‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · CHAPITRE XVÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÏ

Esprit et caractère de Louis xvin . — Combien le bei esprit est différent de l'intelligence capable de gouverner . — Duc de la Vauguyon , gouverneur de nos trois derniers rois. — Citations de Voltaire sur l'esprit . — Mots ridicules vantés comme des mots spirituels. — Dernière phrase de la Grandeur et Décadence des Romains , par Montesquieu . — Chapitre singuUer de l'Esprit des Lois . — L'esprit seul ne peut concevoir avec grandeur et étendue. — S'occuper des principes et non des hommes. — Autres adages ridicules. — Système de la Bascule. — Mot bizarre répété sans cesse. — Ce système est suivi par le ministère anglais en <836. — Bizarre esprit d'imitation.

J'entends dire touts les jours à des royalistes que la révolution de 1830 ne serait pas arrivée

sous Louis xviii. Us ont une phrase banale qu'ils répètent toujours, car c'est ainsi parmi nous autres Français. Nous appuyons toujours nos idées irréfléchies d'une phrase , qui dite une fois, est toujours répétée, uniquement parce qu'elle a été dite une fois. Ces royalistes disent : C'était une tète carrée, une forte tête. La vérité me force à dire que je n'ai vu cette forte tète, ni dans la conduite, ni dans les discours de Louis xviii. L'adoption de Fouché, comme le seul homme qui pouvait l'introduire dans Paris, l'amnistie donnée aux Français qui avaient suivi le roi à Gand, l'adoption des lois si dangereuses de Gouvion de Saint-Cyr , la guerre déclarée au parti royaliste, la faveur accordée à tant de libéraux , l'abaissement de la France devant le ministère Canning et Liwerpool dont je parlerai bientôt 5 cette mollesse dans la marche du gouvernement, qui amena tant de conspirations et qui ébranla l'Europe, et en outre touts ces honneurs accumulés sur la tête d'un seul homme , et qui prouvaient qu'il laissait à ce favori la direction des affaires, tout cela Tie me paraît pas annoncer cette forte

lèle dont on a parlé; et ajoutez que jamais on ne l'entendit prononcer un de ces mots qui annoncent la haine du parti destructeur, et qu'il n'eut de force dans ses discours que contre le parti royaliste.

On ajoute qu'il avait beaucoup d'esprit. A peine parle-t-on des fautes si multipliées de ce prince qu'on entend aussitôt ces mots : Il avait cependant beaucoup d'esprit. Je ne sais si jamais nous pourrons nous entendre en France sur lesens dece mot si vague, si indéfini. L'esprit est sans doute unîe faculté précieuse, quand elle anime , dans la société et dans leur correspondance les Sévigné et les Coulanges. Mais elle ne présente rien qui ait rapport à ce besoin de réfléchir à cette habitude constante de méditation qui forme l'esprit du gouvernement, Louis XVIII avait plus que personne l'esprit aimable et même obligeant, d'autant plus que le fond de son caractère était porté à la bonté. Je suis persuadé qu'il n'a jamais fait de mal à personne. Le prestige de la royauté augmentait Tattrait de son esprit obligeant; Mais cette heureuse faculté ne lui suggérait

point ces grandes pensées , cette volonté pas^ sionnée qui tend toujours au même but et ne s'en écarte jamais. Personne n'a eu l'esprit plus aimable qu'Henri iv; on le voit dans im grand nombre de bons mots , et dans ses lettres familières; mais en même temps quelle vaste intelligence pour mesurer les périls, et pour voir les moyens de les vaincre. En lui était un accord parfait de l'intelligence et du caractère. Je crois qu'une éducation grave et forte peut imprimer dans un prince plus encore que dans un particulier la sainteté de ses devoirs, la hauteur des pensées , le besoin des résolutions magnanimes et la nécessité de la méditation habituelle; mais le duc de La Vauguyon^ gouverneur de nos trois rois n'était pas capable de conduire une telle éducation.

On prétend que trouvant un jour de la résistance à ses volontés, dans un accord des trois princes encore enfants, il parut tout à coup comme un homme inspiré , et leur dit que la sainte Vierge lui était apparue dans un bosquet de Versailles , et lui avait ordonné de leur prescrire une obéissance absolue.

Peut-être est-ce un conte fait à plaisfr; mais il annonce l'idée que ce gouverneur avait donnée, des moyens qu'il employait pour façonner l'esprit des princes à une obéissance aveugle. Jamais on n'aurait rien dit de semblable de Bossuet ou de Fénélon.

