CHAPITRE X
'Sortie de prison des ministres condamnés*
Parmi les événements du règne actuel, il en est un sur lequel vous pouvez arrêter avec plaisir votre pensée. J'ai dit plus haut qu'une monarchie ne pouvait se soutenir que par des actions nobles et généreuses. La délivrance des prisonniers de Ham est de ce nombre , quoiqu'elle soit bien tardive.
Le 2Ô octobre 1836, j'apprends que deuj^ ministres de Charles x , MM. de Peyronnet et de Ghantelauze sont sortis de la prison de Ham où ils languissaient depuis six ans et qu'ils ont la liberté d'aller chez eux , sous leur parole de n'en pas sortir.
Je me fais gloire d'avoir demandé pour eux il y a cinq ans ce qu'on leur accorde aujourd' hui . Au mois de juillet 1832 » je publiai dans le Rénovateur hebdomadaire un article intitulé : Des égards que les partis se doivent entre eux. Je prie qu'on me permette d'en transcrire une partie.
« Les généreux sentiments, si noblement « exprimés par M. le duc de Fitz-James m'ont « profondément frappé; ils m'ont conduit à M m'occuper du triste sort des prisonniers de « Ham. J'y pense souvent, en lisant les ar-* « ticles signés du nom de l'un de ceê captif^. < Les réflexions de M. le duc de Fitz-James « m'ont rappelé une lettre que j'ai reçue , « en 1815, d*un grand docteur de la foi répu- « blicaîne et c'est sur elfe que je vais appuyer <( quelques réflexions.
« Lorsque Bonaparte revint de l'Ile d'Elbe, « j'étais préfet à Mets ; Carnet yenait d'être « nommé ministre de l'Intérieur , il m'écrivit « de sa main le 28 mars 1815. La différence u de vos opinions politiques d'avec les miennes « ne m'a jamais empêché de conserver pour c vous l'estisie qu'inspirent toujours les ver- « tus privées et les talents distin^és. L'inté- « rét que vous avez témoigné à Foecasion de « mon fils lorsque j'étais proscrit vous honore « infiniment à mes yeux , et m'impose de la « reconnaissance. Vous savez ^ comme moi^ « que , dans les mouvements révolutionnaires « on est sans boussole, et que ce sont les « événements qui décident si t'en a eu tort ou « raison. D'après ee principe , j'ai eu tort bien « long-temps , comme vous le savez , et aujourc d'hui c'est vous. »
c Cette lettre peint le vrai caractère de nos <r dissensions politiques. Puisque les événe- « ments seuls décident si noua avons tort ou < raison, il me semble qu'après le jugement « prononcé par l'événement, nous ne devrions « conserver aucun ressentiment les uns envers
tamm
les autres. A peine sortis de cent combats politiques où l'inconstante fortune nous a ballottés comme des enfants, nous devrions être amis fidèles et ennemis généreux. Depuis trente ans nous avons eu quatorze formes diverses de gouvernement , et celui du jour proscrivait celui de la veille. Brissot m'a proscrit en 1792, dans son journal , comme chef des Bicaméristes , de ceux qui voulaient t« deux chambres , c'était alors un crime hor- « rible. Rappelez-vous qu'ensuite nous en « avons eu deux , puis quatre sous le consulat, puis trois, et enfin deux, et toujours avec des combinaisons nouvelles. Ceux qui trouvaient alors le désir de deux chambres un crime afireux , paraissaient avoir une grande idolâtrie pour le monstre informe , appelé assemblée unique. Au milieu de ce culte , ils poursuivaient les membres de la constituante , créateurs de l'assemblée unique.
Pourquoi ? parce que les constituants revenus de leurs erreurs défendaient alors le trône placé par eux, sur le bord d'un abtmeà côté de l'assemblée unique.
c Mais qui mieux que IVf . de Lafayette pour- « rait nous donner des leçons de tolérance po- « lîlîque? Après avoir été l'idole des amis de « celte chose qu'on appelle liberté , ce fut une « rage de ses bons amis contre lui. Et moi qui « passais alors pour un ennemi de cette chose, « je le défendis du décret d'accusation en < m'exposant au plus grand péril.
c Remarquez que pendant 800 ans, sous «( les Capétiens,. nous n'avons pas eu une seule € révolution , et que depuis trente ans , nous « semblons jouer aux révolutions. Mais si nous « avons eu des guerres civiles sans révolutions , « îl faut excepter les guerres de religion où le « fanatisme a trop souvent dénaturé le carac- « tère national.
