CHAPITRE XIV
Des journauT .
11 me semble qu'en retraçant des souvenirs sur tout ce que j'ai vu pendant de si longues années , je devrais parler de la liberté de la presse et de ses effets. Mais je vois rapidement que si je voulais la considérer en elle-même , et comme principe de gouvernement, je devrais faire un volume. Je me bornerai donc à quel* ques réflexions inspirées par Texpérience.
Je soutiens d'abord que cette liberté a beaucoup plus de puissance pour faire le mal que pour opérer le bien. La raison en est simple , l'homme se porte plus aisément au mal qu'au bien. Lors des premiers temps de la révolution , de bons écrivains ont défendu dans les journaux la monarchie avec beaucoup de zélé et de talent; plusieurs de leurs noms sont devenus historiques; et ce fut précisément alors que les maximes révolutionnaires firent le plus de progrès. Les courageux adversaires des opinions dangereuses furent envoyés à l'échafaud^ dans les prisons et à la déportation. Les seuls écrivains qui attaquèrent avec quelques succès les excès des opinions révolutionnaires > sortirent des rangs des écrivains qui les avaient soutenus ; ils furent immolés comme les écrivains monarchiques. Mais leurs écrits avaient produit quelque bien , d'abord en divisant le mauvais parti , et secondement» en éclairant des hommes qui n'avaient été qu'égarés. Ces hommes prenaient des écrivains de leur parti un peu changé , des leçons qu'ils avaient rejetées lorsqu'elles étaient présentées par des éerivains monarchiques.
Ainsi j sous ce rapport , la liberté de la presse a produit momentanément un faible bien. Mais je dois dire en gémissant, que lorsque les journaux révolutionnaires se sont affisiibtis, et n'ont plus présenté des leçons repoussantes par l'horreur qu'elles inspiraient , les écrivains royalistes ne trouvant plus la même gloire à les attaquer , n'ont plus été, malheureusement, que des raisonneurs politiques. Us se sont jetés, dès les premiers jours de la restauration , dans le vaste champ des opérations du gouvernement ; ils l'ont fatigué par une critique journalière ; ils ont accoutumé les députés médiocres à se jeter aussi dans cette aveugle critique; et lorsque des députés qui ne parlaient point lisaient à la tribune de volumineuses abstractions, ces journaux les louaient dans leurs feuilles; ils citaient avec complaisance leurs phrases obscures, et défiguraient en même temps le langage simple et vrai des députés qui n'écrivaient point les discours , et qui ne parlaient que d'après leur expérience. C'est ainsi que les écrits périodiques ont commencé insensiblement à diviser les royalistes en deux partis : les forts
el les faibles. Cette division augmentait nécessairement la puissance des écrivains, parce qu'ils écrivaient au nom d'un parti ; et ils ont dû s'en servir contre les personnes. Tout homme qui méditera sur les élections de 1827, sera facilement convaincu que ces élections ont préparé fortement la chute de la dynastie , et qu'elles ont été l'ouvrage, en plus grande partie, de quelques journaux royalistes. C'était une chose bien déplorable que l'entraînement des royalistes à suivre l'inspiration de quelques journaux; ainsi les journaux royalistes ont été bien plus dangereux pour le parti royaliste que les journaux révolutionnaires ne l'ont été pour un parti quelconque de la révolution. Le premier fruit de ces élections fut de décourager Charles x , et de l'entraîner dans un système dangereux. Il imagina qu'il ne pouvait plus trouver sa défense que dans des hommes modérés , suivant son expression , et dont il ne pouvait apercevoir la faiblesse , parce que faible lui-même, il croyait les hommes forts incapables de cette modération sage qui doit guider un gouvernement. 11 ne voyait pas qu'elle ne
peut se trouver qu'à côté de la fermeté, que rhomme faible n'a rien en lui-même qu'il puisse modérer ; que la faiblesse et la modération ne peuvent se trouver ensemble ; tandis que l'homme dont les vues sont étendues, voit le péril de loin , le mesure sans le craindre, conçoit les moyens de le vaincre , et marche d'un pas ferme aux résolutions successives qu'il prend après de longues méditations.
