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I. Suit le passage relatif au gouvernement national

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L'Aube d'un monde nouveau.

Demandons-nous, Messieurs, ce que signifient les événements qui se déroulent autour de nous ? S*agit-il d'une guerre comme toutes les guerres ? S'agit-il d'un de ces innombrables incidents historiques, qui, à première vue, paraissent si importants, et dont on s'aperçoit plus tard qu'ils n'avaient qu'un intérêt passager ? Ou bien sommes-nous en face d'un de ces bouleversements qui viennent si rarement dans l'histoire, mais qui marquent la fin d'un monde et le commencement d'un autre?

Les contemporains, Messieurs, se rendent rarement compte de l'importance des événements par lesquels ils passent. Ils comptent les milliers de victimes, les milliards perdus, mais rarement ils se rendent compte de toutes' les conséquences lointaines de ces événements, obligés qu'ils sont par les nécessités de la vie de mener l'existence de chaque jour, au milieu de la tragédie qui les entoure.

Les contemporains de Jésus ne se sont nullement rendu compte de ce qui allait se passer dans l'histoire humaine, par lavènement du christianisme.

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Au temps des invasions barbares, personne ne se rendait compte de quelles transformations il s'agissait. Personne ne savait qu'il pouvait en sortir la mort de la civilisation pour mille ans. S'ils s'en étaient aperçus, ils se -seraient défendus autrement. Les contemporains de la Révolution française n'ont pas toujours compris quelles formidables conséquences allait avoir cette Révolution ; combien lointaines allaient être ses suites. Je crois, Messieurs, qu'aujourd'hui nous ne sommes pas devant une guerre quelconque qui ne changera que des frontières, après quoi les choses resteraient comme auparavant. Nous nous trouvons en face d'une catastrophe de toute l'humanité ; nous nous trouvons en présence du crépuscule dun monde, qui précède l'aube d'un monde nouveau. (Applaudissements.)

Autrement ce que nous voyons arriver ne s'expliquerait pas. Ils ne sentent pas cela, les gens à courte vue, — courte, non pas pour d'autre raison, que pour une chose queBalfour analysait si bien, le jour où il se retirait de la direction du parti unioniste. Il dit alors au comité :

Je ne suis p2is vieux, car je n'ai que soixantequatre ans.^ Je n'ai pas commencé à baisser, puisque, si j'avais commencé, je ne me rendrais

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pas compte que je suis déjà arrivé à soixantequatre ans. Malgré cela, cependant, je sens que je commettrais un péché, en continuant de rester à la direction de mon parti. Pourquoi, Messieurs ? Il est un âge oii l'homme n'est plus adaptable aux nouvelles idées, aux nouveaux courants. Cela est si vrai, qu'un membre de cette Chambre me disait, un jour, qu'à partir de l'âge de cinquante ans il n'avait plus voulu lire, car s'il avait continué à lire c'eût été en vain. (Hilarité.)

Certes, Messieurs, il exagérait, mais il est vrai que l'homme, à partir d'un certain âge, n'est plus adaptable ; et que plus l'homme devient inadaptable aux idées nouvelles, plus son autorité augmente, car le monde est ainsi fait. Les vieux hommes politiques ont plus' d'autorité que les jeunes.

Aussi, Balfour disait-il : Je suis moins adaptable, mais j'ai plus d'autorité, donc je suis devenu un obstacle au progrès de l'état, je dois laisser la direction du parti à d'autres, qui ne jugent pas avec leurs vieux préjugés, comme faisait avanthier M. Carp dans son beau discours. (Applaudissements.) Il a essayé de découper en tranches, si on peut la découper en tranches, la grande tragédie ; il a peiné pour disjoindre la trame de ce

conflit de l'humanité, il y a vu un procès entre la France et TAUemagne, un procès entre TAllemagne et TAngleterre, un procès entre T Allemagne et la Russie, et je ne sais combien d'autres procès I Et, à chacun, il a attribué une petite cause, une cause éphémère.

