‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Expédition en Espagne , suivie d'intrigues honteuses .

— Commission d'enquête pour les connaître. — Conspiration contre Saumur. — Faiblesse du ministère envers les coupables et leurs complices , qui presque touts ont fait la révolution de ^830. —

— Anecdotes sur le cours des effets publics. — Assassinat du duc de Berri . — Je me rends aux Tuileries; j'y trouve M. de Larocliejaquelin et M. de Capel. — Monsieur arrive un instant après. — Silence inconcevable de la Chambre des Députés.

— M. Decazes sort du ministère. — M. de Richelieu rappelé . — Paroles de l'empereur de Russie au sujet de notre expédition en Espagne.

On vit enfin sous un autre ministère, après plusieurs années la belle expédition en faveur de Ferdinand, sa sortie de Cadix et son réta-

blissement sur son trône. Celte expédition fut glorieuse sous touts les rapports; mais combien de sales turpitudes accompagnèrent et suivirent ce grand dessein. J'étais membre de la société d'enquête , qui fut instituée pour fouiller dans cette fange ; elle était présidée par le maréchal Macdonald , et composée des comtes Daru , Yilmanzi, Labouillerie , le contre-amiral Halgan et moi; touts accoutumés aux affaires. Je rédigeai le procès-verbal , afin qu'aucun étranger n'assistât à nos séances. J'écrivais les interrogatoires et les réponses aussi rapidement que la parole; j'employais un moyen très simple dont j'avais pris l'habitude à l'école militaire. Je m'abstiens de cent tristes détails et de cent réflexions sur des choses douloureuses , et je renvoie les hommes qui veulent s'en instruire à notre rapport, et au frappant et véridique résumé rédigé par le comte Daru , il est imprimé. L'esprit libéral domina dans tout ce qui n'appartenait pas directement aux opérations militaires, au point de faire signer au duc d'Angoulême la trop fameuse ordonnance d'Anjuar; mais cette fois les libéraux ne triomphèrent

qu'un instant. Le gouvernement annula l'ordonnance.

Depuis ce moment , l'esprit de sédition continua de souffler sur la France ; un général tenta de surprendre la ville de Saumur , dont il voulait faire une place d'armes. Il fut traduit en jugement devant la cour royale de Poitiers , M. Mangin procureur-général , trouva de fortes preuves de l'union des conjurés avec les principales têtes du parti de l'opposition, dans la chambre des députés. Il demanda aux ministres l'autorisation de les poursuivre , elle fut refusée. Il vint à Paris, pour solliciter cette autorisation, il donna les preuves ; une criminelle faiblesse repoussa sa demande. L'auteur de l'histoire de la restauration convient que la conjuration était flagrante, les preuves positives; mais les conjurés furent sauvés par la mansuétude de Louis xviii, la faiblesse de M. de Richelieu et la tournure que donna M. Mounier à cette affaire. Lorsque M. Mangin fut préfet de police à Paris, je lui parlai des détails que je viens de rapporter. Il me dit qu'ils étaient de la plus grande vérité , qu'il savait où étaient les pièces

convaincantes et qu'il serait encore possible d'en faire usage. Toutes les personnes impliquées , étaient celles précisément , qui ont fait la révolution de 1830. Dites encore, que ce sont les libéraux, les philosophes, qui ont fait les différentes phases de notre révolution. Non, ce ne sont point eux , mais les rois et leurs ministres. Les souverains s'assemblèrent à Aix-la-Chapelle en octobre 1848 ; ils s'occupèrent surtout de la situation de la France. Ils se rappelèrent sans doute touts les événemens dont je viens de parler; mais une nouvelle les accabla et les consterna : M. de Lafayette venait d'être nommé à la chambre des députés. Des inquiétudes sérieuses étaient fondées sur ce nom. Ces tètes couronnées n'avaient pas un instant étendu leurs pensées sur le grand ordre social de l'Europe, ne s'étaient pas aperçus que leurs ambassadeurs, après la seconde restauration, avaient favorisé les libéraux à Paris , par leurs discours et leurs plaisanteries , et surtout en soutenant le duc de Richelieu. Dans ce congrès, après la nouvelle de Lafayette, éclairés enfm par ce trait de lumière bien digne d'eux , ces princes firent pro-

mettre à M. de Richelieu de s'opposer avec fermeté aux libéraux. Que fit*il en arrivant à Paris ? il eut des attaques de nerf, prît des bains et donna sa démission. M. de Gazes fut alors nommé ministre de l'intérieur, de la police, et président du conseil des ministres.

