Les préludes de la paix de Bucarest l'ont prouvé depuis
2. Radef a été ministre de Bulgarie à Bucarest de igiS à 191^.
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supériorité de F Allemagne sur la pauvre Autriche, il dit :
(( Cependant, il y a un point sur lequel vous serez forcé de reconnaître que FAutriche est supérieure à r Allemagne. »
Et comme rAUémand, intelligent, mais peu dégrossi, insistait sur l'impossibilité d'une telle chose, Czernin lui dit :
« Nous avons un meilleur allié que l'Allemagne I ))
Le comte Czernin n'était plus dans la carrière, lorsque, en 1918, Vienne crut devoir remplacer le prince Furstenberg, qui n'avait pas su empêcher l'entrée en guerre de la Roumanie contre la Bulgarie, et, par conséquent, la paix de Bucarest.
Ce fut l'archiduc François-Ferdinand qui choisit Czernin. Il l'avait désigné depuis longtemps comme son futur ministre des affaires étrangères*. En attendant, il l'envoya à Bucarest, avec la mission définie de replâtrer les relations austro-roumaines, au prix de concessions sérieuses que feraient les Magyars aux Roumains de Transylvanie.
I. C'est cette faveur qui explique le choix de Tempereur Charles.
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Je rencontrai le comte Czernin pour la première fois, aussitôt après son arrivée, à l'inauguration du musée industriel que le ministre Xénopol* venait de créer. Le comte Czernin me prit dans un coin, et, malgré la foule qui défilait autour de nous, m'expliqua qu'il n'était venu à Bucarest que dans le but de consolider nos relations par de larges concessions qire les Magyars devaient faire aux Roumains. Il m'affirma que ces concessions seraient faites, que Budapest le voulût ou non. Mais il était certain que Budapest finirait par se rendre à la raison, puisque c'était là non seulement une œuvre de justice, mais aussi une œuvre indispensable. Sans de larges concessions de la part des Magyars, Vaillance austro-roumaine ne pouvait plus continuer, me dit-il en manière de conclusion.
Il y avait, dans ce langage, un vrai courage. Que le comte Czernin se fit illusion sur la possibilité de concessions sérieuses, je n'avais aucun doute. Mais qu'il les reconnût indispensables, c'était très honorable de la part d'un ministre de r Autriche-Hongrie. Tout de même, me le dire avec tant de netteté, la première fois qu'il me ren-
a. Mort à Tokio où il était le premier ministre de Roumanie au Japon.
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contrait, et au milieu d'une foule qui nous frôlait à chaque ihstant, me parut tout à fait étrange. Ceci ne fît que renforcer mon appréciation sur les diplomates autrichiens.
Quelques temps après, il fut certain, même pour le comte Czernin, que l'histoire des concessions magyares aux Roumains de Hongrie était un conte des Mille et une Nuits, et chaque fois que je le revis, il m'en parla de moins en moins. On voyait qu'il était gêné, qu'il sentait s'être trop avancé, et qu'il cherchait un moyen pour opérer une retraite honorable.
Aussi, au commencement de la guerre mondiale, nos rapports étaient-ils des plus corrects, mais nos conversations politiques se confinaient dans la banalité habituelle des jacasseries mondaines.
Dans les premiers jours de la guerre, alors que j'étais revenu d'Angleterre, l'avant-veille du conseil delà couronne de Sinaïa du 3 août igiAi je rencontrais souvent le comte Czernin, qui, comme moi était établi à Sinaïa. Il essaya, comme tant d'autres, de défendre l'Autriche de l'accusation d'avoir déclanché la guerre ; et comme je prolestais de toutes mes forces, il me demanda de lui exposer, sans aucune réticence, les raisons
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qui me faisaient affirmer le contraire. J'eus, à ce moment-là, à l'hôtel Pfilace à Sinaïa, avec lui et avec Waldhausen, le ministre d'Allemagne, une conversation à trois qui dura près de trois heures. Ayant obtenu la liberté de tout dire sans tenir compte de leur nationalité, je fis un véritable réquisitoire contre l'Allemagne, et surtout contre l'Autriche. J'apportais tant de preuves, je leur citai tant de faits restés encore secrets pour le public, j'employai une telle crudité de langage, que forcément mes rapports avec le comte Czernin s'en ressentirent. Il prétendit, naturellement, que je me trompais, mais il me félicita pour ma franchise et mon courage, tout en m^ déclarant qu'il me comptait, désormais, avec regret, parmi les ennemis implacables de son pays.
Répéter ici cette conversation, qui fut presque un monologue, ue serait redire tout ce que j'ai dit et écrit sur les origines de la guerre, et quelques choses de plus, que je n'ai jamais encore pubUé. Gela n'aurait rien à faire avec le comte Gzernin.
Depuis ce jour-là, nous ne nous fîmes plus de visites. Ceci ne nous empêchait pas de causer lorsque nous nous rencontrions. Ce fut quelques semaines plus tard seulement, après que j'eus la
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preuve qu'il participait à l'œuvre odieuse de la corruption, que nous ne nous saluâmes plus.
Un jour, sur le boulevard de Sinaïa, il s'arrêta pour me demander s'il était vrai que Talaat et Zaïmis allaient venir en Roumanie, afin d'essayer d'arranger^le différend turco-grec au sujet des îles.