L'esprit de Louis xvm, quelqu'agréable qu'il pût être , ne paraissait pas beaucoup s'occuper de la chose que Louis xiv appelait le métier de roi.

Dans les annales de M. Dussault , on trouve un article sur l'esprit. Il y prouve que c'est l'esprit qui a gâté touts les ouvrages sérieux de Voltaire , de l'homme du monde qui eut le plus d'esprit j et chose remarquable , personne plus » que ce grand écrivain n'a senti les inconvénients de ce que nous appelons esprit. Il s'exprime ainsi dans un article sur r Epopée ; « La » Motte, au lieu d'échauffer son génie en tâ- » chant de copier les sublimes peintures d'Ho- > mère , voulut lui donner de l'esprit. C'est la » manie de la plupart des Français. Une espèce » de pointe qu'ils appellent un trait , upe pçtite

» antithèse, un léger contraste de mots leur » suffit. » 11 est impossible de mieux peindre ce que nous appelons esprit. Voltaire ajoute : « Ces puérilités dessèchent et énervent tout » genre d'éloquence. »

A plus forte raison , ne peuvent-elles pas inspirer les pensées hautes et grandes que demande l'art de gouverner. Racine pensait de même quand il disait d'un traducteur de Démosthènes : « Le bourreau ! il veut donner de » l'esprit à Démosthènes. »

D'après ces réflexions , nous pouvons penser que l'on n'a rien dit et rien prouvé quand em parlant de la conduite d'un roi, on a dit il avait beaucoup d'esprit. Je pourrais citer beaucoup de ces traits dont parle Voltaire.

Louis XVIII aimait les ouvrages d'Horace; il en savait beaucoup de morceaux par cœur. M. Beugnot me dit un jour qu'il avait appris des vers d'Horace par cœur , pour faire sa cour au roi , et qu'il avait trouvé l'occasion de les lui réciter. Je ne fus pas si adroit. Ce prince me demanda un jour , pendant mon travail avec lui , si j'ai-

mais les poésies d'Horace. Je répondis naïvement que je n'en savais pas un seul vers; mais que j'avais la mémoire remplie de ceux de Virgile. 11 ne me répondit rien. Le lendemain je parlai de cet entretien à un de mes amis qui me dit : « Yous n'êtes pas courtisan ; soyez » certain que vous avez déplu au roi. Il est grand » amateur d'Horace, et ne sait pas un seul vers » de Virgile. » J'avais bien senti ma maladresse, mais il m'était impossible de la réparer. La nature ne m'a donné aucune des qualités du courtisan.

J'ai entendu répéter et admirer ce mot d'un homme d'esprit^ en parlant du duc de Choiseul, ministre de Louis xv : // avait de l'avenir dans le regard. On ne peut rien dire de plus faux et par conséquent de plus absurde. Vous trouvez dans toutes les langues : Son regard pénètre dans l'avenir. La pensée est juste, et l'expression la rend très bien. Mais comment concevoir un avenir qui vient se placer dans le regard d'un homme. Le ridicule de cette pensée est encore augmenté par cette expression indéterminée de Vavenir.

J'avoue que dans son admirable Esprit des Lois, Montesquieu me paraît tomber trop souvent dans cette espèce de défaut , dont je ne trouve qu'un seul exemple dans son livre de la Grandeur et Décadencedes Romains. Il termine ainsi cet admirable ouvrage : « Je n'ai pas le » courage de parler des misères qui suivirent. » Je dirai seulement que sous les derniers em- » pereurs , l'empire réduit aux faubourgs de » Constantinople , finit comme le Rhin, qui » n'est plus qu'un ruisseau lorsqu'il se perd » dans l'Océan. »

Je demande d'abord quel rapport il peut y avoir entre le Rhin , qui n'est plus qu'un ruisseau , et la fin de l'empire romain. Quel déplorable abus de l'esprit ! Il n'a pas vu la Cm magnanime du dernier empereur , qui refuse des provinces, le titre de roi , et préfère une mort glorieuse l'épée à la main sur ses remparts. 11 n'est pas inspiré par cette mort sublime qui a inspiré tant de phrases éloquentes à l'auteur anglais de la Décadence de l'empire romain» Montesquieu a semblé se complaire , dans ce

même ouvrage , à peindre Attila, et il déclare n'avoir pas le courage de parler du dernier des Césars, dont toutsles historiens, Gibbon, auteur anglais, et M. Michaud dans l'Histoire des Croisades, ont peint la conduite et la mort héroïque. Il ne parle pas non plus de l'exploit glorieux du maréchal Boucicaut et de Châteaumoran , qui avec quinze cents Français , ont dispersé une multitude de barbares , qui assiégeaient Constantinople. Au lieu de la ridicule comparaison du Rhin qui se perd dans l'Océan, j'aurais voulu 'que Montesquieu eût remarqué par un trait énergique de son génie , que le dernier empereur est le seul prince que l'histoire nous montre périssant sur ses remparts les armes à la main.

