‹ SouvenirsChapitre 3 sur 32 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Révolution de 1830. — Mon entretien avec M. Rubichon qui était instruit des projets des ministres. — Je vois le roi à Saint-Cloud , le dimanche , veille du jour où parut la fatale ordonnance . — Paroles qu'il me dit. — Anecdote. — Un ministre parle devant moi du discours tenu au roi par les forts de la halle et les charbonniers de Paris , en le félicitant sur la prise d'Alger. — L'ordonnance parait . — Je parcours les rues de Paris . — Détails. — Mon entretien avec le comte de Bouille. — Détails sur le combat. — Cause de la dissolution des troupes. — Elles se rallient à Saint-Cloud : il y avait dix-huit mille hommes de troupes et quinze pièces de canon. — Discours des commissaires de l'Assemblée. — Le roi abdique sans aucune résistance. ~ Imprudence

dans Fattaque de Paris. — Paroles du grand Gondë. — Actions remarquables * d'Henri iv à Tattaque de Paris 9 de Cahors. — Exemples semblables à YarsoTÎe, à Bruxelles et à Lyon. — Anecdotes sur Tesprit français. — Maximes diaprés lesquelles Charles x aurait dû. se conduire. — Prise d'Alger. — bnpru« dence d'avoir fait commander Farmée par le ministre de la guerre. — Réflexions sur l'abdication en faveur du duc de Bordeaux. — Le fils du grand Gustave III. — Anecdotes*

11 faut bien malgré ma répugnance parler de la révolution' de 1B30. Je me rappelle aussitôt, le discours adressé au nom de la Chambre des députés à Charles x, le 18 mars 1830. Il fut prononcé par M. Royer CoUard président de la Chambre. Après beaucoup de protestations d'amour et de fidélité, je lis : < Accourus à « votre wix de touts les points de votreroyaume, « nous vous apportons de toutes parts, Sire, « l'hommage d'un peuple fidèle , encore ému de « vous avoir vu le plus bienfaisant de touts au mi- « lieu de la bienfaisance uni verselle, et qui révère

« en vous le modèle accompli des plus touchantes « vertus. Sire, ce peuple chérit et respecte votre « autorité ; quinze ans d^ paix et de liberté qu'il « doità votreauguste frèreetà vous» ont profonc dénient enraciné dans son cœur, la reconnais- « sancequi rattache à votreroyale famille; sa rai- « son mûrie par Texpérience et par la liberté € des discussions , lui dit que c'est surtout en (( matière d'autorité que l'antiquité de la posses- « sion est le plus saint de tous les titres , et que « c'est pour son bonheur autant que pour votre « gloire que les siècles ont placé votre trône dans « une région inaccessible aux orages. Saconvic- < tion s'accorde donc avec son devoir pour lui « présenter les droits sacrés de votre couronne « comme la plus sûre garantie de ses libertés, « et l'intégrité de vos prérogatives comme né- « cessaire à la conservation de ces droits. »

Le reste du discours , annonce que la cham* bre des députés est mécontente de la marche du gouvernement. 11 est évident, que toutes les louanges qui précèdent et toutes les protestations d'amour ot de fidélité, toutes ces ex-

pressions énergiques , sur la légitimité de nos rois , cette assurance, que le peuple ne peut trouver son bonheur que dans la conservation des droits du trône, tout cela n'est écrit que pour arriver aux phrases qui expriment te mécontentement. Après des expressions aussi fortes , de respect et d'amour, pouvait-on s'attendre que le trône serait renversé quatre mois après? Oui sans doute, on pouvait s'y attendre. Louis XVI avait entendu bien d'autres éloges , et des expressions encore bien plus fortes. Quelle faiblesse pourrait encore mettre du prix à de pareilles phrases sans cesse répétées?

Notre Henri iv , savait bien les apprécier.

Gomme il entrait dans une grande ville, il trouva les magistrats à la porte. Le maire, lui adressa un long discours emphatique. Quand il vint à comparer le prince au fameux Agésilaûs :

Oui, dit le vaillant roi, j'ai bien entendu parler de cet Agésilaûs; mais il avait diné, et je meurs de faim ! Je suis convaincu que les bons bourgeois de cette ville, trouvèrent cette réponse charmante , parce qu'elle avait autant de

gaîté que de franchise. Mais dans notre siècle savant, nos rois ne parlent pas ainsi.

Charles x , devait prendre un ton différent en répondant au président :

« Monsieur, j^ai entendu l'adresse que vous « venez de me lire au nom de la chambre des « députés. J'avais droit de compter sur le con- « cours des deux chambres, pour accomplir

< le bien que je méditais.

« Mon cœur est affligé d'entendre les dépur c< tés des départements , déclarer , que de leur

< part ce concours n'existe pas.

< Messieurs, je vous ai annoncé, dans mon « discours mes résolutions ; elles sont immuaf blesj l'intérêt de mon peuple me défend de « m'en écarter. *

Cette réponse était digne d'un roi de France ; mais après l'avoir prononcé , il fallait passer les jours et les nuits à méditer sw des mesures dignes de ces paroles; il fallait autre chose qu'un long rapport rendu public, et une ordonnance qui changeait une loi importante. Il

aurait fallu dans le conseil , un homme habitué à toutes nos révolutions , et qui eut dit : ce ne sont là que des chiffons de papiers ; ils seront foulés aux pieds , comme vingt mille autrea depuis cinquante ans. Il faut préparer une action vigoureuse , conforme à ta loi , et qui par sa force même donne l'assurance de ne pas verser une goutte de sang. J'oserai dire , que j'avais deux mois auparavant présenté à Charles x un tel plan. Il en fut frappé un instant , mais un seul instant.

J'arrive avec regret à la révolution de 1830. Peu de jours avant le jour fatal , je rencontrai M. Rubichou dans le jardin du Palais-Royal, il m'annonça le projet du gouvernement; il ne se trompait qu'en une seule chose; il croyait que ce dessein comprenait une formation de cours prévôtales. Surpris de tous les détails qu'il me donnait, je lui demandai comment il pouvait les avoir appris , il me répondit : < Par les discours de quelques libéraux , qui en sont enchantés. » Mais comment répliquai-je, quelques libéraux, peuvent-ils être instruits d'un projet aussi important, qui est ignoré de touts

les royalistes? il me répondit que cela venait de rindiscrétion de quelques bureaux. Gomment, lui dis^je, oser faire une pareille entreprise, en restant à Paris, ou près de Paris.

