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Le roi Garol

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Ils savent que, tant qu'ils n'auront pas battu des blancs, on continuera à les regarder de haut. Or, pour les Japonais, Thonneur est le bien suprême ; il leur faut vaincre pour être nos égaux.

Et comme mon interlocuteur insistait :

« Tenez, lui dis-je, vous m'avez souvent dit que l'armée autrichienne était excellente, que son infanterie était même supérieure à l'infanterie allemande, et que le haut commandement, depuis qu'on ne le réserve plus à la noblesse, avait fait d'étonnants progrès. Eh bien, moi, je suis certain que, à nombre égal, ou à peu près, l'armée autrichienne serait battue par toute autre armée. Elle n'a pas, elle ne peut pas avoir le facteur moral. »

Et comme on avait l'air deme trouver absurde, j'ajoutai :

« Vous avez, je le sais, une idée assez médiocre de l'armée italienne. Or, moi, je suis certain que, à nombre égal, l'armée italienne battrait à plate couture l'armée autrichienne. »

Et, après quelques observations, j'ajoutai encore :

« Vous ne connaissez pas la nouvelle Italie.

Notre malheur à tous, c'est que nous restons avec les idées de notre première jeunesse, que nous ne nous adaptons pas assez vite aux nouveaux faits

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qui se produisent autour de nous. L'Italie passe par une révolution morale dont, en général, oii n'a aucune idée. La nouvelle génération, qui a grandi dans Tltalie libre, est animée d'un patriotisme, je dirai môme d'un orgueil, qu'on soupçonnerait difficilement sous l'extrême politesse italienne. La nouvelle Italie ne peut plus supporter le rôle de Cendrillon parmi les grandes puissances. Cette démocratie laborieuse ne troublera pas la paix du monde; mais, si elle est jamais forcée à la guerre, elle étonnera par sa décision inflexible et par son héroïsme à toute épreuve. »

Je sais que je n'avais convaincu mon interlocuteur ni sur la victoire des Japonais, ni sur la supériorité de l'armée italienne sur l'armée autrichienne.

Peut-être que, depuis, il s'est rendu compte que j'avais su regarder et comprendre.

Maintenant que les Italiens sont en train d'émerveiller le monde par la vaillance de leurs troupes, je me suis rappelé cette conversation de 1 904 et je me suis senti heureux d'avoir prévu ce que tout le monde voit.

En 1901, au mois d'août, je faisais, de Bardo-

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nechia rascension du mont Thabor /^^IpKrA r^ni» le panorama sublime dont on jouil

L'ascension est facile ; mais comi trois mille cent mètres d'altitude, el et fatigante.

Je causais avec mon guide, bon chamois. Je lui montrai, à notn grande et longue muraille à pic absolument infranchissable, et je lu on pouvait Tescalader. Il me réponi extrêmement difficile et qu'il ne me d'essayer, et il ajouta:

« Il y a un mois, des alpini italie Le commandant du bataillon était ui gros, qui ne payait pas de mine. Il m lui faire gravir la muraille que vous Je lui dis que seuls les chamois po parla. Et lui de répondre : « Gonduii ce même. Là où le chamois passe, ri <( et là où Fhomme passe, mon bat£ Je lui obéis. Et tout le bataillon a me lavait dit le commandant. »

En ce moment, les alpini italiens épopée sublime.

ELEUTHERIOS VENIZELOS'

Toutes les grandeurs sont rares. La grandeur humaine surtout.

J'entends par grandeur humaine l'harmonieux ensemble d'une haute intelligence, de la beauté morale et de TinflexibiUté de la volonté. De grandes intelligences ne sont pas aussi rares qu'on le croit; les beautés morales, heureusement, sont nombreuses, surtout chez les petits ; la ténacité de la volonté va souvent avec la perversité morale. Mais l'ensemble, qui, d'après moi, constitue la vraie grandeur humaine, est tellement rare qu'on peut passer toute une vie sans le rencontrer. -

Venizelos est une vraie grandeur humaine.

I. La Roumanie des vendredi 3 (i6) avril, samedi 4 (17) avril ot dim^che 5 (17) avril 19 15.

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Devant ces grandeurs-là, il faut admirer sans restriction. Et il ne faut pas oublier que Fadmiration sincère et profonde peut aussi nous donner de ces rares sources de joie qui, de temps en temps, nous leurrent sur la valeur de la vie.