L'assassinat du duc de Berry , le 13 février 1820 , fut accompagné d'une circonstance qui prouve que la police ne veillait point sur les jours de ce prince. Ils étaient cependant ouvertement menacés par ces mille propos qui sortent toujours de la bouche des factieux , quand leurs vœux et leurs desseins fermentent parmi eux. Le vicomte d'Osmon m'a raconté que le jour de cet affreux assassinat, un homme très respectable de sa connaissance avait conduit sa famille à l'Opéra ; il en sortit, et après s'être un peu promené, il revint dans la galerie extérieure. 11 désira savoir si le spectacle serait bientôt fini ; il s'adressa à un homme assis sur une borne, les bras croisés. Cet homme lui répondit avec une grossièreté qui l'étonna ; et qui lui fit penser qu'il avait dans la tête quelque chose de fâcheux. Lorsque le prince sortit

du spectacle avec la princesse , ce père de famiile \it ce même homme à figure sinistre, s'élancer au moment où le prince montait en voiture , l'embrasser étroitement et le frapper. Il est bien évident que si des agens de police avaient été postés dans cet endroit , comme ils auraient dû l'être , ils auraient remarqué cet homme, auraient conçu quelque soupçon sur sa mauvaise mine , et l'auraient éloigné ; ou bien ils n'auraient pas connu leur métier. M. le duc Descars m'a raconté, qu'étant gentilhomme du comte d'Artois avant la révolulion, il n'avait jamais accompagné ce prince au spectacle , sans voir un chef des agens de la police ancienne , venir lui demander quel ordre le prince avait donné pour sa sortie , à quelle heure il sortirait , et dans quel endroit se trouverait sa voiture. On sait quelles précautions multipUées on prenait pour Bonaparte et pour ses frères ; on n'en avait pris d'aucune espèce pour l'infortuné duc deBerry.

Après l'assassinat, j'en fus promptement averti par mon gendre; je me rendis aussitôt uux Tuileries.. Je ne trouvai dans la cour que le

marquis de Larochejaqueiin ; il était consterné de cette solitude. Nous entrâmes dans les appartements du comte d'Artois, où nous trouvâmes quelques officiers de sa maison. M. de Larochejaqueiin , M. de Capelle et moi , nous étions les seuls qui n'appartinssent pas à sa maison. Un instant après arriva l'infortuné père du prince assassiné. Pâle , défait , baigné de larmes : il nous remercia affectueusement de notre douloureux intérêt , et se retira dans ses appartements.

Nous vîmes alors la chose la plus déplorable , la plus honteuse. Les chambres s'assemblèrent plus tôt qu'à l'ordinaire; elles s'assemblèrent dans un morne silence. On croyait que le président de la chambre des députés aurait regardé comme un devoir sacré d'honorer de quelques larmes le sang royal qui venait d'être répandu. Mais M.Clauzel de Coussergues ayant commencé quelques phrases douloureuses , le président l'interrompit et ajouta : « Si j'avais su que M. Clauzel de Coussergues voulait parler sur autre chose que le procès-verbal, je ne lui aurais pas accordé la parole. » 11 insista vaine-

ment. Telle fut donc l'affliction des députés de Ja France. Tels se montrèrent leurs sentiments dans un siècle sentimental! Desdéputés influens avaient eu soin de répandre dans l'assemblée qu'il ne fallait point parler , parce que cet attentat pouvant être la suite d'un complot du parti libéral, il fallait craindre d'exaspérer cette faction , et d'amener une crise épouvantable. M. de La Bourdonnaie avait annoncé qu'il parlerait , mais on l'assura que le silence que l'on conseillait était un ordre émané d'en haut. On employa l'intrigue pour le lui persuader. Lui seul pourrait donner ces indignes détails. Pas un ministre ne prit la parole. 0 honte imprimée par la peur au nom français ! ô terrible divinité , notre souveraine depuis cinquante ans, excepté sur les champs de bataille, combien tu fus puissante dans cette fatale journée. J'essaierais en vain de peindre cette stupeur d'un peuple dégradé. Je rends grâce au ciel de n'avoir pas alors été membre de cette assemblée. Hélas! la majorité était immense; elle était royaliste. Les libéraux eurent aussi leur peur : pas un membre du parti de l'opposition

ne vint à cette séance. Ils tremblaient de leur position. Les députés royalistes tremblaient des desseins qu'ils leur supposaient , et redoutaient la puissance de ces hommes qu'ils faisaient trembler eux-mêmes. C'était une peur réciproque.

Jamais prince ne fut accablé de plus de calomnies que le duc de Berry. J'en ai montré, dans mes Mémoires, le nombre , l'infamie et la fausseté.

