SOI" YEN 1RS
pas d'autre expédient que d'accepter des engagements de théâtre, de se faire ténor, à peu près comme Liszt, dans un cas analogue, s'est fait pianiste.
Voici qu'enfin la protection d'un prince aux sentiments élevés, et précisément favorable à mon idéal d'art allemand, allait permettre d'implanter en notre civilisation la branche dont la croissance et le développement eussent fécondé le sol pour des exécutions artistiques vraiment allemandes ; et certes il était temps que cet allégement fut apporté au courage accablé de mon ami. C'est là que se cachait le ver rongeur, dévorant la gaité de cet artiste et ses forces vitales. J'acquis de ce fait une conviction de plus en plus claire, en remarquant, non sans surprise, avec quelle véhémence passionnée, rageuse même, il résistait aux inconvenances qui, justement, sont d'un retour constant dans ces rapports de théâtre, où l'esprit borné des bureaucrates s'unit au manque de conscience des comédiens; à ces
MHS SOUVENIRS SUR SGHNORR. 22a
Inconvenances qui, d'ailleurs, ne son! nullement ressenties de ceux qui en sont l'objet. Il s'en plaignait un jour à moi : « Mon Dieu! dans Tristan, ce n'est pas mon jeu et mon chant qui me fatiguent, mais la bile que je me fais dans l'intervalle; rester couché par terre, sans bouger, après le grand échauffement de l'agitation précédente, et la transpiration qui s'en suit, dans la grande scène du dernier acte, voilà ce qui m'est mortel; car j'ai eu beau faire, je n'ai pu obtenir qu'à ce moment le théâtre fut clos, de façon à empêcher le terrible courant d'air qui passe sur moi, froid comme glace, tandis que je reste immobile, et me transit à en mourir; pendant ce temps, ces messieurs, dans les coulisses, sont en train de pondre le cancan du jour! » Comme nous ne remarquions chez lui aucune trace de refroidissement et de rhume, il eut l'air triste et nous donna à entendre que de tels coups d'air auraient pour lui d'autres suites plus graves. Son irritabilité, pendant les derniers jours de
son séjour à Munich, prit une teinte toujours plus sombre. Pour finir, il parut encore dans le personnage d'Eric, du Hollandais errant; il soutint ce difficile rôle épisodique de façon à exciter au plus haut point notre admiration, de façon même à nous donner réellement le frisson, par la véhémence étrangement sinistre qu'il fit éclater comme un feu sombre et dévorant, dans les souffrances de ce jeune chasseur du Nord, malheureux dans son amour ; d'ailleurs il ne faisait en cela que se conformer au désir que je lui avais exprimé à ce sujet. Ce soir-là, il me donna à comprendre, par de brèves allusions seulement, quel profond désaccord le séparait du milieu où il vivait. Il semblait qu'il eût conçu des doutes soudains au sujet de la réalisation des plans et des projets qui faisaient notre bonheur ; il paraissait ne pas pouvoir comprendre comment, de cet entourage froid, complètement indifférent, nous espionnant même avec une perfidie haineuse, devait sortir, pour notre œuvre, une prospérité
sérieusement entendue. Amer fut le ressentiment qu'il éprouva tout d'abord à la seule nouvelle des sommations pressantes qui lui furent adressées de Dresde, pour y revenir à jour fixe répéter le Trouvère ou les Huguenots.
