis avec ses nouveaux amis de cour.
Il est prêt à partir en juillet quand il reçoit une lettre de Jules Dupré qui, pour ne pas succomber à la tentation montagnarde, s’est enfui dans le Limousin sans l’avertir.
« Saint-Benoist du Sault (Indre), ro juillet 1834.
« J'aurais dû vous écrire plus tôt, mon cher Rousseau, mais je ne me
« souvenais plus de votre adresse, Je l'ai demandée à un ami qui vient
THÉODORE ROUSSEAU 27 « de me la faire passer, et je m'empresse de vous rappeler la promesse que vous m'avez faite de venir me prendre pour aller ensemble faire une « petite excursion jusqu'en Auvergne, dont je ne suis éloigné que d’en- « viron vingt-cinq lieues. Je vous fais donc passer mon adresse, espérant « bien que vous n'avez pas changé d'avis, et que j'aurai bientôt le plaisir
« de vous voir...
« Recevez, cher Rousseau, l'assurance de mon amitié dévouée.
« Juzes Dupré. »
Puis, en post-scriptum, tout le détail d’un itinéraire pour que les deux amis se réunissent.
Rousseau hésite, l'amitié déférente et délicate de Dupré allait le décider pour le Limousin, quand intervient un troisième personnage dans ce duel de l'amitié; c’est Lorentz, un ami de la première enfance, l’amphitryon des Francs-Juges de la Société du Grelot et son inséparable. « Tu n'auras peut-être « qu'une fois en ta vie l’occasion de te croire oiseau, de planer « sur les monts et de tenir compagnie aux nuages, et tu hési- « terais.. Tu iras l'an prochain aux froids pâturages, crois- « moi, va aux « chants de l’Helyétie » et reviens comme Her- « cule, vainqueur des animaux féroces du Jura avec un beef-
« Steak d'ours pour trophée de ta victoire. » L'ours jurassique était tentant. Alexandre Dumas en avait inauguré tout récemment l'emploi culinaire dans ses Zmpressions de voyage. Barye venait d'exposer ses fameux ours achetés par le duc d'Orléans. Tout Paris était en émoi à propos de ces intéressants plantigrades. Rousseau se montrait assez friand d’une rencontre avec un spécimen de cette race. Cependant il attendait encore, quand il se souvint que sur la route de Suisse se trouvait Salins et que, dans cette petite ville, vivait une vieille grand’mère de quatre-vingts ans, qu'il ne reverrait peut-être
plus. Il se décide pour les Alpes. « Mais c’est à une condition,
Îl E
« dit-il à Lorentz, c’est que tu partiras avec moi ou que tu « viendras me rejoindre.» On fait serment, aussi solennellement que les trois Suisses, de'se retrouver sur la crête d'une montagne, peut-être du Grutli, en souvenir de Guillaume Tell, et Rousseau part léger de ses vingt et une années et de sa constitution robuste comme celle des montagnards qu'il va visiter. D'une traite il arrive à la Faucille.
| A Faucille est une des nombreuses mon-
tagnes de la grande chaîne du Jura, voie
ilations de la Gaule ont
antique, où les popi
avec les Hel-
de tout temps communiqu
route en spirales infinies
> pour aller retrouver les plaines
agricoles du pays de Gex, où Ferney, la campagne de Voltaire,
marque la moitié du chemin, entre le pied de la montagne et lac de Genève. La physionomie de la Faucille est sombre sous ses pâturages et ses forêts de sapins, sinistre sous ses rocs et ses précipices; immaculée sous ses neiges éternelles ou ses bour-
rasques éphémères ; c'est un géant géologique de formation
première, où le curieux et l'artiste trouvent pâture à leur ima: gination et à leur curiosité. À son point culminant, au bord de la grande route, on voit derrière un monceau de granit une auberge massive construite en troncs de sapin, large et solide
comme les vrais chalets des montagnes. Un petit jardin con-
quis sur la bruyère et sur les rochers, est là tout fleurissant dans une atmosphère tantôt glaciale tantôt brumeuse, ou limpide et fraîche comme les plus claires journées d'été. Une famille de braves gens du Jura, race prudente et courageuse, passe sa vie à héberger, à rafraîchir, à réchauffer les voyageurs, se garant des avalanches, des explosions de la foudre et des ours qui ne dédaignent nullement, parfois, de se délecter de la chair des vulgaires mortels.
Rousseau comptait y passer une semaine, attendre Lorentz ou lui donner rendez-vous en chemin, et partir pour l’Oberland et la Savoie. Il y resta quatre mois.
