CHAPITRE XIII
Sur les thëâtres. — Dégradation de Tart dramatique.— Locutions barbares introduites dans la langue. — Sur la musique actuelle. — Mauvaise prononciation devenue à la mode. — Sûr Tamour singulier du vague dans les écrits et surtout dans la poésie. — Du mépris des règles de la poésie suivies par touts nos bons auteurs.
A toutes ces considérations politiques il faut ajouter l'état actuel de la littérature et des théâtres. Il achève de changer entièrement le caractère français , il Taccoutume à des horreurs qu'on n'aurait jamais souffertes avant la Révolution. 11 n'est pas question ici de la perfection du grand art d'écrire, mais de l'effet qu'il pro-
duit sur l'esprit de la jeunesse. Comme il est dans notre caractère de porter tout à Texcès, de donner à toute espèce de changements l'em^ pire de la mode, on ne peut prévoir jusqu'où peut aller cette impulsion déplorable donnée aux jeunes esprits , ni l'influence qu'elle peut avoir sur le gouvernement considéré en luimême et surtout sur l'esprit monarchique; nul doute qu'il ne dénature cet esprit. Cette remar* que n'avait pas été faite par le ministre qui a répondu aux interpellations de plusieurs députés sur l'esprit actuel des théâtres. Il a répondu sans réflexion qu'il ne pouvait se charger d'une semblable direction; sa réponse semblait dire qu'il croyait l'autorité impuissante pour le changement dont on lui parlait. C'était une grande erreur , parce qu'il ne considérait la chose que sous un seul point de vue ; en effet , il ne s'agit pas d'employer la force de l'autorité pour contraindre de certains esprits à prendre une autre direction, mais d'employer l'influence que doit avoir un gouvernement habile , en pro*^ tégeant ouvertement les bons ouvrages et en discréditant les mauvais.
Louis xv^ ayant appris d'un premier gentilhomme de la chambre que la salle de la Comédie Française était déserte , iors même que les meilleurs acteurs représentaient la tragédie et la comédie , il en témoigna toute sa peine. Ce seigneur lui parla d'un sacritice pécuniaire qui lui paraissait absolument nécessaire pour relever le théâtre. Le roi lui dil que ce moyen ne réussirait qu'à donner un peu plus d'aisance momentanée aux acteurs, et n'attirerait pas le public ; mais qu'il emploierait un autre moyen. Quelques jours après , il fit annoncer qu'il irait à ce théâtre, et demanda les plus beaux ouvrages : la salle fut remplie. Le lendemain , le roi , environné de sa cour, fit un grand éloge des acteurs et des ouvrages ; il demanda à un seigneur présent s'il avait une loge à l'année à ce. théâtre : sur sa réponse affirmative , il le félicita de ce bon exemple. Il interrogea de même plusieurs seigneurs présents , félicita ceux qui avaient des loges, et engagea ceux qui n'en avaient pas à louer des loges à l'année. Dès le lendemain , plus de quarante loges furent louées. C'est par des moyens semblables
que Ton peut donner dans la capitale le goût de la bonne littérature , et encourager à suivre les principes de l'ancienne école qui a couvert notre littérature d'une si grande renommée* Personne n'ignore par combien de moyens Louis XIV encouragea constamment la littérature et les beaux-arts. Des louanges données d'un ton noble et obligeant étaient souvent un exemple pour le public , et un encouragement pour les auteurs. J'ai appris l'anecdote de Louis xv, que je viens de citer, de M. Brifaut de l'Académie française, connu par de beaux ouvrages, et entr'aulres, par une tragédie couronnée d'un grand succès. Il gémit sans doute, comme toute l'Académie, de la dégradation de notre littérature et de notre théâtre ; on se demande quelquefois si TAcadémie pourrait , si ce n'est arrêter , au moins combattre par son influence les tristes progrès dont tout le monde s'aperçoit. On en trouve un exemple dans la conduite de Napoléon. Un jour, à Saint-Cloud, dans une tragédie qui souvent a eu des succès, il fut frappée d'une action immorale , portée très loin parles gestes de l'acteur; il témoigna combien
il en était indigné. Il avait donc compris les bornes dans lesquelles doit être contenue Taction théâtrale. Il employa son influence sur d'autres parties de la littérature; il imprima aux esprits une tendance vers la critique littéraire : elle se montra dans les feuilletons et dans des ouvrages de pure critique. C'était un mouvement utile donné ûux esprits et qui favorisait l'esprit général de la monarchie. Non seulement le gouvernement actuel n'a rien fait de semblable , mais encore le discours que je viens de rappeler d'un ministre influent annonçait que le gouvernement renonçait à toute influence. Cependant l'esprit de la littérature est intimement lié à l'esprit public, il en devient une cause et ensuite un effet ; et certes l'effet actuel ne peut être utile à une monarchie ; il faut , en vérité^ avoir bien peu réfléchi sur la nature des choses et des hommes pour déclarer qu'on abandonne toute espèce d'influence sur une chose d'une nature si importante. Comment peut-on ne pas considérer que la puissance et le nombre des mauvais ouvrages produisent nécessairement le discrédit des ouvrages
Utiles et sérieui? A peine fait-on maintenant ta plus faible attention aux ouvrages d'une saine littérature et de la vraie science. Je peux citer par exemple le bel ouvrage du. marquis de Pastoret, intitulé Histoire de la Législation. Ces ouvrages avaient autrefois tout le crédit qui doit leur appartenir; on s'en occupait même avec une sorte de passion. Fontenelle écrivait que sa chambre ne pourrait contenir tout ce qu'on avait écrit contre ses ouvrages. C'était une grande preuve de l'intérêt qu'ils excitaient. Quand on passa, malheureusement, do cette occupation à ce qu'on appela l'économie politique et aux dissertations métaphysiques , celte nouvelle disposition des esprits enfanta les mille discours écrits de l' Assemblée-Constituante qui ont détruit touts les éléments de la monarchie , et ont enfanté cette misérable conception d'une assemblée unique, opposée au roi. De-là touts nos malheurs. Napoléon, comme je viens de le dire, voulut occuperdifféremment les esprits ; mais son génie , qui a saisi toutes les branches constitutives d'une monarchie, les a laissées toutes imparfaites, parce qu'il était
entraîné par* la passion désoiHlo»^^^ de i% guerre. Oasait quelle fut rattenlion de Louis xiv sur cette partie importante d'un. boa gouvernement: Aujourd'hui j'entends, quelquefois dire qu'on est fatigué de tout ce qu'on lit » cle.iput ce. qu'on voit, et que l'esprit public, commence à partager les alarmes prononcées par quelques députés^ : je ne. le croîs pas. Telle n'est pas la marche ordinaire de l'esprit .humain : il doit toujours aller en avant dans une carrière si fa* cile à parcourir. On n'aurait pas prévu » il y a quelques mois, que la licence serait portée jusqu'à faire foulor aux pieds, sur un théâtre, le roi François P% à qui la postérité a décerné les titres . de loyal chevalier et de restaurateur des lettres. Ce prince, surnommé l'éloquent, avait mérité le prix de la valeur à la fameuse bataille jde.Marignan , qui dura plusieurs jours, et qui fut appelée un combat de géants. Le Collège de France et l'imprimerie royale furent fondés par ce prince en 1530. Il établit les premières fabriques d'étoffe de soie à Tours et à Lyon , bâtit Fontainebleau , Chambord , et fonda le port du Hâvre-de-Grâce ; il enrichit la
WbltothèqM du Roi , protégea les sculpteurs et les peintres , et Léonard de Vinci mourut dans ses bras. Ce prince^ malgré toutes ses dépenses pour la guerre , les bâtiments et les récompenses des artistes et des hommes de lettres, laissa dans ses coffres, suivant la remarque de M. Ânquetil, une somme de quatre cent mille écus de ces temps , et en outre il était dû un quartier des revenus de la couronne ; et c'est ce prince qui vient d'être outragé sur nos théâtres d'une manière si indigne; c'est de cet outrage même que parlaient les députés auxquels le ministre a fait une réponse si étonnante. Je ne pense pas que le mal dont se plaignaient ces députés puisse s'arrôter sans l'influence du gouvernement.
La fureur qui possède quelques esprits ne s'arrêtera point; le temps d'arrêt qui demande en toute chose la plus grande force de l'esprit humain , est impossible dans un temps où l'orgueil de ses conceptions extraordinaires est animé à la fois par l'espoir du gain et par la facilité du travail. Un journal étranger a peint dans les termes les plus forts le danger de notre
littérature actaQUe et a (MPOu^é combien est ridicule , sous l'emplri^ de par^iU ouvrages , l'orgueil de nous donner sans fiiçon le titre de la nation la plus civilisée , et de la métropole deé sciences et des arti. Si les auteurs de nos tragédies actuelles sont fiers du grand nombre de spectateurs qu'elle attirent , je leur dirai : que l'on courait autrefois aux tragédies fades de Gampîstron avec plus d'empressement qu'on n'en met aujourd'hui à voir les drames san<glants de nos modernes auteurs. La tragédie d'Ândronic en 1686, six ans avant la première représentation d'Athalie à Saint-Cyr, eut un si grand nombre de représentations, que les comédiens doublèrent le prix des places. Alcibiade et Phraate eurent le même succès. Les temps sont bien changés! Nous avons vu un auteur s'adresser à un tribunal pour forcer les acteurs de continuer les représentations d'un drame réprouvé par le gouvernement : nos aïeux avaient vu Gampistron recourir à la protection d'une grande princesse pour contraindre les acteurs à cesser les nombreuses représen-
talions de sa tragédie de Phraate, parce qu'elle ofirait quelques allusions.
Campistron était contemporain de Racine.