Le bel ouvrage de Montesquieu a inspiré une phrase qu'on trouvait spirituelle dans le temps^ et que l'on répétait souvent. On disait que Montesquieu avait eu des Mémoires particuliers sur les Romains. Combien cette idée est fausse et qu'elle est ridicule. On y trouve cette manie de ne jamais dire les choses telles quelles

sont , et de chercher , au lieu de la simple vérité , des tournures orgueilleuses et qui malheureusement pour elles, sont toujours insignifiantes. L'homme d'esprit qui a écrit cette sottise , n'a pas fait attention que Montesquieu avait pris tout le fond de son ouvrage dans l'admirable discours de Bossuet sur l'empire romain. C'est là qu'on en trouve l'idée principale.

Je n'aime pas davantage ce mot ùe Montesquieu sur Henri iv : « Je n'en dirai rien. Je » parle à des Français. » Dites au contraire tout ceque vous en pensez. Peignez, si vous le pouvez , cet homme étonnant qui ne ressemble à personne dans l'antiquité ni dans les temps modernes. Faites sentir tout l'abandon sublime de son ame , ce cœur expansif et tendre fait pour aimer et pour être aimé , et cette valeur héroïque qui couronnait toutes ses qualités.

Montesquieu a dit^ dans ses Pensées : « La » vie de Turenne est un hymne à la louange de » l'humanité. » Même afféterie de langage, et louange très maladroite , parce qu'elle

rappelle à l'instant môme l'incendie du Palatinat. Quel dommage que Montesquieu, profondément observateur, recherche les petitesses du bel esprit !

D'Alembert, célèbre géomètre, a fait l'éloge de beaucoup d'académiciens. Il y court sans cesse après l'esprit, et souvent il fait pitié au lecteur.

Montesquieu intitule ainsi, dans Y Esprit des Lois, un chapitre : Idée du despotisme. Et il dit : « Quand les sauvages de la Louisiane veu- » lent avoir du fruit, ils coupent l'arbre au pied, » et ensuite ils cueillent le fruit. » Ne serait-il pas permis de trouver ce chapitre un peu singulier, et d'y voir une certaine affectation de montrer de l'esprit? 11 me semble qu'on s'expose beaucoup à manquer de justesse, quand on s'exprime ainsi , parce qu'on manque de clarté. Je ne sais de quelle espèce d'arbre il a voulu parler. Le palmiste, du genre des palmiers, s'élève à la hauteur de cent pieds; il est creux en dedans; son bois est extrêmement dur. Un fruit qu'on appelle choux palmiste croît insensiblement au haut de cet

arbre; quand il est dans une maturité parfaite > il pourrit si on ne le cueille pas , et alors l'arbre meurt , parce que l'eau pénètre dans l'intérieur. Lors donc que le fruit a atteint sa maturité, on coupe l'arbre au pied, non pas pour avoir le fruit, mais pour conserver le bois de l'arbre, qui est très dur et très utile. J'en ai fait couper moi-même en Amérique pour cette raison. Ce choux est volumineux et très bon à manger. L'arbre de la même famille appelé palmier , possède à son sommet une touffe d'une espèce de feuillage , qui lorsqu'elle pourrit , entraîne la ruine de cet arbre. Est-ce du palmiste que Montesquieu a voulu parler ? L'action de le couper au pied ne présenterait pas l'idée du despotisme.

