CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE XIII
vant de notre temps qu'il n’était à celui de Périclès. Il fit de l’antiquité forte en muscles, en couleurs, en mouvement, en esprit, en passion ; il reconstitua une antiquité parlante sur les momies de l’Académie, et, comme un défi, il composa ces grandes pages épiques : les Cimbres et les soldats de Marius se heurtant, comme des masses brutales, dans des pays sinistres, au milieu des vastes nudités de la nature, se détruisant comme des éléments furieux qui se précipitent dans une affreuse tuerie. Et, pour intermède à ces scènes étranges et montées en couleurs intenses, il nous montrait dans sa nonchalance ou sa fatalité la vie asiatique moderne, qui était comme la traduction des Orientales de Victor Hugo. Voyez le Diogène ici proche, avec la cavalerie athénienne qui défile sous les murailles de la cité grecque ; si les formes des constructions ont changé, ne croirait-on pas approcher d’une de ces villes tranquilles de la Provence, où les bois déjà roussis par le soleil se reflètent encore dans les eaux basses d’une rivière réduite par les sécheresses méridionales.
Quant à Rousseau, vous le voyez. Sa grande Forêt au soleil couchant de l’hiver nous donne la mesure de son talent. C’est un génie qui déborde; une intelligence plantureuse jusqu’à la confusion. Il veut tout animer, tout reproduire, parce qu’il admire tout, depuis la mousse, qui souffre sous la neige, jusqu'aux oies sauvages qui frisent Les têtes graves des chênes.
Il y aurait de quoi faire dix tableaux dans ce monde forestier que nous a laissé Rousseau, dans ces belles harmonies fauves et vertes comme on en voit dans le fond des forêts séculaires qui se rajeunissent sans cesse par le mouvement incessant de la destruction et de la vie.
Où Rousseau est grand, messieurs, c’est dans la loyauté de son art: les coups heurtés de son pinceau vous font voir qu'il peint avec la fièvre, mais sa composition multiple vous décèle que son but est, dans le monde naturel, de relever les humbles de leur modeste condition.
Cette forêt sauvage, que nous voyons tous lesjours, ne l’avait-il pas faite digne de donner asile aux chevaliers du Tasse, aux enchanteurs et aux sylphes d’Obéron, aux fées et aux fadets des Gaulois. Et si vous restiez seul enfermé ici le soir, devant cette toile éclairée, vous vous sentiriez inquiets, comme en crainte de l'apparition du fameux chasseur noir des légendes germaniques, et vous ne seriez pas sans vous demander si quelque gnome ne va pas, comme à la Fonte des balles, de Weber, surgir à côté de vous.
Un trait distinctif du talent de Rousseau, messieurs : il nous transporte d’un bond au plein cœur de la nature, et, comme un magicien, il fait passer à l'instant devant nos yeux les sites les plus sauvages, les plus ‘dramatiques, comme les scènes douces et mélancoliques de la vie des champs. Vous souvenez-vous de ces aspects tristes et retentissants du Berry ou de la Brie, où il a osé exprimer la verdure terne, les bois maigres, les plaines nues et plates, les coins isolés et sans vie apparente; tout autre que lui n’aurait vu là qu’un prosaïsme ennuyeux et qu'une banalité de passage. Eh bien ! Rousseau a si bien senti, on pourrait dire la souffrance végétative, la multiplicité infinie de ses transformations, qu’il nous a contraints de nous y intéresser.
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