‹ SouvenirsChapitre 31 sur 51 · I . A moi · texte numérisé non relu

I . A moi

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Les choses deviennent claires comme le jour.

A deux reprises, en 191 3, F Autriche-Hongrie a voulu faire la guerre à la Serbie.

Elle en a été empêchée par FAllemagne, Fltalie et la Roumanie.

Mais elle n'a pas renoncé à ses projets. Déjà, en avril 191 4, elle a lancé à Bucarest — et très sérieusement — l'idée de la guerre préventive.

Elle était aux aguels, lorsque s'est produit le crime de Serajevo.

On connaît la suite.

Il ne reste pas moins certain que la tragédie de Serajevo n*a été qu'un prétexte'et non pas une cause, et que le vrai coupable pour cette guerre monstrueuse est surtout le comte Tisza, qui, de par sa supériorité incontestable, a eu de fait la direction de la politique autrichienne pendant les derniers temps d'avant la guerre.

En vain nous obj cetera- t-on que, dans les derniers jours qui ont précédé la déclaration de guerre, les comtes Tisza-Berchtold, voyant que leur jeu devenait tragique, ont pris peur et ont voulu exécuter une reculade, mais en ont été

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empêchés par Timpétuosité de l'empereur allemand.

Dans son patriotisme hongrois, le comte Tisza, débarrassé comme par^ miracle de Tarchiduc François - Ferdinand , dont l 'an ti - magyarism e n'est un secret pour personne, a vu dans cet incident une occasion unique de consolider la domination des Magyars en Hongrie, et de la .Hongrie dans l'Empire. Il s'est jeté dans l'aventure avec son énergie si connue, — cette énergie brutale qui s'est si souvent exercée sur le Parlement de Budapest.

Que toute l'Europe soit mise à feu et à sang pour le salut du magyarisme, voilà ce que le comte Tisza a risqué.

Il y a réussi.

Mais alors, il n'est que juste que, de tous ceux que frappera la Némésis éternelle, le magyarisme soit le plus puni.

Il le sera.

HERR RIEDL

Pendant la crise balkanique, la Roumanie s'est trouvée dans une situation des plus pénibles. Elle avait laissé passer le moment opportun pour causer avec la Bulgarie sur le changement de sa frontière d'au delà du Danube. Ce moment eût été avant la mobilisation bulgare, ou, au plus tard, dans les quelques jours séparant Tordre de mobilisation de l'entrée en campagne. Ce n'est qu'après la bataille de Lule-Burgas que le nouveau gouvernement* commença les pourparlers avec la Bulgarie. On sait combien ils furent difficiles.

La Russie ne cachant pas son intention de^ secourir la Bulgarie, si nous venions à l'attaquer, l'éventualité pour la Roumanie de demander

t. Le gouvernement dans lequel mon parti avait la moitié <les portefeuilles vint au pouvoir à la suite de la bataille de Lule- Burgas.

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l'aide deTAutriche entrait dans le domaine des possibilités ' .

C'est alors que rAutriche s'avisa de nous présenter la note anticipée pour son concours éventuel.

Elle envoya à Bucarest un monsieur Riedl, que je préfère appeler Herr Riedl, puisque rarement j'ai vu un type plus représentatif de cette science livresque et indigeste dont les Allemands ont le monopole.

Il occupait je ne sais quelle haute situation dans la bureaucratie viennoise, et était homme de confiance de François-Ferdinand, — son futur ministre des finances, disait-on. Son esprit était des plus dogmatiques. Inutile d'ajouter que la psychologie des peuples lui était absolument étrangère. C'est le domaine le plus inaccessible aux Allemands.]

Herr Riedl s'en fut d'abord, comme de juste, chez le ministre des finances, et chez celui du commerce. Je ne sais si le ministre des finances comprit ; mais celui du commerce y vit clair.

T . J'ai dit et répété si souvent que mon opposition irréductible à nous trouver en guerre du côté de PAutriche explique la politique pacifique du gouvernement roumain jusqu'au jour où la Bulgarie a attaqué la Serbie et la Grèce avec Tencouragement de PAutricbe.

