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CHAPITRE VIII

QucHe peut être la durëe du gouvernement actuel?

Les souvenirs que j'ai retracés et les change-* ments dont j'ai parlé peuvent servir à l'examen d'une question que j'entends faire sans cesse t Quelle peut être la durée du gouvernement ac-^ tuel? un grand nombre va plus loin, et dit :

Ce gouvernement ne peut durer. Je pense ^ d'après tout ce qui précède, que la monar-

chie telle qu'elle existe a perdu les éléments d'une grande existence, et qu'elle a ainsi achevé l'ouvrage de nos trois derniers rois; mais je pense qu'elle peut exister malgré cela, et par la seule conduite du prince régnant. Ce n'est pas d'après la seule considération personnelle de ce prince, que je parle ainsi. J'ai soutenu déjà dans un ouvrage médité que le cardinal de Richelieu avait sapé les fondements de la monarchie française, que les éléments n'en étaient pas entièrement détruits, qu'elle avait repris une vigueur étonnante par les qualités personnelles de Louis xrv ; mais que les fautes du cardinal avaient été imitées sous la Régence, sous Louis XV, sous Louis xvi, et qu'elles avaient produit les suites funestes que nous avons vues sous des princes incapables de les arrêter. Ainsi, de même qu'avec des institutions dénaturées Louis xiv était parvenu à la grandeur royale et nationale , comme en d'autres contrées, des princes ont pu se soutenir au milieu d'institutions vicieuses; de même le prince actuel avec de faibles commencements et des institutions débiles peut gouverner par

une volonté constante de soutenir ses propres intérêts , de ne rien concéder de son autorité royale et de puiser sa force dans des lois répressives. Il en trouve aussi uii grand moyen dans la nouvelle loi électorale. 11 faudrait des cfiTorts inouis dans les hommes qui lui sont opposés 9 pour obtenir une majorité telle que ces hommes la désirent dans la chambre des députés. Pour ne pas se tromper il faut considérer les lois électorales ou dans leur étendue , ou dans leurs limites. Dans la nouvelle loi , tout a été restreint , rappetissé autant qu'il a pu Tôtre. Elle a par cela même favorisé la médiocrité, qui en a profité et continuera toujours d'en profiter. Pour avoir une juste idée d'une pareille loi électorale, rapprochez - la de l'institution des Bataves. Chez eux ce ne sont pas les votes individuels qui sont considérés , mais le vote particulier de chaque province. Et c'est ainsi que dans une circonstance mémorable, ces contrées ont vu sept de ces provinces se prononcer contre une seule , et voter ainsi pour l'honneur de la nation et la reconnaissance envers la maison d'Orange. Ah! si comme

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Je Tai dit ailleurs , la France avait eu cet usage de voter par province lorsqu'on proposa Tappel au peuple en faveur de l'infortuné Louis xvi^ combien le dernier et cruel événement eût été différent de la fin lamentable que nous déplorons I Remarquez que dans ces temps d'op-^ probre la chambre unique était gouvernée inévitablement par la peur que lui inspiraient les factieux maîtres de Paris, et qu'aujourd'hui la chambre des députés est gouvernée par cette médiocrité qu'envoient nécessairement de petites parties territoriales. Au reste , je l'avoue, d'après une longue expérience puisée dans les assemblées , je ne sais si cette molle et inévitable puissance de la médiocrité n'est pas préférable à la chaleur passionnée qui animerait des hommes d'un caractère plus nerveux. Je pense que notre gouvernement représentatif actuel est une nécessité qu'il faut subir jusqu'au mo« ment où un homme et un homme seul , pourra si toutefois cela est possible , nous donner des institutions libres et fortes , sans placer auprès de lui un pouvoir rival.