Si M. Dussault a eu raison de trouver dans les détails qu'il cite , la preuve que l'esprit gâtait les ouvrages de Voltaire , on pourrait trouver aussi dans lesouvrages de Voltaire, la preuve (jue l'esprit proprement dit ne donne pas toujours la faculté de concevoir en grand les sujets que l'on traite. Il me paraît n'avoir réussi dans aucun de ses plans. Toutes ses tragédies

me semblent défectueuses sous ce rapport. La Henriade, plus encore, et davantage aussi , le poème de la Pucelle. Dans ce dernier ouvrage, tout est incohérent , rien n'y forme un ensemble complet , chaque partie est isolée et ne tend vers aucun but. C'est peut-être l'ouvrage où l'on trouve le plus d'esprit. Si l'auteur l'a prodigué avec tant de facilité , pourquoi ce même esprit si éminent n'a-t-il pu former un ensemble dont Voltaire , plus qu'aucun autre, sentait la nécessité? Cela prouve, ce me ^emble , qu'il se trouve une immense différence entre l'esprit et une autre faculté d'une nature plus forte , qui conçoit les choses avec grandeur et étendue. La tragédie même de Mérope , que l'on s'accorde généralement à regarder comme son meilleur ouvrage, me paraît avoir un défaut un peu choquant. Mérope cherche partout le meurtrier de son fds. On lui amène un jeune homme soupçonné de ce meurtre; elle l'interroge ; mais elle s'attendrit sur son âge, sur quelques conformités qu'elle remarque entre lui et son fils. Et cependant elle veut l'immoler sur le tombeau de son

époux. Mais Narbas arrive et lui apprend que ce jeune homme est son fils. La première fois que je vis cette tragédie sur le théâtre , je fus révolté de voir une reine prête à commettre ce meurtre pour venger un autre meurtre. Il me parut évident que tout cela n'avait été conçu que pour amener le coup de théâtre produit par l'arrivée de Narbas. Pour rendre vraisemblable cette fureur de vengeance dans une reine remplie de qualités , il aurait fallu que les idées fanatiques de ce temps et de ce pays lui eussent fait un devoir d'immoler elle-même le meurtrier présumé de son fds.

J'avoue que je n'ai jamais pu m' accoutumer au dessein de Mahomet vainqueur puissant et reçu dans Médine , de faire assassiner Zopire par son fds qu'il ne connaît point , et de mettre pour prix de cet assassinat , son union avec sa sœur Palmyre, dont il est amoureux sans savoir qu'elle est sa sœur. Le comble de l'atrocité se trouve, quand après l'assassinat de Zopire, Mahomet fait arrêter Séïde le meurtrier. Toute cette fâcheuse combinaison est arrangée pour

amener ce mot de Zopire , lorsqu'il est instruit d'une partie de la vérité , « J'embrasse mes en- « fants » On peut dire la même chose des billets à double sens d' Amenaïde dans Tancrède et de Né resta n dans Zaïre.

Les défauts d'ensemble de la Henriade ont été trop souvent relevés pour que j'en parle. Il me semble que toutes ces observations prouvent la grande différence entre l'esprit, quelque brillant qu'il soit, et la faculté qui conçoit un ensemble , et qui en dispose toutes les parties. 11 en est de même sous le rapport du gouvernement, entre l'esprit quelque agréable qu'il soit dans un roi, et cette constance si inébranlable d'un prince, à marcher toujours vers un but grand et magnanime, sans jamais se détourner du plan qu'il a conçu et delà gloire à laquelle il aspire. Au reste je dois ajouter que cette intelligence qui conçoit tout sous le rapport d'un grand ensemble, a été cruellement refusée aux hommes des temps actuels. Quelles misérables conceptions que les lois de l'assemblée constituante et de celles qui l'ont suivie. Nous n'avons vu de grandeur que dans le dessein de

Napoléon de former une monarchie. Mais com bien de fautes dans l'exécution de ce plan. C'était à cette pensée suivie avec constance qu'il aurait dû mettre toute son ambition, et non dans eette fureur d'une guerre sans fin qui l'a conduit sur les rochers de Sainte-Hélène.

Cette faculté appelée esprit que l'on vante souvent dans Louis xviii , se montrait dans les temps dont je parle par un grand nombre de mots comme des espèces d'adages, et sans cesse répétés. Parmi ces mots , j'en trouve de bien extraordinaires; j'entends dire souvent dans la société qu'un homme d'esprit a dit d'une certaine action : c'est pire qu'un crime, c'est une faute. Et on lit toujours sur le visage des narrateurs un certain air qui signifie : je sens toute la profondeur, tout l'esprit de ce mot. 11 est effectivement d'une profondeur abominable ; il est bien spirituel , car c'est une bêtise enchâssée dans une antithèse. Mettre le crime bien audessous d'une faute, et une faute bien au-dessus d'un crime ! quelle sublimité de pensée ! quelle force d'expression ! Le crime est toujours accompagné des plus fortes expressions de blâme

ou d'horreur; la faute a une multitude de nuances plus ou moins légères, plus ou moins excusables. Jamais on n'avait encore imaginé de mettre celle-ci à un plus haut degré que l'autre, ou l'autre à un degré inférieur. C'est précisément là ce qui constitue le sublime de cette sottise.