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M. Xenopol m'appela au téléphone pour me dire que Riedl lui demandait que la Roumanie conclût un ZoUverein avec T Au triche-Hongrie, ni plus ni moins. Il m'annonça en même temps que Herr Riedl allait passer chez moi.

Je le reçus. Il resta plus d'une heure. La plupart du temps, ce fut un monologue. Son français était mauvais, mais cela ne l'empêchait pas d'exprimer sa pensée. Il se perdait dans les théories et les affirmations ; il arrangeait les faits à sa convenance, au Ueu de faire sortir la théorie des faits tels qu'ils étaient. Son dogmatisme n'excluait nullement la ruse. Herr Riedl aurait fait un excellent diplomate auprès des imbéciles. Il leur en aurait imposé par son fatras scientifique, et il les aurait mis dedans par sa fausse candeur.

Her Riedl commença par la constatation que les nations des Balkans devant se partager la Turquie d'Europe. L'Autriche, qui perdait ainsi un marché, avait droit à des compensations économiques, et, sur ces compensations, elle préférait s'entendre d'abord avec la Roumanie. Si nous faisions les difficiles, elle commencerait par la Bulgarie. Le chantage était évident.

Herr Riedl, qui nous demandait l'union doua-

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nière, se gardail bien de prononcer le mot. Il pré* ferait un succédané : les tarifs préférentiels.

Il m'expliqua tout au long que le système de la clause de la nation la plus favorisée avait vécu ; que, désormais, le monde marcherait aux tarifs préférentiels. L'Autriche voulait inaugurer ce système. Il consistait en ceci : l'Autriche nous donnerait, pour une quantité limitée de nos produits alimentaires, la quantité nécessaire à sa consommation, une taxe de faveur, et nous ferions la même chose pour un certain nombre de produits industriels autrichiens. Ces taxes de faveur, nous n'aurions pas le droit de les accorder à d'autres. Ce système devrait entrer en exécution à l'expiration de nos traités de commerce, mais nous devrions conclure l'arrangement dès maintenant.

Quand je lui objectai que nous risquions ainsi qu'aucun autre état ne voulût plus traiter avec nous, il reconnut que cela était possible. L'Autriche et la Roumanie, me dit-il, seraient alors en guerre douanière avec tout le reste du monde. Et quand je lui fis remarquer que c'était, en fin de compte, notre entrée dans une union douanière avec l'Autriche, il fut forcé de convenir que j'avais raison.

Je lui fis observer que son système n'existait

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encore nulle part, et il m'objecta les tarifs préférentiels du Canada et de l'Afrique du Sud envers l'Angleterre.

(( Mais ce sont des parties de Tempire britannique, lui dis-je, et la Roumanie est un état indépendant de FAutriche ! »

Il fit semblant de ne rien comprendre à mon objection. Au fond, il sentait bien que notre entrée dans un ZoUverein avec TAutriche, c'était la perte de notre indépendance. Mais probablement il se figurait que cette perspective devait nous flatter.

Je lui démontrai tout au long pourquoi jamais je n'accepterais son système. Je lui expliquai que nous avions l'intention de développer notre industrie, et, partant, que nous^voulions rester maîtres de nos tarifs, et que, quant à nos céréales, nos bois et notre pétrole, nous pouvions les exporter partout, surtout en Occident et en Allemagne, sans avoir besoin d'un régime de faveur sur le marché autrichien. J'ajoutai que nous tenions trop à notre indépendance politique et économique pour être alléchés par la misère d'un profit un peu plus grand sur nos céréales.

Alors il lâcha la bride à une imagination déréglée.

HERR RIEDL III

Il me dit que le monde ne pouvait plus continuer tel qu'il était, que l'Europe devait s'organiser pour échapper à la tyrannie des états pirates et de r Amérique,

Il partageait la vieille Europe en trois groupes.