Cette fausse idée de la modération a porté les rois et leurs ministres à repousser plusieurs hommes de talent , parce qu'ils les trouvaient exagérés; de ce nombre on peut citer M. de Marchangy , dont l'éloquence foudroyante contre la secte des carbonnaris, lui attira plutôt le mécontentement que la satisfaction du gouvernement. L'empereur Alexandre n'en jugea pas ainsi ; il l'en félicita dans une lettre écrite de sa main ; le comité d'enquête de Pétersbourg prouva que le discours de M. de Marchangy était une vraie prophétie.
Je crois donc qu'en considérant les choses depuis le commencement de la révolution , les écrivains monarchiques, malgré leurs talents et
leur noble dessein, n'ont pu arrêter le mal ; que la division des écrivains révolutionnaires a seule pu produire quelque bien ; et qu'enfin^ après la victoire remportée par la restauration^ les écrivains royalistes , avec les meilleures intentions , et au moment où ils ont eu le plus de pouvoir , ont entraîné les royalistes dans une fatale division , et ont conduit la dynastie à sa perte.
On ne doit pas inférer de tout ce que je viens de dire , qu*en raisonnant ainsi , j'abandonne la principale pensée de cet ouvrage, et de mes Mémoires, dans lesquels j'accuse de touts nos maux les fautes du gouvernement. Non sans doute, rien de tout cela ne serait arrivé , sous un gouvernement habile.
Je viens de considérer la liberté des journaux dans ses effets, d'abord pendant l'anarchie, et ensuite pendant un gouvernement faible. Je vais maintenant , considérer la liberté de la presse sous un autre rapport. Je soutiens qu elle nuit essentiellement à la littérature et aux sciences. Je vois d'abord une chose incon-
testable ; la lecture des journaux , enlève une grande partia de la journée » à la lecture des bons livres. Avec les journaux, on croit s*ins« truîre, on ne s'aperçoit pas, de l'innombrable quantité d'idées incohérentes , que l'on rassemble dans sa tête , et qui la fatiguent sans réclaireff. On se laisse entraîner par le compte que les journaux rendent de la littérature et des sciaices, on se prévient en faveur des ouvrages qui sont loués » et contre les ouvrages qui sont dénigrés. On se passionne même pour les premiers , quand ils sont loués avec une exaltation qui est très ordinaire. La plupart des écrivains journalistes , ne parcourent que très superficiellement, les ouvrages dont ils doivent parler. Par cette irréflexion, ils sont incapables de les analyser , et d'en rendre un compte vrai. Aussi , dans la plupart de leurs articles , ils commencent par présenter longuement des idées générales, et parlent à peine du sujet de l'ouvrage qu'ils annoncent. Ils donnent ainsi un bien mauvais exemple à ceux qui les lisent. Les jeunes gens formés à leur école, contractent l'habitude de ne point com-
menccr par le sujet qu'ils vont traiter , ils se jettent toujours dans des pensées générales; ils sentent eux-mêmes , la faiblesse des pensées qui ne sont pas inspirées par le sujet ; et pour les relever, ils remplissent leurs phrases de mots nouveaux et barbares ; ils croyent ainsi exciter l'attention des lecteurs , tandis qu'ils ne font que corrompre la langue. Je les prie de relire les premiers vers des tragédies de Racine et des fables de Lafontaine. Ils y verront toujours , le sujet expliqué , les personnages nommés , et même les lieux où se passe l'action nommés et expliqués très clairement.
11 faut observer en outre , que ces écrivains des journaux sont entrai nés par la politique dans leurs jugements sur la littérature, etqu'elle ne leur permet pas de louer ce qu'ils admirent en secret. Us fout ainsi, deux maux à la fois, l'un en corrompant le goût , l'autre en irritant encore plus l'esprit de parti.
Je sais fort bien , que des auteurs ont donné dans des journaux les principes de la bonne littérature, et d'excellents conseils puisés dans la bonne école; on a même imprimé à parlleurs
articles, et on relit avec autant de fruit que de plaisir les collections de messieurs Dussault, Feletz , Joffroy et Hofmann. Mais ces auteurs auraient sans doute employés leurs talents ailleurs que dans des journaux quotidiens.
