‹ SouvenirsChapitre 19 sur 51 · LE COMTE AERENT H AL · texte numérisé non relu

LE COMTE AERENT H AL

Le comte Aerenthal a été le plus brillant des ministres des affaires étrangères d'Autriche-Hongrie depuis Beust. Ses fautes se mesurent à sa taille. Sans aucune exagération, on peut dire qu'il est en grande partie l'auteur de la guerre actuelle. En effet, depuis 1866 jusqu'à lui, l'empire des Habsbourgs s'était tenu dans une prudente réserve. Le comte Andrassy s'était donné des airs, lors du Congrès de Berlin; mais tout le monde sait qu'il n'y avait là que de la fanfaronnade. Seul, Aerenthal prit au sérieux l'idée que l'Autriche-Hongrie était une grande puissance destinée encore aux grands rôles. Aussi essayat-il à plusieurs reprises de jouer, lui, le rôle de premier violon dans l'orchestre européen, au grand mécontentement de Berlin, qui n'aimait pas que Vienne prétendît s'émanciper.

I. La Roumanie du vendredi ai août (3 septembre) et samedi 22 août (4 septembre) igiô.

La raison de la politique agissante et dangereuse du comte Aerenthal, il faut la chercha dans une question personnelle. Aerenthal était extraordinairement intelligent pour un Autrichien. Il avait une facilité de compréhension, une faculté d'adaptation et une vivacité d'allures que seule pouvait expliquer la goutte de sang juit qui circulait dans ses veines.

Le comte Aerenthal était conscient de sa valeur, surtout lorsqu'il la comparait à celle des autres diplomates autrichiens. Il était très ambitieux, et se croyait voué à de grandes destinées. Il a voulu employer les forces de la Monarchie pour sa propre grandeur, pour sa gloire à lui.

Il était de Bohême ; il détestait les Slaves. Je me le rappelle, un jour qu'il reçut de Prague la nouvelle d'excès anti-allemands. « Les Tchèques, me dit-il, ont la tête si dure, qu'il faut la leur casser; ils ne comprennent rien sans cela. »

Il avait été en Russie pendant longtemps. Il connaissait les faiblesses du colosse. Dans sa soit de succès, il les exagérait, au point de méconnaître les ressources infinies de cet organisme lourd.

J'ai beaucoup fréquenté le comte Aerenthal pendant son long séjour en Roumanie ; je possède tant de lettres de lui.

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Un jour, il essaya de me faire un mal irréparable, et, cela, en abusant d'un renseignement qu'il m'avait arraché, en déjeunant chez moi. J'en conçus un ressentiment naturel, et bien que, heureusement pour moi, j'eusse réussi à contrecarrer à temps sa manœuvre, nos relations devinrent purement nominales. Après la guerre, je raconterai, avec documents à l'appui, cet incident du temps de la question des écoles roumaines de Brashov.

La veille de son départ définitif de Roumanie, il me fit savoir qu'il voulait prendre congé de moi autrement que par une simple carte de visite. Dans ce dernier entretien, il me dit. que nous^ étions destinés tous les deux à servir encore longtemps nos pays, donc à nous rencontrer, et qu'il valait mieux oublier le passé. Je lui répondis que, puisqu'il n'avait pas réussi à me nuire et qu'il avait cru servir son pays, je voulais bien reprendre les relations d'autrefois.

Aussi quand, de l'ambassade de Pétrograd, il passa au ministère des affaires étrangères de Vienne, le visitai-je quelquefois.

Ce sont deux de ces entretiens que je vais raconter maintenant.

Le premier eut lieu, un jour de septembre de

1909 OU 1910, — je ne puis préciser. Je sais que c'était après Tanger et avant Agadir.

Le comte Aerenthal me demanda quelle était rimpression que je rapportais de mon voyage de trois mois en France et en Angleterre.

(( J'en rapporte deux, lui répondis-je. La première est que l'alliance entre la France et l'Angleterre est, au moins pour la génération présente, indissoluble. Elle est même plus solide, ajoutai-je, que votre alliance avec l'Allemagne.

— Mais, m'objecta-t-il, il n'y a aucun traité d'alliance.

— Certes, il n'y a pas de traité. Mais il y a mieux. N'oubliez pas que ces deux nations sont des nations libres qui se gouvernent elles-mêmes. Eh bien, les deux nations sont fermement convaincues de leur identité d'intérêts. Elles sont décidées à agir ensemble. Aucun gouvernement ne pourrait briser cet accord, qui est dans la conscience des deux peuples.

— Mais cette alliance est absurde I La France n'a rien à gagner de l'Angleterre, et, avec TAUe-

» magne, elle peut avoir tout ce qu'elle voudra I

— La France se rend compte que, si elle s'alliait à l'Allemagne, ce serait contre l'Angleterre. Or, r Angleterre réduite, la France ne serait plus

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que la vassale de l'Allé magne. Gela, vous avez pu Faccepter ; la France à une trop belle histoire derrière elle pour jamais Taccepter avant d'avoir élê broyée.