Au nombre des adages ridicules qui sortaient de mille bouches à la fois, vous trouverez union et oubli, s'occuper des principes et non des hommes, prendre garde d'exaspérer les libéraux, et un nombre infini d'autres inepties de toute espèce qui avaient pénétré nos honnêtes gens , et en faisaient des enfants incorrigibles.

D'autres encore, dont j'ai montré l'absurdité dans le troisième chapitre du quatrième volume de mes Mémoires, empruntaient une grande force de la faiblesse de notre tête , et nous ont fait bien du mal. Cette faiblesse de tête a produit souvent des intrigues perfides, sans que cependant la perfidie entrât dans les âmes des hommes dont je parle. Ils ont alors , sans y songer, imité la trop célèbre Catherine de Médicis. Elle opposait sans cesse les Guises aux

Condés , les catholiques aux protestants. On voit dans les mémoires de ces temps les milliers d'intrigues qu'elle employait à ce misérable jeu. Telle fut la conduite du ministère sous Louis xviii : il ne cessa d'employer ce misérable jeu de la bascule qu'on lui a reproché, et avec tant de raison. Jamais on ne conçut une marche plus petite et plus ridicule. Il faut convenir cependant que la bascule ne fut pas toujours égale dans ses mouvements et qu'elle se plaisait à frapper plus fortement sur les royalistes que sur les libéraux. Pour s'en convaincre, il ne faut que relire attentivement la circulaire de M. de Richelieu , écrite après l'assassinat du duc de Berry , mais trois mois après le crime. Quoique l'assassinat fût le sujet de cette lettre, le ministre n'osa pas déclarer ouvertement que ce crime était le sujet de sa circulaire; ilpritle prétexte d'une loi récente ; voilà bien le détour d'un esprit faible, il n'ose pas déclarer ouvertement son dessein, il prend un chemin détourné, il emploie une petite ruse. Combien j'ai vu de gens approuver ce détour et le proclamer comme Teffet de l'inspiration d'un es-

prit lin; on alla môme jusqu'à l'attribuera Louis XVIII ; mais on se trompait; je l'ai souvent défendu alors contre cette espèce d'accusation; mais tout cela prouve la grande estime que nous faisons de ce qu'on appelle esprit.

Je me rappelle que dans les premiers jours de mon ministère, aucune loi n'étant présentée aux chanàbres , parce qu'on n'avait pas eu le temps encore d'en préparer, un grand personnage dit ces mots : « Ce silence ne vaut j> rien, il faut les occuper, il ne faut pas les lais- » ser mâcher à vide. » Cette expression souvent employée pour les chevaux, était dite familièrement sans y attacher la plus petite importance ; mais on la trouva très spirituelle.

La tourbe des hommes d'esprit la répéta sans cesse. Je prie de me pardonner cette anecdote qui ne sera pas insigniliante aux yeux çles personnes qui observent tout ; elle fit sur moi la plus forte impression. Eloigné de Paris depuis longues années, je n'étais plus accoutumé à ce tourbillon d'idées vagues et incohérentes qui soulèvent sans cesse et entretiennent une petite tempête dans notre ridicule capitale.

L'esprit a enfanté bien des inepties. L'une d'elles étai t de reprocher aux hommes énergiques le blâme de la marche incertaine du ministère; ce n'était pas des hommes d'esprit , mais des libéraux profondément attachés à leurs desseins, qui suivant l'ingénieuse expression de M. Fiévé, disaient : « qu'il fallait planter l'étendard de la h royauté sur la révolution, parce que la révo- » lution est la seule chose impérissable qu'ait » produite la révolution. » J'ai entendu cent fois nos honnêtes gens répéter l'équivalent de cette phrase qui est profonde dans la bouche des libéraux, et qui est bien inepte dans celle des honnêtes gens. Leur grande crainte était que l'on effrayât les libéraux; ils voulaient le repos de ces hommes , parce qu'ils croyaient que leur propre repos en dépendait.

Ces mêmes honnêtes gens ne disconvenaient pas que tel ministre manquait d'habileté ; mais ils se hâtaient d'ajouter : « C'est un honnête homme, un homme à bonnes intentions. »

Yoilà vraiment un bel éloge! C'est un honnête homme signifie sans doute ce n'est pas un malhonnête homme. Ainsi donc vous louez un mi-

— Ali —

iiislre de n'être pas un malhonnête homme. H a de bonnes intentions veut dire encore qu' il n'en a pas de mauvaises. Mais de mauvaises intenlions dans un ministre, seraient de la trahison, ^ de la félonie. Vous louez donc vos chers ministres de n'être ni traîtres, ni félons.

