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I. La Roumanie du mardi a 6 avril (9 mai

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le puissant ministre des finances de l'empire russe, qui, comme corollaire de sa 5ictature,^ avait, dans les principales capitales de TEurope,^ des représentants financiers, en réalité une seconde diplomatie qu'il contrôlait lui seul.

L'histoire de Tatichef est des plus curieuses. Il avait débuté dans la diplomatie, et avec beaucoup de brillant. Se trouvant à l'ambassade de Vienne, il y fit de l'antigermanisme, ou, au moins, ne fit pas du philogermanisme. A cette époque-là, c'était un danger mortel. Bismarck, dont on connaît l'influence sur les cercles de Pétrograd, et qui ne négligeait rien, décida de lui rompre le cou. Un incident de la vie sentimentale de Tatichef donna au chancelier de fer l'occasion recherchée. Le cabinet de Pétrograd cassa Tatichef. Celui-ci se vengea en homme fort. Il s'adonna aux études d'histoire, et il produisit des œuvres qui lui donnèrent une grande réputation. Pendant la guerre de 1877, il s'était enrôlé comme volontaire, et s'était comporté de manière àobtenir la croix de Saint-Georges. Il continuait sa carrière littéraire, lorsque Witte le reprit au service de l'état, dans les fonctions dont j'ai parlé plus haut. La mort l'a surpris avant qu'il ait pu donner toute la mesure de sa force.

Comme il advient avec tous les Russes intelligents, la conversation de Tatîchef était des plus attrayantes. De la finesse, de l'imagination, de l'esprit et du charme. Avec cela, un certain cou- . rage de toucher aux points les plus délicats avec une parfaite aisance.

Naturellement, nous parlâmes des rapports russo-roumains. Ils étaient détestables. De peur de la Russie, nous nagions en plein bochisme, et Tatichef n'était pas homme à ne pas le savoir. Il m'expliqua la vérité si simple que, entre la russophobie et Tunité nationale roumaine, il y avait une antinomie absolue, et que, par conséquent, nous faisions fausse route, puisque, un jour ou l'autre, l'instinct de la conservation nous pousserait fatalement dans la voie opposée. On se figure assez aisément l'argumentation de Tatichef. pour que je n'aie pas besoin d'insister. En ce moment, les arguments de l'écrivain russe sont dans la tête et dans le cœur de tous les Roumains.

Tatichef arriva nécessairement à la question de la Bessarabie. Il reconnaissait que le gouvernement russe avait eu tort de nous imposer l'échange des trois districts de Bessarabie contre la Dobrodja. Son opinion était que la Russie aurait dû seule-

TATICHEF

ment nous offrir cet échange, et s*abste le refusions.

« Mais, ajoutait-il, combien vous

tort de le refuser. Je comprends les

des Roumains vis-à-vis de la Bessaral

fois ces sentiments ne portent pas seu

les trois districts du sud, les moins rc

toute la Bessarabie, mais sur la provir

sur tout le pays entre le Pruth et 1

perdu en 1812. Ce sentiment de regi

reux, même d'aspiration chaleureuse,

prends. Il est trop naturel pour qu'un

vérité soit en droit de le nier. Mais, c

comprends pas, c'est en quoi la conse

trois districts, séparés de la Bessarabi

la plus conventionnelle des fronlièn

satisfaire le sentiment roumain en\

nationale, ou augmenter les chances d

sition future de toute la Bessarabie. î

trict de Cahul, la Bessarabie du Dai

coin le moins roumain de l'État roum

possession de Kilia a joué un grand rôL

toire des Roumains, il faut reconnaît

aucun autre territoire de l'ancienne 1

souveraineté moldave n'a été plus ir

Considérer les marécages de la Bessarj

comme un point stratégique pour une avance vers le Dniester serait un enfantillage. Ahl certes, l'embouchure du Danube est d'une grande valeur. Mais la Roumanie maîtresse de la rive gauche du bras de Kilia, avec la Bulgarie de l'autre côté du fleuve, eût été- moins maîtresse de l'embouchure du Danube que dans la situation que lui a créée l'annexionUe la Dobrodja. Quant à l'accès de la mer, il n'y a même pas à comparer. La côte bessarabienne, avec le fameux pont projeté à Jibriani, n'aurait jamais donné à la Roumanie un véritable accès à la mer, tandis qu'avec Sulina, Gonstantza et Mangalia, c'est tout autre chose. Et il n'a tenu qu'a vous d'y ajouter Varna, un des plus beaux ports de la Mer Noire, Varna qui, en 1878, était tout ce que vous voudrez, sauf une ville bulgare. ))