— Comment, me dit-il vivement, l'Autriche est vassale de l'Allemagne ?

— Certainement... Tout comme la Roumanie est vassale de l'Autriche, ajoutai-je pour dorer la pilule.

— El votre seconde impression, quelle estelle?

— Je vais vous la dire en un seul mot. La France n*a plus peur. Certes, elle désire ardemment, passionnément la paix. Jamais elle ne provoquera la guerre. Mais elle n'a plus peur. Désormais, si vous la taquinez, sachez que c'est la guerre. Le temps des bluffs est passé. Si vous voulez la guerre, c'est autre chose. Mais l'intimidation et le bluff ne prendront plus.

— Mais c'est insensé I me dit-il. L'armée française, loin d'être plus forte que dans les dernières années, est beaucoup plus faible.

— La peur, lui répondis-je, est une question, psychique. On peut être fort et avoir peur; on peut être faible et ne pas avoir peur. Pour une raison ou pour une autre, peut-être parce qu'on

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Ta trop agacée, la France, qui avait peur lors de Tanger, aujourd'hui n'a plus peur. De cela, je suis profondément convaincu.

— C'est étrange, me dit Aerenthal comme conclusion à notre conversation, nos ambassadeurs n'ont pas les mêmes impressions que vous.

— Je ne puis vous donner que les miennes, répondis-je. »

Et nous passâmes à d'autres sujets.

La dernière fois que je vis le comte Aerenthal, c'était pendant l'automne de 191 1, quelques mois avant sa mort.

La maladie Tavait fortement touché. Il venait de passer plusieurs semaines dans le site enchanteur de Mendel — qui sera bientôt, espérons-le, Mendola, — sans y trouver une grande amélioration. Il y avait quelque chose de curieux dans son état, quelque chose que je n'avais jamais vu auparavant. Aerenthal, qui avait gardé toute sa lucidité d'esprit, éprouvait une grande difficulté à s'exprimer; il balbutiait. Seulement, cela n'avait lieu qu'aux premiers mots. Une fois qu'il avait

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prononcé une phrase, le reste allait tout à fait bien. Et cela se répétait chaque* fois qu'il reprenait la parole. Je laisse aux médecins Texplica» tion de ce fait.

Le comte Aerenthal était aigri, très aigri, par sa lutte contre l'archiduc François-Ferdinand et son protégé Conrad von Hœtzendorf, dont il venait de triompher. Il ne me dit pas les choses carrément, mais il me les laissa entendre.

« Il y a des gens qui croient que j'ai eu tort d'empêcher la guerre contre l'Italie, me dit-il. Us prétendent qu'en aucun cas l'Italie ne marcherait à côté de nous, et qu'alors mieux aurait valu liquider les comptes maintenant. Je crois que j'ai eu raison. Même si l'Italie ne devait jamais se battre à côté de nous, nous aurions eu tort d'attaquer notre alliée, lorsqu'elle était engagée ailleurs. »

Naturellement, je4ui donnai raison.

Et puis, de fil en aiguille, nous revînmes à un sujet que nous avions si souvent discuté à Bucarest.

J'avais toujours soutenu que la vie des monarchies était hmitée, que, seules, les monarchies strictement et sincèrement constitutionnelles avaient qùtlques chances de durée, mais que les autres étaient plus près de leur fin qu'on ne le

croyait. Toujours Aerenthal, absolutiste et réactionnaire, m'avait combattu avec acharnement.

Quelle fut ma surprise de trouver le comte Aerenthal presque converti à la république I

Il me dit que sa prévention contre le système républicain avait fait place à un jugement plua sobre. Il m'expliqua que c'est surtout pour la politique étrangère qu'il avait cru autrefois à la supériorité du système monarchique.

« Or, me dit-il, voilà la France qui donne un démenti catégorique à toutes mes théories. La République française fait une politique étrangère excellente, et avec un indéniable succès. Bien que la France, grâce à ses institutions politiques, consomme plus d'hommes que n'importe quel autre pays, elle a constamment des hommes de premier ordre à sa tête. Voyez sa diplomatie. Tout le corps diplomatique de l'Allemagne et de l'Autriche ensemble ne vaut pas le trio des frères Gambon et de Barrère, pour ne citer que ceux-là.

— Comment, lui répondis-je en riant, c'est vous, le comte Aerenthal, ici, au Ballplatz, en vue des portraits de Metternich et de Kaunitz, qui me dites tout cela I

— Oui, c'est moi. La vie nous enseigne tant de choses... I »

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Mieux que jamais, je compris combien Aerenthal avait souffert, dans les derniers temps, de l'immixtion de François-Ferdinand dans sa politique. Lui qui était si convaincu de sa supériorité sur tout ce monde d'archiducs, il avait goûté des^ difficultés, des amertumes, des bassesses, du gouvernement despotique. Et il en avait ressenti, avant sa mort, un haut-le-cœur qui lui donnait la vision de certaines vérités auxquelles ne s'élèvent jamais les hommes qui passent leur vie dans la servitude.