Des spectateurs accoutumés aux grands caractères de Mithridate ^ d'Athalie, d'Achille et de Phèdre , couraient en foule à des pièces faibles de conception , écrites en prose rimée , mais qui du moins offiraient des situations fortes et souvent attachantes : aujourd'hui l'on se platt à des horreurs qui sont amenées de la manière la plus invraisemblable. Il me semble que cette diflTérence des temps fait naître une réflexion douloureuse. La peinture des passions , les mouvements de l'ame , la grandeur des caractères, suffisaient autrefois pour attacher les spectateurs; la tragédie était noble, décente, inspirait des sentiments élevés. On entendait avec une vive émotion les expressions les plus simples , mais que la ^tuation du personnage rendait si touchantes , telles que ces mots de Monime , adressés à Mithridate :
. Seigneur, tous changez de visage.
Et ce vers admirable d'Heriniime ;
Ah ! fallait-il en croire une amante insensée !
Aujourd'hui , on entasse les invraisemblances pour amener des situations horribles; on accoutume les spectateurs à la violation de toutes les bienséances , à voir tranquillement des atrocités qu'on n'aurait pu supporter dans le dernier siècle. Et tout cela dans la ville qui s'appelle modestement la ville polie , le modèle de la civilisation! De tels spectacles élèvent-ils ou dégradent-ils le caractère national? J'adresse cette question à touts les hommes instruits.
Arriverons-nous ainsi à ce dernier degré de barbarie, remarqué dans Rome dégénérée et avilie, lorsque les femmes romaines voyaient avec transport expirer un gladiateur dans l'arène , et témoignaient leur joie féroce par un geste expressif qui leur était devenu familier? On remarque une autre diflPérence bien frappante entre les derniers siècles et les temps actuels. Corneille^ par l'inspiration d'un génie
créateur, avaft substitué la efaaieiir et les mouvements des passions à la fatalité qui faisait le nœud des tragédies grecques. C'était un pas immense vers la perfection de Fart; Racine et Voltaire ont suivi le même principe. Aujourd'iiui les invraisemblances deviennent une sorte de fatalité 9 mais une fatalité brutale, sans cause première et agissante qui la fasse comprendre, surtout sans ce caractère religieux qui faisait de la fatalité des: Grecs une punition, une vengeance et non un hasard.
Le caractère propre de la nouvelle école dramatique est l'imitation; non pas cette imitation libre qui s'enrichit des beautés d'un modèle sans reproduire ses imperfections , mais celle qui outre les défauts par impuissance et substitue aux beautés originales des hardiesses extravagantes. Un des premiers préceptes de l'art dramatique est de tout ramener à l'unité de dessein ; sans lui point de succès durable ; c'est lui qui forme ce bel ensemble dont la nature nous offre partout le modèle. Le poète dramatique comme le peintre ne peut le violer impunément. C'est une loi puisée dans la na-
ture , ei dont la violation fait périr les ouvrages de littérature , eonnie elle fait tomber les monarchies.
La nouvelle école aura beau faire , elle n'excitera que la curiosité et rétobnement ; elle ne laissera que de tristes et dangereuses impressions dans les âmes ; elle n'élèvera point l'esprit, ne pénétrera point les cœurs. Le genre actuel décèle l'impuissance de pratiquer les anciens préceptes , si difficiles , mais si conformes au bon sens. Toute action a tin Cothméùcement , un milieu et une fin ; le vrai talent représente cette action avec ses difféi^ents dé^ grés et amène le spectateur à la fin qui doit être le dernier terme de l'intérêt excité pendant toute là tragédie. Le comble de Tart e^t de trouver dans le cœur humain touts les ressorts qu'on emploie ; les mouvenlents opposés qui se succèdent; le flux et le reflux des passions sont Famé de la tragédie. Le mal fait p^t ûû personnage à un ennemi ne peut produire cet effet, s'il n'est inspiré par de violentes pâséioi^s. Rien n'approche du supplice de la jalousie, du soupçon de l'infidélité , de rhôrréuk* d'une tra-
hison. Quand de telles situations sont aussi bien amenées que bien peintes , le s|)ectateur est ému, attendri, pénétré jusqu'au ibnd de l'ame; le sublime de Fart est d'amener Hermione au point de dire :
Ail ! fallait-il en croire une amante insensée !
Mais les événements accumulés qui se succèdent sans préparations, et surtout sans passions , sans mouvements de l'ame , ne feront jamais une tragédie. Voyez le contraste des sentiments d'Achille et de ceux d'Iphigénie : elle se soumet à un ordre barbare que le guerrier veut empêcher par la force. Ce sont ces sentiments qui transportent les spectateurs , et non l'action elle-même. Si vous voulez peindre des fureurs, joignez-y la sensibilité, la pitié, comme Homère dans son Achille ^i furieux , si féroce même^ mais pour venger squ $mi.
Amenez des situations comme celle de l'aimable Iphigénie: en présence d'un père qui consent à sa mort. Quelle étude que celle du génie de
Racine rassemblant tontes ses forces pour peindre les remords de Phèdre , qui cependant n'est coupable que de la seule pensée dp crime, encore y est-elle poussée par cette fatalité admise dans la religion des anciens.
Nos jeunes gens, dont le génie est fort et l'esprit élevé, devraient étudier ces grands traits , les approfondir^ y puiser de belles inspirations, et aspirer ainsi à une gloire digne d'eux; les acteurs devraient se rappeler la grande renommée qu'ont acquise plusieurs de leurs prédécesseurs en représentant dignement nos chefs-d'œuvre; le gouvernement d,evrait penser à l'empire que peuvent prendre les représentations de caractères avilis , dégradés ou atroces ; il devrait encourager les hommes noblement inspirés qui voudraient entrer dans la carrière de la belle littérature.
J'entends sans cesse demander «du nouveau :
ce serait une chose bien nouvelle^ bien extraordinaire, qu'une tragédie telle qu'Athalie', Phèdre ou Iphigénie.
Je répéterai encore que je ne conçois pas qu'un ministre ait pu annoncer hautement
rimpuissance de s'opposer par son iafluenee à une chose qui corrompt l'esprit français autant qu'il dégrade le caractère national. Plus la langue française est connue dans l'Europe, plus cette dégradation de la littérature doit nous faire tomber du haut rang où nous avait placés le siècle de Louis xiv. C'est aux beaux ouvrages de ces temps que nous devons l'étendue et les progrès de notre langue et de notre littérature; des ouvrages contraires doivent produire un effet différent. Considérez comme la nouvelle littérature travaille diligemment à dénaturer la langue française, et donne la vogue à des mots nouveaux, blftmables sous plusieurs rapports.
On invente des mots qui ne sont ni harmonieux ni indispensables , et qui choquent les oreilles délicates.
J'ai entendu un ministre prononcer le premier à la tribune» ce mot, la Canalisation de la France. 11 s'applaudissait de cette demi-phrase et appuyait fortement sur chaque syllabe de ce mot barbare. La majorité de la chambre fut ravie, une douzaine d'hommes dont l'oreille
était délicate, poussèrent des cris d'étonnement ; remarquez que cette ridicule expressiou manque de justesse , car la danaUsation de la France signifie littéralement la France mise en canaux : et ce n'est pas ce que l'on veut dire. Ajoutez que cette terminaison en ion jointe à tant d'autres terminaisons semblables, augmenta un des grands défauts de notre langue; Vol* taire a écrit que cette terminaison rappelle le grognement des animaux les plus imnv)ndes ; qu'aurait-il dit, en écoutant dans nos assemblées ces vilaines finales, répétées en grand nombre dans lei phrase de tribune, surtout depuis que nous faisons des révolutions , des constitutions^ que nous avons une immense centralisation et que nous vantons notre civilisation ?
Il est des mots que l'on repète à chaque instant, et qui choquent tout homme passablement instruit de la langue française. Les présidents de nos chambres prononcent touts les jours ces mots : vos précédents s'y opposent» Il me semble qu'on peut, sans être téméraire, blâmer cette locution, Précédent est adjectif,
il signifle : qui précède, qui marche immédiatement devant. Je puis dire à un tribunal , que tel autre tribunal le précède dans une cérémonie , mais je ne pourrais dire : ce tribunal est votre précédent ; de même, certains usages ont précédé ceux dont on parle, dans tel moment et dans telle circonstance. Ainsi l'on peut dire à une assemblée : vos usages précédents, mais dire à des hommes réunis : vos précédents sans dire ce dont il est question , c'est dénaturer entièrement ce mot, e'^st faire un substantif d'un adjectif. Et remarquez que ce mot : vos précédents , adressé à des hommes réunis, ne peut présenter qu'un sens indéterminé.
Pourquoi ne pas dire : voici vos usages précédents. Une cour de justice pourrait dire , comme elle disait anciennement: notre jurisprudence, et non pas nos précédents.
Cette locution me paraît surtout très bizarre quand un président dit à un accusé : vos précédents ne vous sont point favorables, pour parler de la conduiteprécédente de l'accusé, et des jugements et arrêts déjà prononcés contre lui.
Le nouveau dictionnaire approuve l'exprès-
sion dont je parle; mais j'oserai dire qu'il est un peu indulgent pour le néologisme actuel , quoiqu'il déclare lui-même que le néologisme est un abus. Dans Fancien dictionnaire de FA* cadémie , l'on ne trouve pas un seul exemple d'où Ton puisse inférer que le mot précédent puisse être substantif.
C'est une chose singulière, que la rapidité avec laquelle ces changements sont adoptés dans toute la France ; vous entendez touts les jours, dans les conversations , dire en parlant d'un homme: ses précédents ne sont pas ho* norables.
Qu'entendez-vous par-là? Est-ce la conduite de cet homme dans sa famille, dans la guerre, dans l'administration? Dites ce que vous voulez dire. Il en est de même du mot moyens.
A-t-il des moyens? Il n'a pas de moyens.