Toutes ces idées si fausses et qui nous ont fait tant de mal, partaient toujours de la peur, qui désirait le repos à quelque prix qu'il pût être acheté. Montaigne a dit avec raison : « qu'il » n'est point de passion qui plus que la peur » emporte notre jugement hors de son assiette. » De vrai j'ai vu beaucoup de gens devenus » insensés de peur; et au plus rassis, il est » certain que tant que son accès dure elle en- » gendre de terribles éblouissements. » Voilà ce que nous avons vu dans toutes nos assemblées, etjamais l'esprit tant vanté n'affaiblissait la peur , bien au contraire, il l'a toujours augmentée, parce qu'il inspirait mille subtilités plus dangereuses les unes que les autres.

Aux éloges donnés à l'esprit de nos ministres, et à leurs bonnes intentions, on ajoutaittou jours i'éloge de la finesse. On se félicitait d'avoir un

ministre fin , on le croyait capable de bien gouverner. Le duc de La Rochefoucault s'exprime ainsi dans ses Maximes : « L'usage ordinaire de » la finesse est la marque d'un petit esprit, et » il arrive presque toujours que celui qui s'en » sert pour se couvrir en un endroit se décou- » vre en un autre ; les finesses et les trahisons » ne viennent que du manque d'habileté ; le » vrai moyen d'être trompé est de se croire » plus fin que les autres. »

Lisez ce qu'ont écrit le cardinal de Retz et Bossuet sur la célèbre princesse palatine- Us attribuent son crédit extraordinaire dans un temps de factions à son éloîgnement de toute finesse. « La finesse, dit Duclos^ peut marquer » de l'esprit, mais elle n'est jamais dans un es- » prit supérieur , à moins qu'il ne se trouve » avec un cœur bas. Un esprit supérieur dédai- » gne les petits ressorts, il n'emploie que les V grands , c'est-à-dire les simples. Enfin la » finesse est un mensonge en action; et le » mensonge part toujours de la crainte ou de » l'intérêt, et par conséquent de la bassesse. »

Tels sont cependant les grands motifs d'élo-

ges donnés à de certains ministres. Ils ont gouverné pendant toute la restauration avec de l'esprit, de la finesse et de bonnes intentions; examinez quel en a été le résultat et prononcez votre jugement.

Cette manie de montrer de l'esprit s' étend même dans la partiedes beaux-arts qu'elle devait le plus respecter, dans les tableaux d'histoire. Le très beau tableau de M. Gérard quireprésenteTenlrée d'Henri ivdans Paris, frappe les yeux et attache l'amepar les plus nobles souvenirs. L'esprit est détourné de ces grands objets par le duc de Bellegarde qui est à cheval auprès d'Henri iv. et qui tient le casque du roi, pendant qu'il répond au gouverneur et aux magistrats de Paris. Au lieu d'être attentif à ce que dit son roi, ce duc lève la visière de son casque pour regarder Gabrielle d'Estrées qui est debout dans un balcon, et que regarde-t-il? une petite poupée; car malgré tout l'art du peintre et les prétendus principes de la perspective, on ne voit qu'une petite figure d'un pied de haut. Mais> combien de badeaux de Paris aimaient mieux s'occuper de cette misérable galanterie que du

grand événement représenté sur la toile. La première fois que je regardai ce beau tableau, un gros homme joufflu entouré d'une foule ébahie, à laquelle il racontait les amours de Bellegarde et de Gabrielle, riait d'un gros rire répété par ses auditeurs; il parlait de perdrix , qui longues années après, furent jetées sous un lit, pour ce même duc de Bellegarde. Ainsi d'une scène historique très attachante, ce brave homme faisait une scène ridicule de boudoir. Ce n'était pas sa faute, c'était la faute du grand peintre. Voilà où conduit la manie de montrer de l'esprit, cette manie française que blâmait Yoltaire, dont j'ai cité les paroles.