La France accomplit les miracles que nous admirons et donne au monde le spectacle du peuple, qu'on avait tenu pour léger, transformé en le peuple le plus décidé, et cela, rien que pour recouvrer les provinces perdues I L'Allemagne fait les eflforts qu'elle est en train de faire uniquement pour se créer un domaine colonial. L'Angleterre offre à l'humanité le spectale de ses quatre millions de volontaires qui s'enrôlent pour le service militaire, ce service qu'elle avait tant dédaigné jusqu'à présent. L'Angleterre, que personne n'attaquait, dépense des dizaines de milliards et met en danger l'empire qu'elle a édifié après des siècles de sacrifices, seulement pour éviter la concurrence de l'Allemagne, alors qu'elle aurait pu faire cela par tant d'autres moyens I Non, Messieurs, une pareille conception des choses est trop bornée pour qu'elle soit vraie. Pour qu'un si grand nombre de peuples aient consenti les sacrifices qu'ils consentent avec tant de décision, avec

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tant de gaieté de cœur et une si grande détermination de ne s'arrêter qu'après la victoire, — cette victoire qui écrase les adversaires, — il faut qu'il y ait au-dessous quelque chose de plus profond qui agite leurs âmes : il faut qu'il y ait autre chose qu'une question de colonies, qu'une question de concurrence commerciale, que la question des quatorze mille kilomètres carrés de l' Alsace- Lorrain e ! Il y a autre chose. C'est le dernier combat que livrent aujourd'hui les forces de la réaction contre le principe de la souveraineté nationale, dans les relations intérieures et extérieures . (Applaudissements prolongés .)

L'hégémome universelle

EL

Et voyez-vous. Messieurs, combien grave est le problème qui se pose aujourd'hui à l'humanité I Vous voyez l'ItaUe, au lieu d'accepter gratuitement des augmentations de territoire, se précipiter de bon gré dans les horreurs dé la guerre. Vous voyez tressaillir aussi d'autres peuples que ceux d'Europe I Ne vous êtes-vous jamais demandé ce que venaient faire, dans ce conflit, les nouvelles nations, les nouvelles républiques

créées par les Anglo- Saxons de l'autre côté de rOcéan? Pourquoi, au Canada, pourquoi, en Australie, pourquoi, dans la Nouvelle-Zélande, en est-on arrivé à ce que 7 à 8 pour 100 de la population s'enrôlassent comme volontaires pour aller à la guerre ? Est-ce seulement par amour pour la mère-patrie ? Pourquoi la conscience des États-Unis d'Amérique est-elle troublée? Par amour de l'Angleterre? Non pas. Messieurs. Il n'y avait pas de note plus populaire aux Etats-Unis, pour un orateur, que les reproches à l'Angleterre : l'expression consacrée était : « tirer la queue au lion britannique ». Pourquoi s'est-elle troublée, cette démocratie de cent millions d'hommes qui fait dans le monde la plus belle expérience ; la création d'une civilisation, sans préjugés, sans classes, sans monarchie, sans militarisme, sans aucun obstacle, basée uniquement sur la souveraineté nationale poussée jusqu'à ses dernières limites...

Pourquoi, Messieurs? Tout ce mouvement ne saurait avoir qu'une seule explication, à savoir : nous nous trouvons en présence d'une transformation de r humanité, transformation qui s'exprime dans cette forme de massacre général. C'est là une lutte entre deux mondes — et nous verrons lequel

des deux peut vaincre — - autrement cette guerre ne serait pas possible et on ne la ferait pas avec r acharnement qu'on y met.

Messieurs, il y a, en réalité, dans cette guerre, certainement provoquée par les AHemandsi, la dernière tentative faite par un seul peuple pour s'emparer de l'hégémonie universelle.