Ce sentiment de désaccord, cette sombre inquiétude, j'avais fini par les partager; une belle soirée, la dernière du séjour qui nous avait réunis, nous en affranchit encore. Le roi avait commandé, au théâtre de la Résidence, une audition privée où devaient être exécut is des morceaux détachés de mes diverses œuvres. Tannhseuser, Lohejigrin, Tristan, l'Or du Rhin, la Walkyric , Siegfried, et enfin les Maîtres chanteurs, avaient fourni chacun un morceau caractéristique, le tout chanté et exécuté à grand orchestre sous ma direction personnelle. Schnorr, qui entendait là, poui la première fois, mainte chose nouvelle de moi, ebanta pour sa part, avec une beauté et une vigueur étonnantes, le Chant d'amour
Siegmund, les Chants de la Forge de Siegfried, le rôle de Loge, dans le morceau détaché de rOr du Rhin, enfin celui de Walther de Stohing, dans le fragment plus considérable emprunté aux Maîtres chanteurs'; il se sentit comme soustrait aux tourments de l'existence, quand, après un entretien d'une demi-heure, auquel le roi, unique auditeur de notre exécution, l'avait gracieusement convié, il revint, et m'embrassa impétueusement. « Dieu! comme je bénis cette soirée! » s'écria-t-il ; « je sais
bien maintenant ce qui fortifie ta foi!
Oh ! entre ce roi divin et toi, il faudra bien aussi que j'arrive à faire quelque chose de
beau! »
C'était encore le cas de ne pas continuer
sur le ton sérieux. Nous nous rendîmes à un hôtel pour prendre le thé ensemble ; un calme enjouement, une foi amicale, une ferme espérance, s'exprimaient dans notre conversation, qui se passa à peu près toute sur le ton de la plaisanterie. « Allons I » disions-nous, « de-
main, encore une fois, retourner à la laide momerie! Bientôt ensuite, être à jamais délivré! » Notre certitude d'une nouvelle rencontre [tout à fait prochaine était si profonde, que nous regardâmes presque comme superflu, et même peu à propos, de nous faire des adieux en règle. Nous nous quittâmes dans la rue comme pour le bonsoir accoutumé; le lendemain matin, mon ami partait tranquillement pour
Dresde
A peu près huit jours après cet adieu auquel nous avions à peine pris garde, on me télégraphia la mort de Schnorr. Il avait encore chanté à une répétition au théâtre, il avait eu à répliquer à ses camarades, qui s'étonnaient de lui trouver encore de la voix. Un terrible rhumatisme s'était alors emparé de son genou, et l'avait conduit en peu de jours à une maladie mortelle. Les plans dont nous étions convenus, la représentation de Siegfried, ses craintes à la supposition qu'on pût imputer sa mort à l'excès d'efforts exigé
par Tristan, avaient occupé son âme lumineuse, à la fin exhalée.
Avec Bûlow, nous espérions arriver à Dresde à temps pour l'enterrement de cet ami que nous avions aimé en commun : ce fut en vain ; il avait fallu qu'on rendit déjà le cadavre à la terre, quelques heures avant le temps fixé ; nous arrivâmes trop tard. A la même heure, par un clair soleil de juin, la ville de Dresde, pavoisée aux mille couleurs, était en liesse, et se portait à la réception des handes de voyageurs qui faisaient leur entrée, se rendant à la fête universelle des sociétés chorales allemandes. Le cocher qui nous conduisait, vivement pressé par moi d'atteindre le cimetière, me disait , en cherchant à grand'peine à se frayer un passage à travers la presse, que près de 20,000 chanteurs étaient arrivés au rendez-vous. « Oui! » pensai-je, « et justement le chanteur n'est plus là! »
Nous nous hâtâmes de tourner le dos à Dresde !
Au commencement de l'année 1860, je donnai à Paris, sous forme de concert (et le programme fut répété deux fois), quelques fragments de mes opéras, en grande partie des morceaux purement symphoniques. La plupart des journaux quotidiens furent hostiles à cette tentative, et firent esclandre ; bientôt courut aussi parmi eux un prétendu bon mot de Rossini. Son ami Mercadante aurait pris parti pour ma musique ; là-dessus, à dîner, Rossini l'aurait remis à sa place, en lui servant d'un poisson la sauce seulement, accompagnée de cette observation : l'assaisonnement tout sec convient à qui ne se soucie pas du plat lui-même, comme de la mélodie en musique.
