‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 37 sur 49 · IV CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE · texte numérisé non relu

IV CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE

qui décrivent des sinuosités où ses eaux s'engagent, disparaissent et reparaissent dans des perpectives argentines.

On croirait voir le tableau d’un ancêtre de Corot, tant les lignes sont disposées avec une science étonnante des plans, tant le peintre de l’antiquité a oué avec ces modulations grises et fines qui sont le don particulier de notre peintre moderne.

Eh bien, messieurs, ce tableau, qui est d’un naturalisme parfait, car il possède l’impression en même temps que la conception d’une œuvre qui résume et personnifie un pays et ceux qui l’habitent, représente tout bonnement la scène si connue, tant de fois reproduite, de Poly phème amoureux de Galatée.

Mais je vous assure qu’il n’est rien de moins classique.

Polyphème n’est là qu’un pauvre garçon jeune et tout confus de sa passion ; on le prendrait volontiers pour un solide gars normand épiant sa promise. Le peintre a tellement compris avant tout qu’il fallait le faire homme plutôt que l'acteur de la fable et le faire vivre dans le milieu qu’il voulait exprimer — que le Polyphème monstrueux disparaît : il devient même intéressant et son œil de cyclope, que le peintre n’a pas oublié, s’entrevoit à peine sous une touffe de cheveux que l’eau a naturellement aplatis pour couvrir la difformité fabuleuse.

Là encore, le peintre a eu le respect de sa religion, mais il a tourné les difficultés. Il a fait avant tout un ensemble de nature, un vrai lac fort beau de pittoresque qui enveloppe l’action scénique.

— Je suis sûr, messieurs, que, s’il nous était donné de soulever le voile de l'antiquité romaine, nous constaterions combien elle s’inspirait de l'amour de la nature dans sa plus solitaire expression. On ne peut pas être à ce point agité par le spectacle de la mer, par le drame des tempêtes, par le calme et le labeur de la vie des champs, sans éprouver le besoin de communiquer ses impressions à ses semblables.

Les poètes, les écrivains antiques sont pleins de toutes ces confidences.

Ne voyons-nous par les Romains grands admirateurs de l’agreste et des forêts sacrées? Il ne faut que relire Varron, Lucrèce, Virgile, pour se convaincre que la spécialité du paysage se manifestait chez leurs peintres comme chez leurs poètes. ;

Les amateurs et collectionneurs, qui n'étaient autres que Verrès, Sylla, Lucullus, Pompée, Pline, possédaient des galeries de tableaux où leurs villas et leurs dépendances étaient exactement représentées.

Les Césars étaient grands amis des chasses, ils en avaient des représen. tations dans leurs palais : nous savons que Néron lui-même avait sans cesse sous ses yeux les traits de la vie de Méléagre, le grand chasseur mythologique, de Méléagre peint par Apelles.

Après la période gréco-romaine survient celle du byzantisme.

Là, on revient aux terreurs des premiers âges ; la politique religieuse se méle à l’art, les dogmes apparaissent en maîtres, les schismes ou les orthodoxies imposent leurs canons religieux, et l’art se fige dans l’abstraction des formules saintes, dans l’immobilisme de la discipline.

On fait encore grand, terrible, menaçant, comme aux âges primitifs ;

Page 1