‹ SouvenirsChapitre 49 sur 51 · BUT FINAL · texte numérisé non relu

BUT FINAL

Je vous disais, Messieurs, qu'à cet égard il n'y a jamais eu aucun doute dans la conscience de personne. Tenez, je vais vous donner un exemple de ce qu'on disait jadis là-dessus dans notre Chambre, naturellement avec modestie. M. Stour- Jza^ avait commelicé une campagne en 1898 pour une intervention de la Roumanie en faveur des Roumains d'Ardéal. Je ne discute pas en ce moment le côté politique, car cela nous amènerait à la politique intérieure, et je n'ai aucune intention de diminuer la patrie par la discussion de nos

1. La conversation a fini par ce mot que j'ai dit à Banfy : vc Nous sommes d'accord sur un seul point, savoir que nous ne serons jamais d'accord. »

2. Ancien chef du parti libéral, celui qui a dénoncé en 1894 les subsides que je donnais aux écoles roumaines de Hongrie.

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luttes politiques du passé. M. Stourdza avait dit alors : « Lorsque les Roumains qui vivent en dehors du royaume auront été supprimés et écrasés, notre heure sonnera aussi, et très tôt. »

Et il ajoutait ceci :

(( Personne dans ce royaume ne pense à la conquête de la Transylvanie, parce que les forces pour une pareille entreprise nous manquent, parce qu'une pareille entreprise, si elle était possible, attirerait la destruction de T Autriche- Hongrie, parce que cette destruction serait défavorable aux Roumains, parce qu'elle amènerait une perturbation générale en Europe. »

Les paroles de M. Stourdza m'ont paru une abdication, et j'ai eu l'audace, de mon banc de ministre, de répondre en 1894, ainsi î

(( Si c'est une chose extraordinaire de soulever une pareille question dans le Parlement roumain, c'est encore plus extraordinaire d'entendre un homme d'état d'un pays fixer les frontières de cet état pour toujours et dire aujourd'hui, en 1898, jusqu'où vont aller les aspirations de la race roumaine dans les siècles à venir. » (Approbation^ sur les bancs de la minorité; bravos,)

En réalité, Messieurs, nos Ligues culturales, notre intérêt pour les Roumains d'au delà des

Carpathes, tout cela, au fond des choses, contenait une restriction mentale, tout cela devait être un provisoire qui devait durer autant que les circonstances européennes qui nous empêchaient de réaliser notre idéal national. (Applaudissements). dar notre but final, celui qui était dans toutes les âmes, celui qui faisait battre tous les cœurs, a toujours été le même : Tunité nationale, non seulement intellectuelle, mais aussi politique, notre unification dans les limites que nous avait tracées Trajan, c'est-à-dire à cheval sur les Carpathes, et foudroyant à droite et à gauche de toutes nos forces I [Applaudissements prolongés.)

L'heure a-t-elle sonné?

Et maintenant, l'heure est-elle venue ?

Messieurs, je ne dirais pas la vérité si je vous disais que je m'imaginais que l'heure dans laquelle on pourrait réaliser le rêve séculaire du peuple roumain viendrait de mon vivant.

Il y a ici un député, — je le vois devant moi — lorsque je rentrai d'Athènes en igiS, — c'était le point culminant de ma vie publique — est venu me conseiller de quitter la politique. Il me dit :

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(( Tu as donné ta mesure, que ferais-tu désormais P )) Je lui répondis : « Si j'étais certain que pendant les années qu'il me reste à vivre, le grand problème ne viendra pas un jour, je me retirerais, mais bien que je croie qu'il n'arrivera pas, je n'en suis pas certain ; or personne ne doit être absent ce jour-là, personne de ceux qui ont eu la chance, méritée ou non, de pouvoir, par leur exemple, et par leur voix, décider une partie de leurs concitoyens ; à personne il n'est permis de se dispenser de remplir ce devoir. »

L'heure est venue plus tôt que nous ne l'avions pensé. Soyons heureux qu'elle soit venue :

élevons-nous à sa hauteur . [Applaudissements.)

