CHAPITRE XI
Plaintes sur le commerce.
Dans l'instant où j écris, on ne cesse de se plaindre de la diminution du commerce , et de Tétat alarmant des fabriques de soieries de Lyon ; nous voyons souvent dans les journaux une longue liste de faillites qui prouve la détresse dont on se plaint. Ce mal date de bien loin. Je prie de me permettre de prouver que
j'ai vu long-temps d'avance ces maux si grands, et qui deviendront bien plus grands encore.
Dans un ouvrage publié en i823» j'ai donné un résumé des importations de soie brute employée par l'Angleterre, j'en montrai la progression toujours croissante. Je prouvai aussi ses progrès par le rapport de la commission d'enquête de la chambre des pairs en 1820 et 1821, et je montrai, par le résultat de 28 années, combien les progrès sont rapides. Aussi monsieur Hukinsson disait-il en 1825, dans la chambre des communes : « S'il y a dans ce «( moment quelque sujet d'alarme sur le comte merce des soieries, il est passé des fabricants « anglais aux fabricants français ; car je sais « qu'il existe en ce moment en France , beauce coup d'embarras, à la vue des progrès que « le commerce et la fabrication de la soie ont « faits en Angleterre, et des améliorations im- « portantes qu'ils reçoivent en ce moment. »
On a vu en 1825, dans le rapport du comité d'enquête de la chambre des con;imunes, que les Anglais l'emportent entièrement sur nous pour les étoffes à l'usage des feipmes, princi-
paiement en Espagne et dans l'Amérique espagnole. Ils assurent que leurs étoflès ont une entière préférence parce que nous fabtnquons à plus grands frais, et que la machine dont ils font usage pour perfectionner l'étoffe est très supérieure à la nôtre. Il est une triste remarque à faire sur ce comité d'enquête* C'est dans son travail qu'on trouve les notions les plus précises sur les manufactures françaises, sur les parties dans lesquelles nous surpassons nos rivaux, et sur celles qui jamais ne leur feront craindre notre rivalité. C'est là que vous trouvez vos progrès dans la construction des machines, et le$ sujets d'alarmes que vous devez concevoir sur les progrès des Anglais, dans la fabrication de la soie.
Je ne connais rien de plus instructif que ce travail d'un comité d'enquête, sur le commerce et l'industrie. Quand j'en ai proposé un semblable , les ministres ont cru qu'il renverserait la monarchie. Je ne répéterai pas tout ce quo j'ai dit sur ces comités dans un chapitre de mon second ouvrage sur le commerce; mais je puis assurer que rien n'égale la profonde ignorance
où sont plongées les chambres sur tout ce qui concerne notre commerce considéré en grand , et par conséquent sur les sources de notre puissance.
Depuis le comité dont je viens de parler, l'Angleterre a formé une association nambreuse et riche pour la culture du mûrier ; elle veut rétendre à l'Irlande et à nos colonies . Cet arbre réussit très bien en Irlande; et partout où Ton a le mûrier, on peut élever le ver à soie avec tottts les soins convenables.
Le mûrier était cultivé jadis dans notre Saint-Domingue, et j'ai cité dans mon premier ouvrage sur le commerce , une ordonnance de Louis XIV, pour encourager la culture de la soie dans cette colonie. Quand l'on considère Fardeur des Anglais dans toutes les entreprises de commerce etd'industrie, leurs capitaux prodigués sans ménagement , les secours qu'accorde le Parlement , combinés de manière que toutes les sommes avancées rentrent dans le trésor dans le temps prévu , il est permis de concevoir des craintes.
Je disais dans cet ouvrage : « Je n'ai pas là
présomption d'indiquer les moyens que j'imagine, ils sont suivant moi très ^faciles en eux-mômâs mais impraticables pour sortir de la route incertaine où nous marchons depuis quinze ans; je crois notre faiblesse actuelle trop débile pour rien concevoir avec quelque étendue, et pour envisager le commerce d'un grand peuple comme la source de sa puissance. % Ce principe présente des aperçus immenses; mais je suis persuadé qu'un homme qui les offrirait à notre faiblesse nous paraîtrait un insensé.
Dans les temps actuels, on ne cesse aussi de parier de l'accord qui existe entre toutes les puissances de l'Allemagne , et Ton y trouve avec raison un grand sujet d'alarme pour le commerce de la France. J'avais annoncé ce projet en 1823, dans le même ouvrage que j'ai cité je disais : « Le projet qui me parait en- « traîner un mouvement funeste aux intérêts « de la France , est le projet formé en Aile* u magne, d'unir la Méditerrannée au Khin par « une voie commerciale. » Tout ce qui se fait dansco moment, en Suisse, en Allemagne et en
Piémont, exige ratlention de la Franco : leur accord relativement au commerce, peut causer à la France un dommage irréparable.
Le port de Gènes est déclaré port franc par le roi de Sardaigne. On conçoit aisément que si les marchandises de l'Orient , de l'Afrique et de l'Asie, reçues dans ce port, pouvaient pénétrer jusqu'au lac de Constance, dans une partie de l'Allemagne, jusqu'au Rhin, cette nouvelle voie commerciale apporterait un pré* judice immense à la France. E^ lui enlevant une partie de son commerce de transit^ ^le rendrait le canal Monsieur qui doit joimire le Rhône au Rhin, et par conséquent la Méditer^ ranéé au Rhin , utile seulement au commerce intérieur de la France. Les puissances étrangères ont travaillé avec une ardeur infatigable à Tachèvement de leur grand projet; elles sont toutes d'accord maintenant, elles ont fait céder l'aveuglement des lois fiscales à rintérôt général de toute l'Allemagne; nous eu verrons bientôt les résultats qui seront bien amers pour notre commerce. J'avais dans cet ouvrage indiqué deux moyens de les empêcher; le pre-
niier de favoriser le transit dans la Franae, tel que Golbert l'avait conçu et exécuté ; le second d'achever avec la plus grande rapidité .le canal Monsieur , destiné à unir la Méditerranée au Rhin. C'était la plus grande entreprise que l'oi:^ pût faire pour notre commerce , cela aurait un peu mieux valu que des barraques de bois construites dans la capitale, où l'on étale des bas, des souliers, et tout ce que renferment les boutiques, et où Ton ne trouve qu'un très petit nombre d'objets dignes d'être exjxHsés. Mais il faut plaire à la capitale, et cette ville qui a fait toutes nos révolutions, qui. depuis cinquante ans, commande en souveraine à la France coûte bien cher à cette pauvre France. On voit par ce très court extrait qui n'est pas la dixième partie de tout ce que j'ai écrit sur le même sujet, que j'ai devancé de quatorze ans, les alarmes actuelles. Ces ouvrages imprimés à mes frais, ont été adressés par moi, a plus de cent personnes , députés , pairs , conseillers d'état, ou ministre. Je doute qu'alors, un seul d'entr'eux ait fait la moindre attention à mes craintes, à mes inquiétudes, ils avaient raison ;
et raoi) j'étais un imbécile, d'adresser de pareilles observations à une nation qui a tant d'esprit. Je résumais ainsi il y a quatorze ans mes tristes phrases.
« Je pense qu'il faut se liâter de prévenir « les graves obstacles, les malheurs même « qu'on prépare à notre commerce relative- « ment aux soieries^ et par le grand projet al- «. lemand dont je viens de parler. Il me semble « que, pour les détourner, on ne doit épar- « gner ni dépenses ni sacrifices, i»
Vous me demandez si Ton s'est hâté , je vous réponds qu'on n'y a pas même songé.