« Voici un exemple frappant de la magnani-
« mité de nos ancêtres. La première fois que
« Louis XIII combattit des rebelles, il fut
«r question de juger un gentilhomme pris les
« armes à la main. Bassompierre à la tête d'au-
« très officiers déclara au roi que si ce pri-
« sonnier était condamné ils se retireraient
« touts de l'armée; qu'ils voulaient faire une 11. W
« guerre généreuse et respecter les vaincus, '< après leur avoir fait l'honneur de se mesu- « reravec eux. Bassompierre avait amené 8,000 « hommes à Tarmée royale*
« Le plus grand des princes, Henri iv, « quand dans les champs d'Arqués, il se pré- « parait avec trois mille hommes à combattre « Mayenne et son armée de quarante mille « hommes, on lui amena un prisonnier, le « comte de Belin. Il le reçoit et Tembrasse « comme un ennemi qu'il estime. Belin est « attendri , et lui témoigne sa surprise du pe- « tit nombre de troupes qu'il voit autour de lui. « Vous ne les voyez pas touts, s'écria Henri , a vous ne comptez pas Dieu et mon bon droit.
« sentiments magnanimes d'un brave mili- « taire, et d'un grand monarque! Pourriez- <( vous être cités aujourd'hui sans produire une « forte impression ?
« 11 me semble que nous ne pouvons effacer « de nos annales nos turpitudes et nos infamies « si cruelles, même envers les femmes, qu'en « adoptant aujourd'hui des sentiments géné- « reux pendant et après le combat. Nos dis-
« cordes ne sont pas finies; Texpéneace que
« nous avons faile depuis au moins cinquante
«. ans , des lumières du siècle doit nous con-
tf vaincre qu'elles nous inspireront bien d'au-
« très erreurs que celles que nous avons tour-
« à-tour applajudies et condamnées. Que du
« moins elles ne soient pas sanglantes; c'est
« l'intérêt des chefs actuels. Ilstomberonl; cer-
« tainement un jour; les choses humaines ne
« vont pas autrement , puissent-ils alors trou-
« ver des ennemis généreux !
< M. Guizot m'a accusé dans un gros livre « d'avoir voulu faire la contre -révolution « pendant mon ministère. Je suis toujours « sous le coup de celte terrible accusation. Je « le prie de lire l'article de M. de Fitz-James; « et puisqu'il est puissant aujourd'hui en pa* Cl rôles et en actions je le supplie de me parce donner mon crime , en se rappelant qu'il m'a « honoré d'une visite à Gand, où il avait fait « comme moi le voyage sentimental. Il m'em- « prunta même alors un volume de Boileau « qui faisait toute ma consolation car je suis « et serai toujours classique. Je ne conserve
« aucun ressentiment de son accusation contre « moi, j'espère qu'il sera de même envers « moi, pour mon grand crime, lorsqu'il sera « parvenu au sommet de la montagne , sur « laquelle il grimpe. Quand il en sera préci- (( pité je lui ofl^irai un asile de très bon « cœur.
< Je demande si une promesse des captifs de « Ham de rester au sein de ieors familles, ne « présenterait pas une plus grande sûreté que « les plus énormes verroux. Dans une prison « ils ont le droit de s'évader s'ils le peuvent ; « ainsi l'ont décidé les jurisconstilies detouts <i les temps. Dans leur maison, sous leur pro- « messe, ils ne (>ourraient en sortir : ainsi le « voudrait leur honneur, celui de leurs parents « et de leurs nombreux amis. »
iCe n'est qu'après six ans de la plus dure captivité , prête à faire périr deux des prisonniers , (|ue mes vœux sont enfin exaucés pour ceu)t-là seulement. Mais on espère, que MM. de Polignac et de Guernon-Ranville sortiront bientôt (le cet affreux donjon. J'espère aussi que mon ami, monsieur de Capel , pourra revoir bientôt
sa patrie et sa famille. Les cbdsde ripsurrection qui ont triomphé dans la joarpée du 29 juillet 1830, auraient dû se rappeler que M^ de Peyronnet a tenu leur sort dans ses mains , qu'il aurait pu les faire poursuivre aprè$ la conspiration de Saumur, et qu'il ne Ta pas voulu. Jesuis persuadé qu'ils n'avaient pas oublié cet érainenl service. Pourquoi donc n'ontils pas montré leur reconnaissance envers un ennemi généreux? Pourquoi? pouvez-vous le demander ? Vous savez comme moi , qu'ils obéissaient à notre puissante divinité, la peur. Ces vainqueurs tremblaient à la vue des hommes qui marchaient sous leur bannière. S'ils n'avaient pas eu peur, ils auraient ri de l'impuissante royauté qu'ils avaient sapée si facilement, en lui jurant fidélité; et qu'ils venaient de détruire aussi facilement. Ils auraient pris tranquillement les honneurs, les cordons, les dignités; ils n'auraient persécuté personne.
Mais s'ils n'avaient pas été subjugués par la peur, ils auraientété d'autres hommes que touts ceux qui ont travaillé noire pauvre France pendant cinquante ans.
Je conviens franchement que la délivrance des prisonniers^ rentre dans le cercle des grandes idées que doit inspirer une vraie monarchie; mais elle est bien tardive, et des rigueurs inutiles autant que crueUes lui font perdre sa noblesse et ses avantages.