On m'avait fait divers récits peu engageants
sur les scabreuses complaisances de Rossini pour la société, fort mêlée, dont son salon était encombré chaque soir ; je ne crus nullement devoir tenir pour fausse cette anecdote, qui, notamment aussi dans les feuilles allemandes, mettait les gens en grande joie. Nulle part il n'en fut fait mention sans qu'on l'accompagnât d'éloges sur la spirituelle malice du maître. Rossini n'en jugea pas moins convenable, ayant appris la chose, d'écrire à un directeur de journal pour protester très expressément contre cette mauvaise blague, comme il disait ; il assurait qu'il ne se croyait pas le droit de porter un jugement sur mon compte, ayant seulement entendu jouer à un orchestre de ville d'eau allemande, par hasard, une marche de ma composition, qui, d'ailleurs, lui avait fait grand plaisir ; il ajoutait qu'il professait trop d'estime à l'égard d'un artiste qui tentait d'agrandir le domaine de son art, pour se permettre des plaisanteries sur son compte.
Sur le désir de Rossini, cette lettre fut publiée dans la feuille en question, mais les autres gazettes se gardèrent bien d'en souffler mot.
Cette manière d'agir de Rossini me décida à lui faire annoncer ma visite ; je reçus un accueil amical ; j'appris encore de vive voix quels regrets, quel chagrin cette invention avait causés au maître. Aussi, dans l'entretien plus développé qui se rattacha à ce préambule, m'efforçai-je d'expliquer à Rossini que cette saillie, même tant que je l'avais crue vraiment de son fait, ne m'avait pas blessé ; qu'en effet, par suite de remarques et de discussions sur certaines expressions isolées de mes écrits esthétiques, expressions tantôt mal comprises, tantôt dénaturées à plaisir, je me trouvais, ni plus ni moins, en situation de devenir, même pour des gens bienveillants à mon égard, le sujet d'une confusion que je n'espérais guère pouvoir mieux dissiper autrement que par d'excellentes exécutions de
mes œuvres dramatieo-musicales ; qu'avant de réussir à les obtenir quelque part, je me résignais avec patience à mon singulier destin, et que je n'avais nul ressentiment contre qui s'y trouvait impliqué sans qu'il y eût de sa faute. De mes explications, Rossini sembla conclure avec regret que je n'avais pas lieu de garder, des conditions faites aux musiciens en Allemagne, un souvenir satisfait ; en retour, et comme préambule à un court exposé de sa propre carrière d'artiste, il me confia cette opinion, jusqu'alors gardée pour lui, que sa véritable destinée eût pu être remplie, s'il fût né dans mon pays et qu'il y eût été formé. « J'avais de la facilité, déclara-t-il, et peutêtre j'aurais pu arriver à quelque chose » (1). Mais de son temps, continua-t-il, l'Italie n'était déjà plus le pays où un plus sérieux effort, surtout et précisément sur le terrain de la musique d'opéra, aurait pu être provoqué
(1) La phrase en italique est eitée en français dans le texte.
et entretenu; là, toute aspiration plus élevée est brutalement étouffée, et on n'a pas appris au peuple autre chose que la fainéantise. C'est ainsi que s'est passée sa jeunesse inconsciente, c'est ainsi qu'il a grandi au service de cette tendance, obligé de se pourvoir à droite et à gauche, pour avoir seulement de quoi vivre ; et quand, avec le temps, il fut parvenu à une situation meilleure, il était trop tard; il lui eût fallu faire un effort accablant pour un âge avancé. Des esprits plus élevés devaient donc le juger avec indulgence ; il ne prétendait pas lui-même tigurer au nombre des Héros ; mais la seule chose qui ne pourrait lui être indifférente serait qu'il méritât assez peu d'estime pour être rangé parmi les fades persifleurs d'aspirations sérieuses. De là aussi sa protestation.
Par ces paroles, aussi bien que par la façon enjouée, mais bienveillante et sérieuse, dont il s'était exprimé, Rossini fit sur moi l'impression du premier homme vraiment grand et
digne de vénération que j'eusse encore rencontré jusqu'à présent dans le monde artistique.
