LE COMTE DE BERCHTOLD
Alors le comte Berchtold m'expliqua — ce que j'avais déjà soupçonné — que l'agrandissement de la flotte autrichienne était demandé par TAUemagne, et que le jour viendrait où les flottes austro-allemandes pourraient avoir le dessus sur la flotte anglaise. Il reconnut que l'Angleterre pourrait toujours construire plus de bateaux que les deux empires teutons ; mais il était sûr que bientôt les Anglais manqueraient d'équipages. « Avec leur système d'engagements volontaires, la source sera vite tarie ; tandis que nous, avec notre service obligatoire, nous aurons toujours autant d'hommes que nous voudrons. C'est alors que nous pourrons attaquer et détruire l'Angleterre. »
J'écoutais avec stupéfaction ce ministre d'une grande puissance, qui ne savait pas que, le jour où l'Angleterre ne trouverait plus assez de marins pour le système des engagements volontaires, elle introduirait le service obligatoire, mais qu'elle ne se laisserait jamais dépasser par l'Allemagne.
La seconde fois que je vis le comte Berchtold, ce fut le II ou le 12 septembre igiS, — je ne
suis pas tout à fait certain du jour. Je crois plutôt le 1 1 . \
Après les excuses très complètes qu'il me fît, tant de sa part que de celle du comte Tisza, au sujet de l'incident des petits drapeaux roumains que la police hongroise de Deva avait arrachés de l'automobile de ma femme, nous parlâmes de la grande crise politique que Ton venait de traverser. Il me dit qu'on le critiquait beaucoup, qu'on trouvait qu'il n'avait pas su défendre les droits et la situation de l' Autriche-Hongrie. Je lui répondis — et c'est ma conviction absolue — que l'Autriche n'avait rien perdu dans la crise balkanique, que même ses fantaisies avaient été satisfaites, qu'elle n'avait aucun sujet de mécontentement, si vraiment le projet de descente sur Salonique qu'on lui attribuait n'était qu'une calomnie. J'ajoutai qu'il pouvait, s'il le voulait, établir avec la Serbie de très bons rapports, puisque, au moins pour quinze ou vingt ans, les Serbes seraient plus qu'occupés dans leur nouveaux territoires. Je lui donnai l'assurance que telle était l'intention sincère de M. Passitch, et que l'Autriche n'avait qu'à se montrer un peu moins hostile pour que tout rentrât dans le calme absolu.
Nous parlâmes aussi de l'Albanie, à laquelle il