Si le soldat allemand vainc aujourd'hui; la première conséquence serait que la même force militaire qui est la plus grande du monde, serait aussi la plus grande force navale, et il n'y aurait plus d'indépendance pour personne, il n'y aurait plus de liberté pour personne, pas même pour la grande démocratie américaine. Le jour où le même Etat aurait la domination aussi bien sur la terre que sur la mer, le jour oti l'empire romain serait reconstitué, conformément à l'affirmation faite une fois par l'empereur Guillaume que l'heure viendra où chaque homme sera heureux de se dire Allemand, tout comme chaque homme autrefois disait avec bonheur : civis romanus sum, ce serait fini de notre vie Kbre à tous.

Eh bien, cette tentative, sur quoi se fondet-elle ? Est-ce sur une supériorité de civilisation ? Est-ce sur une supériorité de civilisation de telle nature qu'elle ait le droit de dominer le monde,

et que les autres se sentent heureux de courir derrière le char triomphal du vainqueur ? .

Vous avez vu que M. Stère, qui devait, dans son discours, toucher aussi à cette question, très superficiellement d'ailleurs, n'a pu dire qu'une seule chose : qu*on commet une injustice si on conteste aux Allemands leur apport au trésor commun de la civilisation humaine.

Mais qui a songé à nier cet apport ?

Cependant, cet apport est-il d'une qualité supérieure à celui qu'a produit la France par exemple, à celui qu'a produit l'Italie, à celui qu'ont produit les Anglo-Saxons ?

Y a-t-il une seule des hypothèses qui forment la base et la poésie de la science, y a-t-il une seule des découvertes sur lesquelles est bâti tout le progrès du monde moderne, — le progrès matériel, — y a-t-il une seule des idées qui ont enthousiasmé l'humanité, y a-t-il une seule parmi les créations de l'art qui serait perdue si nous supprimions l'apport germanique? Non, Messieurs, la richesse humaine resterait intacte, certes un peu plus réduite, mais non pas appauvrie ; elle resterait intacte. (Applaudissements prolongés.)

Qu'avez-vous à opposer, dans le fonds aile-

mand, aux extraordinaires productions de notre civilisation néo-latine ? Une seule chose est caractéristique dans la culture allemande : c'est son organisation politique, qui est pour nous un rébus.

Comment peut-on concilier une organisation économique ultra-moderne avec une organisation politique moyenâgeuse? Comment peut-on concilier une instruction si généralisée, un bien-être matériel si développé avec un système politique dans lequel un seul homme peut dire : ce Ma volonté est la loi suprême » ; «je ne dois pas mon pouvoir à l'assentiment du peuple allemand, mais uniquement à la mission divine qui m'a envoyé sur terre » ?

Telle est la caractéristique de la civilisation allemande, de la fameuse KuUur. Et cela. Messieurs, provient malheureusement de la façon dont s'est faite l'unité de l'Allemagne.

Si l'unité de l'Allemagne était issue du mouvement libéral de i848, une nouvelle grande nation se serait ajoutée aux nations libérales d'Europe. Mais l'unité de l'Allemagne est un produit du caporalisme prussien, dont un Allemand très intelligent et occupant une haute situation ^

I Un conseiller do légation de l'Empire allemand.

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me disait, il y à cinq ou six mois : « Vous avez raison, tout ce que vous écrivez est vrai, rien de plus antipathique que le caporalisme prussien ; seulement, il est invincible et nous devons l'accepter comme nous acceptons le déluge, comme nous acceptons les sauterelles, comme nous acceptons tous les fléaux que la fatalité peut nous envoyer. »

Eh bien. Messieurs, ce n'est pas vrai. Pendant que M. Diamandy parlait de la bataille de la Marne, je ne sais qui a répondu que ce fut une bataille quelconque ; moi je dis : ce Ce ne fut pas une bataille, ce fut un moment historique, ce fut la preuve que même la force brutale du caporalisme, dans un état oîi un homme peut dire que la suprême loi est sa volonté, peut être vaincue par les armées d'une république démocratique dans laquelle l'abus de liberté était confondu par le» niais avec la déchéance morale et la perte de la vertu. (Applaudissements prolongés,)

Comment s'est produite la guerre?