Si je ne l'ai pas revu depuis cette visite, j'ai cependant conservé d'autres souvenirs sur lui.
Je composai une préface à une traduction en prose française de plusieurs de mes poèmes d'opéra ; j'y donnai un aperçu général des idées développées dans mes divers écrits sur l'art, notamment sur les rapports de la musique à la poésie. Quand il s'agit de juger la moderne musique italienne d'opéra, je fus surtout guidé dans mes raisonnements par les confidences et les déclarations si caractéristiques, et fondées sur une expérience tout à fait personnelle, que me fit Rossini dans l'entretien cité plus haut. Ce fut justement cette partie de mon argumentation qui, mise en évidence, fut le prétexte d'une agitation prolongée, et alimentée jusqu'aujourd'hui dans la presse musicale de Paris. J'appris que le vieux
maître était assiégé sans relâche, dans sa propre maison, par des rapports et des représentations au sujet de mes prétendues attaques dirigées contre lui ; la suite montra qu'en dépit de désirs manifestes, on ne put le décider à se prononcer contre moi. S'est-il cru atteint parles calomnies qu'on lui rapportait journellement sur mon compte ? C'est ce que je n'ai jamais pu tirer au clair. Des amis me pressèrent d'aller trouver Rossini, pour lui fournir des renseignements exacts au sujet de cette agitation. Je déclarai ne vouloir rien faire qui pût entretenir de nouveaux malentendus : que si Rossini, livré à son propre jugement, ne voyait pas clair en cette affaire, ce n'était pas moi qui pourrais, d'après le mien, lui donner des éclaircissements. Après la catastrophe qui atteignit mon Tannhseuser, quand il fut représenté à Paris au printemps de 1861, Liszt (1), arrivé à Paris peu après, et
(1) En passant, et pour plus ample rectification d'inventions toutes récentes mises sur le compte de Ros-
dont les relations avec Rossini étaient fréquentes et amicales, renouvela auprès de moi les mêmes instances : en rendant visite à ce
sini, mentionnons ce trait, qui m'a été rapporté par Liszt, il y a déjà nombre d'années. Un jour, ayant montré au maître une de ses premières compositions de jeunesse, fortement excentrique, il en reçut ce plaisant éloge : « Le chaos vous a encore mieux réussi qu'au maître Haydn. » Aussi, est-ce l'indice de sentiments peu respectueux, mais en tout cas la preuve d'un goût fort grossier, que d'avoir gâté cette, plaisanterie vraiment spirituelle, comme cela vient de se faire à cette place, en prêtant à Rossini la platitude suivante : « Le chaos d'Haydn me plaît plus » ; sans compter l'irrévérence de rééditer ce mot rebattu et pesant : « L'autre me plaît davantage * », pour le mettre sur le dos de l'illustre maître. Quant au fait d'avoir transporté cette anecdote de la première jeunesse de Liszt, à l'extrême époque de Yabbé Liszt, il rentre en fin de compte dans la catégorie de ces légèretés qui en prennent si fort à leur aise avec la mémoire de Rossini. et qui, si on les laissait passer sans rectification, pourraient facilement laisser croire que le digne maître, à qui Liszt avait voué une amitié constante et un respect sincère, avait à se reprocher une très grave duplicité.
• En français.
vieillard, qui, malgré boutes les obsessions hostiles à ma personne, n'en avait pas moins tenu bon, avec une amitié dont la constance ne s'était jamais démentie, je dissiperais les derniers nuages qui pouvaient encore subsister entre nous. À ce moment encore, je sentis qu'il n'était nullement à propos de vouloir aplanir, par des démonstrations extérieures, des difficultés qui tenaient à des causes plus profondes, et je gardais quelque répugnance à donner lieu, dans ce cas comme dans l'autre, à de fausses interprétations. Après le départ de Liszt, Rossini m'envoya de Passy, par l'intermédiaire d'un de ses intimes, les partitions de mon ami qui était restées chez lui, et me fit dire à cette occasion qu'il me les aurait volontiers apportées lui-même, si le mauvais état de sa santé ne l'enchaînait pas à la maison en ce moment. Même alors, je persistai dans mes résolutions antérieures. Je quittai Paris sans avoir cherché à revoir Rossini, et je pris ainsi sur moi de supporter mes propres reproches,
au sujet de ma conduite, d'une appréciation délicate, à l'égard de cet homme que j'honorais si sincèrement.
