I. Le marquis Impérial!, ambassadeur d'Italie à Londres
DES LARMES l35
cord ; que, si la guerre venait à éclater, ce serait uniquement par la faute de TAUemagne et des Magyars, et que, du résultat de celte guerre, dépendait, pour des générations au moins, le sort du monde.
A tous les deux, il nous apparut, avec la même lucidité, que l'avenir de la Roumanie, comme celui de Tltalie, serait fortement compromis, sinon absolument perdu, dans le cas d'une victoire de TAUemagne. Tout le risorgimento, toutes les conquêtes faites par le peuple italien, tous ses sacrifices admirables auraient été vains, si T Allemagne et l'Autriche devaient être victorieuses. Pour la Roumanie, la chose nous parut encore plus grave : c'était la mort sans phrases qu'une victoire allemande, — tandis que, pour l'Italie, cela pouvait, à la rigueur, se réduire à un étouffement lent.
Bien que pleins de confiance dans la sagesse de nos gouvernements, bien que certains de la résistance de nos peuples, si jamais les gouvernants allaient essayer de les entraîner à verser leur sang à côté des ennemis de la civilisation libérale de nos pays, nous nous demandâmes, dans notre angoisse, si l'interprétation littérale de nos traités pourrait nous obliger au suicide.
l36 SOUVENIRS
Il avait lu jadis le traité ; il l'avait lu même avant moi. Nous essayâmes d'en reconstituer de mémoire le texte exact. Tous nos efforts furent inutiles. Je n'oublierai jamais notre trouble, notre désespoir, de ne pas pouvoir nous dire avec certitude quel était le texte précis de nos traités. Et pourtant, de la lettre de ces traités, — nous ne connaissions pas encore la théorie des « chiffons de papier », — dont dépendait notre avenir, notre honneur.
(( Quelle tragédie que la nôtre I nous dîmes* nous. ))
Et, tous les deux, nous sentîmes de grosses larmes rouler sur nos joues. Nous n'en eûmes aucune honte : mais notre entretien prit fin. Nous nous serrâmes longuement les mains, et nous nous dîmes adieu.
Depuis lors, je n'ai plus revu mon ami italien.
Lorsque ces lignes tomberont sous ses yeux, — et elles y tomberont, — il me parcJojpjDiera d'avoir conservé le souvenir de ses larmes.
Nous avons pleuré ensemble.