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CHAPITRE XVII

De Topinion publique.

Gomme les constitutions que je viens d'exa* miner ont été inspirées surtout par cette chose qu'on appelle opinion publique , je vais en parler.

Nous vantons sans cesse avec emphase les lumières du siècle ; nous devrions donc montrer dans toutes nos actions politiques cette recti-

tude de jugement que donoent les lumières.

Loin de là, nous n'avons pas fait autre chose que détruire les institutions anciennes , en prétendant agir d'après l'opinion publique. 11 le faut bien , criait-on alors ; il faut détruire pour créer ensuite. Faisons table rase , disait une des fortes têtes pensantes. Tout fut donc détruit. Nul vestige des choses anciennes n'est resté; mais, après avoir tout détruit et tout changé, la rage de la destruction continuant à nous saisir, nous avons, d'après l'opinion publique, détruit tout ce que nous venions de faire d'après elle. Les lumières , s*accroissant touts les jours, trouvaient détestable aujourd'hui ce qu'elles avaient fait hier.

Toutes ces destructions ont amené les horreurs , les infamies : mais tout cela se faisait au nom de l'opinion publique. Elle fut toujours invoquée pour les choses les plus contraires ; elle Test encore. Dans la session de 1827, un député soutint que le gouvernement , les tribunaux même, devaient se conduire d'après l'opinion publique. On lui demanda où elle était; ce brave homme répondit sans hésiter

qu'elle était dans les journaux. Je pris la Kberté de lui répondre que ces journaux étaient touts d'un avis différent^ et je le priais de me donner un moyen de conoilier la Quotidienne et le Constitutionnel.

Il est bien triste pour un bon citoyen de ne savoir à quels caractères il pourra reconnaître cette opinion qui doit être la règle de sa con^ duiteet de celle du gouyernement. La première chose certaine que j'y vois, c'est qu'elle marque également le vrai et le faux , puisque ses organes , dans les journaux , dans les pamphlets, dans les chambres, s'accusent mutuellement de blesser l'opinion publique. Chacun dit : Je la connais, je parle en son nom. Vous qui ne pensez pas comme moi , vous blessez l'opinion, parée que vous ne voulez pas la voir ; vous fer* mez les yeux à la lumière , elle est évidente , édatante , elle brille dans le journal que je lis touts les matins.

Il est donc clair , d'après cette accusation réciproque, qu'elle marque également le vrai et le faux. Pascal, qui s'est moqué d'elle, disait avec raison , ce me semble : « Cette maîtresse

< d'erreui^ est d'autant plus fourbe, qu'elle ne « Test pas toujours ; car elle serait règle infail- « lible de la vérité , si elle était règle infaillible

< de l'erreur : mais étant le plus souvent « fausse, elle marque du même caractère le « vrai et le faux. »

Pascal est un peu rude dans ses expressions.

Vous* voyez qu'il appelle l'opinion cette maitresse d'erreur. Je ne sais si le député que je viens de citer s'est converti aux paroles de Pascal ; mais je le vois , après la révolution de 1830, crier contre les journaux , et dire que la presse forme un quatrième pouvoir : telles furent ses expressions.

Ce fut au nom de l'opinion publique que l'Assemblée Constituante détruisit la nkonar-^ chie; ses chefs étaient alors les idoles de cette opinion ; touts les jours ils recevaient avec délices l'encens que leur offraient les journaux de cette opinion publique ; ils lui obéissaient en sacrifiant des victimes. Us étaient à la fois pontifes de cette divinité et idoles offertes par elle à la vénération du peuple. Ce fut un beau culte pendant environ dix*huit mois ; mais l'opinion

changea tout-à-coup , les conspua , les bafoua , leur redemanda les dix-huit francs reçus par jour, et les força d'achever promptement ce bel ouvrage, auquel ils défendirent de toucher pendant trente ans , et que Topinion détruisit au bout de huit mois.