Ce mot dans notre langue est employé sous un grand nombre de significations , on en trouve la liste dans les dictionnaires ; mais dans la question que je propose , je ne le considère que sous un rapport: ce mot est devenu à la mode, et on le répèle sans cesse. 11 s'agit d'une
ne peul ôtre basée. La statue et la base sont deux choses différentes destinées à deux effets différents. La base reçoit la statue, mais la statue ne reçoit aucune modification de la base , et la base ne reçoit aucune modification de la statue.
Il n'en est pas de même du mot fondé , on fonde une muraille, parce qu'il faut commencer par une fondation dans le sein de la terre, sans quoi la muraille n'aurait point de solidité.
Ainsi, cette expression , fonder un raisonnement, est une espèce de métaphore, dont le sens figuré, est juste et clair. En outre, elle est conforme à l'analogie ; car elle se rapporte parfaitement au très grand nombre d'expressions usitées dans lesquelles le mot fondé est employé au figuré. Remarquez que si je dis très bien : fonder une muraille, et au figuré, fonder un raisonnement , l'analogie est parfaite. Je fonde vraiment la muraille, et elle ne fait qu'une avec la fondation ; si j'enlève la muraille de la fondation, je détruis la muraille; mais si j'enlève la statue de sa base, je ne détruis point la statue; la statue n'a ni fondement ni fondation. Il me semble donc que ce mot basé, si souvent
employé, est un vrai barbarisme contraire à Tanalogie et «au bon sens. Aussi le nouveau dictionnaire de TAcadémie parle du mot base , et se garde bien d'écrire le mot baser.
Outre les mots nouveaux dont je n'ai cité que la plus faible partie, il est des expressions, des manières de parler, qui sont devenues à la mode, et qui me paraissent choquer le bon sens. On dit et on écrit touts les jours : On a reçu des lettres de telle ville ; leur contenu n'est point connu. 11 me semble que le mot lettre ne désigne point le morceau de papier sur lequel on a écrit, mais les phrases qui sont écrites. On disait autrefois : on a reçu des dépêches, on ne les connaît point. On entendait par-là ce que le& dépèches contenaient ; mais on ne disait point le contenu des dépêches. Vous dites très bien : sa lettre contenait les expressions les plus affligeantes; pourquoi dénaturer cette phrase en disant le contenu de cette lettre était affligeant?
Le nouveau dictionnaire cite un grand
nombre de significations du mot contenir ,
mais il dit simplement, que le mot contenu en If. il
est le participe^ sans citer aucune des phrases dans lesquelles nous faisons entrer le mot contenu comme substantif et dont je viens de parler. 11 me semble que c'est réprouver ces phrases.
J'avoue qu'un dettier pour un débiteur, me paraît bien extraordinaire. Le mot sinistre est ^ns cesse employé pour malheur. Il me semble cependant impossible délire ou de prononcer ce mot sans se rappeler sa vraie signification comme adjectif, et dès-lors s'il est employé comme substantif, il ne présente point cette netteté, cette clarté d'expression que nous attribuons à la langue française. Je n'ignore pas qu'on fait de ce mot un substantif pour dési'» gner des malheurs arrivés dans le commerce ou dans la navigation ; mais peut-être que cette acception unique est une raison de plus, pour ne pas l'employer substantivement dans le sens moral, comme on fait touts les jours.
J'oserai dire que je connais peu de locutions amisi choquantes que le mot fait, comme on l'emploie touts les jours. Je vois dans des écrits le fait de la perte d'un vaisseau. Il est accusé
— 2fe9 —
p9T le fait de M , le fait du naufrage, et
même dan^ le fait d'attaque , arrêté par le fait des circoiistanees malheureuses , la véracité du fait, f^a véracité est la qualité d'être vrai. Un fait pQiit être vrai ou faux ; mais en vérité il nci peut avoir de la véracité.
Comment M. Anquetil a-t-il pu dire? U y eut du fait de Louis xi dans ces brouilleries ; j'aimerais autant dire il y eut du fait du grand Condé, dans la bataille deRocroy. En vérité, le siècledes lumières n'embellit pas notre langue*
Je lis ces mots : je suis sur un terrain lo-^ gique ; j'avoue que je ne conçois pas comment un^rrain peut être logique comme un raisonnement.
Je lis et j'entends sans cesse se suicider, suicide est l'action de se tuer soi-même. Vous ne pouvez en faire un verbe, et dire suicider pour signifier se tuer, pourquoi ne pas dire simplement, comme autrefois ; il s'est tué ? En outre, se suicider renferme un pléonasme choquant , l'Académie explique le mot suicide ; mais ne parle point de l'expression se suicider : c'est la
proscrire. J'avoue que je ne peux concevoir la répétition continuelle de ce pléonasme.
Je ne finirais pas si je voulais rappeler touts les mots nouveaux semblables à ceux dont je viens de parler. Ces inventions décèlent une recherche qui ne peut venir que de la difficulté qu'on éprouve à trouver, ou à exprimer la pensée que demande le sujet que l'on traite. Voltaire a dit :
Si vous ne pensez pas , créez de noaveauic mots .
Il me semble que ce vers renferme un sRis profond, malheureusement applicable au temps actuel ; mais rien ne me parait plus ridicule que l'emprunt fait aux Anglais, de mots dont nous n'avons nul besoin, qui n'ont aucune analogie avec notrelangue , et qui choquent l'oreille. Ce sont des ministres à oreille barbare qui se sont servis les premiers du mot budget, je m'en suis moqué à la tribune , c'était bien inutilement. Il signifie en anglais un sac ; on appelait ainsi un sac, dans lequel les chanceliers de l'échiquier
apportaient leurs papiers au parlement , et on se servait de ce mot, comme nous nous servons du mot porte-feuille. Le nouveau dictionnaire de l'Académie adopte cette expression en disant qu'elle est empruntée de l'anglais.
Cependant le compte des finances présenté touts les ans au parlement anglais, est appelé simplement finances account , compte des finances. Ainsi la triste adoption de ce mot par le dictionnaire ne le rend pas moins ridicule , et prouve combien l'Académie s'est peu occupée dans son dictionnaire de la délicatesse et de l'harmonie de la langue. Que dire maintenant du mot verdict emprunté aussi des Anglais et qui n'a aucune analogie avec notre langue. Je ne connais rien de plus ridicule qu'un président qui parle à des jurés du verdict qu'ils vont rendre.
L^ épiciers, les bottiers ou menuisiers que je vois parmi les jurés , sont bien étonnés quand ils entendent la première fois prononcer ce mot anglais ; mais ils comprendraient très bien le mot déclaration. Vous me direz vainement que verdict est emprunté de deux mots
latins verè dictum : cette étymologie ne le rend pas plus français ; et je vous répondrai que le mot déclaration est répété vingt fois dans la loi primitive sur les jurés.
D'après cette loi , ils prononcent une déclaration et non un verdict. Ce mot prononcé après les autres mots de notre langue , est certainement sauvage et barbare. Un président de la cour d'assises de Paris a eu dernièrement le bon esprit de se servir du mot déclaration j un des jurés m'a dit que s'il avait entendu le mot verdict , il était déterminé à protester contre ce mot anglais , et à demander le mot légal déclaration. J'en dirai autant du mot bill transplanté parmi nous.
J'ai entendu cent fois des orateurs répéter à chaque phrase le mot omnipotence; nous avons cependant Texpression toute - puissance qui le vaut bien. 11 faut avouer que le m<y potence a très bonne grâce, et prouve l'élégance de notre langue actuelle. J'ai lu quelquefois : la mise à exécution de ce projet ; combien cette phrase devient traînante à côté de celle-ci prononcée par les bonnes gens : l'exécution de ce
projet. On a aussi la manie de transporter des mots de physique dans les choses les plus simples : lei9 physiciens parlent de collision des corps I aussitôt on donne à ce mot le sens de querelle , de combat. Je voudrais que dans une langue aussi peu harmonieuse , on (tïi quelquefois arrêté par cette finale ion et qu'on ne crût pas qu'un mot en ion dût remplace!* les mots querelle et combat qui sont harmonieux.
Pourrait-on ne pas admirer cette phrase imprimée : Nous n'avons pu résister à cette idée artiste. J'ai vu quelque part, des sentiments artistiques 9 une idée et des sentiments artistiques » qui sont artistes, présentent des idées bien ridicules.
Depuis quelque temps tes jeunes gens aiment à se servir du mot animation : on voit la vanité peinte sur leurs, traits, quand ils prononcent ce mot avec sa vilaine finale. Je ne dis pas que ce mot soit un barbarisme; mais il semble qu'on prenne plaisir à remplir notre langue de ces vilains ion , malgré l'arrêt de Voltaire que j'ai
cité. Nos jeunes gens se croient très aimables quand ils ont dit : Cette femme a de l'animation ou n'en a pas. U serait plus agréable à l'oreille de dire qu'elle anime les personnes qui l'entendent; car c'est là le vrai sens du mot animation.
Je ne conçois pas cette affectation si générale de dire : qu'un événement aura du retentissement, au lieu de dire simplement , qu'il retentira ; aura du, est bien traînant.
Je suis étonné de l'habitude nouvelle de se servir toujours du mot chiffre à la place du mot nombre. On ne parle plus du nombre d'hommes blessés dans un combat , mais du chiffre des blessés ; cependant le mot chiffre signifie proprement le caractère dont on se sert pour exprimer les nombres. Ainsi on dit fort bien le nombre des blessés , est de trente hommes. Si vous dites le chiffre des blessés est de trente hommes, vous dénaturez le sens de ce mot.
Ajoutez qu'il est peu agréable à l'oreille, qu'on ne peut le prononcer sans une petite contraction des lèvres ; et que lorsqu'il est souvent répété , il est fatigant pour les oreilles déli-
cates. Je demanderai d'où peut venir cette affectation de se servir du mot pays. On le répète sans cesse dans les journaux comme à la tribune. On n'entend plus les mots harmonieux^ France, patrie, royaume, empire, c'est toujours le pays, et l'oreille est toujours blessée. En écoutant nos orateurs , on croirait qu'il n'y a plus de France ni de patrie.