Deux motifs l'y fixèrent; la nature et l'homme, le mont Blanc et un vieillard. Le mont Blanc, il nous en décrira luimême les grandeurs et les attraits; le vieillard, c'était un gentilhomme de l’ancienne cour, fidèle aux malheurs de la monarchie, il avait combattu pour le roi jusqu’au 10 août 1792, comme dernier colonel des fameux hussards Chamborand ; puis, Parisien invétéré, il avait joué sa tête en restant à Paris au plus fort de la Terreur, sauvé par un fournisseur de sa maison. Le comte de la Fortelle, au retour de la légitimité, s'était plu à témoigner au brave homme qui avait joué sa vie pour sauver la sienne, un reconnaissant attachement; sa gratitude publique avait indigné sa famille, et ses sarcasmes continuels l'avaient complètement séparée de lui.
Je suis obligé de dire quelques mots sur ce personnage, parce que ce fut un des hommes dont Rousseau aimait le mieux à se rappeler, et qu'il le citait souvent comme un type et comme un ami.
Le comte de la Fortelle avait servi l'émigration, et était rentré avec les Bourbons par excès de devoir plutôt que par conviction politique. Il aimait « et son prince et l’État, » mais il avait l’âme populaire et le cœur libéral; son parti le considérait comme un original et sa famille comme un fou. Il avait toutes sortes d'idées avancées ou fantaisistes sur la société mo-
derne et sur ses « servitudes, » et il s'était souvent révolté en
THÉODORE ROUSSEAU Gi termes très vifs, en pleins salons aristocratiques, contre les attardés de son temps. Parvenu au grade de général, il avait donné sa démission pour s'engager comme simple hussard, afin de remplacer son fils qu’il avait trouvé indigne de porter habit militaire, « Je répare, de ma fortune et de ma vie, l’inconduite « de mon enfant, disait-il; quand les pères se considéreront « solidaires de leurs familles, on ne verra peut-être pas tant « de jeunes gens en détresse et d’esprits en démence; simon fils « se faisait condamner à mort pour lèse-honneur, je demancde- « rais au roi la grâce de me faire fusiller à sa place devant tous « les fils de famille trop présomptueux ou trop prodigues, et je « croirais bien mourir en payant la dette de celui qui porte mon « nom. C’est ainsi qu’on perpétue une noblesse. »
Le comte de la Fortelle était généreux sans ostentation, pitoyable pour toutes les misères ; il dépensait sa fortune, sans bruit, à soulager tous les malheureux. Sa famille en eut aussi pitié; elle le fit interdire! Lui, réduit à une pension presque alimentaire, se réfugia chez les ours, comme il disait, et se fixa à l'auberge de la Faucille où il eut à loisir du grand air, une belle vue, et la société de gens qui ne contrecarraient pas sa poétique. Il vivait là, courant comme à vingt ans, dans tous les cantons de la montagne, connaissant le plus petit recoin où s’épanouissaient les incomparables fraises du Jura, herborisant les simples, se glissant dans les crevasses dangereuses, dans les crases du pays recouvertes de fougères gelées, pour découvrir une fleur, un arbuste ou un nid de marmotte; lisant Horace et Homère, toujours en réserve dans sa poche, à côté d’un vieux couteau de chasse qu'il ceignait à sès reins, de crainte des éternels ours du Jura qu'on ne voyait jamais. Il était de grande famille, d'excellente éducation, et on l'invitait souvent aux réunions nobiliaires de Gex, de Ferney, voire même de Genève, où les républicains aimaient à le faire parler du temps passé et des misères de l’armée de Condé. « On m'a nommé l'Original, « le Fou et même l’Ours de la montagne; j'accepte toutes « ces aménités, disait-il, quand je vois les folies des Raison-
« nables et les turpitudes des Importants; ici je suis libre, sans
« code et sans entraves, je vis au naturel, sans contrôle, j'ad-
« mire Dieu, je chéris les hommes, j'aime les animaux, je
« demande aux arbres et aux plantes le secret de leur e
« et je végète comme eux, dans le sein des bonheurs que « Création a mis sous notre main, et que nous dédaignons « avec une si imprévoyante indifférence. »
Il aimait la jeunesse vraiment jeune, et Rousseau, avec son
attitude respectueuse, sa conviction d'artiste et son lang
pittoresque et hardi, l'avait subjugué; il n'avait jamais vu un jeune homme aussi grave sous des dehors aussi à l'aise, et quand il se mettait à lire Homère, croyant instruire son com-
pagnon de promenade, Rousseau improvisait d'abondance
réflexions sur le naturalisme éternel du vieux poète, qui l'éton-
naient étrangement. Rousseau n'avait lu l'Odyssée ou l'Iliade
que dans le glacial Bitaubé; mais il saisissait, avec la promptitude de son coup d’œil, les images et la forte simplicité du barde de la Grèce.