On ne peut nier , que long-temps avant la révolution, nous prenions aux bons ouvrages un intérêt très vif qui n'existe plus. Fontenelle, ainsi qu'on l'a vu précédemment, disait que sa chambre ne pourrait contenir toutes les critiques faîtes contre ses ouvrages. Gela prouve l'intérêt extraordinaire qu'on y attachait. L'envie, la jalousie corrompaient sans doute les jugements des critiques ; elles les corrompent encore aujourd'hui ; c'est une maladie de l'esprit humain; mais depuis la révolution, la politique y joint une plus grande irritation ; et en outre, elle y a joint le plus grand mal, la mauvaise foi; dans les temps antérieurs, on n'y mettait que la mauvaise foi de la critique en elle-même; mais aujourd'hui , à cette mauvaise foi , se joint celle qui est inspirée par les animosilés politiques. Gela concourt puissamment à dégrader notre caractère.
Une autre chose , le dégrade plus encore.
La médisance, la calomnie, l'injure même, qui d'abord révoltaient les âmes honnêtes, sont devenues si habituelles, qu'elles nous ont accoutumés à les souffrir avec une indifférence honteuse. On est presque réduit à rire» de ce qui faisait frémir nos ayeux. On trouve une sorte de sagesse , à supporter ce qu'ils n'au* raient pas enduré. De-làun changement frappant, dans nos mœurs comme dans nos caractères. Les exceptions que l'on pourrait citer, ne détruisent point les effists que j'indique.
Le langage des journaux lu touts les jours par les hommes de la haute société , a dû nécessairement en bannir cette fleur de notre ancienne urbanité, ces égards réciproques, et celle habitude des bienséances , que les étrangers remarquaient autrefois. Je prie de ne pas oublier, que je ne parle qu'en général.
On a dit et répété sans cesse , cette phrase ridicule : « La liberté de la presse , ressemble à la lance d'Achille; elle guérit les blessures qu elle a faites. » Je sais fort bien que d'après la Fable, la rouille qui s'attachait à la lance d'A-
chille , guérissait les blessures qu'elle faisait. On peut être étonné que cette lance , qui devait être si brillante ) eût de la rouille, mais pour que la comparaison fut juste dans touts ses points, il faudrait dire que c'est ta rouille des journaux qui guérit les blessures qu'ils font* Quoiqu'il en soit , combien d'hommes en soutenant cette liberté, s'appuient sur cette phrase, et ne s'appuient que sur elle. Cette phrase est une sottise , parce qu'elle est fausse en tout point. En effet, qu'une calomnie , soit écrite dans un journal , elle est lue, par les lecteurs habituels du journal, et non parla multitude des autres lecteurs ; elle peut échapper à l'homme calomnié; ceux qui l'ont lue, la répètent avec plaisir , et souvent ils en réjouissent la malice humaine. La calomnie court avec rapidité ^ s'enfonce dans les tètes des idiots et des méchants. Si rhomme calomnié en est instruit^ et si , d'après la lof, il. repousse l'injure dans le journal calomniateur , ce journal n'est lu que par ses abonnés; il peut détromper les honnêtes gens; il les indigne même; mais il
ne peut changer l'opinion déjà faite, des sots 11. 21
et des mécbanls ; ils la propagent ioug-temps après I ]a blessure subsiste et s'envenime.
Ce sont les journaux qui corrompent le plus la langue , ils propagent les locutions les plus mauvaises , et répètent comme à plaisir les roots qui étant le plus contraires à Tanalogie de la langue^ corrompent, par cela même, et dénaturent les pensées , ils ont pris l'habitude de circonlocutions verbeuses qui ne semblent écrites que pour allonger les phrases , et par* venir ainsi à la fin d'une colonne. On y voit la fatigue laborieuse de l'écrivain ; elle est toujours suivie d'une obscurité qui rebute le lecteur , tnats accoutume insensiblement les esprits les plus justes à supporter ce mauvais style, et d'autres à l'ipiiter : je ne parle qu'en général.