Quelques années avant cet horrible assassinat et la séance honteuse que j'ai retracée, nous avions été témoins de scènes bien différentes. Un prêtre provençal s'introduisit chez l'abbé Syeis , alors député du conseil des Cinq- Cents, et après des injures, le menaça d'un poignard et le frappa légèrement. Aussitôt après cet événement, le parti libéral poussa des cris de fureur , la tribune et les journaux en retentirent ; il semblait que louts les royalistes étaient coupables de ce crime, et que touts les libéraux étaient menacés du poignard des royalistes. Mille déclamations répétèrent cette accusation. C'était, disait-on, le com-

mencement d*une vaste conspiration tramée contre les patriotes et contre la liberté j l'or de l'étranger circulait déjà dans Paris , et se préparait à solder les sicaires arrivés et ceux qu'on attendait de la Bretagne et de la Vendée. Comparez maintenant ces cris , ce ressentiment y ces mouvements d'indignation et de vengeance^ à cette tranquillité profonde de la chambre des députés, à cette autorité d'un président qui interrompt deux phrases prononcées sur le sang encore fumant d'un fils de France, à cette stupeur d'une assemblée qui tremble sur touts ses bancs , et dites si le parti libéral , dans son effervescence, ne doit pas toujours triompher de la mansuétude si prudente des royalistes. Après la séance que je viens de retracer , la dynastie des Bourbons devait tomber.

Je lis dans la session de 4837, qu'un ministre ayant eu le malheur de perdre son fils par une maladie , le président de la chambre des députés exprima des regrets douloureux, dans un langage très convenable , envers le fils et envers le père. Cç discours honorable pour le président et pour la chambre qui l'écoutait,

au^iiiente rétonnemeiit du morne silence qui suivit la mort de l'infortuné duc de Berry. Pour bien connaître notre caractère, tel sur^ tout que l'a fait la révolution , il faut comparer sans cesse les actions des libéraux et des royalistes, dans les mêmes circonstances. Les royalistes se taisent à la mort d'un fds de France; les libéraux entrent en fureur à la blessure de Syeis , et s'expriment noblement à la mort du fils d'un ministre de Louis-Philippe. Cette comparaison est douloureuse !

Au reste, c'est une chose bien étrange qu'une assemblée nombreuse de Français , chargée de faire des lois. Je prie de me permettre sur ce sujet trois petites anecdotes assez curieuses. En 1825 , on parlait dans la chambre des députés , du domaine de Chambord et des listes de souscriptions destinées à l'embellir en l'honneur du duc de Bordeaux. Un député , dans un discours sur ce sujet , parla de ces dons avec mépris, et dit que les Bourbons recevaient l'aumône du peuple. Je répondis à ces allégations et à ces sarcasmes. J'ajoutai : On ne fait pas l'aumône à une maison royale, dont le chef,

notre grand Henri, a donné à la couronne plus de cinquante millions de patrimoine. Aces mots, je fus interrompu par un murmure épouvantable, tel que nous savons en faire. Quand la tempête fut passée , je dis que je n'avançais jamais rien dont je ne fusse très certain, et que le lendemain même je mettrais dans le Journal des Débats une note qui contiendrait la liste de ces domaines. On y trouva la liste authentique des principautés , des duchés , des comtés , des villes et des bourgs qu'Henri IV avait reçus de la longue liste de ses aïeux. Elle ne laissa aucun doute sur la vérité de ce que j'avais dit. A la fin de la séance, un député me dit : Vous venez de faire une bien cruelle méprise. Je lui répondis : Vous êtes un bien bon royaliste ; je le reconnais à vos paroles. Les libéraux ont gardé le silence après ma réplique ; ils ont attendu la note que j'avais annoncée; mais vous, en qualité de royaliste, vous me jugez d'avance. C'est ainsi que nous traitons nos amis ; je vous en remercie.

Une autre fois , je parlais de nos petites colonies. Je tâchais d'en montrer l'importance

à une assemblée toujours sourde et aveugle sur ce sujet. Je dis entr'autres choses, que si les Anglais étaient forcés de choisir entre leurs Antilles et leurs Indes-Orientales, ils préféreraient la conservation des Antilles. Figurez-vous , s'il vous est possible^ le tapage qui suivit ces mots, et qui couvrit le reste de ma phrase. Touts ces cris annonçaient la certitude du contraire de ce que j'avais dit. Quand le calme eut succédé à l'orage , je dis que je m'étais attendu d'avance à ces murmures d'uneassembléeprodigieusementsavante sur toutes les choses quelconques , excepté sur les colonies , et que j'avais eu soin de copier le texte même de l'ouvrage de M. Brougham , chef alors du parti de l'opposition dans la chambre des communes. J'en fis la lecture. Il ne laissait aucun doute sur la pensée de l'auteur. Il en expliquait toutes les raisons avec beaucoup de détails , et surtout relativement à l'éducation des matelots et à la navigation. Mais nos députés avaient-ils la moindre idée de ce qu'on appelle navigation , de cette chose que les Anglais mettent au-dessus de toute autre

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chose, et à laquelle ils font céder tout autre in térêt , ainsi que le leur avait appris notre grand chancelier de Lhôpital, dont ils ont suivi les leçons que nous avons oubliées.