Deux « Irredenta ».

Mais au moins. Messieurs, est-ce qu'on a tenu parole ? Quelques années seulement après la

i. Suivent les passages : k Le danger russe. Nos relations avecla Bussie. Phobies anti-russes. V Autriche aussi a voulu nous annexer. Le Panslavisme. Une affirmation. L'avenir, Le prix d'une politique contre la Russie. Vassalité magyare. Hésitations et fluctuations. Le traité avec les Puissances centrales. Origine du traité. La question du Danube. Situation iniolérable. Les avantages de l'alliance. Illusions.

signature du traité d'alliance, la Bulgarie a voulu faire avec nous l'union personnelle. Lorsqu'on pourra fouiller dans les archives, on verra que l'Autriche aussi s'est opposée à cette union personnelle; il est certain que l'Autriche s'y est opposée.

Plus tard est venu un moment où la Serbie a voulu faire avec nous l'union personnelle. Je ne peux pas dire aujourd'hui tout ce que je sais à cet égard, car je devais être un des facteurs de cette chose-là. Nous avons refusé. Nous savions bien que notre allié n'aurait jamais toléré l'union personnelle des deux irredente, irredenta serbe et irredenta roumaine.

Toutes les illusions, toutes, se sont évanouies. Pendant les années 1 912 et 1918, dans nos épreuves si douloureuses, il est certain qu'en dehors de l'appui officiel qu'on nous^donnait du bout des lèvres, nous avons senti tout le temps qu'on nous faisait des difficultés. Vienne disait, et avec raison, à son point de vue : Une Roumanie trop forte comme une Serbie trop forte sont des dangers pour nous. Seule la Bulgarie n'a pas d'irredenta en Autriche, une Bulgarie puissante est dans notre intérêt.

Messieurs, ma politique, eu 1912 et i^giS, cette

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politique qui m' a attiré tant d'ennuis, comme ce philo-bulgarisme qu'on m'a tant reproché, partaient d'une préoccupation unique : je ne voulais d'aucune action, d'aucune combinaison qui nous mît en hostilité avec tous les chrétiens d'au delà du Danube, — alors qu'ils étaient encore alliés, — et qui fatalenient nous conduisît à demander l'appui des Hongrois, à mettre en application le traité d'alliance qui nous liait à eux.

Toute ma préoccupation, mon fil conducteur, était d'éviter tout ce qui aurait pu nous amener à la fraternité d'armes avec l' Autriche-Hongrie.

J'ai préféré, Messieurs, beaucoup endurer, beaucoup souffrir, plutôt que de nous exposer au malheur d'amener, nous, la guerre générale, une guerre générale dans laquelle nous nous serions trouvés à côté de l'Autriche contre les peuples d'au delà du Danube, contre les Serbes, les Bulgares et les Grecs, et contre la Triple Entente.

Si plus tard nous avons passé le Danube, — je ne sais pas si tous ceux qui l'ont fait ont su pourquoi ils le faisaient, — moi au moins je s^ais que nous n'avons passé le Danube que lorsque nous avons été certains que notre action ne pouvait pas provoquer la guerre générale et que si elle pouvait faire faire du mauvais sang à quel-

ques-uns de nos alliés, elle convenait à l'autre groupe de puissances, à ce groupe dont nous espérions nous rapprocher un jour, quelque éloigné que fût ce jour, pour réaliser notre unité nationale. (Applaudissements prolongés sur les bancs de la minorité,)