Dans la question que j'examine de la durée

du gouvernement actuel , des observateurs font entrer une considération morale que je peux examiner sans manquer aux convenances. Ils disent d'après ce qu'ils entendent souvent, et surtout d'après les écrits continuellement traduits devant les tribunaux , ils disent que le mépris s'attache au gouvernement , et que le mépris est une maladie incurable. Ils se trompent y parce qu'ils ne font pas une distinction qui se présente cependant aux esprits attentifs. Lorsque le mépris s'attache à la marche du gouvernement^ à sa faiblesse pour se défendre lui-même, à l'abandon de son autorité, à l'incertitude de son action , à une certaine allure chancelante, le mépris est une maladie incurable. C'est ce que nous avons vu sous nos trois derniers rois. Mais lorsque le gouvernement se défend vigoureusement , lorsqu'il repousse les attaques , lorsqu'il attaque lui-même , le mépris ne s'attache pas à la couronne , on ne méprise pas le pouvoir toujours prêt à la défense. On se console par des clameurs, on se jette sur mille détails , cruels sans doute pour le gouvernement, mais qui ne peuvent l'ébranler qu'aux

yeux dea liomtDes inattentifa.

porsoDoie n'a Bs^rîsé Gbarlés x , il a mille fois eUtendu répéter l'éloge de aoo caractère person-» nel dt toujours de âa loyauté f maia où méprisait , il foui rairouer, son autorité oodime itio« Dàrqoe; on detinait aisément qu'au dernier instant il ne saurait point se défendre. Ainsi ses ennemis li'àvaient qu'une obose à faire c'était d'amené oe dernier moment ; et ils fo^ relit mervelileuseinentseo^ndés dans oe dessein par riftthabilité de ses ministres. MaisI combien n'avaient-ils pas été secondés précédemment par le règne et lee ministres de Louis xtiit. J'espère qu'en lisant toutes ces observations, on n'oubliera pas qUe je ne considèi'e les dbo*sée et les événements qui nous travaillent de-» puis si long^temps , que sous un aspect général et purement politique^ que je m'éloigne soigneusement de cette imagination sentimentale qui sans cesse nous a £iit prendre l'ombre pour la réalité. Dans mes Mémoires , comn^ dans cet ouvrage , je ne considère les cboses humaines que sous le rapport de l'action qui gouverne , je fais tout ressortir d'elle seule : toute autre

manière d'envidàger les choses me parait vague, incertaine et sujetteà mille erreurs. Je ré|>éterai donc ici la phrase que j'avais mise à la léted'un Mémoire présenté à Louis xviii à Gand : « L'au- « torité fine fois établie, devient ce qu'elle se « fait, et ne périt que par elle-même. » C'était je crois une prédiction, mais annoncée à chaque page del' histoire des peuples. L'histoire delà Restauration est venue ajouter sa page ineffaçable.

Je répète , car il faut souvent répéter les choses essentielles, suivant la leçon que nous en donne Fénélon, et suivant l'exemple de Pascal dans ses lettres provinciales ; je répète qu'en parlant du règne actuel, je ne considère sa marche, que sous le rapport général de la monarchie, telle que nous pouvons la désirer. Or, j'examinerai l'effet très différent des fautes commises dans un bon système , et de celles qui sont commises dans un mauvais système.

Dans un gouvernement, tout dépend du système que l'on suit. La marche que Ton adopte doit être fondée sur une idée simple.

Suis-je dans une monarchie?

Dans une monarchie, je dois sans cesse m'oc-

cuper de la grandeur et de l'éclat de la couronne; car elle est la gardienne des lois, des libertés publiques, elle ne peut être flétrie un seul instant , sans qu'aussitôt , tout ce qui est placé auprès d'elle et après elle ne soit ébranlé. Il est évident que si le sommet de la monarchie, environné de tout ce que les hommes peuvent imaginer pour le faire respecter, est attaqué, blessé, et ensuite renversé, tout ce qui est placé au-dessous du trône n'a plus aucune solidité. Dans l'horrible journée du 10 août je disais au fameux Brissot : « Yous renversez le trône : eh bien ! vous n'êtes pas sûr maintenant de garder un seul cheveu sur votre tête. > Le démagogue en convint. Six mois après il est traîné à l'échafaud.