Considérons maintenant l'effet des journaux, sur le peuple^ sur celte multitude d'hommes, qui ont commencé leur instruction par les journaux , et qui en font leur lecture habituelle. Pour se faire une juste idée , du mal produit par cette lecture , il suffît de remarquer que les hommes instruits , ne sont jamais d'accord, sur les matières importantes souvent
traitées dans ces journaux. Si les mots de li-^ berté y de soUTerainetédu peuple , de monarchie absolue, de responsabilité des ministres di^ visent à Tinfini des hommes instruits , je de^ mande qtiel effet ces maux doivent produire , sur des hommes ignorants, susceptibles toujours , des impressions tjui flattent leurs passions ; je demande de quelles chimères dangereuses, les raisonnements qui prennent leur source dans les idées enfantées par ces maux ^ doivent éblouir des têtes inhabiles à réfléchir , qui croyent sans examen tout ce que dit leur journal , qui se jettent ainsi dans les opinions qui les flattent. Il est impossible de ne point gémir , en voyant l'ignorance qui fait sa pâture de mille idées incohérentes ^ tandis que les hommes instruits eux-mêmes, ne peuvent s'sœcorder sur ces vaines pensées. Reportez vos regards en arrière, sur l'assemblée constituante, et demandez-vous si ce n'est pas la chose que nous appelons instruction , qui jeta cette assemblée dans un labyrinthe , dont elle ne pût sortir , que par Tépouvantable constitution , si mépri-^ sée de touts les gouvernements qui sont venus
après ce malheureux enfanlement. Il me semble, qu'en examinant la question des journaux^ sous ce dernier rapport , il est impossible de ne pas conclure que cette lecture est très dangereuse pour le peuple. Tout homme peut faire un journal ; il peut parler au peuple touts les jours ; il peut avoir le talent de cacher avec adresse le poison qu'il distille , et d'échapper ainsi , aux poursuites de la magistra* ture. Cependant , le pouvoir de parler au peuple, a été toujours regardé dans les républiques , comme un pouvoir dangereux auquel il fallait mettre des bornes. Dans Athènes, qui était une pure démocratie , nul homme ne pouvait parler au peuple ^ sans la permission des magistrats. Nous trouvons daus le bel ouvrage de monsieur le marquis de Pastoret , deux Jugements de l'aréopage, par lesquels ce tribunal , dont la sagesse était si vantée , condamnait à de si fortes amendes, des archontes qui avaient permis à des hommes d'une mauvaise réputation de parler devant le peuple.
Les journaux divisent les familles et les amis, et même , comme je l'ai déjà dit , ils divisent le parti monarchique. Ils soufflent dans des
téies sulfureuses , le désir desnouveautés , des changements , et les porte aux attentats. Un grand nombre de jugements nous a prouvé que les auteurs de ces crimes ont avoué les effets produits sur eux par ces lectures. Chaque journal soutient , que son opinion est l'opinion publique ; il parle toujours au nom de la volonté nationale. L'homme du peuple ne peut examiner la source de cette erreur ; il ne se dit point que tel journal dit précisément le contraire de ce que soutient un autre ; il ne voit pas que tour*à-tour les opinions les plus opposées , ont été proclamées avec enthousiasme, non-seulement par les hommes instruits par les journaux , et par la multitude , lorsqu'elle était excitée et encouragée par la faction dominante. Il ne fait point cet examen, il ne peut le faire. Le journal qui parle à ses pas-» sions y est toujours à ses yeux inspiré par la raison, parla volonté générale. Delà ce nombre prodigieux d'abonnés, qu'obtiennent de certains journaux. La liberté d'écrire , qui se manifeste dans les livres , ne produit point l'effet , que produisent les journaux , ils sont lus par un
petit nombre de personnes comparées à celui des autres lecteurs.
Aussi , en Angleterre , dans le moment de la fermentation de nos mouvements révolutionnaires , Thomas Paine , condamné pour un simple pamphlet , s*étant plaint en alléguant , qu'un ouvrage , bien plus dangereux , n'avait pas même été poursuivi ; le grand-juge répondit que cet ouvrage était volumineux , que son prix était élevé, qu'il était d'ailleurs très ennuyeux et très obscur , d'où il résultait que peu de personnes l'achèteraient et le liraient ; tandis que le pamphlet présentait des idées agréables à la multitude , capables de la soulever contre les lois , et que par la modicité de son prix , il attirerait les acheteurs , en même temps qu'il exciterait l'attention des lecteurs , par le poison qu'il distillait.