Et maintenant, Messieurs, comment la guerre s'est-elle produite ? Qu'y avait-il avant cette

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guerre, avant, puis-je dire, ce tremblement humain ?

Depuis la Révolution française, deux ^dogmes nouveaux avaient fait leur apparition dans la vie de rhumanité : l'un était la souveraineté nationale dans la vie intérieure de tous les états, Tautre la même souveraineté dans les relations internationales. L*uu après l'autre, tous les peuples ont importé, autant qu'elle était compatible avec leur état de civilisation, cette nouvelle doctrine, et partout ont diminué les forces qui étaient en contradiction avec la nouvelle doctrine. Ainsi la doctrine de la souveraineté nationale transportée dans les relations internationales a abouti à la proclamation du principe des nationalités.

Car le principe des nationalités n'est que le droit de chaque communauté d'hommes qui se sentent attachés par les souvenirs du passé, par les intérêts dû présent, par l'aspiration de leur âme, à mener une vie libre et sans contrainte, quel que soit leur nombre, quelle que soit l'étendue du territoire qu'ils occupent, quels que soient les abus de la conquête, quand même des centaines d'années auraient passé depuis, comme c'est le cas pour la conquête magyare à l'égard des Roumains d'outre-monts. (Applaudissements prolongés.)

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Ce principe de la souveraineté nationale mène droit à la diminution du pouvoir monarchique dans les états de forme encore médiévale ; il mène à la suppression de T Autriche, conglomérat de différents peuples qui n'ont d'autre lien entre eux que la monarchie, la monarchie selon l'ancienne idée que ce ne sont pas les nations qui choisissent leurs dynasties, mais la dynastie qui crée la nation ; 41 mène droit à l'aboUtion définitive de la Turquie, — après la disparition de laquelle son historien pourra dire qu'elle ne laissera aucune bonne trace de sa domination plus que quatre fois séculaires, — de la Turquie qui, aujourd'hui lorsqu'elle est je l'espère, à son définitif déclin, se couronne comme Néron du massacre d'un million d'Arménien^, tués sans que les Alliés de la Turquie levassent même un doigt pour empêcher cette ignominie de notre époque. (Applaudissements .)

Mais, outre ce principe de la souveraineté nationale, il y avait encore une chose qui faisait des progrès en Europe. Que nous l'aimions ou non, comment nous la dissimuler I C'était la théorie de l'amélioration de l'état matériel du plus grand nombre, par la participation du plus grand nombre à une plus grande part des biens terrestres.

Cette théorie, Messieurs, était en hausse partout.

C'était l'atmosphère que nous respirions tous, les uns avec plaisir, les autres malgré eux, mais tous. En face de ce grand mouvement du nouveau monde qui nous aurait conduits, sinon à la disparition définitive de la guerre, du moins certainement à une paix prolongée, à r amélioration des rapports entre les peuples, à ce qu'on appelle une utopie, mais une utopie dans laquelle il faut avoir foi, puisqu'il faut toujours un ciel plus bleu vers lequel on s'élève, au milieu de l'impuissance humaine. (Applaudissements.)

En face de ce mouvement, il était resté en Europe un état qui représentait justement le contraire, un état qui s'est formé par la conquête, qui n'a jamais hésitera proclamer que le droit du plus fort était le seul droit qui a embrassé jusqu'à la frénésie le culte de la force brutale, qui considère comme des sentimentaux, des inutiles, quiconque ose parler de droit, de lois, du respect de sa signature, de tout ce qui forme le trésor moral de nous autres néo-latins. (Applaudissements prolongés.)

Il est arrivé encore une chose en Europe. Il"est arrivé la grande chance que sur le trône d'un autre pays, qui est aussi une autocratie où égale-

ment la volonté d'un seul homme décide de tout, fût monté un rêveur de nouveau, un Nicolas, — mais un Nicolas qui, au lieu de vouloir jouer le rôle de Nicolas I", — ■ lequel, vous le savez, était le gendarme de la réaction de l'Europe, et qui est allé en i848 jusqu'à sauver les Habsbourgs, uniquement pour obéir au principe : Tordre prime tout, — est monté, dis-je, Nicolas II, un rêveur qui avait proposé quoi? La limitation des armements ,^ c'est-à-dire la diminution de la souffrance humaine, c'est-à-diré un pas en avant vers la justice.