Le plus grand poète de Thumanité, Shakespeare, présente ce fait caractéristique et presque unique, qu'on ne sait rien de sa vie. Venizelos s'en rapproche. Sa vie, avant les quelques dernières années, est tellement sans incidents que la légende aura un vaste champ devant elle. La seule chose qui reste de la première carrière de Venizelos, et qui explique la beauté morale dont il vient de donner une preuve si éclatante, ce sont les années où il prit la montagne, comme les autres Cretois, et fit le coup de feu pour sa patrie. Et ce qu'on ne sait pas, c'est que le Cretois, dans le maquis, portait dans ses poches des livres dans lesquels il se perfectionnait dans l'étude du français.

Avant Venizelos, la Grèce était tombée comme nous ne le savons que trop. Si la Grèce ne s'était pas si merveilleusement redressée depuis, moi

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qui ai contracté envers le peuple hellène une dette éternelle, je n'oserais parler de ce passé. La Grèce, qui avait fait des miracles d'héroïsme et €t de beauté morale pendant la guerre de l'indépendance, — d'héroïsme qui lui avait attiré, à la fin, la protection de ces trois grandes puissances, la France, l'Angleteterre et la Russie, qu'on trouve toujours dans l'histoire, ensemble ou séparées, lorsqu'il s'agit d'une belle action à accomplir, la Grèce avait commencé une véritable descente, presque aussitôt après son émancipation.

En son premier roi, elle avait fait un choix malheureux. Que pouvait comprendre à l'âme grecque un Bavarois rigide ? Le second souverain prit comme règle de conduite de laisser les Grecs absolument libres, sans même leur servir de guide dans les moments difficiles : il s'ensuivit une période entière de luttes effrénées entre les partis, le système du partage des dépouilles poussé à l'extrême, et, malgré les efforts d'un autre grand homme, Tricoupis, le peuple grec, un des plus doués de la terre, connut toutes les misères, la défaite, la banqueroute et le reste.

Comme toujours, au bord de l'abîme, la nation fut sauvée par le seul moyen de salut que con-

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naisse Thistoire : par la révolution. Et ce fut la forme la plus dangereuse de la révolution, le coup d'état militaire. Le roi Georges, qui n'avait pourtant rien fait pour le mériter, but jusqu'au fond, jusqu'à la lie, la coupe pleine de toutes les humiliations ; il signa de sa main la mesure qui rayait des cadres de l'armée tous ses fils, y compris le Diadoque, dont le nom était pour les Grecs synonyme de Domocos.

Quelles qu'eussent été ses fautes, s'il en avait commis, un pareil martyre les aurait expiées.

Mais après avoir coupé, il s'agissait de coudre. Sauf lorsqu'un Napoléon peut sortir d'une révolte militaire, la révolution militaire, très efficace pour tailler, est incapable de coudre.

La Grèce se trouvait dans un véritable chaos. La nouvelle chambre ne voulait pas seulement reviser les lois fondamentales de l'état, elle voulait se proclamer souveraine et, en même temps, elle n'était pas de taille à exercer la souveraineté.

C'est alors que le Cretois arriva.

Il était seul : il n'avait ni relations de clan ou de famille, ni fortune, ni passé, ni parti, ni clientèle. 11 était seul.

Il fut reçu comme un dieu, les masses seules ayant quelquefois cette divine intuition.

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Et, reçu comme un dieu, il agit comme un homme, dès le premier moment.

Il y a peu de pages aussi belles dans toute l'histoire de tous les temps et de tous les pays, que le Cretois tenant tête au peuple d'Athènes dont toutes les poitrines crient : (( Vive Venizelos I vive la Constituante I » et lui imposant : (( Vive la revision constitutionnelle I »

Cet homme seul eut raison contre tout le monde.

Comme tous les créateurs, il commença par tout briser. Les partis, ou plutôt les coteries anciennes qui avaient amené la Grèce au désastre, il les broya. Il refit une autre nation. Il osa, dans la partie la plus méridionale de l'Europe, proclamer l'inamovibilité absolue de tous les serviteurs de l'état, leur entrée au service par le concours et leur avancement par la décision de leurs collègues. Il nettoya, mieux même que ne l'avait fait le légendaire Hercule. Et l'Europe émerveillée put se donner la joie de voir un grand homme.

