‹ SouvenirsChapitre 9 sur 32 · II. ii · texte numérisé non relu

II. ii

à t)iéu que votre rapport fut fondé sur ce guide de riiomme ; mais s'il vous avait inspiré , vous n'auriez point parlé des sciences politiques , après tout ce que ce mot , si dangereux et si étendu, a fourni de dissertations de toute espèce. Et pour ne parler que des seuls droits politiques , relisez , si vous en avez le courage , les nombreux discours de l'Assemblée Constituante sur les droits de l'homme. Elle avait mis à contribution tout ce qui fut jamais écrit sur cette matière; elle avait discuté, commenté, expliqué, et de là sa déplorable déclaration des droits de l'homme , laquelle a porte la folie dans un si grand nombre de têtes. Vous savez que la Convention en fut effrayée ellemême, et qu'elle la condamna au silence, ainsi que l'imbécile constitution que cette déclaration avait inspirée à la Constituante. Ni la Convention régénérée après le 9 thermidor , ni le Directoire, ni les consuls , m l'empereur, ni la Charte de 1830, n'ont osé rétablir cette funeste déclaration. Je n'ose pas vous citer la Restauration , parce que vous en parlez avec un noble mépris dans la suite de votre Rapport ,

quoique vous Tayez saluée très respeclueuseipent à Gand, où j'ai eu Thouneur de me trouver avec vous , et d'y profiter de vos lumières , qui n'étaient pas cependant aussi brillantes qu'elles le sont aujourd'hui. Gomment, après le triste destin de cette déclaration , pouvez -vous instituer une académie des sciences politiques ?

Vous savez bien que les droits politiques en font nécessairement partie , et même la plus grande partie. Voulez-vous nous rejeter dans ces dissertations qui nous ont fait tant de mal? Voulez-vous 9 à l'exemple d'autres doctrinaires vos confrères, que l'on appelle encore le roi rhomme-pouvoir, et que l'on demande encore comme eux un Gonseil qui prépare les lois d'intelligence, tandisqueles ministres prépareraient les lois de volonté ? Je ne crois pas que l'esprit humain puisse imaginer un plan plus étrange.

Quoi ! vous osez charger spécialement des hommes, des savants, de renouveler encore un examen qui ne doit appartenir qu'à des députés , malheureusement chargés de fixer et de régler ses droits. G'est bien assez de livrer ces dangereuses dissertations aux discours écrits

de la tribune. Uae chambre supérieure et un monarque peuvent en arrêter les effets; mais si une assemblée de savants était tout^à-coup saisie comme la Constituante , de la passion des dissertations métaphysiques et politiques, si elle les publiait 9 j'ose vous prédire d'avance que si vous étiez alors ministre , vous en frémiriez. Gomment après notre triste expérience pou^ vez-vous dire « que jamais sous aucune nation « ces sciences n*ont acquis un degré d'impor- « tance de publicité et d'autorité , comme de « nos jours. » Oubliez-vous qu'il faut toujours juger les choses par leur résultat? Ces sciences que vous vantez , qu'ont^elles produit ? D'abord et a^nt tout, les deslrudiiMis faites par l'Assemblée Constituante , et ensuite l'affreux régime de la terreur. Vous me direz, sans doute, que c'était l'abus de ces sciences et non les sciences elles-mêmes. Je vous répondrai que la prudence ordonne d'éloigner tes choses dont on peut abuser d'une manière fatale à la société humaine. Vous dites que c depuis un demi- « siècle elles ont joué un rôle dans notre bis- * totre. » Je vous passerai d'abord l'expression

ridicule de sciences qui jouent un rôle; niais ]e y^m dcimanderai si par cela même vous ne l^ condamnez pas? Voyez ce qu'eiks ont produit depuis cinquante ans , en France , en Ëspagqe, dans le Portugal, dans les lies, et dans le continent de T Amérique du sud; voyez comme ces dissertations imprudentes allument le$ passions des hommes, et dites si vous pen^ sez que tant d'effets déplorables prouvent les avantages de la cause qui les a produits.