Le cardinal de Richelieu disait à Louis xiii, dans un Mémoire : « Les princes doivent tou- « jours prendre des conseils hauts et géné- < reux; la réputation est la principale force « des rois, elle ne peut être rétablie, quand « une fois elle est perdue. »

Le même sentiment avait inspiré Henri iv, quand il donnait ses instructions à Sully prêta

partir pour l'Angleterre : < Mon ami , lui dic< sait-il^ n'exposez pas le souverain du pre-

< mier royaume de l'Europe à la honte d'avoir

< fait des avances méprisées , et peut-être à la <r nécessité de les venger. » Une autre fois il lui disait : Faites-moi un Mémoire sur les choses qui peuvent ternir l'éclat de la couronne ou la gloire de la France.

On trouve les mêmes sentiments élevés dans ce mot de Louis xiv, en parlant d'un de ses ministres : < Tout le monde approuva mon ff choix ^ mais je m'aperçus bientôt que tout « ce qui passait par lui perdait de la force et c de la grandeur qu'on doit avoir en exécutant c les ordres d'un roi de France. Le même prince a écrit ces mot&: « La dignité d'un roi ne c dépend pas autant du sceptre qu'il porte « que de la manière dont il le porte. » Ces exemples prouvent que la première chose dans une monarchie est d'avoir des desseins hauts et généreux. Toutes les pensées publiques doivent être grandes et nobles.

Lorsqu'un gouvernement marche dans cette route les fautes de détail ne peuvent l'ébranler.

Les hommeft les plus habiles sont quelquefois entraînés à des fautes de détail ; mais comme ils embrassent un ensemble grand, utile, et digpe de la monarchie, sans quoi ils ne seraient pas habiles, l'ensemble permet de remédier aux fautes de détail; Tensemble domine les détails; mais quand Tensemble est mauvais, et surtout lorsqu'il est honteux , on est si violemment entraîné hors de la nature de la monarchie, qu'on ne peut plus y rentrer; alors les fautes de déts^il sont irréparables. Gardez^vous donc de dire , comme nous le disons tous les jours, que sa finesse peut suppléer à la grandeur. Ce ne sont pas les fautes de toute espèce , mémeles fautes accumulées qui perdent les monarchies , ce sont les fautes contraires à la nature propre de la monarchie. Peu de princes ont fait autant de fautes que François T"; mais elles furent couvertes de cet éclat , de cet honneur qui font l'essence de la monarchie.

Son affabilité , son éloquence , sa valeur héroïque, surtout sa fidélité à sa parole, le faisaient aimer et respecter. Il eut des guerres malheureuses mais il était roi et il voulait l'être.

Si toutes \H o|[)8eFvation8 préeédeDtes sont justes, si elles sont fondées sur la ûatnmdes hommes et sur Tfaistoire de touts les Ages, au peut d'après elles juger le gouvertiement df Louis-Philippe , et résoudre la question dont j'ai parlé. Ce gouvernement peut^il se mainte^ nir? Oui, il le peut, parce qu'il est toujours occupé de sa propre défense , et qu'il se sert des lois et des armes. Mais peut-il établir une véritable et grande monarchie , en suivant ia la marche actuelle dans ia grande partie politi-r que? Je ne le pense pas. Parmi les nombreuses raisons qui se présentent à mon esprit, j'en trouve une principale liée à beaucoup d'autres aussi importantes. Il me semble que la conduite envers l'Espagne manque entièrement de grandeur et de saine politique. Ce ne sont pas là simplement des fautes de détail; c'est une grande faute anti-monarchique, et même antisociale, si je veux considérer la grande société Européenne dont toutes les puissances sont intéressées à conserver les liens malheureusement trop faibles qui unissent les parties de ces diverses contrées.

En me réeumant je crois pouvoir dire : Les éléments indispensables de la monarchie n'existent plus. Us avaient été créés par le temps et par le caractère des peuplés et des rois , nulle puissance peut les rétablir ; ils ont eu comme toutes les choses humaines un commencement , un milieu et une fin. Parvenus à la fin , ils ne peuvent revenir au commencement.

J'ai signalé parmi les causes contraires à l'essence de ia monarchie , notre conduite envers l'Espagne^ j'en parlerai dans le chapitre suivant.

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