Et qui est-ce qui s'y est opposé, Messieurs î^ Est-ce l'Angleterre, dont on demande chaque jour eti Autriche et en Allemagne le châtiment divin parce qu'elle aurait provoqué la guerre ? Est-ce l'Angleterre, qui n'avait rien à gagner à la guerre, mais tout à perdre? Est-ce elle qui s'est opposée à la limitation des armements? Non, l'opposition est venue d'Allemagne I Et ainsi l'humanité, au lieu de marcher vers le désarmement, a marché à la folie des armements à outrance, à tel point qu'il devenait évident que, ou bien les trônes allaient être renversés, ou bien il allait couler des flots de sang, des millions de victimes, pour qu'on en finît une fois avec le vieux monde. (Applaudissements,)

Gomment finira la guerre ?

Et si tel est le sens de la guerre actuelle, peut-on «'imaginer que cette guerre puisse finir par la paix habituelle, celle dans laquelle des plénipotenliaires chamarrés d or et décorés de haut en tas discuteront autour du tapis Vert une série de riens ? Peut-on s'imaginer que cela finira comme un duel à Tépée mouchetée? Celui qui a été frappé crie : (( touché ! » Puis on se serre la main, on remet les épées dans la panoplie, et on s'en va trinquer ensemble.

Non, Messieurs. Aujourd'hui ce sont les nations qui se battent, et non pas les armées ; la conscience de tous les peuples est en éveil ; cette guerre durera ; elle ne peut pas ne pas durerjusquà l'écrasement de Van des deux partis, de telle manière que le vainqueur puisse imposer sa loi aux vaincus. Les nations n'accepteront pas une autre jpaix.

Si c'est l'Allemagne qui est victorieuse, la loi sera la domination du poing de fer, le règne d'un seul peuple choisi par Dieu ; si les autres sont victorieux. — et ils le seront, — la loi sera la loi

de justice, pour que tout le monde puisse jouir des bienfaits de la civilisation. (Applaudissements prolongés.)

Tel est le problème. Mais, me direz- vous :

Quoi? l'Allemagne va-t-elle disparaître ? Mais qui est-ce qui s'imagine cela ? C'est l'Autriche qui peut et doit disparaître, (Applaudissements.)

L'Autriche aurait dû disparaître depuis longtemps. Lorsqu'elle aura disparu, on entendra un soupir de soulagement général ; on sera heureux qu'elle ait enfin payé ses péchés séculaires, car vous ne trouverez dans toute son histoire aucun bienfait pour personne, mais de la perfidie et des coups pour beaucoup. Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour qu'on me montrât une bonne action qu'eût jamais accomplie cette monarchie ? (Applaudissements . )

Et si les choses sont ainsi, Messieurs, pouvezvous douter de quel côté sera la victoire ? Je ne sais plus qui disait tout à l'heure que c'était un enfantillage d'introduire l'idée de la morale dans la poUtique internationale.

Combien faibles sont vos connaissances de la phihsophie de H histoire! Les individus comme les peuples paient les péchés qu'ils commettent contre la morale; pour les uns, le châtiment vient immédiate-

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ment ; pour d'autres, il tarde ; mais il n'y aurait aucun ordre dans l'univers, la vie n'aurait aucune valeur f si nous n'avions pa^ la conviction qu'il existe une loi morale au-dessus de nous. (Applaudissements.)

Neutralité.