Sans doute , me dit-il , ils devraient se rendre dans la Vendée ; je pensais au contraire , que le meilleur endroit serait Compiègne , entouré de toute la Garde royale , parce qu'on aurait derrière soi , les places de la Flandre , où l'on mettrait d'avance, les régiments sur lesquels on pourrait le plus compter, et c'était précisément la base du plan que j'avais présenté au roi. Après cet entretien je retournai chez moi, accablé de réflexions douloureuses. Je rencontrai dans la rue du Bac^ un de mes neveux. Il fut frappé du changement qu'il observait sur mon visage; il pensa que cela provenait des affaires dangereuses du moment, et m'en demanda Ja cause; je lui répondis d'une manière évasive qui ne pût le tromper.

Le dimanche suivant j'allai à St.-Cloud. Je n^entrai point dans le cabinet du roi , où j'avais ma place comme ministre d'État. Je Tattendis dans la grande galerie , à l'extrémité de la (ile

des fonctionnaires publics. Aussitôt qu'il m'aperçut , il vint à moi , me prit la main , et me dit d'un ton affectueux : « Je suis bien aise de vous voir, surtout aujourd'hui. » Je vis bien sur son visage , qu'il était très occupé de quelque chose qui l'affectait , et je pensai que M. Rubichon était bien informée Je fus sur le point de lui demander la permission de lui parier en particulier; mais d'autres pensées m'assaillirent avec larapiditédel' éclair: Tout ce que je pour rais lui dire serait inutile, àcausede la funeste habitude de necroire qu'aux paroles deses ministres. Deux paroles sentimentales de M. de Montbel , avaient plus de poids auprès de lui quetoutceque pourrait lui dire, ma vieille et forte expérience. D'ailleurs, s'il voulait garder le secret envers tout le monde, il me congédirait promptement, et un court entretien ne servirait à rien ; d'ailleurs encore, si j'étais mal informé , je jouerais un très sot rôle auprès de lui. Dans des choses si graves , il faut être bien certain de ce qu'on croit savoir, pour se présenter auprès d'un roi en qualité de conseiller. Malgré toutes ces raisons, qui me parurent et me paraissent

encore très bonnes , j'ai toujours regreté de n'avoir pas suivi ma première idée; car dans toute ma vie politique, je me suis toujours confirmé dans la pensée de Bossuet, qui comparant Turenne au grand Gondé , dit en parlant de celui-ci. « Par l'avantage d'une haute naisc sance et par une espèce d'instinct admirable, « dont les hommes ne connaissent pas le se- « cret , il semble né pour entraîner la fortune « dans ses desseins. > Il est certain que l'ame est souvent avertie par cet espèce d'instinct des choses grandes qu'elle peut conseiller; la froide réflexion vient trop souvent arrêter ce généreux instinct. Quand le roi fut retiré, M. de Fougères secrétaire général de la préfecture de police de Paris vint à moi , et me dit : Savez-vous ce que nous disions dans notre coin, MM. Tels et moi , des manières et du ton du roi envers vous ? nous disions que vous alliez entrer au ministère. Je lui répondis : 11 le désire depuis long-temps, j'en suis certain ; mais jamais il n'osera. Il croit une certaine force incapable de modération , et c'est surtout la modération qu'il veut. Il ne sait pas que l'homme

fort ne fait rien , en matière de gouvernement, sans de profondes méditations, et qu'elles le conduisent toujours à préparer avec soin , les moyens de succès. Ce que je crains beaucoup, c'est qu'il se jette tout -à-coup dans une résolution non préparée, comme me l'a dit une personne qui paraît très instruite. Mon Dieu, me dit M. de Fougères, est-ce que vous craignez ?. . . Oui , je crains , et beaucoup.

Après ce peu de mots, dits en partie en descendant l'escalier, nous montâmes en voiture et nous partîmes, chacun de notre côté.

Le soir, j'allai chez un ministre; je l'entendis s'exprimer avec beaucoup de force et beaucoup d'indignation sur la faction qui nous travaillait ; mais en même temps il répétait avec confiance, les discours qu'il avait entendus le matin adresser au roi, par les charbonniers et parles forts delà halle de Paris. Ils félicitaient le roi , sur la prise récente d'Alger. Us s'exprimaient en hommes courageux, déterminés à combattre la faction , et à périr s'il le fallait en défendant le trône. Vaines paroles emportées par le vent ! pas un d'entre eux ne parut le

surlendemain , jour fatal qui commença la catastrophe. J'ai tant vu de ces démonstrations , j'ai tant entendu de ces belles paroles pendant la révolution 9 que je ne pouvais concevoir, comment un ministre y attachait qnelqu'importance; mùis ces discours , et le ton dont ils les prononçaient, me firent penser que M. Rubi^ chon était bien informé. Je vis un instant après dans le salon du ministre, le comte du Hamel qui me dit qu'il allait paraître une ordonnance, par laquelle, M. Dudon et moi, nous aurions séance dans le conseil. Il était surpris de ce que Je n'en savais rien.

Le lendemain 37 juillet, je lus dans le Moniteur le rapport fait au conseil et l'ordonnance du roi. J'avais plusieurs personnes chez moi, nous fûmes unanimes , sur la pensée , que le gouvernement avait au moins 40 mille hommes pour appuyer cette ordonnance. Le lendemain je pris un cabriolet et je parcourus plusieurs rues voisines du boulevard. Je vis une masse nombreuse de peuple , qui paraissait sortir du boulevard , elle marchait rapidement, elle avait à sa tête plusieurs personnes dont l'habillement

annonçait l'aisance. L'un d'eux ayant un chapeau gris à la main, parlant et gesticulant avec beaucoup d'ardeur, me parut en être le chef.

Je me rendis alors sur la place Vendôme auprès de l'hôtel du garde- des- sceaux. Je remarquai qu'un gendarme à cheval allait et venait d'un hôtel faisant un des côtés de la place , à l'hôtel du garde-des-sceaux. Il portait apparemment des ordres à un peloton de gendarmes placé dans la cour de cet hôtel. On lui avait sans doute recommandé la promptitude, car il faisait ce court trajet au galop. Je craignais que son cheval s'abattit sur le pavé qui était très sec. Je m'entretenais avec M. le comte de Bouille, sur les craintes que ce jour nous inspirait. 11 m'a rappelé plusieurs fois , depuis ce temps, que je lui disais avec une triste assurance, que s'il y avait une lutte, le parti royaliste serait vaincu; que le caractère et la faiblesse de ses chefs devaient suffire, pour changer les craintes en certitudes. En me retirant chez moi , je fis préparer des clievaux de selle, pour aller à Sl.-Cloud, mon petit-fils et moi. Des domestiques envoyés dans les rues par lesquelles il

