X CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE
Bruandet était un gros garçon, grand amateur de bals publics et du petit Ramponeau, fort tapageur, mais qui aimait le bois de Romainville, les taillis de Vincennes, et qui en peignait au pastel, à la gouache, à l'huile même, des vues fort ingénieuses. C'étaient des dessous de futaies, des clairières, les champs qui les bordaient, et il vendait sa moisson pour quelques sous aux brocanteurs de son temps.
Quand Bruandet se sentait la bourse garnie et l'humeur voyageuse, il poussait ses explorations jusqu’à la vieille forêt royale de Fontainebleau, où il était connu pour son existence joviale et aventureuse.
Ses excentricités d'artiste en avaient fait un personnage quelque peu à la mode, dont la cour même ne dédaignait pas de s'occuper.
On demandait à Louis XVI, revenu de sa résidence forestière de Fontainebleau, ce qu’il y avait vu de plus intéressant pour Sa Majesté : « Je n'y « ai rencontré que des sangliers et Bruandet ! » dit le roi.
Vous voyez que le peintre populaire, à la veille de la Révolution, usait déjà du privilége d'occuper Paris de sa personne; mais nous croyons que c'était beaucoup plus de sa vie privée que de l'originalité de son art plébéien. L'esprit était en ce temps trop excité par l’éruption austère et républicaine de David pour qu'on fit attention au peintre des forêts.
Bruandet eut des malheurs; une nuit il se crut Othello, etdans une fureur jalouse, il jeta sa maîtresse par la fenêtre. :
Rassurez-vous, mesdames, la victime de Bruandet était sans doute de la nature des chattes, elle n’en mourut pas, mais elle fut obligée de témoigner contre son amant, et Bruandet fut condamné à mort.
On était alors sous le Directoire, la police était assez mal faite. Bruandet fit comme Lantara, il s'esquiva par une fenêtre de sa prison, et se réfugia dans la forêt de Fontainebleau, fort peu ouverte en ce temps aux explorations de la gendarmerie.
C’est là que, se dérobant aux recherches de la police fort peu empressée, je croïs, Bruandet fit ces intérieurs de forêt, ces coins très finement observés, souvent insuffisants, il faut le dire, mais qui pronostiquaient un goût décidé pour les grandes figures forestières et le sens élevé du paysage. Il y a bien là des souvenirs de de Marne, le novateur éclectique de l'époque, qui voulait fusionner l'Académie avec les Flandres, et la Hollande avec les environs de Paris; mais Bruandet y détermine nettement sa bonne vue et ses aspirations pour le paysage de la vérité.
Que devint Bruandet, nul ne le sait; peut-être passa-t-il de forêt en forêt; peut-être mourut-il comme une bête fauve derrière quelque grès erratique de Fontainebleau. J'espère un jour pouvoir saisir sa trace, mais, quoi qu'il en soit, comme les pauvres travailleurs, il s’est peu enquis de sa gloire future, et sa fin nous a été complétement voilée (x).
Le second était Georges Michel, un vrai fils de la Révolution, élevé par un brave curé de la plaine des Vertus, artiste d’une intelligence secondaire, mais d’une grande santé d'esprit. [l s'était vite séparé de l’école académique pour se jeter dans les bras de Ruysdaël et d'Hobbema. Michel aimait son : sol, sa butte Montmartre. Il en avait la passion immodérée; chaque matin
(1) M. Asselineau fixe cependant à 1803 la date de sa mort.