Vous ajoutez que si ees sciences n'ont Joué daiis aucune nation un rôle aus^ important que parmi nous depuis cinquante ans, c'est qu'elles ont acquis^ pour la première fois, ce qui leur avait toujours manqué , un caractère vraiment scientifique. Dites^moi donc, je vous supplie, ce quec'est que ce caractère scientifique auquel vous attribuez toute l'importanee moderne, deceque vous appelez les sciences morales et politiques. La science est un ensemble de connaissances.

Et vous venez nous dire que les sciences morales et politiques ont joué un rôle importantdans notre hisloire,parcequ'ellesavaîent ce caractère de science; qu'elles n'avaient pas ce caractère

avant nos cinquante années et que c'est par cette cause qu'elles n'avaient pasjouécerôle important, qu'elles ont joué parmi nous. Mais puisque selon vous, elles ont maintenant ce caractère scientifique qu'elles n'avaient pas avant nos cinquante années , la chose que vous désirez est donc faite, il ne s'agit plus de leur donner ce caractère que vous leur reconnaissez depuis cinquante ans.

Vous ajoutez : « On s'est efforcé de les ap- < puyer sur des données certaines , de les ren- « dre rigoureuses et positives. » Je vous opposerai Aristote , qui dit expressément que la politique n'est pas susceptible d'être traitée avec une précision rigoureuse. Il dit aussi : ^ La « premijère science à laquelle les autres doi- « vent être subordonnées est la politique ou la « science du gouvernement. 9 Est-ce à la science du gouvernement que vous voulez consacrer spécialement cette académie?

Mais je conviens quç vous pourriez opposer à Aristote la fameuse doctrine des probabilités. Un doctrinaire peut rendre une opinion probable, quoique le contraire puisse l'être aussi.

-Alors il peut choisir du pour et du contre , ce qui esl très commode. Il le peut d'autant plus que les savants ont souvent discuté la question de savoir si la logique est un art ou une science. Votre amour pour la science vous a sans doute fait embrasser la seconde opinion ; ainsi je vais continuer de m'occuper encore de votre logique , qui sans doute est pour vous une science. Vous dites : « Ces sciences sont devenues plus « certaines, leur utilité plus manifeste a été

< plus réelle. La société tout entière a reconnu « leur empire. »

Je m'arrête ici sur ce mot leur utilité a été plus réelle. Nous venons de voir quelle a été cette utilité. Gomment peut-on appeler utilité les funestes effets que nous avons vus? Je suis plus justes que vous envers ces sciences. Je suis bien loin de leur attribuer touts ces tristes effets. J'en attribue une grande partie, à notre caractère si mobile, si changeant, si porté à son propre mal , quand il n'est pas contenu par des institutions fortes et par l'autorité. Vous terminez ainsi : « Les sciences morales et po-

< litiques serviront désormais (on peut l'espé-

ff r^) à raffermir ce qu'elles ont jadis ébraolé. » Vous reconnaissez donc qu'elles ont ébranlé les fondements de la société* [1 me semble que cette phrase contredit manifestement l'opinion que vous avez énoncée du bien qu'elles ont produit; uqe contradiction si manifeste m'étonnerait infiniment 9 si je pouvais voir dans votre Rapport autre chose qu'un travail pénible auquel vous vous êtes condamné pour mériter {e nom de philosophe doctrinaire*