fallait passer vinrent nous dire , que déjà elles étaient dépavées et qu'il était impossible d'y passera cheval. On se battit ce jour et le lendemain y dans les rues et dans les places. Je ne puis parler de choses que je n'ai pas vues , mais voici quelques détails dont je suis certain. Quand tout fut terminé, M. de Ghampagny, chargé de l'administration de la guerre, me dit qu'il n'avait connu cette ordonnance que le lundi , jour où elle parût dans le Moniteur qu'il reçut à la campagne. Il se rendit sur-lechamp à Paris , il vit qu'il y avait dans la caisse du ministère 60 mille francs en argent. Il pensa que dans une pareille crise cette somme pourrait être nécessaire; il se rendit aux Tuileries où se trouvaient momentanément le ministère et Fétat-major de la petite armée, qu'on croyait suffisante pour imposer au peuple. Il demanda une escorte pour aller chercher les 60 mille francs , somme si précieuse dans ce moment. 11 ne put l'obtenir. Je laisse à d'autres personnes à raconter ce qu'ils ont vu du combat. Je ne parle , dans ce moment , que d'après M. de Champagny. Il pense que la cause du

malheur de cette journée , vient de Tordre du jour , du jeudi matin. Il avait fallu beaucoup de courage au maréchal Marmont pour accepter un commandement aussi pénible, et que le petit nombre de troupes rendait si hasardeux.

Cet ordre du jour annonçait une espèce de pacification qui paraissait d'autant plus vraisemblable, qu'on savait que le roi avait chargé plusieurs personnes de conférer avec les chefs de rinsurrection. A peine cet ordre du jour fut-il connu , que des femmes du peuple en grand nombre, s'approchèrent des troupes stationnées sur la place Louis xv. Elles fraternisèrent avec ces troupes, suivant l'expression révolutionnaire, ainsi qu'elles l'ont fait en 1789 dans l'armée du maréchal de Broglie, à Versailles au mois d'octobre, et dans toutes les autres occasions semblables. Elles chantaient, dansaient, prenaient même les schakots des soldats et les mettaient sur leur tête , leur cri général était, c la paix est faite. »

Dans le même temps, d'autres femmes voulurent se conduire ainsi , envers des troupes qui étaient en bataille dans larueSaint-Honoré.

Le commandant s'y opposa avec fermeté , de là une querelle vive; des hommes accoururent, et attaquèrent les troupes qui se défendirent. Des coups de fusils furent tirés de part et d'autre. Un cri général s'éleva , nous sommes trahis : il parvint à la place Louis xv, il y fut répété avec mille clameurs ; et à l'instant ces troupes se débandèrent et coururent vers les Champs- Elysées. M. de Ghampagny averti promptement de cette fuite, les suivit son portefeuille sous le bras. Arrivé à l'arc-de-triomphe des Champs- Elysées, il y trouva le général Balthazar qui se retirait aussi , et lui demanda la cause de ce désordre. Ce général l'en instruisit et ajouta : Il serait impossible de les rallier. Nous allons nous rendre à Saint-Cloud. M. deChampagny ajouta que le lendemain il avait vu i 5 ou 18 mille hommes rangés en bataille à Saint-Cloud et environ 15 pièces de canon. Il en instruisit M. le dauphin dont il était aimé ; ces troupes manquaient de vivres, elles n'avaient rien mangé depuis la veille.

Un colonel de la garde royale m'a dit, que sur ses représentations à M. le dauphin, rela-

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tivement à ce manque de subsistance, et d'après la prière qu'il lui fit , de venir parler aux troupes , le prince se rendit auprès d'elles, mais il ne leur adressa que quelques paroles qu'il est inutile de répéter. Je n'en accuse point le prince, mais la trois fois détestable éducation qu'ont reçue touts nos princes depuis Louis xv. L'embarras et la timidité eh étaient l'unique fruit. Ils n'osaient agir d'après eux-mêmes , ils n'osaient donner un ordre sans en avoir reçu le pouvoir. Bien loin de se jeter avec confiance au milieu du péril, ils ne pouvaient agir d'après eux-mêmes et sans ordre , dans de telles occasions. On ne leur avait certainement jamais dit ces paroles de Bossuet : « Quand Dieu veut « former un grand homme, il met en lui cette « confiance magnanime, sans laquelle il ne « pourrait rien faire de grand. »

Je n'ose parler des étranges paroles dites au roi par les commissaires de la chambre des députés, de l'assurance qu'ils lui donnèrent que 200 mille hommes marchaient contre lui, et de la confiance qu'il eut dans leurs paroles; mais je puis dire qu'ils ont souvent répété ces

étranges discours, avec la satisfaction d'eux* mêmes, et une froide dérision envers le prince qu'ils avaient trompé en le menaçant d'un péril imaginaire. Il est mille détails devant lesquels je recule en frémissant. Tout fut consommé en deux jours : le trône tomba sans être défendu. La famille royale alla chercher un asile dans les rochers de l'Ecosse.

Ainsi donc un monarque, héritier d'une longue suite de rois, qui avait un trésor, une armée, des administrateurs accoutumés à lui obéir, tombe devant les paroles d'un petit nombre de factieux qui se vantent quelques jours après de l'avoir trompé. Ce n'est pas la plus imprudente des ordonnances, qui est la cause immédiate de la catastrophe. Toute autre cause aurait pu l'amener, après quinze années d'un gouvernement qui confondait deux choses si différentes : administrer et gouverner. Dans une de mes premières circulaires aux préfets, j'avais écrit ces mots : < Dans les circonstances actuelles il faut gouverner bien plus qu'admis nistrer. » Les ministres trépignaient de joie devant la hausse des fonds, et ouvraient une

grande bouche pour dire les renies sont au pair. Après cette si facile révolution, on a connu les sociétés secrètes , celle des droits de l'homme, qui travaillait nuit et jour à saper les fon* déments du trône.

Louis XVIII avait d'avance fait tout le mal, en donnant une amnistie à ceux qui l'avaient suivi à Gand , comme s'ils avaient été coupables envers lui; en déclarant dans une séance solennelle, qu'il repoussait le zèle des royalistes ; en signant les ordonnances de Gouvion-Saint- Cyr, qui remplissaient l'armée d'un esprit de faction d'autant plus contagieux, que la loi même l'autorisait et le propageait.

11 faut m'arrèter ici pour dire à la postérité quelle fut l'indigne et coupable conduite des ambassadeurs étrangers. Pas un seul ne se présenta auprès de Charles x, et cependant touts avaient suivi Louis xviii à Gand. D'où vient cette différence? Louis xvai à Gand était appuyé par l'armée des alliés. Charles x à Saint- Cloud , incapable de faire agir les troupes fidèles, avait devant lui les faubourgs révoltés.