Quand je lui répondis que c'était vrai, il me demanda, avec un sourire malin, si je croyais que ce fût bien pour cela que Talaat allait venir. . .
Je lui répondis carrément que non ; que Talaat s'était arrêté à Sofia, et qu'il était évident, pour moi, qu'il venait en Roumanie pour essayer d'une alliance turco-roumano-bulgare contre la Russie.
(( Eh bien, me dit Gzernin, s'ils vous font une proposition de ce genre, que répondrez- vous ?
— Je ne suis pas le gouvernement, lui dis-je. Mais si je l'étais, et qu'ils me fissent une pareille proposition, je leur dirais tout simplement que, si je voulais marcher avec l'Autriche, je causerais avec elle, et non pas avec ses domestiques. »
Gzernin trouva mon langage pittoresque, mais n'insista pas.
Quelques jours après la chute de Lemberg, le comte Gzernin me demanda au téléphone si je pouvais le recevoir, 11 voulait, me disait-il, me
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rapporter lui-même certains Kvres que je lui avais prêtés. Naturellement, je répondis oui, d'autant plus que, depuis des semaines, il n'était plus venu chez moi. J'étais curieux de savoir ce qui l'amenait, le prétexte des livres à rendre étant trop transparent.
Je le reçus dans mon cabinet de travail, et ce fut notre dernière conversation. Elle est tellement étrange que, bien que la Roumanie en ait déjà parlé, elle vaut la peine d'être reproduite.
Le comte Gzernin commença par cette question de notre amitié d'après la guerre, dont j'ai parlé plus haut.
Puis, comme je lui disais que la guerre et la paix ne dépendaient pas de moi, il me déclara :
« Vous nous ferez la guerre. Cela va de soi.
C'est votre intérêt, et c'est votre devoir. D'ailleurs, si j'étais Roumain, j'attaquerais l'Autriche, et je ne vois pas pourquoi vous ne feriez pas ce que je ferais si j'étais à votre place. Certes, ce n'est pas beau, de frapper un allié, mais l'histoire se compose de vilenies; celle de l'Autriche autant que celle des autres états ; et je ne vois pas pourquoi la Roumanie seule ferait exception. »
Et comme je lui faisais remarquer qu il me mettait tout à fait à mon aise, il continua :
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« Sdulement, voyez-vous, je vous fais une prière. Attendez deux semaines. Dans deux semaines, toute la situation militaire sera changée en notre faveur : et quelque intérêt que vous ayez à nous faire la guerre, vous verrez alors que ce serait une faute. »
Je souriais. Et alors Czernin reprit :
<( Non, pas deux semaines, mais trois.
C'est tout ce que je vous demande. Si dans trois semaines la situation n'a pas changé, attaqueznous. Je répète, je le ferais à votre place..
« J'insiste sur les trois semaines. Car, voyezvous, cette guerre sera une guerre d'extermination . Si nous sommes vainqueurs, nous supprimerons la Roumanie. Si nous sommes vaincus, il n'y aura plus d'Autriche-Hongrie*. »
Je lui répétai que la guerre ne dépendait pas de moi ; que, d'après tout ce que je voyais autour de moi, il pouvait compter non pas sur trois semaines, mais sur bien davantage, même si la guerre devait éclater entre nous. J'ajoutai qu'il exagérait lorsqu'il parlait d'extermination.
(( Mais en tout ceci, lui dis-je, nos situations ne sont pas égales. Moi, si la Roumanie était sup-
I . Au traité de Bucarest, Czernin a supprimé la Roumanie. La victoire de Foch a fait qu'il n'y a plus d'Autriche-Hongrie.
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primée, je perdrais tout, je serais un paria errant de par le monde, tandis que vous, qui vous prétendez un bon Allemand, vous ne perdriez rien à la disparition de T Autriche, vous y gagneriez peut-être, l'Allemagne ne pouvant être supprimée. ))
C'est ainsi que nous nous séparâmes. C'était au cours d'une après-midi. Le soir, j'appris de Nicou Filipesco que, le même jour, Czernin lui avait tenu exactement le même langage.
Cette dernière conversation avec le comte Czernin est la plus étrange que j'aie jamais eue avec un diplomate. Le représentant de T Autriche-Hongrie disant que s'il était Roumain, il ferait la guerre à l'Autriche, puisque tel est l'intérêt et le devoir de la Roumanie, ce serait là une chose des plus extraordinaires, voire des plus incroyables, si je ne l'avais entendu moi-même.
Il me semble qu'après cela le comte Czernin est ' mal venu à traiter comme il l'a fait le Roi de Roumanie et nos hommes d'Etat. Il n'a pourtant pas le droit de nous demander d'être plus aveugles que lui sur les intérêts et les devoirs de la Roumanie.
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J'arrivai à Londres, dans la soirée du 12 juillet
Bien que, trois jours auparavant, le 9, le roi Carol m'eût donné toutes les assurances que la paix serait conservée au moins pendant trois ans encore, j'étais inquiet ^ Pendant toute la crise balkanique, j'avais vu que l'Autriche voulait la guerre. Il m'était surtout impossible d'oublier les terribles propos que m'avait tenus, au printemps de 191 4» le marquis Pallavicini.