LE MARQUIS PALLAVICINI
ception de la légation de Roumanie, Pallavicini avait tenu à me parler en tête-à-tête. Je ne pouvais refuser. Dans ce tête-à-tête, qui suivit celui de M. de Giers, l'ambassadeur austro-hongrois me conseilla fortement d'améliorer nos relations avec la Bulgarie. Je lui répliquai que je ne demandais pas mieux, mais que, puisque les Bulgares étaient des mécontents, et que nous étions des satisfaits, une entente était incompréhensible, sans être dirigée contre quelqu'un d'autre. Et je conclus : « Une entente avec la Bulgarie, c'est bien ; mais aux dépens de qui ? — De la Serbie, naturellement », me répondit-il.
Nous étions à peine en novembre igiS I Sur la troisième et dernière conversation que j'ai eue avec le marquis de Pallavicini, — et qui, sans doute, restera éternellement la dernière, — j'ai tant parlé, que je me, sens gêné d'y revenir. C'était au printemps de 191 4- Depuis noire marche militaire en Bulgarie, la presse austrohongroise ne tenait plu* en place. A Budapest, on s'était rendu compte de deux choses également désagréables pour l'oligarchie magyare.
La première était que l'expédition roumaine au delà du Danube signifiait le premier pas de noire émancipation du joug austro-hongrois ; la seconde,
5o SOUVENIRS
que rien n'avait fait davantage, pour la grande idée roumaine, que le nouveau prestige que la Roumanie libre venait de gagner. Le mot de nos soldats, de Tété 191 3 : « Nous passons en Bulgarie pour arriver en Transylvanie», exprimait une de ces vérités profondes que Budapest ne pouvait pas ne pas deviner.
Aussi la presse autrichienne commença-t-elle une campagne des plus drôles sur la question des rapports austro- roumains. Etaient-ils les mêmes ? Et, s'ils étaient refroidis, jusqu'où allait la congélation, et comment pourrait-on s'y prendre pour les rendre de nouveau idylliques ? La consommation d'encre fut énorme à Vienne et à Budiapest. A Bucarest, on était écœuré ; on en avait assez de ces déclarations d'amour fausses et tant soit peu indécentes, puisqu'elles supposaient des tendresses contre nature.
On se décida à envoyer à Bucarest Pallavicini. Il avait vécu cinq ans parmi nous, et il passait pour un anti-roumain convaincu. Nous ne pourrions pas le duper, celui-là, comme, disait-on, nous avions fait avec tant d'autres.
Pallavicini arriva à Bucarest au printemps de 1914. Il y resta trois jours. Il visita le roi Carol et les hommes politiques, et il repartit mécontent.
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Naturellement, il vint me voir. Il resta ch«z moi plus d'une heure. Il me dit franchement qu'il voulait savoir si notre alliance avec l'Autriche tenait encore; car, sinon, les Autrichiens devraient s'adresser ailleurs, à la Bulgarie. Il nxe dit qu'ils ne l'avaient pas fait encore, — ce qui était faux, — mais qu'ils seraient forcés dç le faire, s'ils ne pouvaient plus compter sur nous. Je lui répondis par ces politesses diplomatiques qui ne .disent rien. A ses insistances, j'objectai que rien n'était plus insupportable que de s'entendre demander à chaque instant : « M'aimes-tu ? » et que la presse autrichienne ne faisait que cela. Je ne lui cachai pas que cette faute de goût avait fini par nous embêter.
^(( Vous avez vu le Roi, lui dis-je, et vous savez quelle est son influence. Au moins, du Roi, vous devez être content. »*
Il me répondit que non, que le Roi lui avait déclaré que la Roumanie serait contre ceux qui provoqueraient la guerre, et que cela ne lui suffisait pas.
Et quand je lui objectai que je ne comprenais plus rien, puisque, depuis trente ans, on nous avait chanté que c'était la Russie qui voulait piH>voquer la guerre, et que l' Autriche-Hongrie ne
désirait que la paix, il me servit le thème de la guerre préventive. Il m'expliqua que TAutriclie- Hongrie ne pouvait pas rester dans la situation où l'avaient placée les événements balkaniques, que la Serbie était une menace pour elle, et que puisque, un jour ou l'autre, la guerre devait éclater, l'Autriche pouvait être amenée bientôt à la provoquer elle-même.
J'eus beau employer tous les arguments contre la sottise de la guerre préventive, j'eus beau lui montrer qne c'était une absurdité que de parler du danger serbe pour l'Empire dualiste, rien ne prit. Le marquis Pallavicini insista longuement sur la nécessité, pour l'Autriche, de provoquer une guerre générale. J'ai dit déjà qu'il répéta cinq fois le mot « guerre » pendant notre entretien. Je le marquais, chaque fois, d'un trait de crayon.
Cette conversation du marquis Pallavicini a été une des lueurs qui ont éclairé ma conscience. Pendant toute la crise balkanique, j'avais eu tant de preuves que l' Autriche-Hongrie cherchait à tout prix à provoquer la guerre 1 Mais, depuis le traité de Bucarest, j'avais espéré que l'orage était passé. Le marquis Pallavicini me fit voir que je m'étais trompé.
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Princip a si bien servi les desseins des Mar gyars que, si j'avais la même mentalité que les messieurs de Budapest, je dirais qu'il lui ont suggéré son crime inutile.
n serait exagéré de prétendre que le marquis Pallavicini a été un des auteurs de la guerre mondiale ; mais il a été un des auxiliaires les plus adroits et les plus remuants de la bande.
A ce titre, il a des chances d'entrer dans Thistoire«
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LE COMTE GOLUCHOWSKY'
J'ai gardé de mes relations avec le comte Goluchowsky les plus agréables souvenirs. Le comte Goluchowsky est un vrai grand seigneur, et ses manières sont parfaites. De plus, pendant son long séjour en Roumanie, il a fait tout son possible pour rendre moins pénible le choc inévitable entre*les intérêts roumains et les intérêts magyars. Je n'ai eu avec lui qu'une seule discussion réellement désagréable : c'est lorsqu'il s'oublia jusqu'à me dire que, en droit, les capitulations étaient encore en vigueur en Roumanie. Notre discussion avait été alors d'une telle vivacité que je croyais nos rapports impossibles à l'avenir. Le comte Goluchowsky comprit la faute qu'il avait commise, comme il avait compris, une autre fois, une plus grande faute encore de sa part envers feu Alexandre Lahovary, dans un