Gomme il faut toujours un culte et des autels à l'opinion , il lui faut des pontifes. Elle appela les Girondins des bords de la Garonne , les éleva^ les glorifia, et tout-à-coup, prenant. en amitié le club des Gordeliers, elle arma de sa puissance Danton , à la forme athlétique , à la voix de Stentor, chef du club , et le spirituel Camille Desmoulins , son secrétaire ; elle écrasa les Girondins , Gondorcet , Guadet , Gensonné, La Source , cent autres et ce Pétion , qu'elle avait érigé en Dieu, et pour qui elle avait inscrit sur touts les chapeaux : Pétion ou la mort.

Aussitôt après , elle se tourne vers Robespierre, en fait son grand pontife, écrase Danton et ses amis; on invoque toujours son nom. Les immolés étaient , dit-elle , des traîtres à l'opinion , les immolateurs en étaient les vrais organes ; elle régénérait désormais. Elle veut la

répablique, oo lui présente une constitution républicaine; mais elle conçoit des craintes pour cette précieuse constitution ; et afin que ses ennemis ne la détruisent pas, on la sus* pend , on la livre au sommeil.

L'opinion , toujours souveraine , demande le règne de la terreur. On lui oSn aussitôt un petit volume^ intitulé : Du gouvernement révolutionnaire. L'opinion n'est pas satisfaite; et par les journaux et les sociétés populaires » en nombre immense, filles et esclaves de la société mère , elle demande que la terre de la liberté soit purgée de ses ennemis. Trente mille prisons sont ouvertes , les échafauds sont dressés dans un grand nombre de villes , et surtout dans Paris : des milliers de victimes périrent.

Dans la convention, comme dans les tribunaux révolutionnaires , les décrets , les arrêts se prononçaient au nom de l'opinion publique. Des adresses approbatives arrivaient de touts côtés à la convention ; on en ferait des volumes qui nous apprendraient ce que peuvent nos lumières, et comment elles s'expriment. La multitude se pressait autour des tribunaux et

des échafauds; ses cl^^majrs étaieqt appelées ropinîon publique. On ne comptait pas les voix des dtayens qui se renfermaient dans leurs maisons , glacés par la terreur.

Tandis qu'on traînait à Téchafaud des mil-* liers d'aristocrates, pris dans toutes les classes , du peuple, des avocat^, des littérateurs, des notaires, des cultivateurs, des journalistes, des mâirchands, des négociants, des gardes nationaux de Paris y des cordonniers, des perruquiers, des sabotiers, des soldats, des généraux, des philosophes, des magistrats, des nobles, des députés, et jusqu'à des idéologues, l'opinion publique approuvait^elle , ou ordon-* nait-elle ces immolations? Dans l'un et l'autre cas , l'opinion était bien cette maltresse d'erreur dont parle Pascal; mais ces hommes, qui avaient immolé tant de députés et de citoyens, périssent à leur tour. Une fouje innombrable entoure l'échafaud , en poussiint des cris d'allégresse et de vengeance; un nombre immense d'adresses félicitent la convention.

Où se trouvait l'opinion publique? était-ce avant ou après ce changement? Vous, qui l'in^

voqueï sans cesse , donnez-nous donc quelque moyen pour la reconnatlre. Peu de mois après^ les faubourgs de Paris marchèrent contre la convention , pénétrèrent dans la salle , coupèrent la tête au député Féraud; et le 43 vendémiaire, les gardes nationales de Paris s'armèrent contre cette assemblée : était-ce l'opinion publique qui les guidait? Pichegru, d'abord, faisant taire les faubourgs, et ensuite Bonaparte mitraillant la garde nationale, écrasèrent l'une et l'autre opinion , qui étaient aussi différentes l'une de l'autre que le jour et la nuit.

C'en est assez ; il est inutile de pousser plus loin ce tableau qui nous présenterait les mêmes vicissitudes, les mêmes inconséquences pendant

trente ans.

Lorsqu'un brave champion de cette divinité nous lut un gros cahier, par lequel il érigeait l'opinion en souveraine absolue^ je lui opposai deux autorités; Yoltaire , pontife de la philosophie moderne ; et Fox, si long-temps vigoureux défenseur des libertés de l'Angleterre. Le premier avait écrit : « On appelle l'opinion la « reine du monde ; elle mérité ce nom , car

€ toutes les fois que la raison se présente de- < \ant elle, elle la condamne à la mort. » Ces paroles étaient non-seulement une vérité , mais une prophétie; car pendant toute la révolution, nous n'avons pas vu autre chose que Fopinion écrasant la raison.