Ces deux anecdotes me rappellent qu*en 1792 je devais parler sur une question qui intéressait la force du gouvernement. En montant à la tribune, je dis à M. de Jaucourt : Vous allez voir un beau tapage. J'arrivai insensiblement, en peignant la faiblesse du gouvernement, à prononcer des phrases très expressives sur la force qu'il devait avoir. Ces phrases excitèrent un tapage effroyable. La montagne surtout, c'est-à-dire les plus virulents entassés ensemble dans la partie haute de la salle, s'écrièrent que je prêchais le régime absolu , que j'étais connu pour vouloir les deux chambres. Les cris à Y Abbaye se firent entendre. C'était la noble prison destinée aux députés. Quand le tapage fut fini, je leur dis ; les phrases qui ont excité votre indignation ne sont pas de moi ; elles sont du philosophe de Genève , dont vous avez placé hier le portrait dans cette tribune. Regardez,

le voici très ressemblant. Vous trouverez les paroles que j'ai citées dans telle page de tel chapitre du Contrat Social. Quelques députés éclatèrent de rire; les violents s'écrièrent que j'avais manqué à l'assemblée par une supercherie indigne. Je leur répondis que s'ils ne m'avaient pas interrompu, j'aurais nommé leur cher grand philosophe.

En vérité , c'est une étrange chose qu'une assemblée de Français touts égaux, qui ne reconnaissent aucune supériorité dans personne, qui mettent le plus faible orateur à côté ou même au-dessus du plus grand talent, que l'envie travaille incessamment , et qui veulent joindre à l'égalité des naissances l'égalité des lumières.

Peu de jours après l'assassinat du duc de Berry , Monsieur et son fds déclarèrent au roi qu'ils ne pourraient rester aux Tuileries et même à Paris , si M. de Gazes conservait le ministère. Ils ne lui imputaient point cependant le terrible effet.de la négligence de la police. Il fut renvoyé le 20 février i820 , mais ambassadeur à Londres , cordon bleu , duc , pair de France , ministre d'état. Sa disgrâce fut un hon-

neur, Louis xviii eut la faiblesse de rappeler M. de Richelieu.

Toutes ces vicissitudes appelèrent MM. de Villèle et Corbière à la suite du ministère. Pendant ce second ministère de M. de Richelieu , il demanda que le droit de censure sur la presse fut accordé au ministère pendant trois ans. La chambre nomma une commission pour examiner cette demande. J'en fus nommé président et rapporteur. Elle était composée de membres pris parmi les royalistes, pris aussi dans le centre , et du général Foy , qui représentait l'opposition. Elle fut unanime pour le refus et pour l'adoption du rapport.

Aussitôt que le ministère connut cette résolution , deux jours avant le jour fixé pour mon rapport, M. de Richelieu et touts les autres ministres donnèrent leur démission. MM. de Villèle et Corbière , précédemment nommés à la suite du ministère^ furent ministres en pied, et M. de Chateaubriand eut les affaires étrangères.

L'expédition d'Espagne présenta une des choses les plus convaincantes de notre pauvre caractère. Des gens instruits du rôle qu'ils de-

valent jouer répandaient avec une sorte d'enihousiasme fectice qu'il n'y eut jamais d'homme comme M. Ouvrar pour les affaires. On le fit trouver dans une campagne auprès de Paris, où était momentanément le duc d'Angouléme ; on l'environna devant ce prince d'une auréole de gloire et de talent. C'était, disait-on, un homme extraordinaire , le seul qui pût nourrir l'armée; et on prépara ainsi le prince à lui donner sa confiance. Il sait, me disait un homme en place, qu'on n'a fait aucun approvisionnement, il a des préparatifs considérables faits d'avance, des vaisseaux chargés de riz, et lorsqu'on sera dans la détresse, il se présentera avec touts ses moyens préparés depuis long-temps. Ce fut une mystification complète : on trompa le prince, le maréchal de Bellune , ministre de la guerre arrivé au quartier-général, et son soussecrétaire d'état. Personne ne s'avisa d'aller dans les magasins, d'y traîner les agents qui avaient signé les états d'approvisionnements, et de les vérifier. Le ministre fut malheureusement trompé, au point de signer le contraire

