‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 41 sur 49 · CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE IX · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE IX

Tant que durèrent les galettes et les provisions, Lantara fit de charmants dessins, il avait devant lui le ciel et les arbres.

Mais quand l'artiste voulut sortir, il trouva la porte close. On l'avait cloîtré, confisqué, pour le contraindre au travail.

Se voir enfermé fut pour l’artiste un coup de foudre; il se crut perdu, et alors, comme un apprenti de Latude, le voilà qui dépouille ses vêtements, les noue les uns aux autres, s’en fait une corde de sauvetage et, dans cette toilette primitive, il conquiert sa liberté en se laissant tomber dans la rue, et il court encore.

« On peut m'offrir des montagnes de galettes, disait-il, jamais on n’achè- « tera ma liberté au prix de mes passions. »

La passion des petits gâteaux, on peut, il me semble, la lui pardonner, celle-là.

L'art du paysage, comme tous les arts plastiques, s’étiolait donc aux approches de la Révolution. Il y avait cependant, je l'ai dit, quelques tentatives naturalistes, mais elles étaient ou bafouées, ou surgissant de classes trop infimes pour être prises au sérieux. Et puis du reste ce n'étaient que des essais, des avant-coureurs du grand mouvement qui allait se produire,

Tenez, messieurs, voici l'avis d’un journaliste de ce temps, risquant aussi son mot sur l’art qui expirait et sur celui qui tentait de renaître. Ses paroles sont très curieuses :

« Ces choses nouvelles sont imprévues, c’est le chaos de l’art anglais et « des pièces anglaises; mais il en part quelquefois les mêmes éclairs, les « mêmes mouvements de sensibilité qui valent bien l'alignement métho- « dique de toutes les périodes du jour. Que nous devenons froids, petits « etraisonneurs.. de jour en jour, sans acquérir plus de nerf, nous perdons a quelque chose de notre agrément. Il s'est introduit je ne sais quel esprit « grammatical qui rétrécit l’âme, refroidit l'imagination, éteint les har- « diesses, s'oppose à tout élan passionné, anéantit la poésie, et défigure « entièrement l’éloquence. Cette dernière surtout ressemble assez aux « momies que l’on charge de clinquant: ôtez les bandelettes brillantes qui « les entourent, il ne reste plus que le squelette.

« Si je le voulais, des exemples très récents justifieraient ma comparai- « son; mais je fâcherais les Momies, et Dieu sait ce qui m'en arriverait. »

Eh bien, ce journaliste, ce critique d'occasion assez maltraité par la postérité, faisait preuve d’un grand sens et de virilité, et je vous étonnerai bien quand je vous dirai qu’il n’est autre que le fade, le musqué et l’ennuyeux auteur de l’Almanach des Muses, Dorat lui-même.

I] fallait donc que les excès fussent à leur comble pour que le petit maître osât se prononcer aussi nettement sur la maladie du temps,

La maladie cependant eut ses médecins.

Deux hommes, messieurs, deux plébéiens, dans toute la force du mot, commencèrent le mouvement naturaliste, sans autre mobile que leur saine

raison, car ils ne se croyaient guère révolutionnaires,

Leurs noms sont presque oubliés aujourd’hui, ils n'ont eu ni littérateurs ni historiens à leur service.

Ils se nommaient Bruandet et Georges Michel. Tous deux enfants des faubourgs de Paris, tous deux sans instruction et sans maître.

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