Je ne finirais pas si je voulais citer toutes les expressions par lesquelles des gens même instruits semblent se complaire à dénaturer notre langue.
Je rends grâce à la Quotidienne , qui nous a donné d'excellents articles sur ce sujet . Voltaire a fait une longue liste des mauvaises locutions et des mots barbares qui s'étaient introduits de son temps , dans notre langue. Je n'ai pas cité un seul des mots ou des locutions blâmés par Voltaire. Ma liste serait bien plus considérable qu'elle ne l'est, si j'avais voulu tout citer. Cela prouve à quel point la langue française s'est dégradée , et ce qu*on peut attendre , si elle continue à faire de si malheureux progrès. Mais ce n'est rien encore auprès des phrases
ambitieuses par lesquelles on s'efforce de mori' trer du génie. Je vais en paH(;r.
M. de Tracy , dans Ië^ chambre des pairs , a parlé de la corruption de noire littérature, et a pensé qu'elle méritait Une sérieuse attention.
11 est peut-être singulier, mais il serait heureux de voir cette chambre prendre à cette dégradation plus d'intérêt que parait en prendre l'Académie française elle-* même; l'ancienne Académie nous a laissé des observations et des critiques très instructives ; on eti aurait besoin maintenant pour ôter aux jeunes gens le goût des phrases ambitieuses. Les réflexions que présente la littérature actuelle sont immenses. On ne peut s'occuper de la nouvelle école dramatique sans être effrayé des résultats qu'elle peut avoir et des craintes qu'elle inspire; j'en ai parlé précédemment. Dans ce momient je ne veux parler que du style.
Sa première et indispensable qualité est la clarté ; sans elle , les autres qualités les plus éminentes sont reprouvées même par le bon ^ens; et quand elles sont accumulées dans un ouvrage sans être accompagnées parla clarté,
elles font une fatigue, d'une lecture qui devrait être un plaisir et une instruction. Toutes les fois que^ dans une phrase, un lecteur est arrêté par un mot inusité , dont il ne comprend pas le sens , ou par une pensée ambitieuse , qui , comme dit Boileau, étourdit l'oreille, sans rien dire à l'esprit, il ne peut suivre le sens de toute la phrase. La liaison , qui doit exister entre toutes les idées est rompue « et fait souffrir le lecteur. L'auteur ne peut plus alors paraître pénétré de ce qu'il veut dire. Sans cette condition de la clarté, il ne peut attacher le lecteur; c'est alors que Ton trouve une question palpitante d'expressions passionnées , un événement qui a fait une incision dans le temps, et mille autres semblables. Je me garderai bien de les citer parce qu'elles appartiennent en propre à leurs auteurs ^ tandis que le néologisme dont j'ai parié est dans l'habitude d'un grand nombre de personnes.
Il y a des ouvrages qui sont remplis de ces efforts de style. C'est en vain que Buffon a dit, pour quelques écrivains de son temps et pour les imitateurs du temps actuel : « Rien nes'op-e
« pose phis à la chaleur quele désir de mettre « partout des traits saillants ; rien n'est plus « contraire à la lumière qui doit faire un corps « et se répandre uniformément dans un écrit,
< que ces étincelles qu'on ne tire que par « force , en choquant les mots les uns contre « les autres, et qui ne vous éblouissent penc dant quelques instants, que pour vous laisser « ensuite dans les ténèbres.
« Rien n'est plus opposé au bon naturel que
< la peine qu'on se donne pour exprimer des
< choses ordinaires ou communes, d'une ma- « nière singulière ou pompeuse. Rien ne dé- « grade plus l'écrivain. Ce défaut est celui des « esprits cultivés , mais stériles ; ils ont des « mots en abondance , point d'idées ; ils tra- « vaillent donc sur les mots et s'imaginent <t avoir combiné des idées , parce qu'ils ont <t arrangé des phrases , et avoir épuré le lan- « gage, quand ilsl'ont corrompu en détournant « les acceptions. Ces écrivains n'ont point de « style 9 ou si l'on veut , ils n*en ont que « l'ombre ; le style doit graver des pensées , « ils ne savent que tracer des paroles. »
Je prie les amaleurs du style tendu et contraint 9 de réfléchir profondément sur ces paroles de Buffon; ils y trouveront la condamnation de certains ouvrages qu1ls ont admirés. Les observations de Buffon me conduisent à parler de l'harmonie de la langue.
Je vois depuis un certain temps les jeunes gens se complaire à étouffer toutes les syllabes, à les prononcer mollement comme si leur voix n'était pas capable de faire entendre les syllabes. Une dame étrangère , revenue récemment h Paris , me disait qu'elle était très étonnée de sa difficulté d'entendre la prononciation nouvelle. Kotzbut dit , dans le récit d'un voyage, qu'à Paris les hommes parlent très bas, et chantent très haut; qu'à Naples au contraire , les hommes ne crient point en chantant et font retentir les syllabes en parlant. Cette nouvelle manie d'affaiblir la prononciation d'une langue si sourde naturellement, va toujours en augmentant et contribue beaucoup à l'affaiblissement de notre langage. Ce qui rend cette manie plus choquante , c'est qu'on s'aperçoit aisément qu'elle vient d'une vanité pué-
rilc. Au reste , j^ai vu la même chose dans ma jeunesse avec quelque diffisrence.
Un jeune homme à bonnes fortunes était courbé , pftle et languissant ; il se donnait un air fatigué, il traînait ses syllabes; il pouvait à peine prononcer son complimenta une belle dame , qui croyait avoir un très bon ton en lui répondant d'une voix masculine. C'était un contraste divertissant , je l'ai observé cent fois.
Cette affectation de prononcer les mots avec faiblesse dont je viens de parler, vient peut-^tre d'une autre manie, celle de se passionner pour le vague.
Mais je dois avouer que cette manie a gâté, 60 ans auparavant , des ouvrages couronnés par TAcadémie française. Thomas qui ne travaillait qu'avec beaucoup d'efforts ^ a rempli des pages entières de ses ouvrages de ce vague fatigant. On trouve dans son éloge du mare* chai de Saxe < qu'il étudiait l'art de la guerre, t rartdecombinertoulslesressortsqui peuvent « concourir ensemble, de calculer Tactivité des « forces et le temps de l'exécution, de s'empa-
a rer des portes et de les défendre, de profiter « de 4p|i terrain et d'Oter à Tennemi l'usage du « sien ; de ne se laisser ni étonner par le dan* « ger, ni enivrer par le siicoès, de voir en « même temps le mal et le remède, de savoir « avancer, reculer, changer son plan, etc. »
Vous trouvez ensuite 14 lignes qui renferment des idées aussi vagues. Elles pourraient peindrQ Turenne et Condé aussi bien que le maréchal de Saxe, Trois pages après vous trouvez une nomenclature semblable. Elle contient 12 lignes aussi monotones que celles que j'ai citées. 4 pages après vous trouvez : c Ménager « les forces de l'état, soutenir sa réputation, « couvrir nos conquêtes passées et empêcher « les ennemis d'en faire aucune; se tenir près « d'eux pour éclairer leur conduite et se placer « dans des postes où ils ne peuvent le forcer à « combattre ; observer touts leurs projets et « leur dérober les siens ; pénétrer par les mou- « vements qu'il voit ceux qui lui sont cachés ; « ne laisser jamais échapper ni un moment fa- « vorable, ni un poste avantageux, etc. »
\iennenl ensuite 13 autres lignes absolument
semblables. Ce n'ét.*)!! pas ainsi (|ue Bossuet peignait le grand Çondé. Touts les traits dont il peint cette haute figure ne sont applicables à aucun autre capitaine; la chaleur et la véhémence de son style sont inspirées par l'ardeur des mouvements de son héros.
La bataille de Fontenoy offrait à un orateur un beau sujet : j'y trouve encore dix lignes aussi vagues que les précédentes; rien qui donne une véritable idée de cette grande bataille. Tout cela est racheté par de belles phrases adressées à l'ombre du maréchal et inspirées par un sentiment patriotique.
On trouve ensuite un très beau morceau, sur l'envie qui attaquait la réputation d'un grand homme. Les pensées se succèdent sans chaînes, et sont enfantées les unes par les autres. Ce beau morceau fait encore plus ressortir la faiblesse et même le ridicule des passages que j'ai cité. Et malheureusement ces passages étaient admirés et imités. On retrouvait cette imitation dans presque touts les ouvrages qui concouraient pour les prix. La prose de ces temps était fatiguée, travaillée. Des auteurs
aimaient aussi le vague , ils ont accoutumé nos jeunes gens à le chérir ; et comme rien n'est plus facile que de trouver des phrases qui ne disent rien , le vague a enchanté une foule de jeunes tôtes. On entendait souvent répéter :
j'aime le vague de ces vers, j'aime le vague de tels et tels ouvrages.