de ce qui existait; mais lorsqu'il fui retourné à Paris, il fut détrompé, il pensa et*écri\it différemment de ce qu'il avait écrit et pensé; mais le mal était fait ; les approvisionnements de l'armée furent livrés à Ouvrar sous le titre de munitionnaire-général. Mille infamies suivirent. Les preuves les plus fortes et les plus multipliées résultent du rapport du comité (i'enquêtes. Que de ruses, que d'intrigues, que de mensonges furent employés pour le succès de cet homme ! Son bonheur fut complet. Des admirateurs niais et ses admirateurs factices formèrent en sa faveur un voile impénétrable. Il se perdit cependant lui-môme' par ses mauvaises opérations. Il trompait touts les fournisseurs; il ne les payait point, les plaintes se multiplièrent ; le général français, qui commandait les troupes à Madrid, annonça au ministre qu'il avait été contraint de pourvoir à la sûreté de ce munitionnaire en sortant de Madrid. Il avait reçu par le crédit de M. de Richelieu, une somme d'un million qu'il donna en dot à sa fille pour épouser M. de Rochouard,

iieveti de M. de Richelieu. Les gouvernements précédents n'avaient jamais voulu reconnaître celte créance imaginaire ; M. de Richelieu la trouva bonne et la fit payer. Il se trouva cependant parmi les généraux, les intendants et les sous-intendants de l'armée, des hommes intègres et clairvoyants. Leurs rapports et leurs lettres, aussi honorables pour eux que consolants pour les Français qui tiennent encore à l'honneur, sont consignés dans le rapport du comité d'enquête. Jamais néanmoins on ne vit une plus forte preuve de notre esprit aussi léger que notre caractère est débile.

Pendant cette campagne, j'allai un soir, avec mon ancien ami M. d'Aubers, membre de la cour de cassation, chez M. de Chateaubriand, ministre des affaires étrangères. Ce n'était pas jour de réception; il n'y avait que sept à huit personnes. Le ministre nous dit qu'on n'avait pas reçu de nouvelles d'Espagne. Il se retira ensuite un peu à l'écart et parcourut des papiers qui étaient sur une table. M. Rotschild arriva et se plaça auprès de la cheminée, parmi un petit groupe de personnes. On lui demanda

s'il y avait des nouvelles, il nous apprit aussitôt la victoire du général Molitor, sur une armée qui soutenait la cause des Cortez. En répondant à nos demandes successives, il nous dit qu'il en avait été instruit par M. de Villèle. 11 était alors environ huit heures du soir. Nous fumes touts bien étonnés. Comment à cette heure, n'avait-on pas encore instruit le ministre des affaires étrangères d'un événement aussi important, dont un banquier était déjà instruit? Cette réflexion ne cessa pas de nous occuper, M. d'Aubers et moi, en retournant au fond du faubourg St-Germain. On conçoit toutes les pensées qu'elle nous suggéra. J'ignore si M. de Yillèle avait effectivement instruit M. Rotschild. S'il l'a fait, ce n'était certainement pas dans son intérêt personnel. Jamais on n'a soupçonné la probité de ce ministre; mais un banquier qui ne fait autre chose que jouer sur les fonds publics pouvait-il ne pas se servir de l'avantage immense que lui donnait une pareille nouvelle connue de lui si promptement.

La mésintelligence se mit bientôt entre M. de Yillèle et M. de Chateaubriand. Celui-ci fut

renvoyé d'une manière qu'il ressentit fortement; et dans plusieurs articles du Journal des Débats il s'éleva violemment contre M. de Yillèie- M. Mathieu de Montmorency qui lui succéda fut bientôt après remplacé par un autre, et M . de Yillèie fut nommé président du conseil des ministres.

Lorsqu'il avait été question au congrès de Véronne de porter les armes de la France en Espagne, en faveur de Ferdinand , l'empereur Alexandre se déclara fortement pour cette expédition. Madame la comtesse de Tolstoï, qui le voyait alors touts les jours , m'a dît plusieurs fois qu'elle avait entendu dire et répéter à l'empereur Alexandre que si la France ne secourait pas Ferdinand, il se chargerait de cette honorable entreprise. Sans doute il ne lui aurait pas été plus difficile d'envoyer une escadre sur les côtes de l'Espagne, qu'il ne le fut à Catherine d'envoyer ses flottes dans les mers de la Grèce.

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