M. Fox s'exprimait ainsi dans la chambre des Communes :

« On nous dit que le mécontentement aug- « mente, que le peuple craint le renversement « de nos lois. Et comment ces orateurs le « prouvent-ils? La manière en est très çxtra- « ordinaire : ils en réfèrent à leurs propres lic belles, à leurs satires infâmes, qu'ils ont eu « soin de répandre partout; ils se regardent « eux-mêmes comme la nation, et appellent < modestement leurs plaintes , les plaintes de « l'Angleterre. »

J'aurais bien d'autres citations semblables à

présenter au lecteur. Les anciens qui faisaient

des divinités de toutes les choses qui étaient 11. 25

la source des erreurs et La cau^ dies erîmos ^ avaient fait une divinité de f* opinion comme de la peur. Maii^ commpnt r9.v9i0pt-iU re|M^ sentée? Sous )a figure d'une jeune femme, jdcint la démarche et la contenancjB paraissaient mal assurées, mais dont l'air et le^ regards étaient très hardis. Le Tasse sem)[)le avoir ra^sepblé, pour la peindre , toutes les forces de son génie. Il en reconnaît la difficulté , et il ajoute : c C'est la mobilité, Tinstabilité ; elle change

« à l'infini La prévention , l'entêtement ,

« le caprice, le mensonge, la frivolité sont les « fidèles ministres de ses volontés. »

Quand les Romains érigeaient l'opinion en divinité, 6' était pour détourner le mal qu'elle faisait, et lion pour l'invoquer et la suivre; car le sénat, pendant huit siècles, n'a pas cessé de comlMttrie l'opinion populaire que lés factieux invbiqnaient pour tirôilbler la république. Les sénateurs étaient conséquents dans leur culte et dans leur conduite envers l'opinion. Us lui diç^ient : Ypil^ des sjLatues et 4e$ autels; ne £^is point de niai à tes ador^teu^; mais jsi l'on se sert de ton nom pour nqus ffiine du

iDalj noiis cembattrons Vigoureusement ceux qui pailleront en ton nom , nous les écr^erond.

11 me s^Qible^'qiie nous , ab contraire , nous montrons bien la' faiblesse de notre esprit, eâ invoquant toujours l'opinion publique. Puisque nou6 voulons en faire la règle de noti^ conduite; il faudïcart, avec bonne foi, prendre touts lés moyens de là constater.

Youlons-nbus la trouver dans le résultat des élections ? il faudrait d'abord avouer franchement que des deux partis qui divisent la France, l'un est très assidu aux élections ; que les malades , les vieillards , les valétudinaires , se joignent à leurs amis, tandis que nous autres , braves gens, modérés, consciencieux, nous voyons un grand nombre d'entre nous rester paisiblement chez eux.

Il faudrait ensuite , après cent observations, constater l'effet que produisent les lois électorales ; l'insistance vigoureuse et constante des libéraux pour qu'un profond mystère couvre les votes d'un voile impénétrable, pour qu'on ne puisse pas même soupçonner, au mouvement de la plume, quel est ie nom inscrit.

Pourquoi prennent-ils toutes ces précautions ? Ce n'est pas afin que les hommes de leur parti puissent voter librement. Us savent bien que leurs amis ne reculent pas devant la manifestation de leur volonté ; c'est afin que les tièdes, les débonnaires puissent, sans crainte d'être découverts» voter en faveur des révolution^ naires ; c'est afin que des fonctionnaires publics même puissent voter aussi en leur faveur, sans crainte d'être découverts et de perdre leurs places. Voilà tout le secret de cette tactique que les ministères ont si niaisement favorisée.