Et comme pendant toute la Restauration , les ambassadeurs n'ont cessé de montrer leur condescendance pour le parti libéral , j'ai le droit de regarder la conduite dont je parle comme la suite de cette condescendance. Avaient-ils oublié qu'ils ne sont pas envoyés par leur souverain pour les représenter uniquement dans les fêtes et dans les banquets , et que c'est au contraire dans les moments du danger qu'ils doivent accourir avec un noble empressement auprès du monarque malheureux , ou placé dans un péril éminent. Us auraient dû se rappeler la conduite du comte de Guiscar ambassadeur de France auprès de Charles xii roi de Suède. Lorsque ce prince s'embarqua pour attaquer le Daoemarck , il le congédia au moment du départ. L'ambassadeur déclara qu'il devait résider auprès de lui en tout temps , et qu'il ne le quitterait pas dans de si beaux moments.

Auprès de Charles xii , était le poste du danger et par conséquent de l'honneur. En i744, lorsque le roi de Naples fut surpris par l'armée autrichienne dans Velleterie, le marquis de l'Hôpital y ambassadeur de France auprès du

roi, fut promptement réveillé par le bruit, courut avertir le monarque, et le sauva en s'ex-^ posant lui-même au plus grand danger.

Dans la bataille de Culloden où le prince Edouard fut vaincu, il avait auprès de lui l'agent de France qui fut fait prisonnier. Je regrette de ne pas me rappeler son nom. Je me souviens seulement , que c'était un ancien magistrat; mais l'honneur l'entraina dans le combat, quoiqu'il ne fût pas militaire. M. Hyde de Neuville, ambassadeur en Portugal, se rappela les anciennes maximes; il courut dans un moment dangereux auprès du roi Jean^ près duquel il représentait la France. Il aurait eu la même conduite auprès de Charles xii,

Nous venons de voir M. deReyneval, ambassadeur de Louis-Philippe auprès de la reine régente d'Espagne, accourir dans son palais à l'instant où elle venait de recevoir le plus sanglant outrage d'une soldatesque révoltée.

M. de Reyneval y est mort presque subitement, on n'en sait point la cause. Les ambassadeurs

de France et d'Angleterre ont eu la même conduite auprès de dona Maria dans un moment dangereux.

Pourquoi les ambassadeurs qui étaient à Gand auprès de Louis xviii n'ont-ils point paru auprès de Charles \ dans les journées de juillet? Ce n'était pas certainement par la crainte du danger, car il n'y en avait point; c'était par cette funeste influence qu'avait sur eux l'esprit révolutionnaire, et dont peut-être ils ne se rendaient pas compte à eux-mêmes. J'ai droit ^de penser ainsi, moi si souvent le témoin indigné de leurs moqueries envers le parti royaliste , et de leur inepte condescendance envers les libéraux; moi, le témoin de la manière dont ils entraînaient le duc de Richelieu dans le relèvement de la démocratie , dans la flétrissure de la monarchie, dans la conception d'un traité honleux, et dans l'obligation qu'ils lui imposèrent sans doute, de ne pas présenter un seul article de ce traité à l'examen du conseil des ministres.

Tout cela est une nouvelle et imposante

preuve de ce caractère débile qui a saisi toutes les âmes en Europe comme en France» et^qiii ne leur laisse plus que la bravoure ; la bravoure appartient au soldat comme à des ministres et à des ambassadeurs; elle n'a aucun rapport avec le courage de Tesprit, lequel demande cette vigueur native , que notre prétendue instruction énerve touts les jours de plus en plus. Ce qu'il y eut de plus déplorable, au moment de la catastrophe , c'était de jeter 8 mille hommes au milieu de Paris , et de croire contenir ainsi son immense population. Les conseils du bon sens, autant que les règles de l'art militaire, disent depuis des siècles, qu'il faut être hors d'une ville pour la prendre ; qu'en y pénétrant les armes à la main et en vainqueur, on y trouve un peuple soumis; que si au contraire , on commence par se placer au milieu de ce peuple, avant qu'il soit soumis, on n'est point maître de ses mouvements, qu'on peut être attaqué à la fois sur ses flancs , sur son front, et du haut des toits. Après la catastrophe, les enfans répétaient ce mot du grand Cjj^ndé, Je suis poltron pour la guerre des pots-de-chambre.

Le duc de La Rochefoucault raconte cette anecdote différemment : suivant lui, Gondé s'écria : je n'ai pas le courage de faire une guerre de tisons et de pavés. Ce prince si courageux se servait exprès de cette expression pour montrer l'immense danger de livrer des combats au milieu des rues.

Henri iv pensait de même ; car après tant de combats et de sièges, dont il était toujours sorti vainqueur ; après la célèbre bataille d'Ivry , ayant des intelligences dans le quartier de l'Université , il voulut en profiter, mais avec sa prudence ordinaire. 11 força l'épée à la main les faubourgs Saint-Jacques, Saint- Victor, Saint- Marceau. Le peuple le reçut comme on reçoit toujours un roi victorieux, en élevant au ciel des crisd' admiration ; c'était la veillede la Toussaint. Le lendemain, il permit à ses officiers catholiques d'entendre la messe dans l'église de Saint- Jacques. 11 monta dans le clocher et regarda attentivement si quelque mouvement se montrait dans le quartier de l'Université. Quand il fut convaincu que tout était tranquille, et qu'on

hii avait donné de fausses espérances, il fit sonner la retraite. Il rangea son armée en ba* taille dans la plaine , afin de montrer qu'il était prêt à combattre si on voulait l'attaquer ; sa conduite était d'autant plus prudente, que Mayenne était sorti de Paris pour aller audevant du duc de Parme. Gomment un tel exemple n'élait-il pas présent à la mémoire de Charles x? On m'objecterait en vain, qu'Hen-^ ri IV dans un autre tems , avait pénétré dans la ville de Gahors , avant d'en être le maître. 11 y courut les plus grands dangers ; on peut à peine croire ce merveilleux combat , et sa résolution de ne point se retirer, malgré les conseils de ses généraux ; mais il avait ordonné au vicomte de Turenne d'attaquer la ville par un autre endroit, il attendait à chaque instant l'effet de cette attaque , et il répétait à ses amis ces paroles inspirées par sa grande ame : «Turenne ne nous manquera point de parole. » Le voilà, s'écria-t-il, aussitôt qu'il entendit l'explosion d'une porte de laville^ et les trompettes de Turenne qui annonçaient sa victoire. La ville se soumit aussitôt. Ainsi ce grand capitaine ne

fui pas imprudent. Il (levait espérer le concert de Tattaque de Turenne et de la sienne y et le retard qu'il éprouva ne sert qu'à montrer encore plus la valeur surnaturelle de ce prince.