Ainsi 9 parler contre l'excessive liberté des journaux , ce n'est point parler contre la liberté des livres. Je prie de ne pas oublier cette distinction essentielle. Un autre inconvénient des journaux , est de dénaturer le charme des entretiens et de la correspondance, ils ont banni
€68 enlretîens aoimés sur la liuérature » sur les s^îiences , et sur les arts. On ne parle que de politique; elle commence heureusement a expirer sur les lèvres , mais elle a beau diminuer de force et d'intérêt, elle conseryera toujours assez de puissance pour ne point permettre à nos anciens sujets d'entretien , de reprendre leur agrément. Elles amènent une chose journalière bien insipide. Une personne raconte dans un cercle^ l'événement dont elle a lu le récit dans son journal et ne s'aperçoit pas , que touts ses auditeurs ont lu le même récit. C'est une double source d'ennui et de fatigue. Autrefois , on apprenait les nouvelles dans les conversations; les fausses comme les vraies étaient un sujet perpétuel de causerie. Cette causerie, dans laquelle brillaient les femmes, et qui faisait alors le charme de la société , n'existe plus. Aussi , les hommes vont-ils porter leur ennui dans les clubs. Ces deut choses , les journaux et les clubs, changent entièrement la société ; les clubs réunissent les hommes entre eux , les séparent même de leur famille , et par conséquent changent le caractère gé-
néral. Marmontel, raconte dans ses Mémoires , qu'ayant rencontré à Spa , le duc de Brunswick , renommé par ses succès à la guerre , ce prince, qui avait fréquenté pendant un temps la société de Paris , lui dit : « Ne cherchez point dans « nos contrées de sociétés semblables aux < vôtres, vous n^en trouverez pas. »
On peut dire , de la correspondance familière , tout ce que je viens de remarquer sur les entretiens. Autrefois, les nouvelles étaient le sujet de la correspondance amicale, aujourd'hui votre ami , fût-il à cent lieues de vous , vous ne pouvez lui rien apprendre, qu'il n'ait appris par les journaux. On ne peut donc réfléchir sur les effets des journaux, relativement au plus bel attribut des hommes civilisés, celui de réunir les familles et les amis, et d'entretenir par une confiance mutuelle, les liens de la société, sans se convaincre, que ces liens sont rompus et se rompront encore davantage.
Or, jamais un peuple n'a changé ses habitudes sans se changer lui-même ; et l'histoire nous apprend , que de tels changements amènent toujours la dégradation du caractère, je sais
autant que personne , tout ce qu'on peut reprocher à nos anciennes mœurs; mais elles n'altéraient point le fond du caractère français -y elles conservaient à chacun la fierté de sa position personnelle, elles fortifiaient dans la bourgeoisie comme dans la noblesse le cri de l'honneur, souvent exagéré, quelquefois malentendu, mais dont les effets étaient admirables et utiles. Les journaux détruisent ces avantages, parce qu'ils enlèvent toute espèce de prestiges et détruisent des préjugés, dont plusieurs.^ il est vrai, ne peuvent résister à l'examen j mais dont les effets , s'accordaient avec les effets des prestiges, et tendaient au même but. Combien , n'a-t-on pas avec raison, blâmé Voltaire, d'avoir dégradé et avili le sujet le plus beau peut-être de notre histoire, et d'avoir ainsi diminué et même enlevé le prestige que les belles âmes trouvaient dans les plus nobles actions. Combien aussi, parmi les personnes qui le blâment, en estil, qui dans leurs feuilles journalières, produisent cet effet déplorable !