Et si. Messieurs, je vois le problème de cette manière ; si tels sont les événements qui se passent autour de nous, peut-on parler de neutralité? Y a-t-il un état au monde qui ne sera pas touché, qui ne sera pas transformé par les résultats de cette guerre? Non, Messieurs. Mais voilà la différence : il y aura des états qui pâtiront des conséquences de la guerre sans pouvoir dire leur mot, parce qu'ils auront gardé au fourreau leur épée rouillée ; d'autres souffriront également des conséquences de la guerre, mais en disant leur mot: soit le mot du vainqueur, celui qui décide, soit le mot du vaincu, du vaincu qui a fait son devoir et qui a droit au respect du vainqueur»

(Applaudissements .)

Celui qui prétend que nous pourrions rester indemnes dans cette convulsion, dissimule la vérité. •

Indemnes? Non. Mais il se pourrait qu'on décidût de nous sans nous. Voilà toute la différence entre la politique de neutralité et la politique d'action. (Applaudissements .)

J'ai entendu parler d'une autre politique encore, la politique que M. Stelian appelait la politique de corbeaux, que d'autres ont nommée la politique d'hyènes. C'est la politique qui négocie et avec les uns et avec les autres, qui trompe les uns ou les autres, qui se tient aux aguets, sans aucune boussole morale, sans se demander où est son devoir, sans savoir ce que commande l'honneur, et qui, selon que la balance penchera d'un côté ou de l'autre, vous amener^ à donner, vous aussi, le coup de grâce au moribond pour fouiller à l'aise ses poches. — (Applaudissements prolongés sur les bancs de l'opposition. J

Cette polilique-là, non seulement est indigne d'un peuple qui a montré tant de vertus aux siècles passés, mais croyez-moi, elle est aussi une politique bête, parce qu'elle ne réussit jamais. Lorsque le monde entier a été bouleversé comme ill'aélé, lorsqu'on a consenti à tant de sacrifices, soyez certains que les vaincus et les vainqueurs, qui sauront que d'autres ont été les hyènes qui attendaient dans l'ombre, se donneront la main,

DiqitizedbvV-iOOQlC

vaincus et vainqueurs, comme des braves qui se respectent, et le châtiment sera pour les lâches. (Applaadissemen ts . )

Messieurs, je connais des cas oii, dans des circonstances normales, on a pu faire de la poU tique d hyènes, mais je ne connais aucun cas dans l'histoire où un peuple ait annoncé d'avance qu'il suivrait une pohtique d'hyènes. Cela, c'est le comble de l'incapacité à côté du comble.de l'immoralité. {Applaudissements prolongés,)

Et, pour nous surtout, pour les Roumains, ne sentez-vous pas les dangers d'une pareille politique, d'une politique qui, j'en suis' convaincu, n'est pas la politique du gouvernement ? Elle ne peut pas l'être ; la Roumanie ne pouvait pas produire un gouvernement qui adoptât une aussi basse politique. (Applaudissements prolongés,)

Messieurs, ce serait pour nous, aussi, un danger d'ordre matériel. On dit que, dans des temps pareils, lorsque les hommes meurent par millions, lorsque toutes les vertus^ontressuscitées, lorsqu'on écrit avec des lettres de sang une épopée qui n'a pas sa pareille, le rôle de l'homme d'état est d'être tout à fait réaliste ; de ne tenir aucun compte des émotions et des sentiments, comme si la vie ne se composait que de calculs, comme si elle n'était

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pas dirigée surtout par les passions. (Applaudissements prolongés ,)

Au DÉTRIMENT DE LA HoNGRIE.

Soit, Messieurs I Même en se plaçant sur le thème des calculs, ce serait une politique erronée, car nous ne saurions nous accroître qu'au détriment non pas de T Autriche proprement dite, cadavre excellent pour en hériter, mais au détriment de la Hongrie I II ne nous est pas permis ici, malgré toute notre hostilité contre lui, de ne pas reconnaître au peuple hongrois une énergie vitale, une force patriotique et une facilité de se retourner absolument remarquables...

(Une interruption»)

...L'interruption n'est pas intelligente, aussi je ne réponds pas.

M, A, C. Couza. — La mienne aurait été intelHgen te . (Hilarité.)