Je puis dire la même chose du tableau qui représente Enée , racontant à Didon les malheurs de la ville de Troie. Vénus voulant rendre Didon amoureuse d'Énée , a transporté le petit Ascagne dans les bosquets d'Idalie, et a donné à l'Amour les traits d'Ascagne. Didon caresse cet enfant, le prend sur ses genoux sans savoir que c'est l'Amour même qu'elle tient dans ses bras, et qui la pénètre d'une flamme terrible pour le héros troyen. Virgile a décrit

celte scène d'une manière admirable. Qu'a fait le peintre français? L'Amour dans son tableau tire doucement du doigt de Didon l'anneau conjugal de son premier mari. Virgile est bien loin d'avoir eu une pareille idée, ce n'est pas en ôtant l'anneau que l'Amour embrase Didon dans l'Enéide. Cette action puérile est celle d'un enfant, et non du dieu puissant et terrible qu'a peint Virgile.

Cette manie de l'esprit, gâte souvent les ouvrages de nos grands peintres, qui ont honoré l'école française. Cependant ces grands peintres blâmeraient sans doute le tableau où Paul Veronès a représenté la famille de Darius aux pieds d'Alexandre. Au lieu de se borner à cette scène simple et touchante, le peintre nous montre un singe , qui placé sur un balcon tire à lui un petit nègre, qui porte la queue de la robe de Statira. Dans touts les arts, il n'y a point de beauté sans un bel ensemble. Tout ce qui détourne de l'objet principal est un défaut.

C'est ce même pauvre esprit qui a créé dans

les têtes de nos ministres le déplorable système de la bascule.

Dans le temps où le jeu de la bascule frappait et dégoûtait les hommes de bon sens , je m'élevai avec force à la tribune contre cette conduite du ministère. J'assurai la chambre que ce pauvre système avait été couvert de mépris dans les siècles les plus reculés et que j'en trouvais la preuve dans les livres sacrés. Un grand éclat de rire couvrit ces paroles ; je m'y attendais. Je continuai : je trouve ces mots dans l'Ecclésiaste : a Celui qui se tourne » tantôt d'un côté , tantôt d'un autre côté, » est celui dont il est écrit : Le cœur qui » marche dans deux voies n'aura point d'ami » assuré , ni d'alliance certaine 5 il mettra » à la fm tout le monde contre lui. » Ce petit verset était très significatif; on aurait dit que les siècles nombreux l'avaient conservé pour tomber aplomb sur le ministère de ce moment. 11 excita un rire universel d'approbation. 11 faut que cette maladie qui cherche le repos tantôt d'un côté tantôt d'un autre, soit bien naturelle aux esprits faibles ; car nous le

voyons dans le ministère anglais Palmerslon. Dans le moment où j'écris, on commence à croire en Angleterre , qu'il n'aura bientcl ni ami assuré, ni alliance certaine. Le temf 3 no is apprendra si cette prédiction antique s'accomplira pour lui, comme pour le triste ministère Richelieu.

Je me suis demandé souvent , comment cet esprit si vanté de Louis xviii, avait pu supporter un outrage fait à la France et à lui-même par le ministère anglais. Le roi avait dit dans l'ouverture solennelle des chambres, qu'au roi Ferdinand seul, appartenait le droit de donner à l'Espagne la loi fondamentale qu'il jugerait convenable. Le ministère anglais en fut offensé ; il exigea un désaveu, il l'obtint. La lettre de lord Stuard, ambassadeur anglais à Paris, en donna touts les détails et fut rendue publique. On y voit, qu'on interpréta la phrase de Louis xviii, en disant qu'elle renfermait le consentement à une constitution semblable à celle des États-Unis d'Amérique. Après cette victoire, les ministres anglais voulurent davantage; ils demandèrent et ils obtinrent le con-

sentement de la France à l'indépendance des provinces espagnoles du continent de l'Amérique. Ils l'annoncèrent aux deux chambres du parlement , par des cris de triomphes que je ne peux répéter tant ils sont triomphants d'un côté , et honteux de l'autre. Ainsi donc , la France et l'Angleterre se réunissaient pour proclamer la révolte de ces provinces; et remarquez que l'empereur de Russie avait déclaré par deux notes rendues pubhques, qu'il ne reconnaîtrait l'indépendance des provinces du sud de l'Amérique, qu'après le consentement formel du roi d'Espagne.

L'année 1825 fut bien consolante pour les libéraux. Elle vit dans les mois d'avril et de mai, le traité de St.-Domingue, avec des révoltés , et le traité de l'Angleterre avec la république de Buenos-Ayres. Qu'on dise après cela, que ce sont les révolutionnaires qui font les révolutions!