L'histoire ancienne nous a laissé un grand exemple. Pyrrhus, roi d'Épire, si reiiommé par son courage et sa capacité militaire, pénétra imprudemment dans Argos, et y fut f:ué par une femme qui du haut de son toit lança sur sa tête une grosse tuile au moment où elk) voyait son fils prêt à périr de la main de Pyrrïius. Il périt au milieu d'un désordre effroyable qui montre bien le danger qu'entraîne l'imprudence de se jeter au milieu d'une ville.

De nos jours, lors de la révolte de \'arsovie contre les Russes , le grand**duc GonstaïQtin ne s'obstina point à combattre dans la ville ^ il fit sa retraite en bon ordre, et emmena même avec lui des régiments polonais. Lors de la révolte delà Belgique , les troupes du roi de Hollande placées dans Bruxelles , furent accablées par le peuple et forcées d'en sortir on désordre. Celte ville n'aurait pu résister à une atta-

-Toque en règle faite par l'aroiée entière du roi Guillaume.

Nous avons vu au contraire, dans une insurrection de Lyon sous Louis-Philippe, un général de Bonaparte, le général Roguet , faire retirer ses troupes aussitôt qu'il vit une forte résistance; et lorsque le maréchal Soult se chargea de soumettre cette ville, il réunit sous ses murs une armée de 40 mille hommes et força la soumission sans combattre. Je vous prie de rapprocher ces exemples et surtout le dernier, de la conduite tenue au mois de juillet 1830, et de juger si Ton pouvait alors se flatter do succès.

J'ai entendu des officiers s'écrier : 8 mille hommes auraient suffi pour réduire Paris s'ils avaient été bien conduits. Il suffisait de prendre un oti deux postes et de s'y bien fortifier.

Gommie si 8 mille hommes ainsi maîtres de quelques endroits auraient empêché la multi^ tude de se jeter sur l'Hôtel-de Ville et sur le Louvre. Ce sont ces deux postes , que ces officiers dés.ijgnaient. Quelques jours après le terme

définitif de la catastrophe , je disais chez ma-* dame de Bertier , que si le roi avait rallié les troupes sorties de Paris , et les avait conduites dans un poste militaire où il aurait pu rappeler à lui toute la garde royale et les régiments fidèles, il aurait entièrement changé sa destinée. Un brave officier m'interrompit aussitôt en s'écrianl : « Gomment , monsieur , vous auriez voulu que le roi de France prît la fuite?» Je lui répondis : Eh! grand Dieu, monsieur, ce fut une triste fuite que sa course de Saint-Gloud au port où il s'est embarqué. Ce brave homme ne savait pas, qu'un roi qui se retire à la tête d'une armée, ne fait pas autre chose qu'une manœuvre faite dans touts les temps , par les plus grands capitaines.

Je fais ici ces deux remarques parce que les discours dont je parle , peignent merveilleusement le caractère français. Sa valeur se manifeste toujours par des paroles imprudentes; il prend la témérité pour la bravoure. C'est le même esprit présomptueux qui nous fit perdre les batailles de Poitiers, d'Az incourt et deCrécy . Ce n'était pas l'esprit de Duguesclin qui com-

mença par une retraite, la bataille qu'il remporta à Gocherelle contre le fameux Captai Dubuc , ni celui du grand Condé, qui prépara par une retraite sa victoire de Lens ; encore moins le caractère de Turenne , qui dans son incomparable campagne de 1673, ne vainquit deux armées bien plus nombreuses que la sienne , que par des retraites , après une victoire. L'une surtout consterna la France^ étonna l'Europe. Et ce fut elle cependant qui assura la dispersion totale des armées ennemies et la prise de leurs magasins et de leur artillerie. Ce ne fut pas non plus la conduite de Bonaparte , dans cette retraite qui prépara la bataille d'Austerlitz; ni celle du général Moreau , qui par une retraite savante , amena l'armée autrichienne commandée par un archiduc , sur le terrain où il remporta la victoire de Hohenlenden. Je vois, j'en> tends encore les deux officiers dont j'ai parlé; l'un voulant soumettre Paris, avec 8 mille hommes , dans l'intérieur; l'autre me demandant avec emphase si je pensais que le roi pouvait fuir, et oubliant ainsi qu'il avait malheureusement trop fui, pour aller se jeter dans le

vaisseau qui allait le conduire en Angleterre. Je suis persuadé que mille autres braves ont tenu le même discours, parce qu'il est, suivant une de nos expressions actuelles , éminemment français.

Je suis douloureusement affecté en écrivant toutes ces lignes; mais encore plus embarrassé pour garder le silence sur des détails qui m'oppressent, et qui me disent qu'on ne peut être utile en cachant d'importantes vérités. Mais il m'est impossible de ne pas dire, sans accuser personne, que jamais, non jamais, on ne vit des ministres plus débiles , plus imprévoyants, que les ministres de toute la Restauration. Pas un d'eux n'avait lutté avec les patriotes, les libéraux, pas un d'eux ne les connaissait. Cette ignorance, ce manque absolu d'une épreuve nécessaire devait amener ce que nous avons vu. J'ai bien conservé dans ma mémoire les discours qu'ils répétaient à l'envi. Quand je citais des exemples , ils me disaient : Les temps sont bien changés. Pauvres gens, qui ne savaient pas qu'on peut trouver des exemples et des maxi* mes propres au temps actuel, dans Charlema-

gne , dans saint Louis , comme dans Louis xiv et dans Bonaparte. Leur esprit était trop peu étendu pour se remettre sans cesse sous les yeux les grandes leçons de l'histoire. Ils ne voyaient que le moment où ils travaillaient selon leurs petites idées , et dormaient ensuite paisiblement.

Si Charles x avait vu sans cesse en gros caractères écrits sur un carton , placé sur la table de son conseil, ces trois maximes; l'une du grand Gondé, et les deux autres du cardinal de Richelieu.

i"" < Il faut craindre son ennemi de loin, pour ne pas le craindre de près. »

2^ « En matière de grandes affaires, qui « veut faire assez, doit vouloir trop. »

3"" « En matières d'affaires d'état, il ne faut c jamais prendre ses mesures trop justes^ ni « se contenter d'ordonner simplement ce qui c semble suffire à ce que l'on se propose.