Après la résurrection à l'intérieur, Venizelos

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se tourna vers les destinées de Thellénisme dans le monde.

Pendant toute la crise balkanique, on peut dire, sans aucune exagération, que, grâce au génie de Venizelos, ce fut la Grèce qui, bien qi^e disposant de Tarmée la moins nombreuse, de beaucoup la moins nombreuse, conduisit la marche des événements. Avec le coup d œil du grand homme, Venizelos se rendit compte de la valeur réelle de la Serbie; il se l'attacha, et il exerça toujours, et dans toutes les circonstances, une fascination absolue sûr M. Passitch.

Lorsque toute entente avec la Turquie, au sujet de la Crète, échoua, à cause de Imcapacité irrémédiable des Turcs, Venizelos fit le miracle de conclure une alliance avec les Bulgares, que le peuple grec était habitué à considérer comme l'ennemi héréditaire et irréductible. Et lorsqu'il conclut cette alliance, il eut la vision claire d'écarter du traité toutes dispositions sur le partage futur des territoires à conquérir. Le roi Georges, le Diadoque, actuellement le roi Constantin, firent à Venizelos la plus terrible opposition. Le Cretois eut gain de cause. Le traité resta muet sur le partage des dépouilles. Et la Grèce échappa ainsi, grâce à cette prévoyance, aux accusations

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et aux difficultés dans lesquelles la Serbie se débat encore.

A Londres, Venizelos imposa sa personnalité dans tous les cercles politiques et diplomatiques, malgré son attitude réservée et modeste, qui faisait un tel contraste avec l'arrogance bouffie de Danef.

C'est à ce moment-là que j'eus le bonheur de le connaître et de lier avec lui une de ces amitiés, faites de confiance et de sympathies, que seule la mort peut interrompre.

Je n'ai vu alors Venizelos que deux fois, et cela m'a suffi pour comprendre que j'avais devant moi, non seulement un grand homme, mais aussi un gentleman, et que, dans cet homme-là, on pouvait placer une confiance illimitée sans aucun risque de déception. Je le savais en désaccord profond avec les Bulgares, et pourtant u eut la délicatesse d'âme de ne rien me dire sur les difficultés entre lui et ses alliés.

La première fois que je le vis, je lui demandai quel était le secret dé son extraordinaire succès. Il me répondit qu'il était venu à temps et qu'il avait adopté deux règles de conduite : dire à son peuple toute la vérité, dans toutes les circonstances, et être à chaque moment prêt à quitter le pouvoir ssans aucun regret.

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A Bucarest, j'eus avec lui une conversation un peu animée. Il s'était emporté, lorsque je lui avais dit que c'était une faute que d'insister sur Cavalla. A son emportement, je compris, — ce qui se vérifia plus tard, — que cet homme-là n'était pas seul maître de la politique de son pays. Moi, je rêvais alors de compléter le traité de Bucarest par un traité d'alliance entre les quatre royaumes, entre la Serbie, la Grèce, la Bulgarie et la Roumanie.

Lorsqu'on connaîtra -ce qui est aujourd'hui ignoré de l'histoire de la crise balkanique, lorsqu'on saura tout ce que Venizelos a fait, l'admiration pour le grand homme ira en augmentant. En voilà un qui n'a rien à craindre de la divulgation de tous ses actes, même de toutes ses pen-

Après le traité de Bucarest, Venizelos se trouva aux prises avec les intrigues autrichiennes de Gonstantinople. Je ne veux pas faire aujourd'hui l'histoire du traité d'Athènes, ni insister sur le fait que, à plusieurs reprises, une nouvelle guerre entre la Turquie et la Grèce fut sûr le point d'éclater, et que Venizelos était préparé pour toutes les éventualités. Je tiens cependant à rendre, dès à présent, F hommage public que mé-

rite la beauté morale de Venizelos, qui, loin de vouloir laisser dans lombre les services que j'ai pu rendre alors à la Grèce et à la paix, a insisté au contraire pour les mettre dans une lumière éclatante*. Les vrais grands hommes n'ont pas de petits sentiments.