En vain vous étalez de grands mots philoso^ phiques, en vous environnant d'un voile d'ab^ straction métaphysique, et surtout de ce grand mot de science que vous ne définissez point* Touts vos efforts n'empêcheront pas que tout le monde ne se dise : L'Académie française n'at-elle pas produit des ouvrages éminents dans la morale et dans la politique. Que voulez-vous de plus, que ceux des Bossuet, des Fenélon, des Massillon , des Montesquieu , des Labruyère. Le litre d'académicien français a«*t-il empêché ces auteurs de s'occuper de morale et de politique? Voulez-vous que leurs successeurs ne s'en occupent plus? et la gloire de pareils tra-

vaux sera-^t-elle réservée aux membres de la nouvelle académie. Gomment n'avez-vous pas remarqué que votre rapport et votre projet renferment un grave reproche adressé aux auteurs que je viens de citer , et même à leurs successeurs actuels? car c'est dire à ceux-ci : Vos prédécesseurs n'ont pas su donner le caractère de science aux objets qui intéressent le plus les sociétés humaines ; el vous , leurs successeurs actuels , vous n'en êtes pas plus capables. Il faut donc une nouvelle académie chargée spécialement de la grande tâche de leur imprimer un caractère scientifique. Cependant je vois parmi les membres actuels de l'Académie française, l'auteur de l'Histoire de la législation, ouvrage immense dans lequel M. le marquis de Pastoret a déployé la science la plus profonde et la plus instructive sur une matière si importante et si difficile ; permettez-moi d'ajouter, et même sans lui donner un caractère scientifique. Il est de l'Académie française , et de celle des Belles-Lettres; ce bel ouvrage digne d'être mis à côté de l' Esprit des Lois, est peutêtre plus instructif, parce qu'il n'affecte jamais

cet air de profondeur qui trop souvent emprunte un certain prestige de traits d'esprit, qu'on est tout étonné de rencontrer dans l'Esprit des Lois. M. de Pastoret est de la nouvelle académie , mais il n'a pas eu besoin d'en être pour produire un si bel ouvrage.

Parmi les auteurs auxquels nous devons de bons ouvrages politiques on doit placer M. Villemain pour sa traduction de l'ouvrage de Cicéron sur la République, il est de l'Acadéraiîe française. Le Marquis de Fortia auteur de l'ouvragé sur les principes de la morale naturelle , et sur rimmortalité de l'ame , est de l'Académie des Belles-Lettres. Il a traité ces grandes questions avec beaucoup d'habileté et une clarté remarquable. Vous voyez que ces trois académiciens, et d'autres que vous con* naissez mieux (|ue moi , ont écrit sur la morale et la politique. En rassemblant les titres des ouvrages de morale et de politique, vous verrez que leurs auteurs les ont publiés avant l'établissement de la nouvelle académie.

Je ne crois pas que sur la politique des peuples on puisse rien citer qui soit au-dessusda

livre de la Grandeur et Décadence des Romains, et du chapitre de Bossuet qui traite du même sujet.

Je voudrais bien savoir comment vous pour riez donner le caractère scientifique à l'admirable chapitre de Bossuet sur Vempire romain. Cet ouvrage est une source inépuisable de ré^ flexions poh'tiques, mais ce caractère scientifique a manqué suivant vous jusqu'à présent à ces beaux ouvrages. Il est vrai cependant que ces auteurs nous apprennent comment un peuple peut être très bien constitué sans avoir une constitution écrite, et comment il trouve dans ses usages , dans ses coutumes , dans son esprit public et surtout dans les maximes de son sénat, tout ce qui peut l'élever à la grandeur; mais je suis forcé d'avouer que tout cela n'avait point le caractère scientifique et que par conséquent ces ouvrages sont peu dignes de l'attention des philosophes doctrinaires.

C'était tout ce qu'il était possible de faire avant la philosophie de nos temps; et moi , qui les ai tant admirés, qui m'en suis pénétré dès mon jeune âge, combien je regrette qu'ils

n'aient pas eu ce caractère scientifique sur le-. quel vous fondez maintenant vos plus chères espérances !

Je vous avouerai en terminant, que votre Rapport me paraît le fruit d'une rêverie métaphysique , et non Touvrage d'un ministre qui écrit dans les temps de la plus terrible révolution qui fut jamais.

Ainsi j*oserai vous dire avec Gicéron qu'il y a deux choses à éviter dans les sciences : de prendre des lueurs pour la lumière , de les suivre inconsidérément, et de se consumer dans des études obscures et infructueuses.

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