^ Mais pour faire beaucoup y il faut se pré- « parer à plus. »

Si possédant ces maximes par cœur il les eût opposées sans cesse aux déplorables pensées de ses ministres , il aurait fortifié son esprit par cette contemplation habituelle; son esprit aurait été alors d'accord avec son ame magnanime, il eût été un roi. Louis xiv dit un jour à un prédicateur : « Je reconnais bien en moi les d(Hix hommes dont vous venez déparier. » Il y avait ainsi deux hommes dans Charles x ; je l'ai bien vu, bien étudié. Son esprit n'était pas d'accord avec son ame magnanime; une mauvaise éducation, et l'esprit de notre pauvre siècle avaient empêché cet accord. Mais s'il avait eu auprès de lui un ami généreux , qui sans cesse aurait tendu à fortifier son esprit par les inspirations de son ame , il aurait été capable des plus grandes choses; mais il n'entendait parler à ses ministres, que de la hausse et de la baisse des fonds , de grands chemins , de canaux ^de chemins vicinaux, de chemins de fer, des ridicules statistiques; jamais rien de

grand , dans les pensées habituelles du gouvernement, et dans les maximes répressives, si nécessaires dans des temps de révolution. Comment son ame n'aurait-elle pas été affaissée, sous le poids de tant de petites choses? et si l'on parlait à son ame, c'était pour le tromper plus sûrement en lui offrant le bonheur de soulager des misérables , comme dans l'infâme traité de Saint-Domingue.

Sans doute , l'expédition d'Alger fut noble , comme celle qui replaça Ferdinand sur son trône. L'accord de l'armée de terre et de mer nous présenta un beau spectacle. Mais quelle faute , quand on était si fortement travaillé par la faction , d'envoyer en Afrique , le ministre de la guerre , et de confier ce ministère à un homme , privé de toute expérience dans cette partie! Après la catastrophe , M. de Bourmont se repentit sans doute d'avoir quitté son poste si utile ^ pour un autre plus brillant , et surtout d'avoir conservé simultanément le ministère de la guerre et le commandement d'une armée. Je n'en vois pas d'autre exemple que celui du cardinal de Richelieu ; mais quand il était

aux armées, Louis xiii y était en même temps.

J'ai entendu dire souvent, qu'on avait promis au maréchal Bourmont de ne faire aucune tentative avant son retoui^. Ceux qui l'excusent ainsi ne voient pas Tinconséquence de leur raisonnement. Cette prétendue promesse de ne faire aucune tentative, prouvait qu'il y avait lieu de concevoir des craintes pendant son absence; et comme le moment de son retour ne pouvait être fixé d'avance , il en résultait nécessairement que le gouvernement s'enchaînait par cette promesse, et faisait dépendre sa destinée du retour de M. de Bourmont. Si une pareille promesse lui a été faite , l'ordonnance qui a amené la révolution^ pendant l'absence de M. de Bourmont, prouve que le gouvernement a manqué à la fois , à sa promesse envers lui-même , et envers M. de Bourmont. Il faut ranger cette prétendue promesse parmi ces ridicules et innombrables discours par lesquels notre légèreté habituelle veut et croit expliquer et excuser ou des événements importants ou des fautes très graves.

Une bien singulière inconséquence fut con-

seillée à Charles x. Ce fut d'abdiquer en faveur du duc de Bordeaux , et de nommer en même temps le duc d'Orléans lieutenant-général du royaume. Son abdication étant accompagnée de celle du dauphin , le jeune prince était donc roi; il ne fallait donc pas l'emmener dans un pays étranger. 11 fallait donc le confier au lieutenant-général du royaume ; car son premier devoir, sa plus belle fonction , devait être de veiller sur les jours, et l'éducation de son jeune roi , comme l'un de ses aïeux avait veillé sur Louis XV encore enfant. Si le prince lieutenantgénéral, avait voulu se borner à ce titre, et avait demandé qu'on lui remît l'enfant royal , Charles x le lui aurait-il remis ? Non sans doute. Mais en ne le remettant pas , il aurait violé luimême les droits de l'enfant royal. Dans cette conduite , tout était donc inconséquent , et indigne du monarque qui abdiquait , et de l'enfant auquel il cédait ses droits. Si l'on réfléchit attentivement à tout ce qui s'est passé depuis la sixième année du règne de Louis xvi, jusqu'à la révolution de 4830, on trouvera une accumulation d'inconséquences sans cesse re-

naissantes. Si suivant de certaines personnes dont j'ai parlé, la Providence a tout conduit, il faut reconnaître qu'elle employait sa puissance à perdre nos malheureux rois. Je ne blâme point suivant les maximes religieuses ceux qui pensent ainsi ; mais dans la pensée de ma faible raison , je croirais offenser la Providence, si j'adoptais ces opinions, si je voyais sa main juste et puissante, où je ne vois que des faiblesses, et de coupables légèretés.

Si tout fut inconséquent dans la conduite du gouvernement, pendant toute la Restauration, si ses derniers moments nous ont montré une inconséquence plus forte encore. Combien plus grande fut celle des vainqueurs , dans les jours de la révolution de d830. Des hommes qui n'avaient cessé de parler avec respect des lois et de la charte, les violèrent ouvertement. Par elle, le roi était inviolable et sacré et ses ministres étaient responsables. 11 est évident, d'à- . prés ces deux dispositions fondamentales, que l'accusation des ministres satisfaisait aux lois, et que la personne royale était hors de toute atteinte. En outre, l'article 14 de la charte,

d'après lequel les ministres avaient agi , fut confirmé dans la nouvelle charte , précisément parce que les vainqueurs l'arrachèrent des nouvelles dispositions constitutionnelles. S'ils n'avaient pas vu l'inconséquence française la plus caractérisée , ils auraient laissé subsister cet article comme un monument toujours subsistant d'une juste condamnation des ministres de Charles x. Mais que dis-je, et pourquoi perdre le temps à raisonner sur tant de sottises? Je fais moi-même une sottise encore plus grande, en citant les lois a des législateurs qui n'ont cessé de les violer pendant cinquante ans et à des Français qui n'ont cessé d'obéir en esclaves aux violateurs de ces lois.

Tout fut inconséquent et inhabile dans la conduite du gouvernement de Charles x ; mais aussi tout fut dirigé contre lui sans plan, sans maxime politique; et l'on vit bientôt après, les chefs se repentir de ce qu'ils avaient fait. Une mesure très hardie fut prise par le gouvernement sans moyens de la soutenir, et lorsque la résistance arriva , il fut glacé par la peur et recula devant son propre ouvrage. D'un autre

côté, lorsque cette peur, et cette peur seule, donna la victoire à l'insurrection, les chefs de ce parti furent aussi glacés par la peur et furent entraînés par elle , au-delà de ce qu'ils auraient voulu faire et de ce que demandaient leurs pro« près intérêts. Quelle différence pour eux , si conservant Charles x, ils étaient devenus ses ministres.