Le premier était composé de l'Angleterre et de la France, états pirates, qui ne vivaient pas de leur travail, mais de l'exploitation de leurs colonies. Cette cocasserie, il la débitait avec une emphase et un sérieux tels que je dus faire des efforts pour contenir mon rire. Les deux états pirates devaient être entièrement chassés du marché européen, être isolés, pour périr à petit feu.

Le second était la Russie. Celle-ci n'avait aucune raison de continuer en Europe ; on devait la chasser en Asie, ou au moins au delà de Moscou. La Russie devait être coupée et de la mer Baltique et de la mer Noire, et, ainsi réduite, elle devait être abandonnée à son propre sort économique ^ .

Le reste de l'Europe devait être organisé dans une grande union douanière, dont l'accord austro-roumain serait le commencement. Il décla-

I. J'ai raconté déjà qu'en août 191 4 feu le roi Garol m'a dit quo le plan du partage de la Russie que m'avait expofé Riedl datait du temps de Bismarck, mais que Bismarck avait ajouté qu'on ne le mettrait en exécution que d'accord avec l'Angleterre et seulement avec elle.

rait que 1* Autriche prenait sur elle de nous apporter le coasentement de l'Allemagne. Une fois cela ûdt, on imposerait à la Suisse, à l'Italie, à la Belgique, à la Hollande, aux Etats du Nord et SWL Ëiats découpés de la Russie actuelle d'entrer dans rUnion. Et le monde serait transformé.

Quand je lui objectai que T Allemagne aurait trop à perdre dans un pareil arrangement, puisqu'elle risquerait de perdre son commerce d'outremer, qpui jouait un si grand rôle dans son économie nationale, il me répondit que c'était justemewt pour lutter contre les Etats-Unis aussi qu'il préconisait la nouvelle organisation de l'Europe. Et il déblatéra contre l'envahissement amélîcain, contre le danger américain, etc., etc.

Quel ne fut pas son étonnement, quand je lui As q«i6 le développement de l'Amérique n'avait rifCB pour m'inquiéter, qu'il était tout naturel, et que l'hégémonie de la race blanche allait passer de f autre côté de l'Atlantique I

<( Piensez-donc, lui dis-je, que ces nations-là lîfe H&cmt embarrassées ni par nos servitudes militaires, ni par nos préjugés, ni par nos monardaies^ ni par nos aristocraties. Elles ont de la sorte *une lefle supériorité sur nous, qu'il est impossible qu'elles ne prennent pas le dessus. »

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Je ne pouvais, ace moment-là, ajouter le plus grand argument : la folie de la guerre générale, qui a rapproché de cinquante ans ce transfert d'hégémonie.

Je crois que, pour Herr Riedl, ce que je venais de lui dire était le comble. Il comprit qu'il n y avait rien à faire avec moi. Il fit encore des visites ; il prétendit prendre au sérieux la mise à l'étude de son système, qu'on lui promettait ; mais il ne se fit aucune illusion, et il rentra à Vienne. .

Je n'en ai plus jamais entendu parler.

LE COMTE SZECZEN'

Le comte Szeczen a été le dernier ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Paris. Il faut espérer qu'il restera le dernier ; ce qui pourrait survivre à la monarchie des Habsbourgs, si, par malheur, il en survivait quelque chose, ne pouvant plusse permettre le luxe d'avoir des ambassadeurs.

Le comte Szeczen n'a rien qui le mette en relief, ni en bien, ni en mal. Il est un quelconque des nombreux comtes dont la monarchie dualiste fabrique des diplomates. Il n'aurait que chercher dans mes (( Souvenirs », s'il ne représentait, pour moi, le premier diplomate des Habsbourgs qui m'ait apparu sous la forme nouvelle du diplomate purement magyar. Depuis, j'en ai vu tant d'autres! Mais, avant le comte Szeczen, je n'avais rencontré que des « Kaiserlicks », même parmi les Magyars. Szeczen est resté dans ma mémoire

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