Il y a, Messieurs, des choses qui ne peuvent être changées par aucune combinaison diplomatique. M. Daneff sait encore que dans la conversation que j'ai eue avec lui le jour de l'ouverture du Parlement, au cours de l'automne de 191 2, je lui dis : (( Nous sommes forcés d'entretenir de bons rapports. Vous avez besoin de nous, parce que nous vous séparons des grands empires et nous avons besoin de vous parce que ne voulons pas nous trouver pris dans des ciseaux — malheureusement, nous le sommes, aujourd'hui — car si nous avons votre hostilité permanente, de l'autre côté des Carpathes nous ne pouvons avoir qu'une hostilité permanente. En effet, même si nous avions la lâcheté de renoncer à notre idéale les Magyars ne croiraient jamais à la sincérité de notre lâcheté, et nous aurions toujours leur hostilité, quoi que nous dision^rT quoi que nous fassions. (Applaudissements prolongés sur les bancs de la minorité,)

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L'instinct de la nation a été si puissant que lorsque nous, le gouvernement, nous mobilision« pour passer en Bulgarie, le peuple interprétait notre mobilisation par les pancartes qu'il portait dans la rue, et snr lesquelles il était écrit : « A bas l'Autriche I »

Lorsque nous envoyions nos soldats au delà du Danube, eux, dans les casernes, disaient qu'ils allaient passer le Danube pour arriver en Transylvanie. Le chemin de la Transylvanie par la Bulgarie. L'expérience nous prouve que leilr instinct était plus sage que notre jugement. (Applaudissements prolongés.)

La nécessité de sortir des ciseaux dans lesquels nous a placés la fatalité ne peut plus être satisfaite par des combinaisons diplomatiques, mais seulement par une telle augmentation de nos forces, par un tel raffermissement de nos énergies que nous puissions lutter et à droite et à gauche pour défendre nos droits séculaires. (Applaudissements prolongés.)

L'aluange a trop duré.

Messieurs les députés, Talliance de i883 nous

a causé encore d'autres déboires. On porte — et avec raison — des accusations sévères non seulement contre le gouvernement actuel, mais contre tous les gouvernements, pour ce que les circonstances ne nous ont pas trouvés assez préparés. Il ne s'agit pas de la préparation morale, comme le prétendait M. Stère. Non, moralement nous sommes toujours préparés pour l'action nationale ; qu'on sache que l'action a été décidée, et vous verriez comment en vingt-quatre heures disparaîtraient sous terre tous ceux qui aujourd'hui avouent lui être hostiles. {Applaudissements prolongés, longuement répétés; bravos.)

Mais la préparation matérielle? Oui, Messieurs, la préparation matérielle laisse à désirer. Notre préparation matérielle a été sacrifiée à l'alliance vieille de 3 1 ans. Nous n'avons plus pensé à d'autres hypothèses. La composition de notre artillerie, notre système de fortifications, la non-création de fabriques d'armes et de munitions, le manque d'approvisionnements en matières premières, toute notre organisation étaient basés sur l'hypothèse unique que notre frontière occidentale nous était ouverte; que, par cette frontière occidentale, nous pourrions faire venir à temps tout ce dont nous aurions besoin. Cela a certainement pesé sur nous

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dans les circonstances actuelles. C'est là, à n'en pas douter, une des dernières conséquences de lalliance de 3i années.

Notre faute n'a pas été d'avoir conclu l'alliance en i883, mais de nous être trop attardés dans cette alliance et surtout de ne l'avoir pas pratiquée avec une certaine liberté. Rien de plus fort que l'inertie* .

Les moments fajorables.

Mais la confiance non raisonnée, mais le silence non motivé seraient, Messieurs, une faute et envers le pays que nous représentons, et envers vous qui disposez delà direction de ses forces, et envers les générations qui nous ont précédés, et envers celles qui viendront après nous. En toute conscience — de tout cœur je souhaite de me tromper — en toute conscience nous croyons que vous avez commis des fautes, que vous avez laissé passer des grands moments, et nous doutons fort que de pareils moments puissent revenir encore. On a discuté sur ces moments-là. On a parlé de

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