Mais ce qui est vague , ne signifie rien , et prononce lui-même sa condamnation en se nommant ainsi. Pourrez-vous peindre les passions par des expressions vagues? Pourrez-vous peindre à une femme votre amour pour elle , en vous servant d'expressions vagues? Il me semble que si vous êtes vraiment amoureux^ vous accuserez la langue de ne pas vous fournir de termes assez énergiques. Il n'y a rien de vague dans les beaux vers que prononce Phèdre, en parlant à Hippoly te. Dans ces vers, et dans mille autres semblables, la passion est peinte par des expressions énergiques, mais très simples, qui la montrent dans toute sa force. Rien d'indéterminé^ rien de vague. Il en est de même des actions nobles et élevées. Pourriez-vous peindre de grandes actions par un style vague et
qui n'aarait point la couleur propre à l'action que vous racontez. C'est dans ces peintures qu'il faut être fort , grand comme le sujet , et surtout rapide. Essayez de peindre en style vague Priam aux pieds d'Achille , ou les adieux d'Hector et d'Andromaque , vous retomberez alors dans la ridicule traduction de Lamotte. Les grands auteurs de l'antiquité et des temps modernes n'ont point connu le charme prétendu de ce vague indéfinissable. J'oserai dire que ce goût singulier vient de cette légèreté d'esprit qui veut toujours du nouveau, et qui ne pouvant imiter la nature dans les passions les plus fortes et les plus attendrissantes, comme dans les plus grandes actions, se jettent dans un vague indéterminé dans lequel on ne voit que des mots ajoutés les uns aux autres sans une signification réelle. Je vois dans un grand nombre de vers d'un certain genre, écrits même avec quelque élégance , que l'auteur est rêveur, quMl est mélancolique^ qu'il marche tristement vers les bords de la vie , que ses pensées sont monotones comme ce lac dont les eaux ne sont pas même agitées par un faible zéphir. Les
branches de ce tremble au doux parler, tombant dans les ondes, ont du moins le bonheur d'y rafraîchir leurs feuilles, tandis que Tinfor-tuné n'y trouve qu'un sujet d'amères dou-^ leurs, parce que ces eaux paisibles contrastent avec la fièvre brûlante dont son cœur est consumé.
Tout homme qui a quelques connaissances de la versification française, écrirait aisément cent pages empreintes de ce vague si cher à des esprits qui, comme dit Buffon, « sont cultivés,
< mais stériles, qui ont des mots en abondance, « et point d'idées, qui travaillent des mots, et € croyent avoir combiné des idées parce qu'ils
< ont arrangé des phrases , et avoir épuré le « langage quand ils l'ont corrompu. »
Ce vague à la mode me rappelle ces auteurs qui avant la révolution de 1789 chantaient une Iris en l'air, se passionnaient pour elle, et dont un grand poète s'est tant moqué ; ils me rappellent aussi les vers plaisants dans lesquels Voltaire a peint les passions semblables de son pauvre diable. Les amoureux dont je parle pouvaient du moins chercher leurs inspirations
dans l'image d'une beauté. Mais leurs succesdeurs peuvent-ils se passionner pour des pierres blanches, pour des rochers, des lacs et des prairies? Ils prononcent hardiment que les anciens ne savaient point décrire; ils oublient que les bons auteurs , anciens et modernes, ne peignaient les beautés de la nature que lorsque leurs sujets demandaient , exigeaient même cette peinture. Ces tableaux se rattachant alors à l'idée principale du sujet , empruntent un charme réel de F union de ces deux parties nécessaires l'une à l'autre. Mais des peintures vagues qui ne sont amenées par aucun sujet, surtout par aucune passion , ne peuvent avoir ce charme qu'on trouve dans les peintures tracées par les bons auteurs. Ceux dont je parle, ont la manie de commencer toujours par la peinture indéterminée des grands objets de la nature, sans s'inquiéter s'ils ont le moindre rapport au sujet qu'ils vont traiter. Vous êtes forcé de lire beaucoup de vers ou beaucoup de prose avant de connaître le sujet dont l'auteur va parler. Il me semble cependant que jamais
un esprit juste ne rejettera cette maxime si bien exprimée dans ce vers de Boileau :
Le sujet n'est jamais assez tôt expliqué.
Il est assez plaisant de remarquer que certains auteurs qui se plaisent à dénigrer les grands auteurs du siècle de Louis xiv, ne font pas autre chose qu'imiter les mauvais auteurs de ce siècle qui tombèrent bientôt sous les traits du ridicule. En effet , cette manie de tout décrire, de tout nommer par leur nom souvent inconnu plus de cinquante vaisseaux d'une flotte, avant d'en venir à la description d'un combat naval; cette autre manie de nommer plus de cent plats d'un repas bizarre , tout cela est imité des plus mauvais auteurs signalés par Boileau dans son Art poétique.
Vous V trouverez :
Un auteur quelquefois, trop plein de son objet, Jamais sans Tëpuiser n'abandonne un sujet.
S'il rencontre un palais il m'en dépeint la face ; Il me promène après de terrasse en terrasse :
Ici s'offre un perron ; là régne un corridor ; Là ce balcon s'enferme en un balnstre d'or.
Il compte des plafonds les ronds et Içs ovales : Ce ne sont que festons , ce ne sont qu'astragales. Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin.
Fuyez de ces auteurs Pabondance stërîle »
Et ne vous chargez point d'un détail inutile ; Tout ce qu^ondit de trop est fade et rebutant ; L'esprit rassasié le rejette à l'instant .
On voit par cette critique que des auteurs qui se croyent originaux , ne font qu'imiter les Scuderi, dont se moquait Boileau.
En critiquant ainsi cette manie des idées et du style vague, je la blâme dans une composition , dans une suite d'idées qui font un ensemble, et n'ont cependant, qu'un sens indéterminé ; mais je ne blâme point l'expression en elle-même.
Nous disons qu'un peintre a très bien représenté le \ague de l'horizon, ainsi ce n'est point le mot que je blâme comme tant d'autres mots; mais la recherche des pensées et des peintures puisées dans un vague indéterminé.
Quant àces auteurs qui en écrivant lesexpres'* sions les plus étranges, croient créer des expressions nouvelles, et se décorent du nom d'auteurs originaux, je les avertis qu'ils peuvent à peine égaler les Dubartas , et les Ronsard , le premier a dit de Dieu : qu'il sceptre les pasteurs et désceptre les rois. Le second a dit : « Planer les monts et montagner les plaines. »
J'entends dire souvent, on n'aime plus les \ers, on ne veut plus de vers. Bien loin d'en être étonné je suis toujours surpris de la réputation de nos grands poètes. Je suis convaincu que les beaux vers de Racine ne sont tant loués que parce qu'ils ont d'abord été admirés par la cour de Louis xiv et par les bons littérateurs de ces temps. Notre oreille n'est point faite pour la poésie. Écoutez cent personnes réciter des vers ; toutes les diront vers à vers , et feront tomber la voix uniformément sur la rime sans chercher si le sens s'arrête à la fin du vers ; pas une peut-être ne fera sentir le rhythme et la cadence ; pas une ne saura s'arrêter à ces demi-enjambements qui unissent la fin d'un vers au commencement du
suivant sans aller cependant jusqu'au milieu du vers, et qui brisent ainsi la monotonie du grand vers. Cet art que Racine a si bien connu est en pure perte pour nos oreilles grossières ; en vain il a imité dans la coupe de la phrase poétique Tart de Virgile. Nous y sommes insensibles, nous traînons chaque vers l'un après l'autre, sans songer au sens de la phrase, nous la coupons ainsi d'une manière toute opposée à l'intention de l'auteur. Les vers les plus passionnés récités ainsi provoquent un lourd assoupissement léthargique.
J'ai vu des hommes même très instruits et surtout hommes d'esprit, s'indigner de ce qu'on lisait des vers avec cette cadence, cette harmonie , et s'écrier que le lecteur était un dupeur d'oreilles. Par un rafinement subtil de l'esprit ils étaient ennemis de leur propre plaisir, ils craignaient d'être trompés par un récit qui surprenait malgré eux leur attention , car ils n'écoutaiept que pour critiquer. En vain je leur disais : aimeriez-vous une musique mal chantée ? Si la poésie a de l'élégance et de l'harmonie, pourquoi ne voulez-vous pas qu'on les fasse
sentir? Voulez-vous dépouiller la poésie de ses charmes pour la mieux juger?
Buffon n'aimait point les vers; mais il était grand admirateur de sa prose , et la déclamait un peu. Un homme qui Ta beaucoup connu m'a dit qu'il se plaisait à lire le commencement de la première scène d' Athalie en tombant pesamment sur chaque vers et en les rendant ridicules par un récit monotone : il s'arrêtait à chaque hémistiche pour en critiquer le sens.
Cette personne avait retenu par cœur cette critique de la première scène : elle était curieuse, et je regrette beaucoup de ne l'avoir pas écrite; je me souviens seulement qu'il trouvait le oui du premier vers ridicule , parce que ce mot ne répondait pas à une interpellation ; il ne voyait pas que la phrase, ainsi commencée, indiquait un entretien que les deux personnages continuaient en avançant sur la scène. Cette même personne me disait que Buffon avait essayé son talent pour la poésie , qu'il s'était aperçu qu'il n'en avait point , et qu'il s'en vengeait en dénigrant nos plus beaux ouvrages de poésie.
Fénélon avait aussi reconnu qu'il n'avait pas le
talent des vers , mais ii ne cessa de vanter la haute poésie. Bossuet a vanté ce bel art ; il fait sentir combien la poésie l'emporte sur la prose, et va jusqu'à lui reconnaître le mérite de passer les intermédiaires dans un style rapide et figuré. C'est une grande leçon qu'il nous donne. Avec touts les intermédiaires la poésie est traînante. L'auteur des maximes , le duc de LarochefoucauU, a écrit qu'il aimait les vers, qu'il s'y connaissait, qu'il y réussissait même ; il a prouvé qu'il écrivait très bien en prose.
Je sens toute l'inutilité de ces reproches; nos organes ne sont faits ni pour la poésie ni pour la musique. Les exceptions, quelques nombreuses qu'elles puissent être, ne prouvent rien en faveur de l'immense majorité ; ce n'est point parmi nous qu'on peut entendre le peuple chanter avec harmonie comme en Allemagne et en Italie , ou réciter de beaux vers comme en Italie.
C'est en Italie qu'on a vu un fameux chef de brigands tenir assiégée, dans un bourg, une troupe de voyageurs; apprenant que le Tasse était parmi eux , il lui envoya un sauf-conduit
pour aller à Rome, et lui offrit même de Fy faire conduire. Le Tasse, ayant répondu qu'il ne voulait point abandonner ses compagnons de voyage, le brigand répondit qu'il allait s'éloigner avec toute sa troupe , et que le grand poète pourrait passer librement avec ses compagnons de voyage.