Venizelos avait en même temps sur les bras la question de TEpire. 11 savait trop bien qu'il était impossible à la Grèce de s'opposer au vœu unanime des grandes puissances, et qu'il était indigne de lui d'être la cause d'une guerre générale. Il se sacrifia à son devoir, sachant bien que le jour viendrait où il pourrait obtenir l'Epire sans provoquer l'Europe. Mais, à ce jeu, il s'usa, comme il s'était usé, lorsque, à Bucarest, il n'obtenait pas pour les Grecs le soleil, la lune et

I . Je détache ces lignes de la lettre que Venizelos m'adressa à Athènes le 3i octobre igiS ;

Mon cher Ministre,

est-ce que votre visite ne vous rappellera pas toujours la

conclusion de la paix avec la Turquie, à laquelle vous avez pris une part si active P

Quant à moi, je suis particulièrement heureux que notre connaissance et, pcrmettoz-moi de le dire, notre amitié, qui ne date que depuis si peu de temps, a été si riche en résultats pratiques pour mon pays, et qu'il a été donné à la Roumanie de jouer de nouveau si heureusement le rôle d'arbitre pour la conclusion de la paix dans les Balkans. C'est un nouveau lien pour nos deux nations, qui, liées par les mêmes intérêts, sont destinées à mar> cher ensemble dans les voies de la civilisation.

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les constellations. On le guettait à Athènes. On profitait de chaque concession que le grand homme devait faire à la paix de TEurope et à la sûreté de son pays, pour le désigner comme une âme pusillanime qui, manquant de confiance dans les forces de Thellénisme, ne savait pas se montrer intransigeante.

Rien de plus facile que d'obtenir une popularité vulgaire, en se mettant du côté de ceux qui crient le plus fort, alors quun autre prend sur lui, au risque de son impopularité, de défendre la patrie.

Et c'est de cet incident que Venizelos dut subir rinimitié de M. Zographos, comme plus tard, pour prix de ses efforts dans la question des îles, il dut subir les apostrophes de tous les envieux et de tous les ratés.

Tout homme qui avait assez étudié l'histoire pour savoir que les grands hommes sont quelquefois un poids trop lourd à supporter, comprenait que Venizelos ne pourrait pas rester trop longtemps au pouvoir.

Après la signature du traité de Bucarest,

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M. Passitch nous invita tous à déjeuner à Fhôtel Palace. Parlant avec mon voisin de droite, je lui exprimai mon désir, qui datait de tant d'années, de profiter du commencement de l'été de 1914 pour faire un voyage au Japon. Venizelos entendit et me demanda si je voulais bien l'accepter comme compagnon de route. Puis, se reprenant, il me demanda avec un sourire si j'étais sûr que je serais libre dans la première moitié de l'année 1914. Il faisait allusion à la croyance générale que les hommes qui avaient fait l'œuvre de 191 3^ seraient retenus au pouvoir par leurs peuples. Je lui répondis, au grand étonnement des convives, que j'étais sûr de cette liberté, non seulement pour moi, mais aussi pour lui. Je me suis trompé d'un an en ce qui concerne Venizelos. Mais, sans la question des îles et sans la surprise de la guerre générale, il serait tombé à l'époque que j'avais prévue. Sa grandeur portait ombrage beaucoup plus qu'on ne pourrait se l'imaginer.

L'homme qui avait fait la Grèce moderne devait, à tout prix, disparaître de la scène, pour que certains personnages sortissent de l'obscurité. Je l'avais senti déjà en juillet 191 3; j'eij fus plus convaincu dans les mois qui suivirent.

Lorsqu'éclata la guerre européenne, je n'eus

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aucun doute sur la pensée de Venizelos. Je savais que cet homme désirait une entente sérieuse et durable entre les petites nations, et je ne pouvais pas me figurer qu'un génie comme le sien ne se rendrait pas compte que l'indépendance, la liberté, même l'existence de la Grèce étaient, tout comme celles de la Roumanie, indissolublement liées à la défaite de l'Autriche et de l'Allemagne. J'ai su depuis qu'il pensait comme moi et que, par conséquent, il se rendait compte, dès le début, que nous avions tous le plus haut devoir moral, non seulement envers la civilisation, mais aussi envers l'égoïsme de nos patries, de contribuer de toutes nos forces à la victoire de la Triple Entente.