Cet ancien caractère français dont je viens de parler est presqu' effacé. Je ne peux mieux
le rappeler qu'en citant les paroles d'un niinistreanglais. Lord Grenneviile écrivait, après la guerre de 7 ans, sur la position de l'Anglegleterre et de la France. Il parlait des difficultés que les membres de l'opposition avaient présentées contre le traité de paix. H ajoutait en parlant du triste état de la France , et de ses désastres. « La gloire du prince était pour « la France une ressource entière et toujours < subsistante; elle aurait engagé les Français à « faire le service, sans exiger d'appointements. « Les honneurs militaii^es n'avaient point en- « core été accordés comme récompenses de « services rendus gratuitement ; la France en « ouvrant cette nouvelle mine en aurait tiré « de nouveaux trésors. »
Je prie les jeunes gens aveugles qui croyent que le patriotisme n'existe en France, que depuis la révolution de 1789, de méditer ces paroles d'un généreux rival, et de balancer un peu leurs injustes préventions par un témoignage si honorable en faveur de l'honneur français inspiré par l'esprit magnanime d'une véritable monarchie. Ces sacrifices auxquels un
ennemi nous croyait disposés n'auraieni point ressemblé au maximum de la république, aux assignats soutenus par les échafauds , ni à cet intérêt que tout le monde reconnaît maintenant comme le mobile de toutes nos actions.
Cet honneur national existait, était même , comme on voit, redoutéde nos adversaires, par»* ce qu'il était dans notre caractère. Ce caractère, entièrement changé par la révolution, ne laissa plus subsister que le cri de la bravoure militaire ; la Convention fut forcée alors de recourir dans la législation aux horribles moyens de la terreur; et de même Bonaparte, dans ses désastres en Champagne, quoique le cri militaire ralliât l'armée sous ses drapeaux, ne put rassembler qu'une seule armée, et ne trouva point dans l'ancien honneur français, l'impulsion qu'il aurait trouvée dans d'autres temps.
J'ai dit plus haut, que la liberté des journaux était très différente de celle des livres. Je trouve dans cette remarque la source de la grande erreur de l'assemblée constituante.
Les auteurs, qui avant 1789, voulaient publier un ouvrage, étaient forcés de le soumettre à
TexaDicn des censeurs nommés par le gouver-^ nemeni. C'était un véritable esclavage de la pensée. Venaient ensuite l'examen et la critique, faits par la Sorbonne. Tout cela révoltait des esprits élevés et indépendants. 11 semble que l'autorité du parlement devait suffire; il pouvait condamner l'ouvrage après sa publicité ; il a usé très souvent de ce pouvoir. Toutes ces entraves faisaient pousser des cris de détresse aux écrivains ; on demanda la liberté générale de la presse, sans faire aucune distinction. Et lorsque rAssemblée constituante obéit aveuglement au pouvoir des factieux dans Paris , elle décréta la liberté de la presse, qui ne fut réellement alors, que celle des journaux révolutionnaires y ils en abusèrent cruellement envers les journaux monarchiques et envers l'Assemblée elle-même. De là, ce débordement inoui de pensées mauvaises et licencieuses qu'il fut impossible d'arrêter. On l'essaya vainement, le seul Bonaparte put y réussir, et même sans aucun effort.
J'ai parlé de la mauvaise foi qui anime nécessairement les critiques faites par les jour-
naux. Cette mauvaise foi s'étend siirtouts les intérêts de la société , sans aucune exception ; le mensonge n'a plus aucune importance» parce qu'il emprunte une certaine force des choses sur lesquelles il s'étend. Vous vous rappelez comment on dénaturait touts les événements de la dernière guerre de Pologne : on nous peignait les malheureux Polonais toujours victorieux; on les excitait ainsi à une résistance qui devait leur être funeste, on irritait par cela même l'acharnement des hommes qui soutenaient le parti des insurgés , et l'on se servait de ces faux récits pour exalter l'opinion des Français qui rêvaient la république. On appelait tout cela l'opinion publique; et au nom de cette chose , qu'on peut appeler chimérique , puisqu'elle ne peut être constatée, les journaux allumaient la discorde la plus vive dans des esprits que tant de sujets divisent touts les jours. Le plus grand mal peut-^être que font les journaux, est de présenter aux lecteurs les idées les plus opposées , comme l'opinion pu-^ blique.