J'ai vu à Florence un petit théâtre où des jeunes gens représentaient des tragédies; ils récitaient de beaux vers avec enthousiasme , et je goûtais dans leur prononciation ce plaisir ineffable qu'inspire l'harmonie des beaux vers. J'appris que cette troupe était composée de plusieurs familles de jeunes artisans qui aimaient avec passion la belle poésie.
D'après tout ce que je viens de dire , je vous prie de remarquer que les deux grands prosateurs du xiv^ siècle admiraient la poésie, et que presque touts les prosateurs du siècle suivant, Buffon à leur tête, affectaient de la mépriser. D'après ce rapprochement, vous jugerez la différence des temps. Mais Bossuet , parlant à l'Académie française, lui disait que « si Tu- « sage forme les langues , l'Académie était
< néanmoins un conseil réglé et perpétuel , « établi sur l'approbation publique, pour ré-
< primer les bizarreries de l'usage et tempé- « rer les dérèglements de cet empire trop
< populaire. »
Maintenant y je demande à T Académie si elle suit cet avis, et si des ouvrages récemment sortis de son sein ne semblent pas chercher des succès dans la corruption de la langue.
Les personnes , en général , qui ne veulent point que l'on récite les vers avec la eadence harmonieuse qui leur est propre, se plaisent à répéter que les vers qu'ils critiquent sont composés d'hémistiches que l'on trouve partout.
C'est le terme dont elles se servent. Ce reproche est répété sans cesse par les hommes qui proscrivent les vers.
Us ne font pas une attention bien simple.
Un hémistiche est une phrase, ou un membre de phrase , composé de plusieurs mots ; il faut nécessairement que cette expression appartienne à la langue et soit usitée, sans quoi elle serait un langage barbare que l'on ne com-
prendrait pas. Si un hémistiche n'appartient pas à la langue , un critique dira :
Cela ne se dit pas y et il aura raison. Il faut donc , que Texpression employée soit usitée pour qu'elle soit bonne ; mais un bon poète cherche la différence , enlre la phrase usitée et celle qu'il employé dans l'inversion , dans l'élégance, qui provient de Téloignement ou du rapprochement des mots. Souvent même ces hémistiches ne sont composés que des expressions les plus ordinaires^ parce que le sujet l'exige. Racine fait dire à Agamemnon :
« Pourquoi le demander, puisque vous le savez? (( £h! qui vous a chargé du soin de ma famille? (( Ne pourrai-je sans vous disposer de ma fille? c( Ne suis-je plus son père, étes-vous son époux?
On trouve plus haut :
... Je ne rends point compte de mes desseins ; Et quand il sera temps qu'elle en soit informée Vous apprendrez son sort , j'en instruirai l'armée.
Ces vers si simples sont remplis d'hémis* fiches que Ton troave partout. Ils sont admirables , parce qu'ils peigaent à merveille l'orgueil d'Agamemnon.
Racine fait dire à Achille :
Je ne dis plas qu'un mot, c'est à yous de ni'entendre.
Et ce vers si simple, annonce une menace !
Vous trouvez dans Mithridate :
On nous ùûsait Arbate, un fidèle rapport , Rome en effet triomphe, et Mithridate est mort.
Les vers qui suivent , sont aussi simples , et ne diflèrent du langage ordinaire , que par une certaine élance , comme ces mots :
€ Et trompé dans la nuit ; au lieu de , trompé pendant la nuit. »
Racine fait dire a Athalie :
Ma douceur est à bout.
Et peu après :
£h quoi ! vous n'avez pas de passe-temps plus doux !
Après lesquels elle dit aussi :
. . . Etj'en fais vanité.
Je pourrais citer une foule d'exemples semblables après lesquels on pourrait dire : « Ces vers sont composés d'hémistiches que l'on trou\e partout. » Mais il faudrait dire : Racine seul a fait ces vers , et a pu les faire tant ils sont admirables , dans la position qui les a inspirés. La place où l'on met les mots les ennoblit ; on peut donc , avec (les hémistiches pris dians le langage le plus ordinaire , composer de très beaux vers.
Voltaire a dit , en parlant de sa prose : « Je
n'ai jamais fait une phrase , et je m'en vante. » Il aurait pu dire de même : Je n'ai jamais fait d'hémistiche , et je m'en vante ; car un hémistiche est une phrase ou une demi-phrase , usitée et connue , excepté un très petit nombre. Les critiques dont je viens de parier ne manquent pas , pour déprécier notre poésie , de parler de la monotonie de la rime; elle est effectivement 1res monotone, quand on récite les vers , un à un , en s'appuyant toujours sur la rime. Cette monotonie disparaît , quand les vers sont récités suivant le sens des phrases. La rime ne paraît alors , que dans des espaces inégaux; on a déjà dit , que le retour des mêmes sons est naturel , et qu'on le trouve chez des peuples sauvages. On aime ce retour dans la musique; il est même de beaux morceaux, qui ne plaisent que par ce retour plus ou moins fréquent des mêmes sons ; et les refrains sont souvent , ce qui fait le plus de plaisir dans le chant.
J'oserai dire que la fin des vers , amenant des rimes tantôt masculines, tantôt féminines, est peut-être moins monotone , que la fin des
grands vers latins. Ceux-ci finissent toujours par un dactyle et un spondé , c'est-à-dire par une syllabe longue , deux brèves et deux longues. Les grands vers qui ne se terminent pas ainsi y sont en si petit nombre , qu'il n'en faut point parler. Nous ignorons la manière dont les Romains prononçaient les vers ; mais d'après la connaissance que nous avons de la délicatesse souvent manifestée de leur oreille , même en prononçant la prose , et d'après l' usage habituel des Italiens , de chanter les vers et non de les lire , nous devons penser que les Romains accentuaient les longues et les brèves , de manière à les faire sentir. S'il en était ainsi , leurs grands vers devaient iinir par une espèce de chant , qu'amenait nécessairement , le mélange des longues et des brèves. La manière barbare dont nous prononçons le latin y sans accent , comme nous prononçons le français , ne nous permet pas d'avoir une idée juste de la puissance qu'avait , sur l'oreille romaine , ce mélange des brèves et des II. 19
n'ai jamais fait une phrase , et je m'en vante. » Il aurait pu dire de même : Je n'ai jamais fait d'hémistiche , et je m'en vante ; car un hémistiche est une phrase ou une demi-phrase , usitée et connue , excepté un très petit nombre. Les critiques dont je viens de parier ne manquent pas , pour déprécier notre poésie , de parler de la monotonie de la rime ; elle est effectivement très monotone , quand on récite les vers, un à un , en s'appuyant toujours sur la rime. Cette monotonie disparaît , quand les vers sont récités suivant le sens des phrases. La rime ne parait alors , que dans des espaces inégaux ; on a déjà dit , que le retour des mêmes sons est naturel , et qu'on le trouve chez des peuples sauvages. On aime ce retour dans la musique ; il est même de beaux morceaux, qui ne plaisent que par ce retour plus ou moins fréquent des mêmes sons ; et les refrains sont souvent , ce qui fait le plus de plaisir dans le chant.
J'oserai dire que la fin des vers , amenant des rimes tantôt masculines, tantôt féminines, est peut-être moins monotone , que la fin des
grands vers latins. Ceux-ci finissent toujours par un dactyle et un spondé , c'est«à-dire par une syllabe longue , deux brèves et deux Ion* gués. Les grands vers qui ne se terminent pas ainsi , sont en si petit nombre y qu'il n'en faut point parler. Nous ignorons la manière dont les Romains prononçaient les vers ; mais d'après la connaissance que nous avons de la délicatesse souvent manifestée de leur oreille , même en prononçant la prose , et d'après l'u* sage habituel des Italiens » de chanter les vers et non de les lire , nous devons penser que les Romains accentuaient les longues et les brèves, de manière à les faire sentir. S'il en était ainsi , leurs grands vers devaient finir par une espèce de chant , qu'amenait nécessairement , le mélange des longues et des brèves. La manière barbare dont nous prononçons le latin y sans accent , comme nous prononçons le français , ne nous permet pas d'avoir une idée juste de la puissance qu'avait , sur l'oreille romaine , ce mélange des brèves et des II. 19
longues; mais toujours pouvons-nous dire^ que leurs vers alexandrins finissaient par le Hlêmejniélapge de sons accentués. Nous ne devons donc paé^ètre étonnés que les vers français finissent par le retour des mêmes sons. Je pourrais même dire , que le retour des rimes masculines et féminines , à des espaces plus ou moins éloignées i présentent à l'oreille plus de variété que le retour indispensable et obligé des dactyles et des spondés. J'ajouterai que cette rime a du moins l'avantage de rendre insupportables les vers dont la rime est contrainte. Dans touts les arts , non-seulement la difficulté vaincue est un mérite, mais encore cette diflSculté force à faire mieux qu'on ne ferait sans elle. Les détracteurs de notre poésie lui font un autre reproche. Us comptent les épi* thètes placées dans les vers ; et comme dans no- Ire siècle on se plaitaux calculs, on compte strictement les épithètes , et l'on prononce que les vers en sont chargés* 11 me semble qu'il faudrait examiner si elles sont nécessaires et belles, et non si elles sont nombreuses. Mais dans les
temps actuels ^ on triomphe par les chiffres ; on trouve qu'il n'y a rien à répondre à celui qui présente des chiffres. C'est une grande erreur; car on peut déraisonner avec des chiffres comme avec des mots. Mais enfin , puisqu'on aime tant les calculs, calculons, prenons pour exemple des vers de Virgile , admirés des littérateurs de toute TÈurope. Dans les vingtneuf premiers vers du iv* livre de l'Enéide , je trouve vingt*une épitliétes. Prenons pour l'autre terme de comparaison les vers de Voltaire; car ses détracteurs n'ont cessé de lui reprocher le grand nombre de ses épithètes. Calculons encore : dans les vingt-neuf premiers vers du neuvième chant de la Henriade, je trouve vingt<-une épithètes. Quand on songe à la précision et à la richesse de la langue latine, qui n'emploie point d'articles , et à la diffusion de la langue française , provenant de touts nos articles, on doit être étonné que Voltaire n'ait pas employé plus d'épithètes que Virgile.