Poursuivant mon idée fixe d'amener toutes les nations des Balkans à côté de la Triple Entent^, et malgré tout ce que les Austro- Allemands affirmèrent quant à leur mainmise sur la Bulgarie, je me permis de télégraphier et d'écrire à Venizelos, le suppliant de nous aider à nous montrer, dans cette crise historique, larges de vues et européens. Je lui disais que si nous nous montrions petits et locaux, malheur à nous. Une Allemagne victorieuse serait notre mort matérielle et morale ; la Triple Entente victorieuse sans nous, ce serait

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notre déchéance morale. Je lui annonçais que, de même que je conseillais à mon pays de faire aux Bulgares des conicessions territoriales et que je conseillais aux Serbes d'en faire de sérieuses, puisque cette guerre leur rapporterait un royaume magnifique s'étendant jusqu'à la frontière de ritalie, la Grèce, dans de beaucoup moindres proportions, devait aussi donner l'exemple, puisque de splendides compensations l'attendaient en Asie-Mineure. C'était déjà en août et en septembre 1914 que je me permettais d'écrire ainsi à mon ami d'Athènes. J'y revins plus tard. Je dois dire, pour l'amour de la vérité, que Venize-r los me répondit, en automne, que la Grèce ne pouvait faire aucune concession territoriale, et j'en ressentis une certaine amertume. Amertume, non pas que j'eusse la fatuité de m'imaginer que je pouvais peser sur les décisions d'un Venizelos, mais amertume parce que j'entrevis que Venizelos était, encore plus que je ne l'avais deviné, en butte à des difficultés venant de ceux qui, étant nés sans la faculté de voir loin, ne peuvent pas comprendre ceux qui ont ce don divin.

Les révélations que vient de faire Venizelos nous ont complètement éclairera ce sujet.

Jamais Venizelos ne m'a paru plus grand

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qu'après la lecture de ses deux Mémoires adressés au roi Constantin.

Je suis de ceux qui ont lu et relu les « Mémoires )) de Bismarck. Il n'y a rien dans les (( Mémoires » qui approche de la grandeur d'âme qui se dégage de ces deux documents. Et comment pourrais-je être un homme sans ressentir la tragédie de la destinée de ces deux écrits, tombés où ils sont tombés ?

La publication de ces documents, non seulement élève Venizelos plus haut qu'il n'a jamais été, mais elle rend à la Grèce un service inestimable.

Prouver aux Bulgares qu'il y a eu un Grec, le plus grand de tous, qui concevait la possibilité d'un sacrifice pour gagner la certitude du voisinage paisible, c'est faire une autre œuvre que de frapper des médailles sur lesquelles on trouve l'eJBfigie du roi Constantin accolée au titre de Bulgarochtone.

Et maintenant, le dernier acte de Venizelos.

A cinquante ans, il se retire de la vie politique. Il avoue que, si son pays ne se trouvait

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dans une grande crise étrangère, il luttei-ait, comme ce serait son droit et son devoir. Et après avoir affirmé, avec toute sa force, son droit d'homme libre, qui est de lutter contre n'importe qui, il se retire, mais toujoilrs en homme libre, en annonçant à son peuple que c'est le dernier service qu'il rend ainsi à la Couronne.

Cette retraite de Venizelos, quelque navrante qu'elle puisse être pour tous les amis de la Grèce, présente une grandeur presque surhumaine. Cet homme n'aurait qu'à marcher de l'avant, pour tout briser sur son chemin. Mais il a peur de blesser la Grèce, et alors il accomplit un sacrifice autrement dur que la mort : il s'exile de parmi les vivants*.

Comparez la chute de Venizelos à celle de Bismarck, et toute la supériorité de notre race grécolatine sur la race germanique éclatera dans une sublime beauté.

Renvoyé par un jouvenceau couronné, Bismarck ne sait ni lutter comme un homme, ni se taire comme un grand homme . Il bougonne comme une cuisinière à qui on a enlevé le tablier.