Et, là encore, je trouvai la trace de ce sang juif, sans lequel jamais un comte autrichien, ministre des affaires étrangères de Sa Majesté ApostoUque, n'aurait pu parler comme cela.

N'importe, Aerenthal a sa part de responsabilité de cette guerre.

Il a voulu remonter le cours de l'histoire.

Il a voulu gonfler l' Autriche-Hongrie. Il l'a voulu sérieusement, et aussi un tout petit peu à la blague.

Le Magyar a pris l'entreprise à son compte.

Et le résultat est que l'Autriche-Hongrie va périr.

Ce sont les hommes les plus forts qui sont sujets à commettre les fautes les plus lourdes.

LE, COMTE CZERNIN'

La publication du dernier livre rouge autrichien, avec les 8i rapports du comte Gzernin, rapports dans lesquels il traite, d'une manière si cavalière, le Roi et les hommes d'état de Roumanie, m'oblige à raconter mes impressions sur le dernier représentant de l'Autriche-Hongrie dans mon pays.

La dernière fois que j'ai causé politique avec le comte Gzernin, — une conversation sur laquelle je reviendrai tout à l'heure, — le ministre autrichien commença par me dire qu'il avait une grande prière à me faire :

« Nous serons bientôt en guerre les uns contre les autres, me dit-il (c'était quelques jours après la chute de Lemberg en 191/4). Mais, après la guerre, il y aura la paix. Promettez-moi que, lorsque j'aurai le bonheur de vous rencontrer

t. La Boumanie du samedi 5 (18) novembre 1916.

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après la guerre, nous serons de nouveau amis, comme nous l'avons été. »

Et il m'expliqua cette prière par des éloges qu'il ne m'appartient pas de reproduire.

U était chez moi. Je lui devais une réponse polie. Je cherchais quelque chose, et je lui dis, d'un ton embarrassé, à peu près ceci : « Je ne sais pas si nous serons ou non en guerre. Mais si nous l'étions, c'est que nos nations auraient cru que leur intérêt ou leur devoir leur demandait de se faire la guerre. Vous êtes im homme civilisé. Je suis un homme civihsé. Rien donc ne s'opposerait à ce que, après la guerre, nous redevenions amis, en tant qu'individus. »

A ce moment-là, je ne croyais pas le comte Czemin capable de faire ce qu'il a fait plus tard, lors du retrait de ma décoration autrichienne, c'est-à-dire de nier ses propres paroles, de. mentir avec délibération, de forfaire au devoir de l'honneur. Si je l'avais mieux connu, ma réponse eût été autre. ^

C'est que le comte Gzernin est un des types les plus réussis de l'Autrichien.

Nous savons tous, et nous répétons toujours, qu'il n'y a pas de nation autrichienne. C'est vrai dans le sens propre du mot. Un peuple autri-

chien, c'est-à-dire un ensemble d'hommes ayant la même conscience collective, n'existe pas, et ne saurait exister. Mais, des Autrichiens, il y en a. Ce sont les membres d'une chque, recrutés dans toutes les nations de la terre, servant de père en fil^ les Habsbourg, vivant de la faveur impériale, et formant une sorte d'état-major civil de cette famille, qui est l'unique lien entre les nations qui composent la population de l'Empire. Ces genslà parlent entre eux allemand, mais, intellectuellement, ils ne sont pas des Allemands. Ces genslà ont beau être d'origine tchèque, polonaise, italienne, croate, allemande, ils ne sont ni Tchèques, ni Polonais, ni Italiens, ni Croates, ni Allemands. Jusqu'à tout dernièrement, ils pouvaient être d'origine magyare, sans être pourtant des Magyars. Ces gens-là, les membres de cette petite clique, sont des Autrichiens. Ce sont même les seuls Autrichiens de la terre.

Leur caractéristique essentielle est le manque de vraie intelligence. Cependant, ils ne sont pas aussi innocents qu'ils^en ont l'air. Ils ont des traditions de bureaucratie, et une ruse qui leur tient lieu d'intelUgence.

Quand on les voit, on est d'abord séduit par leurs belles manières, ^et un certain vernis ency-

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clopédique, qui vous empêche de vous apercevoir de leur navrante nullité. Puis on pèche par l'excès contraire. On est étonné de leur ignorance et de leur manque d'intelligence, et on les croit inoffensifs. Ce n'est que plus tard qu'on arrive à connaître la réalité. C'est alors qu'on s'aperçoit que ces gens-là sont, au fond, des roublards, et qu'il ne faut pas trop compter sur leur nullité intellectuelle*.

Le comte Czernin est un des Autrichiens les plus représentatifs. Son commerce est des plus agréables, car ses manières sont, au moins en apparence, tout à fait charmantes. Son intelligence est des plus rudimentaires, mais la ruse y supplée amplement. Avec cela, il a de l'humour, presque de l'esprit.

Un jour, il dit à Radef, l'ancien comitadgi bulgare travesti en diplomate^ :

« Ni vous ni moi ne serons jamais de bons diplomates; moi, parce que je ne mens jamais, et vous, parce que vous ne dites jamais la vérité: ))

A son collègue Busche, qui lui vantait trop la

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