Ici, vous m'arrêterez et vous me direz : Il est évident que ce mystère doit être favorable à vos honnêtes gens, puisqu'ils peuvent ainsi voter en faveur de l'homme de leur parti, sans crainte d'être découverts. Je vous répondrai : Vous ne connaissez donc pas le pouvoir de cette divinité qui a tout fait depuis quarante ans : la peur. Elle saisit un homme dans toutes ses actions politiques , même les plus secrètes ; elle le fait trembler au bureau électoral, comme sur les bancs du sénat. < C'est, dit Montaigne,

« la plus terrible des passions ; elle donne de € furieux éblouissements. » La preuve que ce mystère est favorable aux libéraux , est démontrée par les efforts qu'ils font dans les collèges pour le conserver et l'étendre par mille soins minutieux. Il est évident qu'ils combattraient ce mystère, s'il leur était contraire; dès qu'ils le soutiennent et l'augmentent, c'est upe preuve qu'il leur est favorable. Voilà donc un très grand moyen de triomphe pour les libéraux , de défaite pour leurs adversaires. Je ne puî^ donc, sous ce rapport i voir dans les élections l'émanation de l'opinion publique.

Mais, me dira-t-on , dans de certains temps, dans les élections qui se iBrent sous le canon de vendémiaire; dans celles qui suivirent la seconde Bestauration.et le rétablissement du roi Ferdinand par nos armes , le parti libéral a été vaincu dans les élections. Je réponds : Le parti libéral était vaincu dans ces trois occa* siens par trois grandes circonstances : l'horreur du joug de la Convention , le rétablissement des Bourbons amenant la paix, et le triomphe de la royauté contre les libérau]i; en

Espagne. L'opinion qui se manifestait dans les collèges était l'efiet de ces circonstances et non d'une opinion publique, telle que la conçoivent ceux qui l'érigent en souveraine d'une opinion constante d'un peuple éclairé qui GOnhait ses intérêts; ëar si elle avait eu ce caractère, elle n'aurait pas changé* Dès -lors qu'elle change suivant les circonstances, je ne reconnais plus en elle cette souveraine politique don Ion veut nous imposer les lois.

Quatre ans après cette défaite du parti libé* rai, tout change dans les élections. Au milieu de la paix, de l'abondance , delà prospérité publique, un seul sentiment, la haine du ministère, inspirée, commsindée par touts les journaux, excepté un seul, domine la majorité des électeurs. Les royalistes sont atteinte d'une démence insensée, se joignent aux libéraux, attaquent le trône pour renverser des ministres; et comme s'ils étaient incapable$ d'attaquer eux-mêmes ces ministres ^ i|s invoquent le secours des libéraux v on en connaît les suites.

Voilà donc un changement d'opinion éiec.

ibriale^.eaosé ^ unis ciro^asianfce lirotiVeUè. Voi^ donc endore rinoon^iàtiôé, te ihùbilité , lexappîciB^ et non cette opiAioifi {^ttblj()iie d'un peufée .^airé qoi connèftl ses inlérdfs. Je ne piçindono reoonnattre dans^ les élections cette souverâîne qu'on veut m'impoiser. Rap^ pelez -TOUS l'histoire de toute la révolation, .vous terrez toujours la même chose. Ett 1792, après des efibrts magnanimes des bons citoyens de Satrîs, et de la grande majoHté de sa garde njaitionalèy de presque touts les administrateuihs des défnrtéments, ei entr^dutrèsd^ celui de la Seine, on l'on voyait MM.tte Là Rochefoucauld, TaMeyrand, Pastorety.Beaumètz^ fiesmarpier, après les adresses les plus énergiques dçs grandes v,Ule6' et âe& .armées, a{)rès une pétition royaliste signée * de dix Inille oitojrens de Paris, et iiae seconde de trente mîfle, le trône 6st renversé» et aussitôt les éiections nousdon'nimit la Convention. Était<^leélue par l'opinion publique? Non, car les royalistes avaieqt dis* paru^ les libéraux étaient les maitres*

Or, l^opinibn publique , pour être reconnue Yérijbable, devrait 'être Iç résultai de toutes leé

opinions en présence, votant librement, publiquement , sans aucune crainte quelconque.

Mais nous venons de voir que les élections ont toujours pris la couleur que leur imprimaient les circonstances. Je ne peux donc les regarder comme la manifestation d'une opinion publique, éclairée et constante.

Aipsi, soit dans les actions commandées et faites en son nom, comme nous l'avons vu au commencement de cet article, soit dans les élections, je ne vois qu'une mobilité continuelle, inspirée^ dirigée par les circonstances qui impriment à un parti la confiance, et la peur à l'autre; je ne vois pas la souveraine qu'on déifie.