Plus tard, j'appris par hasard qu'une feuille musicale allemande (Signale fur Musik, Signaux pour la musique) avait donné, à la même époque, le compte rendu d'une dernière visite que j'auraisjugé bon de rendre à Rossini, après la chute de mon Tannhœuser, dans le sens d'un tardif meà culpâ (1). Dans ce récit, on gratifiait aussi le vieux maître d'une piquante repartie; sur mon assurance que je n'avais pas du tout l'intention de renverser toutes les grandeurs du passé, Rossini aurait répondu mot pour mot, avec son sourire : « Oui, cher Monsieur Wagner, si tant est que vous puissiez le faire ! »
A vrai dire, je n'avais pas grande chance de voir démentir cette nouvelle anecdote par Rossini lui-même ; car, après expérience faite,
(1) Il y a dans le texte : pater peccavi.
on avait certainement pris soin que les historiettes du même acabit qui couraient à son compte ne vinssent plus à sa connaissance ; pas plus qu'avant, pourtant, je ne me crus mis en demeure d'aller jusqu'à entrer en lice en faveur du diffamé, lequel, à mes yeux, était évidemment Rossini. Mais voici que depuis la mort récente du maître, il se manifeste de toutes parts des dispositions à publier sur lui des esquisses biographiques, et je m'aperçois avec peine que ce faisant, on cède surtout à la démangeaison de se ménager d'heureux effets, en rapportant des historiettes de toute provenance, contre lesquelles le défunt ne peut plus protester ; je ne pense donc pas qu'actuellement je puisse mieux marquer mon respect sincère pour le feu maître, sinon en faisant part de mon expérience personnelle au sujet du degré de créance mérité par les anecdotes qu'on lui prête, et en contribuant à la juste appréciation historique de ces récits. Rossini, qui depuis longtemps] n'apparte-
nait plus qu'à la vie privée, et qui semble s'y être comporté à tous égards, avec l'insouciante indulgence du sceptique enjoué, ne peut certes pas être transmis à l'histoire en plus fausse posture que marqué au sceau d'un héros de l'art, d'une part, et ravalé, de l'autre, au rôle frivole de plaisantin. Ce serait également une grosse faute de chercher pour Rossini une place intermédiaire entre ces deux extrémités, à la façon de la critique actuelle soi-disant impartiale. En revanche, Rossini ne sera jugé à sa juste mesure que lorsqu'on aura tenté, d'une façon intelligente, une histoire de la civilisation de notre siècle depuis son commencement jusqu'à nos jours ; dans ce travail, au lieu de céder à la tendance en vogue, qui attribue à la civilisation de ce siècle le caractère tout à fait exclusif d'un progrès universellement florissant, on devrait, enfin, simplement ne pas perdre de vue la réelle décadence d'une civilisation antérieure, délicate d'esprit ; si ce caractère de notre temps était
exactement marqué, nul doute que la vraie place qui revient à Rossini et qu'il y doit occuper ne lui fût assignée avec la même exactitude. Et cette place ne serait nullement méprisable : en effet, dans la même proportion où Palestrina, Bach, Mozart, appartinrent à leur temps, Rossini appartient au sien : si l'époque où vécurent ces maîtres fut une époque d'efforts pleins d'espoir, et, dans sa pleine originalité, une époque de renouvellement, peut-être faudrait-il juger l'époque de Rossini d'après les propres dires du maître, ces dires dont il accordait la faveur, par réciprocité de confiance, à ceux qu'il croyait sérieux et sincères, mais qu'il rétractait, selon toute apparence, dès qu'il se sentait épié par les mauvais plaisants et les pique-assiettes de son entourage. Alors, mais seulement alors, Rossini serait apprécié à sa juste valeur, et jugé selon son mérite propre ; ce qui manquait à ce mérite en parfaite noblesse ne serait positivement mis sur le compte, ni de ses talents, ni
de sa conscience artistique, mais serait imputé sans restriction à son public et au milieu où il vécut, deux causes qui, précisément, lui rendirent difficile de s'élever au-dessus de son temps, et par là de participer à la grandeur des véritables héros de l'art.
