‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 40 sur 49 · CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE VII · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE VII

efflorescence du Nord qui se produit après l'émancipation des communes, après que les serfs campagnards, les vilains, habitants des villas, devenus bourgeois, ont pris rang dans la vie politique.

Les Van Eyck caractérisent nettement le retour au grand naturalisme ; leurs tableaux religieux ont pour scène d’admirables pays : ils se déroulent à perte de vueet nous offrent les spectacles de paysagés plantureux, verdoyants, paisibles, solennels comme jamais depuis il n’a été donné à l’art d’en reproduire. Jamais artiste n’a prêté à la terre le sens aussi paradisiaque en affirmant toutes $ès réalités. Ce n'est pas avec des nuages poétiques, avec des vapeurs discrètes, comme tant d'autres ont prétendu représenter les pays de nos rêves au delà de la vie, que les Van Eyck formulèrent les beautés édéniques.

C'est par nos prés, nos bois, nos sillons, nos rochers celtiques, qu'ils ont élevé l'âme au-dessus des misères de la vie, qu’ils nous ont fixés aux beautés de la terre, en nous traduisant en quelque sorte la parole du poète : « Vo- « lupté des hommes et des dieux, lumière, tu donnes la vie à tous les êtres: « sous la voûte où les astres resplendissent, tu verses tes bienfaits. » C’est Lucrèce, bien plus que tout autre, qui paraît revivre en leurs paysages : ils semblent le peindre avec une religieuse volupté.

Si vous voyiez, messieurs, avec quelle conviction, avec quelle ardeur, ces Van Eyck embrassaient les verdures tendres de nos latitudes, les gris harmonieux de nos ciels, les tapis de fleurs des prés bourguignons, les cours d’eau de nos campagnes, votre esprit remonterait involontairement de leur main à leur cœur, et sentirait qu'il battait comme ceux des grands patriotes, patriotes d'autant plus forts, qu'ils étaient naïfs et qu'ils aimaient leur pays avec la pudeur des âmes vierges qui voilent leurs passions.

Je.suis obligé, messieurs, de courir au milieu des grands mouvements d'art qui se produisent, de laisser de côté surtout pour un autre temps l’art français dans sa séve proprement dite, art original, autochthone, plein d’esprit, de rudesse et de loyauté, que l’art italien a fait disparaître dans la conquête de la Renaïssance qui envahit la France sous François Ie*,

Je suis convaincu que si depuis près de 400 ans l’art français se traîne et souffre si péniblement, il Le doit à l'introduction de l’art italien dans nos latitudes, il le doit à cette naturalisation qu’on nous impose. Notre tempérament, essentiellement réfractaire à tout ce qui ne sort pas de notresol, se débat contre cette importation exotique. gr

Car l’artitalien, remarquez-le, est éminemment citadin, raffiné, il dédaigne les beautés extérieures, l’air vivifiant, pour se renfermer dans les sanctuaires et les palais.

J’ai hâte, messieurs, d'arriver au paysage de notre temps.

Vous savez tous que la manifestation des Flandres, de la Hollande et des bords du Rhin est due à l'esprit territorial de ces contrées. Tantquela Hollande défendit pied à pied son territoire, tant que les Flandres revendiquèrent avec conviction-leur droit de nationalité, leurs artistes, produits du terroir, furent grands parce qu'ils s’inspiraient sur leur sol, parce qu'ils vivaient de l’air de leurs polders qui assainit le sang et élargit l'esprit : tous leurs peintres sont paysagistes, Rembrandt, Ostade, Ruysdaël, Cuyp, Hob-

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bema, Van de Velde, Teniers et jusqu'à Rubens, qui fit des étendues de pays pleins de magie et de lumière. Il y avait là une nation de paysagistes depuis les Breughel qui étaient, dit-on, des paysans, jusqu’à Teniers, qui les peignait de son castel magnifique, comme un châtelain des campagnes.

En France, Claude Lorrain et Poussin avaient tenté de naturaliser le paysage ; mais l’un et l’autre, dégoûtés de nos prédilections purement exotiques, de nos légèretés et de nos dédains, et de notre ignorance, s'étaient confinés dans la Campagne de Rome au milieu des austérités du paysage.

Cependant leur école prévalut. Le grand style, l'élégance sévère de leurs corapositions, fut regardée en France comme le type de l’art du paysage. Ce que l’un et l’autre avaient compris en peintres fortement agités par les sites qui rappelaient les idylles des poètes de l'antiquité, on eut le tort de l'imposer comme une formule, comme un ukase académique. On avait trouvé le procédé pour disposer un tableau où le temple, le bois sacré, le fleuve classique et les personnages, se découpaient sur un! ciel bleu qu'on appelait le ciel hellénique. On disciplinait la jeunesse à s'inspirer dans les livres, à torturer sa pensée, à la transplanter dans des pays qu’elle ne connaissait pas, tandis qu’elle avait près d’elle le grand livre de la nature, bien autrement instructif que celui des lettrés. Il faut voir aujourd’hui ces pauvres paysages de la fin du dix-huitième siècle, ils font pitié, par leur débilité de composition, par leur faiblesse de tempérament, par la négation de tout ce qui est la vie, la lumière et la raison.

Il y eut dans le courant du siècle et vers la fin quelques modestes protestants, Lantara, d’abord, un artiste très original, un ancien vacher de la forêt de Fontainebleau, bien timide, mais qui du fond de sa pauvreté tâchait de faire comprendre, par des souvenirs de Claude Lorrain, comment il était logique de s’attacher surtout au prisme de la lumière.

Lantara vivait en philosophe péripatéticien, il courait beaucoup et l'air extérieur paraissait être son élément inspirateur. Voyez sesdessins au crayon noir, ils semblent créés par un souffle, par une brise qui vient comme un daguerréotype les déposer sur son harmonieux papier gris. Ils sont faibles, enfantins, mais ils sont certainement visités par l’air extérieur, on le sent, on l’aspire.

Lantara était si bien l’homme du grand air, qu’il ne put jamais se prêter aux plus riches propositions des grands seigneurs jaloux de conquérir cet indépendant.

On était en 1780, je crois, Jean-Jacques avait accompli la grande révolution naturaliste. Il avait donné une religion nouvelle à ce siècle qui n’en avait plus. Le duc d'Orléans, grand amateur d'art, comme on le sait, avait enfin obtenu de Lantara qu'il viendrait peindre dans un atelier qu’on lui donnait au Palais-Royal.

Un matin Lantara s’y rendit, et comme il était assez friand, tout comme les enfants, et nullement ivrogne, comme les vaudevillistes l'ont écrit, on avait disposé sur une table près du chevalet, des galettes, des pommes et même des colifichets. On voit qu'il fallait peu de chose pour exciter son cerveau.

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