AOUT 191 A
l'expérience d'une civilisation nouvelle sans préjugés, sans castes, sans institutions monarchiques ou aristocratiques, sans querelles historiques que faisait les Etats-Unis d'Amérique, était la plus intéressante expérience que l'humanité ait encore sérieusement entreprise.
Quelques jours plus tard, je publiai quatre articles avec les titres : a Les haines », (( Le mouvement à gauche », (( La cascade des trônes », et a U avènement de F Amérique y) y dans lesquels je développais ces idées.
Lorsque je pense à cette date, déjà ancienne, du 2 août 1914, je me demande comment ces choses qui me paraissaient toutes naturelles, n'étaient pas évidentes à tout le monde, et je me rends compte combien tenace est la maîtrise des idées du passé sur la plupart d'entre nous.
Après déjeuner, retiré dans le grand hall, où l'on prenait le café, je vis que le vieux Roi hésitait entre le désir de me parler, et la crainte d'entendre plus tôt le refus auquel l'avait préparé ma conversation animée et provocatrice du temps du déjeuner.
Avant le Roi, ce fut la princesse royale, l'actuelle reine Marie, qui vint avec la reine Elisabeth me demander si l'Angleterre resterait ou non neutre dans cette guerre. Il ne faut pas oublier
que ceci se passait le dimanche, et que le mercredi matin de la semaine qui venait de s'écouler j'avais quitté Londres.
Comme la princesse royale me parlait toujours en anglais, je lui répondis également en anglais que sa question m'étonnait, puisqu'elle devait savoir aussi bien que moi que l'Angleterre entrerait dans cette guerre, et que comme du temps de Napoléon elle irait jusqu'à son dernier homme, et jusqu'à son dernier shilling. Alors la princesse Marie répondit d'une voix nerveuse :
(( Vous l'entendez, tante 1 »
Et s'adressant à moi ;
(( C'est ce que je ne cesse de leur dire et qu'ils s'obstinent à ne pas comprendre. Ils ne comprennent rien dans cette maison. » Et elle s'en alla avec la reine.
Après quelques minutes, le Roi m'apostropha :
(( Vous savez que demain au conseil, vous devez venir avec deux de vos amis. Lesquels avezvous choisis ?
— J'ai appelé à Sinaïa plusieurs, Sire, lui répondis-je, je les choisirai demain matin.
— Oh ! dit le Roi, le choix n'a pas d'importance, puisque, au moins, dans votre parti, il y a de la discipline. ))
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Et comme je cQntinuais à faire la bête, le roi Carol ajouta :
« Vous m'avez toujours dit que si nous devions faire un jour la guerre, nous devrions commencer par publier tous nos traités d'alliance.
— Oui, lui répondis-je, Sire, si vraiment, d'après les traités interprétés honnêtement, nous étions obligés de nous battre, il faudrait les publier, car avant tout, une nation doit respecter sa signature. »
Cette fois encore le Roi comprit et même se résigna.
Il savait que l'Allemagne ayant provoqué la guerre, ni la lettre, ni Fesprit des traités ne nous obligeaient à rien.
Il est vrai que le lendemain, au conseil de couronne, il allait essayer de donner une autre interprétation au texte des traités. Le dimanche du 2 août, en tête à tête, il n'essaya même pas.
De ces quatre années terribles j'ai beaucoup de souvenirs qui sont aussi vivaces qu'au moment où les événements se sont passés. Il y en a peu qui soient restés dans ma mémoire aussi bien que ce déjeuner du 2 août 191 4 au château royal de Sinaïa.