Jusqu'à ce qu'un historien autorisé se rencontre pour cette tâche, il n'en serait pas moins bon de prêter quelque attention aux documents qui contribuent à rectifier tant de facéties, jetées aujourd'hui — de la boue en guise de fleurs — dans la tombe ouverte du maître défunt.
LETTRE A L'ÉDITEUR FRITZSCH
En remerciement de tous vos bons offi-
ces, écoutez aujourd'hui ce récit, fort mystérieux en vérité.
A la Noël dernière, nous étions à Venise ; je célébrais en famille le jubilé de la première exécution qui eut lieu, il y a cinquante ans, d'une symphonie de moi ; cette symphonie, écrite à dix-neuf ans de ma propice main, fut jouée, cette fois-ci, d'après une partition d'une autre main que la mienne, par un orchestre composé de professeurs et d'élèves du lycée San-Marcello, sous ma direction, et en l'honneur de l'anniversaire de la naissance de ma femme.
J'insiste sur ce fait que la partition n'était pas écrite de ma main : à ceci se rattache une histoire qui transporte la chose dans les ré-
gions du mystère aussi ne sera-t-elle connue que de vous.
Et d'abord, permettez-moi d'établir les faits historiques.
En l'ère chrétienne de Leipzig (est-il quelqu'un de mes concitoyens qui ait gardé souvenir de tout cela ?), ce qu'on appelle le Geivandhaus- Concert était accessible même aux débutants de ma tendance, l'admission d'œuvres nouvelles dépendant en dernier ressort, à cette époque, d'un digne vieillard, le conseiller aulique Rochlitz , qui présidait le comité, et faisait les choses avec beaucoup de soin et de conscience. Ma symphonie lui ayant été soumise, je dus en conséquence lui rendre mes devoirs.
Quand je me présentai en personne, cet homme imposant assujettit ses lunettes, et s'écria : « Qu'est-ce à dire ? Vous êtes un tout jeune homme ! Je m'attendais à un compositeur bien plus âgé, à en juger par sa grande expérience ! » La chose allait au mieux ; la
HISTOIRE D'UNE SYMPHONIE. 2ol
symphonie fut acceptée ; mais on exprima le désir de la faire exécuter d'abord par YEuterpe en guise d'essai.
Rien n'était plus aisé : j'étais en bons termes avec cet orchestre d'ordre inférieur, qui avait déjà exécuté une mienne ouverture passablement contrapontique à l'ancienne Schùtzenhaus (i), en dehors de la Porte Pierre. — A cette époque, toutefois (Noël 1832), ces musiciens avaient transporté leurs quartiers ■au Logis des Tailleurs, près de la Porte Thomas détails que je mets volontiers à la disposition de nos débitants d'esprit à bon marché. — Je me souviens que nous fûmes considérablement gênés par l'éclairage défectueux de la salle ; nous nous arrangeâmes toutefois de façon à voir suffisamment pour sabrer ma symphonie après une répétition, et encore cette répétition devait-elle servir pour le programme d'un concert entier.
i\) Maison de tir.