Le mardi de la honteuse semaine, j'allai chez un ministre. Je lui témoignai mon élonnement, de voir mon nom dans l'ordonnance qui excitait tant de fermentation , il me répondit : C'est le roi qui l'a voulu ; il vous est bien attaché. Je connaissais depuis long-temps ses sentiments pour moi; mais il me semblait étonnant qu'il n'appelât point auprès de lui dans des circonstances aussi graves , un homme à qui il donnait une marque de bienveillance , très honorable sans doute , mais qui ne lui donnait pas les moyens de le servir, de sa très Ion-* gue expérience. Ne point m'appeler, et appeler des hommes , qui n'avaient manié aucune affaira diiQcile , et dont pas un n'avait lutté contre des révolutionnaires, était une véritable in-

conséquence. Il savait bien que mes idées en général n'étaient point celles de ses ministres. C'était par cette raison^ qu'il aurait dû m'appeler. Au reste, ce ministre me parut dans une tranquillité parfaite. Il n'avait aucune idée de ce qui se préparait , aucune crainte , semblable à celle que je venais de manifester à M. le comte de Bouille. M. Jauge , dont on connaît les nobles sentiments et la belle conduite dans toutes les circonstances, lui écrivit un billet sur ce qui se passait. Le ministre lui répondit par un billet dans lequel il exprimait sa confiance dans le succès. 11 ajoutait : Vous devez penser que tout ce que vous me dites est entré dans nos prévisions ; soyez tranquille. Je vis un autre ministre que je trouvai dans la même quiétude; et j'appris depuis qu'un préfet arrivé de son département , avait montré des inquiétudes à M. de Polignac, qui ne leur avait trouvé aucun fondement. Un autre ministre avait dit à ce même préfet : Retournez dans votre département, travaillez aux élections; l'ordonnance vous donne le moyen d'en faire de bonnes. Le trône devait tomber le lendemain.

Il faut nécessairement qu'il y ait dans notre caractère , une légèreté , une imprévoyance inconcevables pour que des hommes sages et dévoués, chargés de si hautes fonctions, fussent assez aveugles pour ne pas voir l'éminence du danger qui menaçait un roi pour lequel ils étaient prêts à sacrifier leur vie. .Mais encore une fois, qu'est-ce en politique que les senti-' ments les plus louables, les intentions les plus honorables. Souvent ils ne dominent un caractère, ils ne s'en emparent tout entier^ qu'à cause de l'ignorance absolue dans laquelle est ce même caractère , de tout ce qui constitue un gouvernement monarchique, c'est-à-dire, l'action royale, dans toute son étendue. J'ai toujours remarqué que les hommes inspirés par leurs sentiments, n'ont dans la tète aucune maxime de politique.

Le second jour de mon ministère en 1815, au moment où commençait la seconde restauration, et la première fois que je me trouvai dans le conseil des ministres, je leur proposai de délibérer, sur ce que ferait chacun de nous, et sur le lieu où il se rendrait si une révolte

se manifestait dans Paris. Je vis un profond étonnement sur leur visage. Mais j'insistai fortement sur ma demande, et je Tappuyai de tant de motifs, que leur surprise cessa , et que chacun de nous eût un poste assigné, en conservant toutefois des moyens de communication. Je les vis sourire à la française, quand je leur dis que la première chose que j'avais, faite, en entrant dans Thôtel de mon ministère, avait été d'examiner soigneusement les entrées et les sorties , de façon à être certain de conserver une liberté entière d'action , si une révolte se manifestait dans les faubourgs. Tel j'ai tou*^ jours été pendant la révolution; j'ai toujours arrêté d'avance dans ma pensée ce que je de-f vais faire, au moment d'un danger prévu; et c'est là ce qui m'a sauvé de tant de périls.

Dans une conversation que j'eus en 1792^ avec M, Emery , ex-membre de l'assemblée constituante, et qui me parlait de la part du malheureux Louis xvi, je lui dis , qu'il fallait se préparer d'avance à un danger extrême qui ne pouvait être très éloigné; et je lui citai la maxime du grand Gondé. «( Il faut craindre son

ennemi de loin, pour ne pas le craindre de près. Mais il me peignit les anxiétés de la famille royale avec des expressions qui m'inspirèrent la pensée qu'on s^occupait en vain du salut d'un roi qui n'avait dans l'esprit (jue des craintes, qui ne voyait qu'elles, qui s'attendait à chaque instant à être massacré et cédait sans cesse le terrain à ses ennemis à mesure qu'ils avançaient. De mon côté , je lui peignis avec force les grandes ressources qui restaient encore au Roi dans Paris même. Deux régimens suisses, un troisième à Courbevoie que l'on pouvait appeler ; trois bataillons de la garde nationale de Paris, aussi bien organisés que des troupes de ligne, et qui par des pétitions énergiques avaient manifesté leur haine envers les factieux. Je lui dis : le roi par des ordres secrets peut rassembler ses troupes un jour dés quatre heures du matin; que le Roi à cheval et en uniforme de garde nationale, paraisse à leur tête. M. Emery m'assura qu'on ne pourrait obtenir de lui un tel mouvement, une telle résolution, en ce cas, lui dis-je, il est perdu.

Je prie de remarquer que la chute de Louis

XVI et de Charles X9 se ressemblent parfaitement en cela, qu'ils étaient tous les deux environnés de grands moyens de défense, et qu'ils n'ont pas même essayé d'en faire usage. D'où cela pouvait-il venir, si ce n'est d'une déplorable habitude d'incertitude et d'irrésolution, laquelle n'a pu être inspirée que par une mauvaise éducation. Eh! quoi, un jeune villageois tiré de sa charrue, court gaiement aux batailles, et des rois environnés de défenseurs ne tirent pas même l'épée et ne peuvent être défendus parce qu'ils ne se défendent pas eux-mêmes? Voilà certes de grandes leçons, elles seront inutiles, et des instituteurs apprendront à un jeune Prince à compter sur ses doigts les rois et les reines ; à raconter la généalogie de la maison de Hapsbourg , avant de recevoir une seule de ces grandes leçons qu'offre l'expérience de nos tristes annales. Il est instruit, dites- vous , dans les lettres d'un ex-ministre. Louis-le-Débonnaire était instruit aussi, puisqu'il savait le grec et le latin. Votre élève sera-t-il plus instruit que ne l'était le fils du grand Gustave m. Il étonna son père, les ministres, les ambassadeurs, toute

la cour , le sénat, par la manière dont il répondit à toutes les questions qui lui furent faites sur toutes les sciences, sur cette vaine chronologie, dont vous êtes si ûers; mais dès ce moment même, sa mémoire et son esprit fatigués par une nourriture trop abondanle, et incohérente dans toutes ses parties , présentèrent des disparates qui donnèrent quelques alarmes, on s'en aperçut aussitôt après l'assassinat de son père; il fut contraint non à s'occupera de vaines instructions, mais à se livrer à la nécessité d'agir. Et ce qui est bien déplorable, ce jeune prince porta trop loin la belle qualité que la nature avait mise en lui , un caractère ferme et décidé. Il montra ce caractère à Pétersbourg au moment d'un mariage heureux pour lui, dont il brisa les liens commences. 11 était dans le duché de Bade, lorsque Bonaparte fît enlever le duc d'Enghien. Il en fut indign^ ; il fit partir sur le champ un aide-de-camp pour Paris , il le chargea d'une lettre adressée à Bonaparte; mais lorsqu'il arriva, le duc d'Enghien avait déjà péri. Le roi de Suède en fut si douloureusement affecté qu'il renvoya l'aigle noir au roi

de Prasse , qui venait de conférer cet ordre à Bonaparte. Gustave déclara que les lois de la chevalerie ne lui permettaient pas d'être le frère d'armes de l'assassin du duc d'Enghien.

