XIV GONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE
Oui, messieurs, ila vu dans la corne d’un bois , dans la rive d’un pré, des richesses infinies de couleurs ; des écrins de lapidaire dans les cailloux qui s’éclairent au soleil, dans les ronces qui se tordent sous les bois. Il a exagéré les intensités des maîtres en donnant à son dessin, à sa touche, une nerveuse, une éclatante accentuation; c'est l’art d'un homme qui pousse l'expression, l’analyse, la passion, depuis la brindille de bois jusqu'aux crètes des Alpes. Je ne crois pas que, comme paysagiste, ilen soit de plus universel.
À côté de lui est Diaz, messieurs, celui qui a compris, avec Dupré, le génie de Rousseau, sans jamais le suivre, et qui l’a égalé souvent en pittoresque et en fraîcheur ; il a donné à l'art du paysage une splendeur de coloris, un détail spécial de beauté translucide dans les végétations les plus inaperçues ; c’est lui qui a si bien jeté la note résonnante du soleil apparaissant à travers les arbres, et qui s'enfuit aussitôt pour visiter des contrées qui attirent sa chaleur; c’est lui qui a égayé par les prismes d’une palette incomparable, par une science de manier les couleurs qui est son génie propre, les endroitsles plus familiers, les plus vulgaires de nos bois: un tronc d'arbre, une roche moussue, une vieille mare croupissante, un sentier de lapins ou un réduit de vipères : Diaz a tout égayé, tout illuminé.
Corot, messieurs, est encore un grand poète, un Virgilien qui, dans la docilité de sa jeunesse, a profité de l’enseignement académique; mais après en avoir souffert pendant vingt ans,il s’'enest délivré à la vue de nos pays.
Sous cette charmante buée matinale que Corot sait évoquer dans ses tableaux, n’y voyez pas l'indécision, le vague, l'embarras, comme il y a vingt ans on osait le lui reprocher. C’est un art éminemment ingénu, et attirant comme le regard d’un enfant, mais qui cache la science, la pratique de l’homme peut-être le plus fort de notre temps. Corot a médité sur le proverbe antique : Connaïs-toi toi-même, et jamais il ne dépasse la proportion de son tempérament. Tout, dans ces charmantes peintures qu'on pourrait croire des essais, est calculé, approfondi, et chaque touche est le résultat d'une délibération du peintre. N'analysez pas Corot en disséquant sa peinture ; aimez-le comme on aime.un arbre bientaisant.
Il a produit quelque chose de plus encore, un artiste digne de lui. J'ai nommé Daubigny, le peintre sympathique des villages, des bourgades de notre banlieue de Paris, se mirant dans les eaux de la Seine, de l'Oise ou de la Marne.
Daubigny, dans un art plein de délicatesse et qui préfère les fines transparences de la palette aux rudesses des sauvages harmonies, a trouvé le procédé, si vainement cherché avant lui, d’unir les dispositions, et jusqu'à la pratique délibérée des grands artistes de l’art décoratif, avec les ingéniosités et le dilettantisme des plus habiles aquarellistes. Il a voulu qu'on retrouvât dans le procédé de son art facile et charmant les attraits et les étonnements que nous donnent les maîtres de Watercolours.
Je n'oublie pas Troyon, messieurs, qu’on semble trop oublier aujourd’hui. Troyon fut le produit de Jules Dupré, qui l'initia aux grandes perspectives campagnardes, qui Le sortit de l’ornière de la manufacture de