M. de la Fortelle en était ému, captivé. Il avait trouvé là, sur un roc perdu, l'enfant de son cœur, il l’appelait son fils, il lui semblait même qu'il ressemblait étonnemment à celui qu'il avait perdu; de son côté, Rousseau était charmé par cette verte et cordiale vieillesse, il croyait revoir en lui son grand-père
Colombet et le traitait comme un aïeul de prédilection. Cepen
dant Lorentz lui manquait, il voulait lui faire connaître ce nou-
veau père d'adoption et lui écrivit pour presser son arrivée :
« Mon cher ami, viens donc vite me retrouver ici, je te ferai faire la con-
« naissance d'un bon et digne vieillard (1) qui vient de me prendre en amitié
(1) Lorentz, à son retour à Paris, a écrit de mémoire l'histoire du comte s'il n'avait craint de froisser les susceptibilités de la famille. Je veux laisser à son œuvre toute
de la Fortelle qu'il aurait publiée depuis longtemps, |
sa fraîcheur et n’en prendre que cette lettre et de rares mentions que Rous-
seau m'avaient souvent signalées et qu'un parent de la famille me confirme au moment où j'écris.
«et dont je suis bien heureux d’avoir excité l'affection. C’est un homme « charmant en tout; un cavalier de la cour de Louis XVI... Ses facons « extérieures sont d'une simplicité qui dépeignent parfaitement son cœur « et, bien qu'il soit près des quatre-vingts ans, son énergie, son activité, son « courage à la fatigue, décèlent un homme d’une trempe vigoureuse, « adoucie par la bonté et l’indulgence qui lui semblent aussi naturelles « que la grâce chez les jeunes filles... Je t'attends auprès de lui, car je suis « resté ici, à cause de ses bienveillantes attentions pour moi. Il est d’une « complaisance et d'une bonhomie qui dépassent l'imagination. Tout le
« monde l’aime ici, et chacun le respecte comme il le mérite... Tu verras,
«il te contera son histoire, te montrera ses papiers authentiques; viens « vite, nous passerons en compagnie du vieillard une bonne huitaine de
«jours, viens.
« Tæéopore Rousseau. »
XIIT
ORENTZ, à cette réquisition péremptoire, se met en route, gravit en touriste la Faucille et, Ô bonheur ! aperçoit au lever de la lune, avant de revoir Rousseau, au moment où tous les chats
sont gris, un ours se désaltérant à l’onde pure d'une fontaine; l'ours se pourlèche les babines, se caresse le museau, passe sa patte sur son oreille en signe de grande satisfaction, ondoie et lisse sa personne velue. Lorentz approche doucement, croit sentir son haleine, se voit un moment en face de la bête féroce; il frémit, il porte la main sur son bâton de voyage avec le projet de le lui plonger dans la gueule, mais un coup de vent change la décoration, l'ours se métamorphose en arbre, en un tremble rabougri, qui, agité doucement par le zéphir du soir, simulait à s'y méprendre — pour un Parisien — l'ours des cavernes jurassiques — ursus speluncarum.— « Les arbres, disait Rousseau,
comme témoin à décharge de son ami, affectent dans le Jura des
silhouettes étranges et toutes vivantes, à tel point qu'un sa pin voisin de notre demeure ressemblait, à une certaine heure du soir, à l'ombre chinoise d’un portier que Gavarni venait d'éditer, et que nous l’avions surnommé : le Concierge de la Montagne. » Quelques heures après cet épisode, Rousseau, Lorentz et M. de la Fortelle sont réunis et tous trois deviennent inséparables. Lorentz, fou de gaîté et d’entrain, les initie aux jovialités les plus expansives; Lorentz semble avoir à ses ordres le fameux cor d'Oberon qui rend tous ceux qui l’entendent possédés de la fièvre des rieurs. Il fait danser voyageurs et voyageuses et, au clair del lune, il chante et récite l’ode de Musset, sur le rhythme . Rousseau, sage et mesuré, se laisse aller; M. de li Forns est abasourdi d’une aussi curieuse ivresse et se sent emporté dans le tournoiement de cette un qui conserve tous les respects. Une lettre de Rousseau donnera en paroles charee le tableau de la vie qu'on menait à la Faucille au temps ce triumvirat :
La Faucille, ce 17 août 1834.