Et comme j 'essayais de placer une interruption, Tatichef ajoutait :

« Je vous répète que nous avons eu tort de vous forcer la main ; et vous, vous avez eu encore plua tort de refuser un aussi favorable échange. Certes, s'il s'était agi de la possession de toute la Bessarabie, j'aurais compris votre poKtique; mais il ne s'agissait ni de cela, ni de rien qui s'en rapprochât. Vous aviez, en 1878, l'occasion rare de

TATICHEF l'y 5^

tirer tous les profits, de grands profits, de votre alliance avec la Russie, surtout à la suite des journées glorieuses de Plevna. Vous avez perdu cette occasion. Qu'avez- vous gagné en échange? Puisque, un jour ou lautre, la fatalité de Thistoire, qui a placé le plus grand nonibre de vos Roumains irredenti en Autriche-Hongrie, donc chez les Allemands, vous rapprochera de nous, vous fera nos compagnons d'armes, si vous ne voulez pas sceller vous-mêmes la destruction de voire race et de votre indépendance, vous n'avez que perdu du temps.

ce Aussi, ajoutait Tatichef, malgré tous vos traités, — vos traités dont vous feignez d'ignorer Texistence, mais dont j'affirme la réalité, — je vous considère comme de futurs alliés pour le jour des grands comptes. Il m'est impossible d'admettre que les nations puissent se suicider. Elles peuvent se tromper pendant un temps, mais le retour à la vérité s'impose. Je voussôtiKaite que le grand^our vous trouve prêts et'ibrt's. »

Et Tatichef avait raison. La vérife à finipar s'imposer. ' i s j '

Tout le monde, en Roumanie, a connu feu de Coutouly. Tout le monde a apprécié l'aménité du caractère de Tancien ministre de France à Bucarest, et sa sincère amitié pour notre pays.

Gustave de Coutouly avait servi dans la garde mobile, en 1870 ; puis il avait fait le coup de feu contre la Commune. Il était naturel qu'il gardât un souvenir vivant de Tannée terrible, et que, dans son cœur, la sainte haine du vaincu restât à tout jamais ancrée.

L9, dernière fois que je le vis à Paris, c'était au moment de l'incident de Tanger. On se rappelle le faiïxeux dé|barquement du Kaiser, qui hâta la prerniè^^ jJiÇiç^l^é marocaine et faillit mettre le feu à l'Europe.

A Paris, ce fut comme un coup de foudre. On s'était habitué à l'idée de la paix ; on croyait surtout que la France était à l'abri d'une nouvelle

agression de T Allemagne. Ce coup de tonnerre daûs un ciel serein fut, en vérité, le commencement d'une ère nouvelle dans la psychologie du peuple français. ^

Devantla possibilité d'une attaque soudaine, absolument injustifiée, on avait pris quelques mesures de précaution. Les garnisons de l'Est avaient été renforcées, et les régiments de la frontière étaient tenus dans des alertes continuelles.

Dans un de ces régiments servait le fils unique de M. de Coutouly, — celui-là même qui, dans cette guerre, a été tué face à l'ennemi, deuxjours après son mariage. x

Je m'entretenais avec mon ami de Coutouly sur lé sérieux de l'heure, et, au courant de cet entretien, il me donna lecture d'une lettre que son fils lui avait envoyée de la frontière.

