I. La Roumanie du dimanche 17 (3o) avril
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allemand, son crédit aurait été plus grand. N'importe, r Allemagne n'en a pas d'autre. Et puis le prince de Bûlow a un atout en poche : tout le monde sait qu'il a eu jadis l'intention de museler l'Empereur, et cela lui donne un prestige auquel aucun de ses compatriotes ne saurait aspirer. Le prince de Bûlow prendra probablement avec lui le prince Licbnowsky. Il lui serait diflBcile de trouver un autre diplomate allemand qui puisse se rencontrer avec les représentants des vainqueurs, sans devoir commencer par des amendes honorables.
Loin d'être un homme du passé, comme les Goluchowski et les Berchtold, le prince de Biilow est, à l'heure qu'il est, un des hommes du jour. Tout ce qui le concerne est donc intéressant.
Le prince de Bûlow est d'une intelligence remarquable, d'une de ces intelligences qui imposent un homme dans tous les pays et à toutes les époques. Il a, naturellement, le tour de pensée d'un Allemand, d'un réactionnaire et d'un hobereau. Mais, malgré ces entraves, son intelligence est des plus brillantes. Il a une clarté de vues, une f erception des situations, une finesse et un tact des plus remarquables. Il est impossible derite fréquenter sans se rendre compte qu'on a devant
soi un homme pour lequel sa situation de famille n*a été qu'un appui, dans la belle carrière qu'il a parcourue. Il serait exagéré — je crois que le prince de Bûlowaassez d'esprit pour ne pas avoir cette prétention — de dire que le prince de Bûlow est un grand homme. Gela, certainement non. Il est même bien au-dessous de Kiderlen, pour ne citer qu'un autre Allemand. Mais c'est un homme fort, capable de bien comprendre et de trouver les meilleures solutions. Dans le désert intellectuel du monde politique allemand, c'est immense.
Le prince de Bûlow — ce qui ne gâte rien — a beaucoup de charme. Sa conversation est des plus agréables. Si l'on ne peut pas attendre de lui des aphorismes géniaux comme ceux d'un Bismarck, en revanche, aucune brutalité, aucune aspérité, aucune arrogance. A première vue, on croirait presque avoir affaire à un Méditerranéen, tant sa parole est souple, insidieuse, franche et presque caressante. On aurait, certes, tort de se laisser prendre aux apparences, mais le charme est indéniable.
La première fois que j'ai eu un entretien politique sérieux avec le prince de Bulow, ce fut vers la fin de 1888. En avril, il avait été nommé mi
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nislre à Bucarest, où il devait rester jusqu'à décembre iSgS. Il venait de Pétiograd, et il paraissait connaître bien les affaires de Russie. Il avait employé, me dit-il, les dernières semaines qu'il avait passées dans la capitale russe, à étudier la question roumaine dans les archives de l'ambassade d'Allemagne. Il en avait retiré une grande confiance dans les vertus et dans les capacités du peuple roumain, pour lequel il prévoyait un grand avenir.
C'était, à n'en pas douter, une bonne entrée en matière pour arriver à causer avec moi des problèmes de la politique européenne, en tant qu'ils pouvaient toucher la Roumanie et la race roumaine, car, contrairement à feu Kiderlen, le prince de Bûlow reconnaissait l'existence d'une question des nationalités.
Cette longue conversation, qui touchait à tout, et par conséquent aussi à nos hommes politiques, arriva à Kogalniceano, à cet homme non seulement le plus grand des nôtres, mais, ce qui plus est, réellement grand.
Biilow ne comprenait pas pourquoi Kogalniceano était adversaire de la politique d'alliance avec l'Autriche et TAllemagne. Le prince de BûloAv était un homme trop intelligent pour attribuer
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à Kogalniceano des motifs d'ordre mesquin. Il ^connaissait le patriotisme, le grand cœur et la haute capacité de Kogalniceano. Et il s'étonnait comment Kogalniceano ne se rendait pas compte du danger russe pour la Roumanie, et que notre salut était dans une alliance avec l'Allemagne qui nous protégerait.
Je répondis au prince de Bûlow, en lui répétant, aussi bien que je le pus, tous les arguments que Kogalniceano m'avait exposés, à maintes reprises, contre la politique de Talliance avec r Au triche et T Aile magné, malgré la réelle admiration qu'il avait pour l'Allemagne, à cette époque-là.
Ce fut lorsque je dis au prince de Bûlow un de ces arguments, qu'il me fit la déclaration pour laquelle j'écris cette page de mes Souvenirs,
Kogalniceano m'avait dit, entre autres : « Et puis, cette politique est doublement absurde, puisqu'elle se fonde sur Tidée d'une guerre entre la Russie et l'Allemagne. Or, une pareille guerre n'aura jamais lieu. Elle serait trop contraire aux traditions de la maison de Prusse, trop contraire aux intérêts de l'Allemagne... » En 1888; ce raisonnement paraissait impeccable.
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« Il se trompe, interrompit le prince de Bûlow, M. Kogalniceano avait raison, sous Tancien règne. Mais je tiens à vous assurer que le nouveau règne fera un changement de front absolu. Ce sera un des points cardinaux du nouveau règne (Guillaume II était sur le trône depuis juin 1888) que de monter la garde contre la Russie.
(( Vous vous en apercevrez bientôt, puisque les actes de notre politique ne laisseront aucun doute à. cet égard. »
Puis la conversation tourna sur d'autres sujets, comme cela arrive chaque fois qu'il ne s agit que d'une simple conversation sans but déterminé.
Quand, plus tard, je vis le nouvel Empereur faire du polonisme, je^ compris que le prince de Bûlow ne s'était pas trompé. Cela n'a guère duré longtemps, mais qu'est-ce qui peut durer longtemps chez un souverain absolu, qui est assez fort pour vouloir tout conduire, et pas assez pour pouvoir tout conduire ?
Toujours est-il que ce premier entretien avec le prince de Bûlow — j'en ai eu tant d'autres depuis — m'est resté profondément gravé dans la mémoire. Il m'a expliqué bien des choses qui se sont passées dans ces vingt-huit dernières années.
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