Ma bonne maman,
le suis toujours le même, avec quelques jours de plus seulement qui me donnent le besoin de t'écrire. Toujours la même heureuse vie, toujours neuf pour voir autant que vigoureux pour courir et laborieux pour un but, et par plaisir jamais rassasié, Nous formons maintenant une petite colonie à la Faucille où règne union et gaîté, n'ayant pas même pour ennemis les ours du pays.
Mon ami Lorentz est arrivé hier, tout courant, en faisant résonner les échos de cris d'appel multiples. Nous nous sommes vus avec un égal plaisir, en poussant de grands hurrahs: il m'a apporté ta lettre qui va te retomber sur la tête, car
que la recommandation que tu m'adresses et te prie de la prendre en considération pour toi et de te bien soigner pour achever l'œuv
avec le bon air des montagnes. Tu ne saurais croire ce que cette idée me donne de forces. Quant à moi, je suis au vert; autant vaudrait empêcher une vache de paître ; d’ailleurs, en homme
Je
circonspect, je ne déroge à ma rè
e de la prudence que pour faire l'expé-
lier de fraises ou de framboises cueillies
rience médicinale d’un bon sa
ommes rois en ce pays), et dont je voudrais bien
euve-Saint- Et “he.
arrivassent jusqu’à la rue en dehors de tout et qu'aucun journal ne K
s solitaires de la Faucille, je vais essayer de
t'en donner l’idée.
Nous somimes situés très ambulante, du reste, sur une des
plus hautes monta Jura; il y a là l'auberge qui en est le m k 3 à :
ment le plus remarquable, attendu qu'il est le seul. L’ornement intérieur
se compose d’une douzaine de vaches et de leurs progénitures, sous la
Loen ] fs. a a Qz tmnanral ‘sne ln A+ac 49, x bhrasllardea 5 forme de fromage de Septmoncel, d'une bont tesse, d'une braillarde, de
dix buveurs changeant à tour de rô e pour encombrer
table de bouteilles vides et s'en re d’un bon hôte qui tient
lans l’ordre au moyen d’un léger j
(e] Er a
PT eee li lise t de trois individus
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bles les uns que les : dont je
dise que nous jouissons de la compagnie
a soixante-dix ans et qui ressemble à ce pauvre papa Colon
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lot bien plus rare, il consiste en bonne humeur, er
il court avec nou
sophie; je n’ai jamais vu d'homme pl
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ercher des plantes et des p
Le mont Blanc est notr sens de l’autre
Re Te de Û côté du lac de Je ne po
sal SE ErÉRIS mal ensemble,
saluer et de not
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gré moi, que ve nature d'un
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INOÎreE vie, pour
en exercices de tout
nuellement le balancier «
notre individu, ou en conversations bien réglées; le soir, philosophie ou danses à volonté, ce sont des occupations que nous tirons volontiers à la courte-paille et que nous exécutons au clair de lune.
Un mot sur le reproche de ta première lettre, ma chère maman: te tromperais-tu sur ce que l'irréflexion seulement me fait faire dans mes instants heureux ? Je demande sans scrupule, parce qu’il me semble que j'ai quelque chose à donner, tant j'ai confiance en moi, mon Dieu, quand je m'examine ; et peux-tu croire que je ne partage pas avec un serrement de cœur les peines que vous avez, et que dans mes indiscrétions fondées sur l'espérance, il n’entre pour plus que tout, la pensée de les adoucir? Je t'embrasse et j'attends que tu me confirmes de plus en plus dans l'espoir de te voir ici à l'automne; je ne perds pas de vue ce que tu me recommandes, je vous embrasse à grandes étreintes, ne m'oubliez près de
personne et donnez-moi souvent de vos nouvelles.
Votre aflectionné fils,
THéonorE.