Nous avions vu, en 1816, un bizarre esprit d'imitation. Autrefois on nous imitait; maintenant nous ne pouvons rester nous-mêmes; nous prenons des modèles partout. A peine a-t-on vu

à Paris , des ollîciers anglais , avec de belles plumes de coq à leur chapeau, qu'aussitôt des plumes de coq ont ombragé ceux de notre État-Major. A peine aussi les cosaques avaient-ils étalé à Paris leur poitrine rembourrée comme des montagnes, que nos militaires se sont mis aussi à se faire des bosses par-devant et à se sangler à la ceinture , de toutes leurs forces , de façon qu'ils étaient aussi gros à la poitrine (|ue minces à la ceinture. Les officiers russes se tenaient à cheval un peu penchés sur l'élrier gauche , l'épaule droite en avant; ils tenaient à la main une canne, la plaçaient devant eux audessus de l'encolure du cheval , et faisaient ainsi une bascule , en agitant le bras droit. Notre imitation fut aussi parfaite que ridicule. Les officiers russes par imitation de leur empereur Alexandre, avaient pris l'habitude, quand ils étaient debout dans un salon , d'approcher leurs éperons l'un contre l'autre, et de les faire claquer en faisant un bruit retentissant; aussitôt touts nos officiers, nos généraux mêmes , se mirent à l'envie à faire claquer leurs éperons. Je les ai vus s'exercer à cette belle ma-

ïiœuvre et se donner mutuellement des conseils pour y réussir.

Il y eut une chose assez plaisante. Quand la garde impériale russe fut arrivé àPétersbourg, les médecins de cette garde adressèrent à l'empereur Alexandre un mémoire dans lequel ils disaient que ces grosses poitrines factices étaient très malsaines, que l'obligation de les serrer étroitement à la hauteur du cou était dangereuse pour les tempéraments vigoureux et sanguins. J'ignore ce qui en est résulté, mais à Paris, quand nos jeunes gens se faisaient ainsi bossus par-devant , les femmes donnaient à leurs bras une ampleur extraordinaire et la décoraient du beau nom de gigot; elles en étaient très fières; c'était à qui aurait les plus énormes gigots. Qu'on dise après cela que notre nation est le modèle du goût. Il me semble que lorsque la faculté exprimée par ce vilain mot si désagréable à l'oreille, change touts les jours, celte faculté n'existe plus. Ce n'est plus alors qu'un caprice bizarre et inconstant.

Le prince de Kaunitz, long-temps ministre suprême de la monarchie d'Autriche, fit mettre

devant lui à table, après un grand dîner, un miroir, des cure-dents, une brosse, et de l'eau

chaude et froide. 11 fit la toilette de sa bouche

avec le plus grand soin, se cura le^dents, les frotta avec la brosse, et cracha à grand bruit dans un vase de couleur. Quelques grands seigneurs trouvèrent que ce sans façon annonçait un peu d'insouciance envers les convives, et par conséquent montrait de la grandeur. Cette sale propreté passa parmi nous; et au lieu de recourir comme autrefois, à des vases postés sur des tables le long du mur, ils furent placés devant chaque convive à la fm du repas; si du moins ils en avaient usé modérément; mais il se trouve partout des hommes naturellement ignorants de toute bienséance; ils avalaient, se gargarisaient , rendaient , toussaient et crachaient avec un bruit dont ils semblaient fiers. Plus d'une fois, chez les ministres mon estomac se soulevait et demandait grâce à ces bruyants et sagouins convives. Je repoussai un jour le vase qu'on se préparait à mettre devant moi en exprimant par des paroles non équivoques le

dégoût que cette offre m'inspirait. Comment 1. 31

se fait-il qu'une chose semblable qui aurait excité l'indignation de nos pères, soit devenue si commune parmi nous. Au reste il faut remarmarquer q^ue cette saleté ne s'est jamais vue chez les ministres de Bonaparte et n'a paru que pendant la restauration. Bonaparte , dans la pensée continuelle d'établir une monarchie, cherchait à introduire des usages analogues. Peut-être n'a-t-on pas continué la même attention ni les mêmes soins. Je doute qu'il eût approuvé l'imitation de l'usage singulier dont je viens de parler. Quoique venu d'une noble monarchie ancienne, il était aussi peu convenable que le malheureux usage de fumer, adopté avec tant d'ardeur par nos jeunes gens depuis la dernière révolution ; ils se lancent la fumée au visage les uns des autres. On les voit même, les barbares qu'ils sont, lancer la fumée au visage des femmes; elles le souffrent, et se plaignent ensuite de n'être plus adorées , comme dans le beau siècle.

Page 1