Pour moi, je ne pris guère plaisir à mon œuvre, car je trouvais qu'elle ne sonnait pas bien. Mais voyez l'avantage d'avoir la foi l Iïeinrich Laube, qui vivait alors à Leipzig avec la réputation d'un littérateur (ï) distingué, et qui était parfaitement indifférent à la façon dont une œuvre sonnait, m'avait pris sous sa protection ; il loua chaudement ma symphonie dans sa Gazette du beau monde, et, huit jours après, ma mère bien-aimée put voir mon œuvre passer avec avancement du Logis des Tailleurs au Geivandhaus, où elle fut donnée une fois dans des circonstances pareilles à celles déjà décrites. — En ce temps-là, on me témoignait de la bienveillance à Leipzig ; grâce au léger étonnement qu'excita mon œuvre, et à l'approbation suffisante qu'elle reçut, je pus me sentir à mon aise pendant quelque temps.
Ce bon temps ne dura pas toujours, et plus
! En français.
tard les choses prirent une toutautre tournure.
Je m'adonnai à l'opéra; au Gewandhaus, quelques années après, un nouvel état de choses, moins commode et moins agréable, commença avec la direction de Mendelssohn. Emerveillé des talents du jeune maître, j'essayai de l'approcher pendant le séjour que je fis alors à Leipzig (1834 ou 1835). A cette occasion, je ne sais quel singulier sentiment me poussa à lui présenter, ou plutôt à lui imposer le manuscrit de ma symphonie, en le priant, non de l'examiner, mais seulement de le conserver. « Après tout, pensai-je, peut-être y jettera-t-il les yeux, et m'en dira-t-il quelque chose. » Mais il n'en fut rien. — Les années passèrent, et les hasards de ma profession me rapprochèrent fréquemment de Mendelssohn ; nous nous rencontrâmes, nous dînâmes ensemble, une fois, à Leipzig, nous fîmes de la musique ; il assista à la première représentation de mon Hollandais errant à Berlin, et fut d'avis qu'elle n'avait pas été un four complet,
et que je pouvais être satisfait du succès ; à l'occasion d'une représentation de Tannhœuser à Dresde, il déclara qu'une entrée en forme de canon, dans Y Adagio du second finale, lui plaisait fort : mais, quant à la symphonie et au manuscrit, jamais il ne m'en souffla mot ; c'était pour moi, bien entendu, une raison suffisante de ne pas m'informer de sa destinée.
Le temps passa : il y avait longtemps déjà que mon célèbre et discret protecteur avait cessé de vivre, quand des amis à moi eurent l'idée de rechercher cette symphonie. L'un d'eux connaissait le fils de Mendelssohn, et entreprit de s'adresser à lui en qualité d'héritier du maître ; mais cette démarche et d'autres restèrent sans résultat: le manuscrit était perdu, ou du moins on n'en voyait pas trace.
A la fin, un vieil ami m'avisa de Dresde qu'on avait trouvé là une valise remplie de musique ; je l'y avais oubliée au temps de mes jours troublés. Parmi cette musique, on avait découvert les parties d orchestre de ma
HISTOIRE D'UNE SYMPHONIE. 25o
symphonie, copiées à mes frais par un copiste
de Prague. Ces parties furent remises en ma possession, et mon jeune ami Antoine Seidl s'en servit pour composer une partition nouvelle.
En lisant alors cette partition tout à mon aise après un demi-siècle, je devais songer une fuis de plus à la disparition du manuscrit, et aux motifs de cette disparition, très probablement les plus naturels du monde. Comme je savais bien que le recouvrement de ce ma nuscrit ne pouvait avoir d'importance, sinon celle de donner satisfaction à une affectueuse coutume de famille, je résolus de laisser mon œuvre résonner une fois encore, mais seulement dans l'intimité familiale.
Ce projet vient de s'accomplir de la manière la plus heureuse, à Venise, il y a quelques jours, et je puis vous faire part en quelques mots des impressions que j'éprouvai à cette occasion.