C'est une chose bien déplorable que le spectacle offert à l'Europe par l'Angleterre ; un vieux ministre, oubliant les maximes, qui pendant cinquante ans, ont conduit sa patrie à une puissance extraordinaire, invoque l'opinion publique et parle de nombreuses pétitions. Ses adversaires en montrent aussi, dictées par une opinion contraire, laquelle était la véritable? Il semble qu'on aurait dû compter

d'abord le nombre des signataires , constater de quel côté se trouvait le plus grand nombre , constater aussi combien d'hommes n'avaient pas signé y nombre auprès duquel les signataires se seraient trouvés infiniment petits. Le Parlement aurait alors examiné gravement, s'il devait regarder la multitude silencieuse, comme approbatrice des lois et des usages qu'un ministre voulait détruire. Car il est évident qu'entre deux partis, l'un destructeur et l'autre conservateur, les silencieux pensent comme les conservateurs. En efiet, les destructeurs étant toujours hardis et ardents en paroles et en ac*

tions, un seul d'entr'eux ne peut garder le silence. Ce serait contraire à la nature de cette espèce d'hommes, telle que l'histoire nous la montre dans touts les temps et dans touts les pays, turbulente et active. Donc touts les silencieux auraient dû être comptés pour la conservation des choses existantes^ un pareil examen eût été digne d'un siècle , où l'on aime tant les chiffres , où on leur suppose une si grande puissance en morale et en politique.

Lorsqu'on discutait le fameux bill dans la

chambre des Pairs , on aurai! pu dire à lord Orey :

Vous Ddus parlez de l'optnion publique de TAugieterre; y pensez -vous, itiilbrd? Rappelez donc nos fastes dans votre ukémoire , et vous apprendrez combien inconstante et variable est l'opinion publique quand les esprits sont agités. Vous conviendrez sans doute avec moi que vôtre Henri VIII fVit un tyran. L^ Parlement accumula sur sa tète toùts les pouvoirè. Plus ce prince les déployait tyranniquement, plus ils étaient augmentés. Était-ce Topinioti publique qui demandait cette monstrueuse accumulation de pouvoirs? Ôien plus , ce roi tyran fut vénéré des peuples , du moins^ en apparenceL deux qui le craignaient» parlaient ; ceu^ qui le haïssaient se taisaient. Ëtait-ce Topinion puMique qui dictait ces paroles que je trouve dans les journaux de la Chambre des Pairs du 3i janvier 1547? « Jamais la mort du meilleur des « rois ne fut plus déplorée par ses sujets, que « celle d'Henri viii. » D'autres passages de ces journaux prouvent Tespèee d'adoration dont il

était l'objet. Le Parlement , dans ses éloges comme dans ses lois, l'appelait le protecteur et le chef de la religion anglicane.

Après sa mort et celle de son successeur, tout change aussitôt : Le Parlement vote une adresse à Marie, reine d'Angleterre et à Philippe d'Espagne qu'elle venait d'épouser. Il s'y reconnaît coupable de la défection la plus criminelle envers la véritable église , annonce le plus sincère repentir , promet de révoquer toutes les lois contraires à l'église de Rome, et prie d'intercéder auprès du Pape une absolution générale. Le légat donna l'absolution au Parlement et au royaume. Tout cela sans la moindre opposition; et voilà un peuple, un gouvernement , un Parlement qui de protestants qu'ils étaient , deviennent catholiques. Était-ce là l'opinion publique? je l'accorde ; elle peut se repentir et cela doit lui arriver souvent.

Mais quatre ans après^ par la volonté d'une reine de 25 ans , la religion nationale change pour la quatrième fois, en moins de trente ans. Était-ce par la volonté d'Elisabeth , ou par la

▼olonté de Topinion publique? Si c'était Topinion qui commandait alors, combien ne fut-elle pas lâche et servile sous les trois règnes précédents? L'histoire va vous expliquer tout cela.

Au commencement de son règne , Elisabeth convoquant un Parlement, envoya aux shérifs des listes de cinq candidats pour les bourgs, de trois pour les comtés , et ordonna d'élire les députés parmi ces candidats. Elle fut obéie.

Elle voulait exclure les catholiques; les catholiques furent exclus.