M. Take Jonesco. — Je ne Tai pas entendue.

(Hilarité,)

Messieurs les députés, notre agrandissement ne saurait se faire qu'aux dépens de la Hongrie, et le démembrement de la Hongrie. n'est pas chose

simple. Les Hongrois ont des traditions dans les pays occidentaux. Les Hongrois ont passé pour le seul peuple ayant des institutions libérales dans rOrient de l'Europe. Les Hongrois, aujourd'hui encore, y conservent certaines attaches, et M. Diamandy, que j'aperçois en face de moi, a dû lutter, au cours de son voyage, contre les intrigues du parti indépendant hongrois...

M. G. Diamandy, — C'est exact.

iW. Take Jonesco. — Les Hongrois, Messieurs, pourraient très facilement dire : « Si les Roumains suivaient une politique de hyènes, nous, nous pourrions servir aux vainqueurs, quels qu'ils soient, de sentinelle contre la Russie, si c'est l'Allemagne qui l'emportait, de sentinelle contre l'Allemagne, si la Ru3sie était victorieuse. » Et il se pourrait qu'on trouvât aussi d'autres arguments afin de tramer des intrigues contre nous, afin défaire croire que le monde ne saurait fonder trop d'espoirs sur nous pour servir de sentinelle contre l'Allemagne, du moins pendant les premiers cinquante ans qui suivront. Je n'insiste pas, c'est inutile.

Aussi, Messieurs, ne nous reste-t-il que deux politiques. Ou la politique de l'instinct de la nation ; ou la politique soutenue ici par M. Carp et par M. Stère.

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La politique de l'instinct de la nation.

Messieurs, j'examinerai la politique de l'instinct de la nation indépendamment de toute autre considération. Je ne m'occuperai pas de savoir si les Roumains, dont le titre de noblesse est d'être un peuple latin, peuvent se trouver contre les Latins qui mènent la guerre aujourd'hui.

Je ne me demanderai pas si les Roumains, qui ont une véritable dette de reconnaissance, une dette indiscutable envers la plupart des états de la Quadruple Entente, et qui ne doivent absolument rien autre chose que des souffrances aux états de la Double Alliance, peuvent passer outre à l'inclination de leur âme et fournir le deuxième exemple de l'ingratitude. Ce sont là des considérations sentimentales. Je ne m'occupe non plus de la question de savoir s'il est possible à un état comme le nôtre de tirer son épée aux côtés de ceux qui ont commencé la guerre par, l'écrasement de la Serbie immortelle, par cet ultimatum qui, s'y on y change quelques mots, aurait pu nous être adressé à nous aussi ; s'il est possible que nous nous consolidions et que nous devenions plus

grands au prix d'une infamie, je ne m'occuperai pas de cela. (Applaudissements sur les bancs de l'opposition.) Je m'occupe, Messieurs, d'intérêts. Allons, soit I Nous vivons au temps des intérêts, plaçons-nous donc sur le terrain des intérêts.

Eh bien, quant à moi, si je me demandais :

qu*est-il préférable de faire, je répondrais : la première chose à consulter, c'est l'instinct de la nation.

On a parlé de la rue et de l'opinion publique pervertie. La rue, ce sont quelques centaines de personnes qui se promènent, l'opinion publique peut être pervertie par une campagne habile de quelques mois. L'instinct de la nation, cependant, depuis la hutte du paysan jusqu'au palais du riche, cela n'est pas œuvre d'opinion publique pervertie, cela ne s'appelle pas «la rue» non plus, à moins que l'on ne croie que la Roumanie n'est pas un pays de souveraineté nationale, mais qu'elle doit entrer dans le rang des pays dans lesquels un homme peut dire que sa volonté est la loi suprême. (Applaudissements.)

Personne ne saurait contester l'instinct. Il parle, et il parle si clairement, que, le jour où nous fûmes obligés — et je vais expliquer cela aussi — de suivre une autre politique officielle,

nous n'avons pas eu le courage de la publier, elle resta un secret connu seulement de quelques hommes. (Applaudissements,) Elle n'a pas été soumise à l'approbation de la nation, parce qu'elle ne pouvait pas l'être.