Cette lettre est le portrait de Rousseau écrit par lui-même
plus juste et le plus animé qu'on ait pu peindre, de rament et de ses entraînements : amoureux à l'excès de la
nature sauvage, émerveillé par la vue des grands spect:
l'infini, tout enfiévré de ses projets d'art, séduit et conquis par l'attrait d'un homme qu'il étudie et qu'il aime comme un être itif des fruits de la
rare et précieux, jouissant en épicurien pr
montagne. On y trouve ses arguments subtils, ses images 1
es et jusqu'à ses abandons char
ni
Au milieu de cette bonne existent he de peindre la grande chaîne
son temps, il s'était imposé
des Alpes que le mont Blanc domine de sa tête suy saisissait sous toutes les formes météorologiqu
sous le ciel bleu, puis embrumé sous les vapeurs du Le RANCE
is et pur par les matinc
jr
éternel sous les
us et de tonnerre. T fit aussi une
t étude de l’auber après une nuit de neige et de
enfin, par une journée de pluie, il se mit à peindre comme enseigne de l'auberge : la Diligence montant la côte. Qu'eût dit l'oncle Colombet à cette mésalliance de son neveu ! L’enseigne y est peut-être encore
Un jour de se pr mbre, ils étaient tous trois à contempler un des plus beaux spectacles qu'il est donné à l'homme de voir dans ces régions élevées. Les Alpes s'étaient voilées sous une immense nuée noire qui envahissait tout le ciel et la terre; le tonnerre rugissait, et les éclairs laissaient deviner à travers ce linceul lugubre le mont Blanc toujours calme et toujours auguste sous les insultes des éléments : quand un effroyable éclat
de foudre, comme dut en entendre Balthazar à son dernier jour, retentit dans cette vaste conflagration des colères célestes et, après quelques minutes de convulsions et de luttes, le voile déchiré et vaincu se leva et s'enfuit; alors . les Alpes, vierges de lumière, radieuses sur un ciel bleu, bleu comme les rêves paradisiaques n’en peuvent imaginer.
Et les trois amis, silencieux depuis longtemps, à qui cette vue révélait tout un monde de splendeurs et de puissance, se prirent à crier de toutes leurs forces comme frappés par un éclat d’électricité magique : vive Dieu, vive Dieu, vive le grand Artiste! Enfin, pour que le comique ne manquât pas au sublime, ils entendirent près d'eux un Anglais qui était survenu, l'Anglais inévitable de tous les voyages : « Aoh! c’est vraiment champêtre! »
Rousseau voulut conserver un souvenir frappant de cette magnifique scène et, au retour, il ébaucha sa grande Vue de la chaîne du mont Blanc pendant une tempête (1), toile magnifique sous ses étrangetés, qui donnerait le vertige et l’effroi si Rousseau s'était imposé la tâche de mettre en ordre quelques
trop sauvages harmonies.
(1) Ce tableau a fait partie de la vente après décès; il porte 2 mèt.
Je
sur 1 mêt. 4.5 C.
Il ne se lasse pas de voir et d'observer, toujours au tra-
vail par tous les temps, dans tous les lieux; on le prend pour un espion de la légitimité, qui lève les plans et surprend es systèmes de défense du génie militaire. Il est vrai que
KE
œ JA
Lorentz s'en amuse et ne dément pas l'opinion des alar-
mistes. Un soir, au clair de lune, on croit qu'ils s'apprêtent à
arrêter la diligence de Genève, et comme ils restent immobiles à leur chevalet, le postillon leur crie : Vous voulez donc toujours vendre la France, vous autres? Ils ne répondent rien, ils n’en sont que plus suspects ; on les croit de vrais conspirateurs en relation avec les fils du général de Bourmont en ce moment résidant à Genève, et en communication avec les républicains de Lyon. Le sous-préfet de M. de Montrond, personnage devenu historique, commence à s'inquiéter et, un jour, il apparaît en carrosse à ane es de la Faucille, pour interroger les voyageurs et perquisitionner leurs bagages. Lorentz le recoit à la porte, et après les salutations d'usage, fait trois sauts de carpe, lui présente le bras comme à une dame châteleine et l’introduit près de Rousseau qui, acharné après une étude, le reçoit assez froidement et le prie de s'asseoir sur une chaise unique qui a disparu. M. de Montrond, homme d'esprit, voit qu'il s’est fourvoyé, s’assied sur le lit et leur dit ces paroles significatives : « Ah çà, messieurs, si nous fumions une pipe, je crois que nous nous reconnaîtrions mieux? » Alors tout s'explique, M. de Montrond devient leur familier et leur donne un sauf-conduit ainsi CONCU :
DEPARTEMENT LE SOUS-PRÉFET de l'arrondissement de Gex prie les autorités helvétiques de laisser passer et repasser dans les cantons de Genève, Vaud, Valais,
ee M. Rousseau, artiste de Pa aris, porteur d’un passeport à l’intérieur. Bon pour quinze jours.