Pourquoi cette différence ? Est-ce que Bis-

1. Les folies du roi Constantin allaient forcer Venizelos do revenir sur sa retraite et de sauver l'hellénifiine.

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marck était au-dessous de Venizelos ?

Bismarck appartenait à une nation ( pendant des siècles dans Tidée que V litique n'est pas le serviteur du pays, viteur du roi, et que le roi n'est pas la expression de la volonté nationale, volonté superposée à celle delà nation Des institutions moyenâgeuses et ut dience pèsent même sur un Bismar qu'il est frappé comme un dômes lamente comme un domestique. Le fils de la Révolution française, sait qu viteur de la nation, et le sacrifice de s lorsqu'il le fait, il le fait à la nation, e en homme libre, sans bougonner.

Et maintenant, pour finir, un petit La dernière fois que Venizelos vii manie, je causais un jour avec lui da sure d'une fenêtre du palais royal. Ne de cette philosophie politique, qui auquel tous les hommes mêlés au goi reviennent constamment. Entre auti nous parlions des rapports entre h

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d'état et les souverains, dans les pays où la monarchie est encore une institution nécessaire.

Et le Cretois me dit : « Tout notre cerveau, tout notre cœur, toute notre vie, nous devons les employer à grandir et à renforcer nos souverains. Et nous savons bien qu'à leur tour, ils ne feront que nous réduire, s'ils ne peuvent pas nous détruire. Pourtant, il faut remplir notre devoir, parce que c'est notre devoir. »

Venizelos a rempli son devoir.

Messieurs les Députés,

Les débats de l'Adresse, cette ani Sénat qu'à la Chambre, sont sans p rhistoire de notre tribune et très ne se répéteront jamais.

La grandeur des événemi

Dans toute notre longue histoire :

eu un moment plus grave, plus rie quences, plus écrasant par nous pa que le moment par lequel passe le i

I . Ce discours a été prononcé dans les se décembre 1916 It la Chambre des Députés de I reproduits que les passages essentiels ayant tn générale.

d*hui, et qui, natuFellemenl, nous louche, nous aussi, nous touche même plus que d'autres.

Devant ces circonstances, les formes habituelles de la vie ordinaire sont trop étroites pour embrasser les débats nécessaires.

Qu'est-ce, par exemple, que cette forme parlementaire des débats de l'Adresse ? Une lutte entre des partis, une course pour l'obtention du pouvoir, seul moyen pour mettre nos idées à exécution, une concurrence devant l'opinion publique, l'exagération, de part et d'autre, et des fautes commises, et des promesses pour l'activité future ; une lutte entre les hommes pour vaincre des hommes à l'intérieur du même pays.

Que signifie tout cela, vis-à-vis de la grandeur des événements par lesquels nous passons? Combien petites, combien minces, combien insuffisantes, ces formules dans lesquelles nous sommes forcés de nous consulter sur les plus grandes décisions que jamais la race roumaine ait eu à prendre dans des événements dont les conséquences sont telles que l'homme qui puisse les envisager toutes n'est pas encore né I

Cette gravité exceptionnelle a fait que, dans d'autres pays, le cadre des formes habituelles de la vie normale a éclaté. Ainsi vous avez vu, en

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Belgique, prendre place dans un gouvernement catholique Vanderwelde, le chef socialiste, sur la parole duquel s'est appuyé le roi Albert lorsqu'il s'est opposé à la misérable invasion de sa patrie. La même chose en France, où nous voyons, à côté l'un de l'autre. Combes et le catholique Cochin ; où, dans le même gouvernement, siègent les modérés d'autrefois et le socialiste irréductible Guesde.

On a vu enfin la même chose dans l'heureuse Angleterre, défendue par la mer contre toute invasion, l'Angleterre, patrie du régime des luttes des partis, et où l'on voit aujourd'hui, sur le même banc ministériel, les unionistes, les libéraux et les travaillistes.

Pourquoi, Messieurs, ces choses ont-elles été possibles ? Pourquoi a-t-on brisé le cadre de la vie normale et a-t-on recherché d'autres formes ? Justement parce que les événements actuels ont une telle importance, qu'ils ne peuvent pas entrer dans le cadre des vieilles formules.

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