Cette politique instinctive n'est pas une lubie, n'est pas une faute ; non, Messieurs, elle est basée sur un fait primordial, tout aussi primordial que le droit à la vie. Chaque peuple a le droit de vivre sa vie, de la' vivre tout entière, avec tous les siens, car ce n'est qu'ainsi qu'il peut, lui aussi, créer une civilisation propre qui entre dans Vharmonie des autres civilisations.

Ce droit, chaque peuple le sent, ce droit est le droit primordial, le droit essentiel, et c'est pour cela que le peuple roumain a toujours compris ^ quelquefois d'une manière inconsciente peut-être, d'autres fois avec entière conscience, que, depuis mille ans, un problème s'est posé entre lui et les^ Hongrois : il appartient ou bien aux Hongrois d'être sur les sommets des Carpathes et, de là, de nous dominer, ou bien à nous de nous installer dans la citadelle de la Transylvanie et de là, de dominer la steppe hongroise ; il n'y a pas d'autre possibihté. (Applaudissements prolongés.)

Depuis mille ans le problème est ainsi posé,,

pendant mille ans, il ne s'est jamais effacé de notre conscience, mais, natm^ellement, ceux qui ont eu la direction de Tétat Font mesuré à nos forces>

Nous n'avons pas été un état de Don Quichottes, mais nous n'avons pas été non plus un état d'inconscient ; depuis le maître d'école de la campagne, avec sa carte de la Dacie Trajane, avec le dénombrement des pays roumains se trouvant sous une domination étrangère, jusqu'à l'homme politique, tous — le jour même où ils signaient le traité qui nous liait à l'Autriche — tous avaient gravé, dans leur âme, en lettres de feu, les mots : r (( Ardéal » et 1' (( Unité nationale ». {Applaudissements prolongés.)

Une conversation avec Banfy

N'allez pas vous imaginer, Messieurs les députés, que les Hongrois conservent le moindre doute là-dessus. Au mois de janvier 1896, j'ai eu une conversation avec le baron Banfy, qui était alors premier ministre de Hongrie. Quant à moi, je venais de tomber du pouvoir, et on prétendait que, pendant que j'y avais été, depuis 1891 jusqu'en 1895, à l'insu du Cabinet, — on me l'a

même reproché — j'aurais aidé en quelque sorte le mouvement national d*outre-Carpathes. Je lai toujours nié et je le nie encore aujourd'hui. Je m'expliquerai le jour oii je verrai ici les représentants d'outre-monts aussi \ (Applaudissements sur les bancs de la minorité,) Mais, Messieurs, un collègue du gouvernement me disait alors, avec un cynisme élégant : « Deux provinces te sont tombées sur le nez. Tu t'es fîgjiré que nous conquerrions la Bucovine et la Transylvanie ; on n'a rien conquis du tout. »

Naturellement, ces choses s'étaient répercutées aussi à Budapest, et Banty voulait faire la connaissance du ministre tombé, de celui qui avait eu l'audace d'aider le mouvement national. La première parole du Hongrois fut : « Vous ne me direz pas, Monsieur Jonesco, que vous ne voulez pas prendre la Transylvanie. »

Je lui ai répondu :

«... Non , je ne puis pas vous dire cela ; car si je vous le disais, vous croiriez ou bien que je mens, ou bien que je suis un misérable. Je veux prendre la Transylvanie, mais je sais que je ne le peux pas. »

I. J'ai aidé en vérité le mouvement national roumain par dea subventions et des conseils.

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A mon tour je lui dis : « Vous non plus, vous ne me direz pas que vous ne voulez pas arriver jusqu'à la mer Noire. »

Et Banfy de répondre : « Je le veux, mais je ne le peux pas. »

Et nous avons examiné ensemble si nous pouvions trouver un modus vivendi^, (Applaudissements.)

Le

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