Il ne faut donc pas s'occuper du nombre des
épithètes , mais examiner si elles fortifient la pensée et si elles ajoutent à sa beauté. Quand Boileau a dit :
Soyez riche et pompeux dans vos descriptions.
il savait bien que cette pompe et cette richesse demandaient nécessairement des épithétes; elles expriment souvent par un seul mot plus que ne ferait une périphrase entière.
Ceux qui comptent les épithètes pour en blâmer le nombre, comptent aussi les mots répétés ; et comme notre langue est peu riche , leur petite malice a des jouissances faciles : le mot cœur, par exemple, est nécessairement répété dans les pages de sentiments où la tendresse est exprimée; il se retrouve encore dans Jes pages où sont peintes les grandes passions. Pendant les premières représentations de Zaïre on fit le compte de ce mot; et, comme dît M. de La Harpe, on en fit le bordereau. Racine lui-même est tombé dans cette grande
faute. Je compte , puisqu'il faut compter dans notre siècle , le mot main répété vingt fois dans les deux premiers actes d'Athalie; et quelquefçis il se trouve dans des vers très rapprochés l'un de l'autre. Je demande pardon de profaner par de telles remarques le style divin d'Athalie; quelquefois le sujet contraint à cette répétition de mots. Si on veut les éviter, on donne nécessairement à son style de la gène et de la roideur ; il perd un certain abandon facile, qui souvent en est le plus grand charme. Dans la tragédie d'OEdipe , Voltaire a souvent répété le mot époux. Le sujet l'amenait , parce qu'il peint un fils qui a épousé sa mère sans le savoir. On ne compte pas les répétitions de mots dans la prose , parce qu'ils ne frappent pas autant que dans les vers , et parce que la malice ne jouit pas autant de la critique de la prose que de celle des vers. Cependant j'ai entendu un professeur dire gravement et très innocemment qu'il fallait au moins cinquante lignes d'intervalle.
Avant 1789 , avant cette révolution qui a tout changé en France, les hommes instruits avaient
la manie d'épiloguer les mots, les syllabes, surtout dans la poésie. Us lïe lisaient que pour critiquer. Aussi, un auteur italien a-t-il écrit que la critique était toute notre littérature. Cette manie s'est prolongée long-temps après. J'ai entendu un homme très instruit , inspecteur de l'Université, blâmer les ablatifs absolus; il soutenait qu'ils n'étaient point dans la langue française. En vain je lui citais l'exemple de Malherbe et de Racine , et l'abbé d'Olivet , très froid grammairien, qui non -seulement approuvent ces deux auteurs, mais encore prouvent que l'ablatif absolu est usité dans le langage ordinaire, comme dans ces phrases : Je fis cela, Tannée passée. Gela fait, on s'en alla. Lui mort, on verra. Toutes ces preuves et bien d'autres étaient inutiles aux yeux d'un homme qui se complaisait dans son orgueilleux purisme. Après cette manie , est venue la prétention de s'affranchir de toutes les régies, et de changer la langue. Tel est notre caractère; nous nous jetons toujours dans les extrêmes les plus opposés. Après nous être enfoncés dans les sciences abstraites, dont les ouvrages se
trouvaient alors sur les toilettes des femmes^ nous ne connaissons plus que les romans , et quels romans!
Après avoir parlé de tant de mots nouveaux prônés par la mode, divinité des Français, je vais parler de l'horreur que nous avons pour les finales sonores; ce n'est pas assez d'infecter la langue des finales en on et ion , nous voulons encore en bannir celles qui en relèvent un peu les accents. La mode est venue tout--à-Goup de dire Algé et non Alger, en faisant sonner la lettre r. M. l'amiral comte de Yiella , entendant , il y a peu de temps chez moi , parler de la ville d' Algé 9 s'écria que jamais dans la marine il n'avait entendu ce mot ainsi prononcé. Des dames, arrivées de Toulon , prononcèrent ce nom en faisant sentir la lettre r. Je leur en fis l'observation ; elles me dirent qu'elles étaient tout étonnées d'entendre prononcer ce nom différemment dans Paris. On va m'objecter, comme on fait toujours , qu'on dit dangé et la ville d'Ange. Je réponds qu'on fait sonner la lettre r dans les mots Anvers , Tanger, Nigçr, Jupiter, enfer, etc.; mais il me semble que
l'oreille seule doit être juge dans cette question. Or, un peu d'attention lui suflira pour remarquer que notre langue, si monotone, si peu accentuée, si remplie de vilaines finales qui font horreur à Taccent musical , ne peut avoir quelqu'éclat que par la lettre r. En effet, touts les mots sonores de la langue empruntent leur son de cette lettre. Faites attention aux finales de ces mots abhorre , honore , éclore , déplore , Flore, évapore, implore, etc., etc.; ajoutez les mots, maure, centaure, la Laure de Pétrarque, et autres semblables. Remarquez combien d'autres mots, qui ne se terminent pas non plus par la lettre r, empruntent d'elle cependant tout leur éclat, comme hémisphère, carrière, lumière, rivière, sorcière, volière, et même tabatière, que font sonner les preneurs de tabac.
On peut ajouter .les mots en ire, comme lyre, Déjanire, proscrire, sourire, et beaucoup d'autres. Ajoutez encore les mots si sonores de barbare, tartare, avare, bizarre, fanfare, guitare , phare , et encore les mots où la lettre r
est suivie d*un d ou d'un t , comme boulevard , rempart, départ.
Voulez-vous bannir insensiblement la lettre r de vos finales, ne pas la prononcer, ou la prononcer molement , vous pourrez vous flatter alors d'avoir un langage en harmonie avec touts vos on et touts vos ions. Permettez-moi de vous citer la première strophe de l'ode à la rose du gentil Bernard.
Tendre fruit des pleurs de T Aurore, Objet des baisers du Zëphir , Reine de Tempire de Flore , Hâte-toi de t'épanouir.
Que dis-je ? Hélas , diffère encore , Diffère un moment à t'ouvrir.
L'instant qui doit te voir éclore Est celui qui doit te flétrir.
Tâchez, je vous prie, de prononcer ces vers un peu à l'italienne, en vous rappelant ce mot de Voltaire à un Parisien monotone , qui mangeait les finales : Les vers se chantent, bourreau, et ne se lisent pas. Je crois qu'alors vous trouverez quelque charme à ces vers harmonieux ,
et que vous ne bannirez plus la lettre r des finales dont elle est en possession.
Cette haine des finales me conduit à parler de notre musique actuelle , surtout de la musique instrumentale. Je ne conçois pas comment , après des airs si chantants, si mélodieux de Grétry, de Cimarosa, Piccini, Méhul, et d'autres compositeurs français et italiens, nous pouvons souffrir de prétendus airs qui n'ont aucun chant, et par conséquent aucun sens. Ce sont des notes accumulées, sans motif, qui se pressent les unes les autres, et n'ont de valeur que dans l'imagination de ceux qui les ont écrites, semblables à ces phrases sonores, qui sans rien dire à l'esprit , étourdissent les oreilles.
Dans ce moment même la mode consiste à pousser tout-à-coup un cri au milieu d'une phrase musicale. J'ai entendu une voix très agréable défigurer ainsi tout-à-coup , les notes simples qu'elle venait de chanter , par ce cri , qui donnait à ses accents quelque chose de bizarre. C'est bien autre chose quand des doigts agiles accumulent et pressent sur un piano une multitude de notes, qui font l'effet d'une
espèce de tourbillon , on voit alors la fatigue sur le visage des auditeurs; mais il est de mode d'applaudir, et l'on applaudit. Les oreilles délicates gémissent en écoutant la corde harmonieuse de la harpe qui ne leur offre aussi qu'un vain bruit.
Ce mauvais goût se montre aussi surtout dans ce qu'on appelle les variations. Le musicien choisit ordinairement un air connu devenu populaire , ce qui prouve qu'il a du charme. Il le défigure tant qu'il peut par ce qu'il appelle des variations. De temps en temps il semble se rapprocher de l'air primitif. L'oreille fatiguée se livre alors & l'espérance d'entendre cet air et de le voir revenir, écoute avidement un petit nombre de notes , qui le flattent en vain, car c'est alors que les variations recommencent avec plus de rapidité et jettent l'auditeur dans un cahos de sons qu'il ne peut saisir. La satisfaction qu'il éprouve, lorsqu'après une longue attente, l'air primitif reparaît, se manifeste toujours par des applaudissements, ils devraient convaincre le musicien , qu'il ne peut plaire que par le chant. Il persiste dans
ridée contraire, et se rejette encore dans une multitude de notes, qui affligent les oreilles délicates. Il faudrait s'entendre une bonne fois ; et se demander franchement si la musique ne doit rien signifier, ne doit point consulter l'oreille et nos sensations les plus délicates. Alors, ce sera le dernier des arts. Gomment ces hommes qu'on appelle des croquenotes ne remarquent-ils pas le grand effet que produit sur nous la musique militaire, et quelques airs isolés de nos opéras , les chants tyroliens , d'autres chants admirables dans les temples des Luthériens, dans de simples \i liages allemands , dans les villages de nos provinces du midi , comment , après avoir été pénétrés de ces chants, ne cherchentils pas à les imiter. Dans des parties du Languedoc , des villageois se réunissent touls les soirs et font entendre des chants qui ravissent tout le peuple rassemblé. C'est là qu'il faut étudier la vraie musique , et non dans nos concerts parisiens qui sont le tourment des oreilles délicates. Je ne crains pas de dire que la musique est le premier des arts, parce qu'il est
celui qui fait sur nous la plus profonde impression.