Permettez-moi, tout d'abord, d'affirmer que
l'interprétation de l'orchestre du Lycée me satisfit grandement ; cerésultat, sans doute, était dû au nombre suffisant des répétitions (chose qui jadis m'avait été refusée à Leipzig). — Les dons naturels des musiciens italiens pour l'accent et l'expression pourraient se développer excellemment, si le goût italien voulait s'intéresser à la musique instrumentale allemande. Ma symphonie parut véritablement faire plaisir. — Pour moi, ce travail de jeunesse avait un intérêt particulier, au point de vue de la direction typique suivie par tout génie musical, dans son acheminement à la véritable indépendance. — Pour ce qui est des grands poètes, Goethe et Schiller par exemple, nous savons que leurs œuvres de jeunesse font prévoir avec une grande netteté le caractère dominant de toute leur vie de production : Werther, Gœtz de Berlichingen, Egmont, Faust, furent tous écrits, ou tout au moins clairement conçus par Goethe, au début même de sa carrière. — Il n'en va pas de même des
musiciens. Qui devinerait dans leurs œuvres de débutants le vrai Mozart, le pur Beethoven, avec autant de certitude qu'il reconnaîtrait le Goethe complet ou le Schiller véritable dans leurs productions de jeunesse, qui causèrent une émotion universelle ?
Je n'ai pas l'intention d'entrer dans une discussion approfondie au sujet de la différence extraordinaire entre le poète, qui contemple le monde, et le musicien, qui en tire émotion. Qu'il me soit permis, toutefois, d'établir la distinction suivante : la musique est un art essentiellement artificiel, dont il faut apprendre les règles, et où l'on n'arrive à la maîtrise (c'est-à-dire à pouvoir s'exprimer d'une façon originale et personnelle), qu'en apprenant une nouvelle langue ; au lieu que le poète, du premier coup, peut exprimer dans sa langue maternelle ce qui frappe réellement sa vue. Le jeune musicien, après s'être escrimé pendant un temps suffisant à ce qu'on est convenu d'appeler la production mélodique, finit par
s'apercevoir, à sa grande confusion, qu'il n'a fait que bégayer les œuvres de ses modèles préférés ; il soupire après l'indépendance, et sa liberté date du jour où il s'est rendu parfaitement maître de la forme. C'est ainsi que le mélodiste anticipé devient contrapontiste ; il ne se soucie plus de mélodies, mais seulement de thèmes et de la façon de les traiter ; il se délecte dans les strettes de fugue, dans la combinaison de deux ou trois motifs ; il fait des orgies de contrepoint, il épuise tous les artifices imaginables. — Ce furent tous les progrès faits par moi dans ce sens (sans renoncer toutefois à mes grands modèles symphoniques, Mozart et surtout Beethoven), qui étonnèrent l'excellent Rochlitz, quand il découvrit que l'auteur de la symphonie était un jeune homme de dix-neuf ans.
Pour moi, la résurrection de cette œuvre précoce me fit tâcher de me préciser à moimême les vraies raisons pour lesquelles je cessai d'écrire des symphonies. — L'audition
devait causer de la surprise à ma femme, et je pensai qu'il valait mieux lui ùter à l'avance tout espoir de trouver dans ma symphonie quelque trace de sentiment ; si l'œuvre portait la marque de Richard Wagner, tout au plus serait-ce cette confiance illimitée en lui-même, qui, dès cette époque, l'empêchait de douter de rien, et le mettait complètement à l'abri de cette mesquine humilité dont on ne tarda pas à voir naître et se développer, chez les Allemands, la toute-puissante influence. Cette confiance en moi-même, je ne la tirais pas seulement de ma sûreté de main comme contrapontiste (qualité qui, dans la suite, me fut contestée plus que toute autre par un musicien de la Cour à Munich, Strauss), mais aussi d'un grand avantage que j'avais sur Beethoven. En effet, tout en m'arrètant au point de vue de sa deuxième symphonie, j'étais alors complètement familiarisé avec l'Héroïque, avec celles en ut mineur et en la majeur, toutes œuvres dont le maître n'avait nulle idée, ou tout au