Tel journal se flatte d'avoir six mille abon*
nés; il suppose avec raison qu'ils sont lus par un nombre trois fois plus grand, et ils se croient ainsi TémanatioB de l'opinion publique; des milKers de lecteurs le croient aussi : de là une cause intarissable et immense de divisions^ de mutineries et de fureurs, de là aussi les espérances sans cesse renaissantes des hommes qui tendent aux nouveautés, par lesquelles seules leur insatiable ambition pourrait être satisfaite.
Dans le moment où j'écris , les mêmes in-convénicnts se reproduisent pour la malheu-' reuse Espagne. Où rencontrer la vérité parmi ce dédale de récits contraires , et dont par conséquent le plus grand nombre est un tissu de mensonges? Dans la plupart de ces mensonges, on voit une pensée plus ou moins secrète, plus ou moins déclarée , l'espoir d'arriver à l'anarchie, pour de là, passer à la république. La plupart des journaux marchent à ce but , en prononçant le nom de constitution. Les rêves politiques qui ont enfanté nos lois prétendues fondamentales, détruites les unes par les autres, ne cessent de verser des calamités sans nombre
sur de malheureuses contrées ; quelle en est là source? De faux raisonnements et des mensonges; d'où viennent-ils ? Des journaux.
Il est une autre pensée qui anime malheu-»
reusement beaucoup d'écrivains, c'est d'enflammer autant qu'ils peuvent les éléments de Tanarchie , dans l'espérance d'arriver un jour à l'espèce de monarchie qu'ils désirent ; leur maxime secrète est celle-ci : L'excès du mal peut seul nous conduire au bien ; maxime autant immorale en elle-même que fausse dans son application , en même temps qu'elle anime secrètement les journaux; elle est répétée ouvertement dans la société par ces hommes de bien qui n'ont pas d'autres idées que celles qui leur sont fournies par quelques adages.
La pensée dangereuse que je combats ici, a inspiré les journaux, même royalistes, lors des élections de 4827. J'en ai parlé dans mes Mémoires et dans une autre partie de ces Souvenirs. Cette même pensée a enfanté les exhortations , qui furent si funestes , de ne point paraître dans les collèges électoraux en 1832. Je
ne répéterai point ce que j'en ai dit dans ces Souvenirs.
Si les journaux nuisent essentiellement à b saine littérature, ils produisent peut-être un effet plus funeste encore aux sciences proprement dites. Il est évident que ce travail de l'esprit humain demande encore plus d'application que la littérature , et ne présente pas à la multitude les mêmes attraits , d'où il résulte que l'attention qu'elle demande est plus facilement détournée par la lecture habituelle de ces feuilles qui accoutument l'esprit à chercher une instruction aussi vaine que facile.
On a dit souvent avec raison , ce me semble, que les choses qui n'étaient pas le résultat d'une méditation profonde, ne laissaient aucune trace dans l'esprit. Gela doit s'appliquer surtout à la science la plus difficile, celle du gouvernement : elle demande de continuelles et profondes méditations. Lisez dans Quintilien les effets qu'il attribue à la méditation. Or, les journaux traitent si légèreipent tout ce qui tient au gouvernement , et présentent une science si commode à saisir, qu'ils éloignent nécessaire-
ment de la méditation des esprits aussi légers que les nôtres.
Les journaux nous rendent touts habiles en politique et en gouvernement, nous remplissent de vains mots dont la valeur devient une espèce de mode, qui règne en sens contraire, oppose les idées les unes aux autres , et font un véritable chaos, qu'il nous est impossible de franchir pour retourner aux plus simples notions du bon sens , et aux conseils que la méditation peut seule inspirer.
J'entends dire souvent : Les bons journaux détruisent les rsiisonnements dangereux des mauvais journaux. Gela peut arriver quelquefois; mais je vous prie de remarquer que le.
remède est très insuffisant, et qu'il vaudrait bien mieux n'avoir pas le mal et se passer du remède : il .ne faut pas Ressemblera cet insensé qui désirait la ruine de sa maîtresse , afin d'avoir le bonheur de Fenrichir.
Tout ce que je viens de. dire sur les journaux, je l'ai dit souvent. à la tribune et répété; dans plusieurs ouvrages : ainsi ce ne sont point