L'instruction immense dont son esprit était accablé, abusait de la vigueur de son caractère, et i' entraînait à de fatales inconséquences. Il devint même illuminé, crut que le ciel agissait en sa faveur, et au nom du ciel , exigea de ses généraux des choses impossibles en accompagnant ses ordres de menaces tyranniques. Il ne pouvait plus régner; il avait lui-même amené sa chute, ainsi que touts les rois qui sont tombés; et cependant l'attachement de ses gardes se manifesta dans le dernier instant de façon qu'il eut été défendu par eux sans une dernière et fetale inconséquence. J'ai appris ces détails, et bien d'autres encore qu'il est inutile de raconter, de l'un de ses gouverneurs qui*)es a consignés dans un mémoire dont j'ai entendu la lecture. U est bien évident qu'une instruction extraordinaire empêcha cet accord de l'esprit et du caractère qui produit un homme capable .de grandes choses, et le fortifie par cette mode-

ration magnanime accoutumée aux profondes méditations . Si son esprit n'avait été occupé que des actions si mémorables de ses ancêtres, d'un Gustave Wasa, d'un Gustave- Adolphe , et de son père, si grand au milieu des factions et des périls sur terre et sur mer; si dis-je , son esprit n'avait été frappé que de ces grands exemples, s'il n'avait été occupé que du grand an de gouverner, son esprit aurait été d'accord avec le caractère vigoureux que lui avait donné la nature.

Continuez donc à fatiguer l'esprit d'un jeune prince d'une nomenclature chronologique , de dates arides et souvent incertaines. OubHezvous que Bossuet écrivait à son élève qu'il ne devait mettre dans sa mémoire qu'un petit nombre de grandes époques ; fatiguez son jeune esprit de calculs , sans résultats et de lignes géométriques; mettez dans les journaux une longue liste de connaissances et assurez-nous bravement qu'il les possède toutes à 14 ans.

Gardez-vous bien d'insérer dans cette liste un seul mot sur l'art de gouverner, et applaudissez-vous d'avoir fait d'un prince un écolier ré-

pétiteur; vous amènerez ainsi les fruits amers que porte toujours la fatale discordance entre Tesprit et le caractère. Quand il sera lancé dans la grande carrière de sa destinée vous entendrez une multitude bavarde s'écrier : il a de Tesprit, de l'instruction, et cette expression ridicule, il a des moyens.

L'infortuné prince dont je viens de parler, est aujourd'hui, en 1836, dans une petite ville de la Suisse, seul et sans domestique, dans une auberge où il ne reçoit personne. Il descend quelquefois dans la salle commune où il ne parle et ne répond à personne ; il y a toujours dans cette salie un piano, il fait de la musique, on dit qu'il est habile dans ce bel art, puisse-til en le cultivant avec le goût naturel aux Allemands et aux peuples du Nord, y trouver une douce consolation que ne pourrait lui donner cette agilité merveilleuse des doigts, cette incohérence continuelle d'une multiplicité de notes sans aucun sens, sans aucune mesure, que nous appelons musique dans Paris, et qui n'est qu'un vain bruit, insupportable aux oreilles justes et délicates.

Ce triste résultat d'une instruction prématurée qui fut tant vantée dans son temps , me rappelle que le président de Thou , petit-fils du célèbre historien, d^lore dans ses Mémoires les instructions prématurées. Il s'étonne de ce que Quintilien voulut qu'on fit étudier les enfants dès l'âge de cinq ans; il remarque que ce Romain perdit un fils unique qui fut Victime du travail, et qu'il déplora cette perte dans le sixième livre de ses institutions.

Le fils du malheureux roi dont je viens de parler, employé dans les grades supérieurs de l'armée autrichienne , s'instruit sans doute des choses humaines , étudie le grand spectacle que lui présente l'Europe et surtout la France. Remarquez que le général français appelé au trône de Suède, était un républicain déterminé avant le 18 fructidor; qu'il ne parlait alors que de république. Gela du moins annonçait une force qui ne demandait qu'à être réglée ; cette force se nourrissait des choses qu'il voyait et auxquelles il prenait part. Il se préparait ainsi à être un homme. Le général Bertrand m'a dit , avant l'avènement de Bernadote au 11. 7

trône de Suède, qu'il s'était aperçu tout-àcoup de son ignorance et qu'il s'était jeté aussitôt avec ardeur dans l'étude des choses que demandait son caractère. Il eut donc le bonheur de se former lui-même, de n'avoir connu ni instituteur ni gouverneur. Les pensées du républicanisme dans une ame exaltée mais honnête, se convertissent aisément en pensées monarchiques propres à gouverner les hommes.

A l'habileté dans l'art de la guerre couronné par un grand nombre de succès, il joignit la qualité la plus belle, l'humanité, et ce fut elle qui manifestée dans les provinces de la Suède, appela sur lui les vœux de ces contrées.

Lorsque le soldat français monté sur le trône des Gustave, dont il a gouverné les peuples avec tant de sagesse et de fermeté finira ses jours, un nouveau spectacle s'ouvrira devant nos yeux et nous verrons si la reconnaissance envers son fils balancera le souvenir des immortelles actions des Gustave. 11 faudrait être né suédois et habiter constamment la Suède; il faudrait surtout connaître à fond le caractère et l'intelligence du dernier rejeton de cette grande race,

pour former quelques conjectures sur la destinée qui attend le fils de Bernadote et le petitfils du grand Gustave m. Outre son grand nom, celui-ci a l'avantage d'avoir été rappelé au trône par son père, dans une déclaration adressée en 1845 au congrès de Vienne. Son père y déclare qu'il a toujours refusé de renoncer aux droits de son fils et que d'ailleurs lorsqu'il a signé son abdication il était prisonnier.

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