Je vois dans une relation d'un officier anglais, de la campagne où combattaient lord Wellington et le maréchal Soult, que dans les montagnes des Pyrénées , dans un moment où toute Tarmée alliée, composée de soldats de divers peuples , accablée de fatigue , mourant de faim , avait eu le temps de commencer les préparatifs d'un repas impatiemment attendu, la trompette et les tambours appelèrent les soldats aux armes et au départ. Tous poussèrent des cris do fureur, renversèrent leurs marmites, et maudirent les ordres donnés.
La seule brigade allemande ne fit entendre aucune plainte ; elle se consolait en écoutant sa musique militaire, et ravie du chant guerrier qu'elle entendait , prenait ses armes avec allégresse et semblait ne plus songer à la faim.
L'officier anglais , qui fait ce récit , emploie des expressions d'étonnement pour peindre l'effet que produisait sur lui ce mouvement des soldats allemands^ qui formait un grand contraste , avec le désespoir des autres troupes et
surtout des Anglais. Voilà bien Tempire de la musique.
Je ne sais si l'on célèbre encore en Prusse, la délivrance de T Allemagne par le chant de 7 ou 8 mille hommes sous les armes, qui formaient un chœur , dont les accents pénétraient les âmes. Les assistants qui en ont écrit des relations, ne tarissaient point sur l'effet prodigieux de ce concert martial.
J'ai vu auprès de Florence un camp russe , dont les soldats formaient un concert semblable ; et j'entendais les fortes expressions de l'étonnement et du ravissement des Italiens. J'ai éprouvé les sentiments les plus profonds , en écoutant le chant des Luthériens à Strasbourg. Une dame musicienne dès son enfance en a été ravie comme moi^ elle m'écrivait que ce chant est d'une rare beauté, que l'accord des voix est admirable, qu'il y a surtout une reprise dans les tons bas où de jeunes voix d'hommes se foAt entendre par dessus les autres et produisent un accord qu'on ne peut se figurer quand on ne l'a pas entendu. Elle était surtout
pénétrée de Taccent religieux qui remplissait l'ame de la plus forte impression.
Gomme je ne parle des beaux-arts que d'après ce qu'ils me font éprouver , je citerai la profonde impression que fit sur moi, comme sur toutsies assistants, le Vivat Imperator chanté à grand chœur au couronnement de Napoléon.
Je trouve dans le voyage d'un capitaine anglais dans l'anse des Amis, à la côte du nord d'Amérique, qu'un grand nombre d'insulaires vinrent dans des canaux auprès de son vaisseau. Il ajoute : « Nous écoutâmes leur chant « avec autant de plaisir que de surprise. On ne « pouvait entendre sans les plus vives émo- « tions, un concert si imposant et si peu at- « tendu. Le chœur était parfaitement à Tu- « nisson et d'une parfaite justesse; quant au « ton et à la mesure, il ne leur est pas échappé € une seule note fausse ou discordante. Il leur « arrivait quelquefois de passer d'un ton élevé u à un ton plus bas, mais en variant leur chant « avec une expression si touchante, et remplie « d'une si douce mélancolie, que nous ne pou* « vionsconcevoir comment ilsavaient acquis ou
imaginé cette harmonie. L'œil pouvait se satisfaire comme l'oreille; car Faction dont ils accompagnaient leur chant ajoutait beaucoup à l'impression qu'il faisait sur nous touts. Chacun d'eux battait la mesure avec une précision admirable contre le plat-bord du vaisseau , la pagaie à la main ; et en finissant chaque vers ou chaque strophe , ils étendaient leurs bras au nord et au midi, laissant éteindre insensiblement leur voix, mais d'une manière si majestueuse et si imposante, qu'il en résultait un effet que les meilleurs orchestres ne produisent pas souvent en Europe. »
Ce récit me parait frappant, parce qu'il prouve la puissance du bel art que nous aimons tant à défigurer, en nous éloignant de la nature. J'ai entendu à Metz des prisonniers russes chanter un hymne très beau en l'honneur de l'empereur Alexandre. Ils le nommaient Alexander , ils ne craignaient pas de faire sonner cette dernière lettre , que nous voudrions bannir de nos finales. Les 'Anglais ont un chant national. Les Anglo-Américains ont aussi un chant national , dans lequel ils rappellent la gloire de
Christophe Colomb , «n apipefaint F Amérique Ccrfombia. Mais nous, qui avons horreur des finales , nous disons el nous oserions chanter Colombie.
Le prince italien qui parlant de noire chant, disait que nous avions des oreilles de corne qui se plaisaient dans le bruit , aurait dû remarquer que dans le langage ordinaire^ nos oreilles se plaisent à entendre des syllabes à peine prononcées.
Comme nous mettons de la science partout, il est parmi nous des hommes qui ne considèrent la musique que sous le rapport de la science. Si l'un d'entre eux lisait ce que je viens d'écrire, il sourirait de pitié et il aurait raison. Je me rappelle que plusieurs de ces savants musiciens, ont reproché à Grétry de ne pas avoir la science des accords et des effets d'harmonie. Ils disaient qu'il n'avait que du chant. C'est apparemment pour prouver leur bon jugement qu'aujourd'hui ils ont des accords et point de chant. Mais en vain ils étalent
leur science; ce n'est que par le chant que la 11. 20
musique pénètre les âmes de sensations délicieuses. Tout le reste n'est qu'un vain bruit. Je peux ajouter cette phrase de Montesquieu.
< Les musiciens ont reconnu que la musique c qui se chante le plus facilement, est la plus < difficile à composer. »
Grétry pensait de même ; un auteur lui pré* senta quelques strophes en lui demandant un air , Grétry demanda un délai de huit jours.
L'auteur revint après ce temps; l'air n'étant point encore fait , l'auteur dit au musicien : Je ne vous demande qu'un air simple, qui puisse se chanter aisément. S'il en est ainsi , répondit Grétry , je vous demande un mois pour le composer.
On sait que MéhuI avouait , qu'entraîné par l'esprit d'un temps où l'exagération des idées était introduite jusque dans les arts, il avait quelquefois confondu le bruit avec l'énergie. 11 en est de même des difficultés que l'on ajoute aux plus beaux airs.
Le célèbre Cimarosa accompagnait à Naples, chez un ambassadeur, un fameux chanteur italien^ nommé Davide. 11 chantait un air de
Cimarosa , et Tenjolivait tant qu'il pouvait. Quand il eut fini , le grand musicien lui dit : Davide, vous venez de chanter votremasique; chantez maintenant la mienne.
On pourrait dire, à ces hommes qui veulent mettre tant de science dans la musique, ce que le grand Condé disait de la tragédie d'un certain abbé : froide, monotone. Je ne reproche point à l'abbé d'avoir suivi les règles; mais je reproche aux règles de lui avoir inspiré une si mauvaise tragédie.
Cette cruelle musique de nos concerts manque sans cesse à la mesure. Cette barbarie s'étend à la danse, et c'est un triste spectacle dans nos bals de voir des hommes et des femmes entassés , se coudoyer , se heurter , sans faire un pas en mesure. Pendant ce choc bizarre , des musiciens , brisent encore plus la mesure en faisant sur leur violon des difficultés qui n'ont aucun rapport avec l'air de la danse. Charles x , choqué de cette manière de danser , l'exprima un jour très hautement ; mais c'était la mode , c'est tout dire. Cette manière bizarre de faire
semhkmi de daoMr , el la nécessité d'éviter les coQdea uo fem grossiers des hoinines , eoatraignent les femmes à un certain mouvement da corps, que je ne pew expdmeir, mais» qui» bien certainement , a la plus mattvaise grâce q/fà'on puisse imaginer.
Goaune touts les arts ont entr'eux un intime rapport , le mauivais goC^t dont je parle s'étend aussi sur la divine poésie. U n'est plus possible de la nommer ainsi ; des hommes qui ont eu de la réputation semblent se complaire à écrire mal ea vers ; ils ne suivent aucune des maximes de Racine et de Boileau. Ils ne savent pas que ces grands, écrivains ont puisé dans les beaux chantii de Virgile la manière de suspendre le sens, d'observer des repos et de ne iaire des enjambements que sur uo très petit nombre de syllabes, ce qui pr^e à la fois à la force et à l'harmonie. On peut peiodre la littérature actuelle par un seul iBOt : Tandis qu'on étale dans la prose le néologisme et le pathos , on prend plaisir à ravaler la poésie aux phrases les plus basses du langage le plus trivial.
La Capitale, qui se dit sans façon le luodèle de la civilisation , ne manque pas aussi de se proclafÉder le modèle du bon goût. Ce mot seul , si désagréable à l'oreille, suffirait pour faire douter que la faculté délicate qu'il exprime puisse se trouver dans le langage d'un peuple qui se sert d'une syllabe si désagréable pour l'exprimer. Nos grands écrivains , à qui la nature avait donné cette faculté, ont vaincu, par leur génie, les difficultés de ce langage; et aujourd'hui , des écoliers méprisent leur exemple, et désespérés de ne pouvoir l'imiter, abaissent le langage à leur portée^ parce qu'ils ne peuvent s'élever à la hauteur de leur exemple.
Afin de leur moins ressembler , ne pouvant , comme dit BufTon, avoir des pensées, ils corrompent le langage. Ils oublient que les grands auteurs de l'antiquité , comme ceux de la France^ ont toujours brillé par le naturel , que le naturel seul a donné à leurs ouvrages ce pri:s^ inestimable qui les fait admirer de toute l'Europe. Tout homme qui écrit avant d'avoir pensé.
s'éloigne ÎDéviiableinent de ce beau naturel. Mais celui qui médite et pense avant d'écrire , obtient ce beau naturel qui renferme en lui la grâce et la facilité.