Dans cette lettre, le jeune soldat s'exprimait * avec cette magnifique vaillance, gaie et spirituelle, qui est la caractéristique du Français. Il disait à son père qu'il ne devait rien craindre, que la •nouvelle génération, malgré ^es apparences d'insouciance et de mollesse, ferait son devoir à la française, qu'elle serait digne des ancêtres, et que, si la guerre éclatait, les héros qui avaient honoré l'histoire de la France pourraient être fiers des

exploits des Français d'aujourd'hui. Mais, ajoutait-il, il nous est impossible, à nous, de haïr. Vous autres, qui vous êtes battus en 1870, vous nourrissez contre TAUemagne une haine naturelle et légitime. Il ne faut pas nous en vouloir, si nous ne l'avons pas. A tour de rôle, la France s'est battue avec tant de nations ! Elle a été vaincue et elle a été victorieuse. Devonsnous haïr les Anglais, à cause de Waterloo?

Mais nous avons été ensemble en Grimée. Certes, TAlsace et la Lorraine nous tiennent profondément à cœur, et nous verserions volontiers notre sang pour les reprendre. Mais haïr les Allemands à cause de Sedan, cela, nous ne le pouvons pas.

Et, avec mon ami de Coutouly, nous mesurions les profondeurs de l'âme latine, juste et généreuse, même envers l'ennemi qui nous a fait du mal, mettant au-dessus de tout la loyauté et la charité humaine.

La nouvelle génération, me disait mon- ami, vous étonnera par son héroïsme; et ce sera d'autant plus beau que la haine n'a pas de place dans son cœur.

Et pendant que, chez les vaincus de 1870, l'âme s'était affranchie de toute mauvaise pas-

sion, les vainqueurs haïssaient chaque jour davantage la France et les Français.

En Allemagne, on en voulait à la France de ne pas être morte après 1870. On regrettait de ne pas l'avoir saignée à blanc, de ne pas lui avoir arraché plus de territoire et plus d'argent, et on guettait le moment où Ton pourrait se jeter sur elle, pour^ cette fois-ci, la détruire à jamais...

Lorsque la guerre fut déclarée, mon grand ami Titulesco * était à Stockholm. Pour rentrer dans le pays, il dut passer par Berlin, où il resta une dizaine de jours, sinon davantage. De m, il m'écrivit une lettre que je garde, car elle fait le plus grand honneur à l'esprit d'observation de Titulesco et à la profondeur de son jugement. Titulesco s'y montre ébloui de ce qu'il voit en Allemagne; mais, pour lui, l'intéressant n'est ni le nombre des canons ni l'admirable organisation matérielle; l'important est l'âme allemande.

Cette âme l'émerveille, et l'épouvante en même temps. Il a vu les manifestations ; il à vu l'expression de bonheur avec laquelle les parents et les amis trouvaient les noms de ceux qui dans

I. Ministre des finances dans le dernier gouvernement national roumain.

les listes des morts leur étaient le plus chers. Et il conclut : « 11 est clair, pour moi, que cepeuple attend depuis quarante ans ce moment avec une impatience frémissante. Ce peuple est heureux de la guerre. Ce peuple l'a voulue, cette guerre, de toutes ses forces ; il la considère comme les chrétiens considéraient la venue du Messie, et dans la joie de frapper sur la France, même les sentiments naturels disparaissent. »

Je pense aux deux mentaUtés : les fils des Latins vaincus qui ne peuvent pas haïr les vainqueurs et les fils des vainqueurs teutons qui poursuivent de leur haine les vaincus d'autrefois.

Derrière moi, dans la petite bibliothèque de campagne, sur le rayon des poètes, j'ai pris, hier soir, VAnnée terrible, que je n'avais pas relue depuis si longtemps. Le grand poète, le plus grand lyrique des temps modernes, parle du choix entre les deux nations. .

Il commence parl'AUemagne, à laquelle il consacre trois pages qui débutent par ce vers :

Aucune nation n'est plus grande que toi,

et qui finissent par cet autre :

L'Allemagne est puissante et superbe...

et, pour la France, il n'ajoute que trois mots^ ceux-ci :

...0 ma mère I

C'est en septembre 1870, alors que TAUemagne, ayant fini la guerre contre l'Empire, commence celle contre la France, que Victor Hugo

— à qui on a fait d'incomparables funérailles, après la veillée du mort sous l'Arc de Triomphe,

— parle de la sorte.

Comment jamais les Teutons pourront-ils comprendre l'âme française ? Comment pourraient-ils la juger ? Gomment pourraient-ils ne pas se tromper sur la force et la décision de la France ?

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