Si la reine Elisabeth conçut alors que l'opinion publique , dont le Parlement s'était dit l'organe quand il avait demandé pardon au Pape , quand il avait reçu ce pardon pour le peuple et pour lui , pouvait l'approuver quand elle commandait en souveraine les élections , aiin d'exclure les catholiques; j'admire une femme de 25 ans qui devine si juste que l'opinion peut passer ainsi d'une extrémité à l'autre, ou plutôt dont le grand génie lui avait appris

que cette opinion publique ne serait pas autre chose que sa propre volonté.

Les deux extrêmes furent bien plus remarquables encore , quand ce Parlement élu par la reine , la dédara gouvernante de l'église , avec touts les pouvoirs conférés à Henri viii. C'était trois ans après l'absolution demandée au Pape* Je vous prie de chercher dans ces variations une opinion publique ; pour moi , je ne peux y voir que la volonté ferme et décidée d'un roi et de deux reines .

Est-ce l'opinion publique qui détrôna Charles r'? Non; ce fut lui-même, quand il accorda au Parlement tout ce qu'il demandait , même des droits de souveraineté. Aussi le comte de Dorset entrant alors, la tète couverte, dans la chambre de Charles , répondit à ceux qui s'en étonnaient : « Il n'y a plus de roi d'Angleterre. »

Lorsque le grand Montrose, soutenant la cause de Charles, n'ayant que trois mille hommes , gagna quatre batailles , défit cent fois les partis ennemis , força tant de châteaux et de villes, entouré d'un si grand nombre d'enne-

mi^, proscrit par le Pértement, environné quelquefois par trois et quatre années; et ce qui est bien pis que tout cela, ayant à ses côtés l'envie et la jalousie; lorsque le grand Montrose faisait touts ces prodiges , était-il soutenu par Topinion publique? Non, mais par l'opinion de trois mille bravés. Fùt-oe l'opinion publique qui lis désarma? Non , ce fut soki roi.

Quand une armée écossaise, à laquelle Charles I*' s'était livré, le vendit au Parlement^ fut-ce l'opinion publique qui conclut cet odieux marché? L'opinion de l'Angleterre était alors invoquée , comme celle de la France fut attestée pendant toute la Révolution , et l'est encore parmi nous. Vous vous rappelez ce mot de la femme courageuse d'un général républicain, lorsqu'elle entendit prononcer Id sentence de Charles P' , au nom de l'Angleterre. « Pas « seulement , s'écria-t-elle , de la vingtième « partie. »

Quand Henri iv, dans les plaines d'Arqués , avec trois mille hommes se préparait à combat* tre les quarante mille hommes de Mayenne, avait-il pour lui l'opinion publique? Non, elle

se taisait dlévant Paris ré.volié, devant les fureurs de la Ligue , devant les trésors de TEs* pagne , devant Tarniée dix duc de Parine , qui ce pi^parait à marcber en France. Qu'est-ce donc que ce prince avait pour lui ? Un petit nombre de inagistrats <3oiîrageùx, réunis à Tours; mais il avait aussi $a grande ame, sa valeur incomparable , son courage ^ qui s'accroissait p^t les obstacles.

Quand Gustave Wasa se cachait dans une (barrette de foin pour aller daiis les mines de la Daléç^rlie parler à des mineurs , rassembler des paysans, conquérir un trône, avait-il pouf lui l'opipion publique ? tout se taisait autour de lui; qu'avait-il? Son grand cœiir, comme Henri ly.

Tout jdépepd donc des caractères et des vplontés. Henri iv, Gu3tave Wasa, Charles v, et de pos jours, Gustave m, triomphent desplqs éminents obstaqle$ ; Henri viii -, Marie , Elisabeth , façpiment ; dirigenl; , bouleversent , ol^a^ge^); l'opinion des peuplés et des Parlements et s'en moquent ouvertement, comme le sénat romain , pendant huit siècles , se moqua

de l'opinion , après lui avoir élevé des statues; comme nos révolutionnaires qui s'appuient sur elle, s'en moquent dans leurs entretiens se^ crets et dans leurs joies triomphales. En 1792, dans les séances du soir, précédées de copieux dîners , combien de fois ne les ai-je pas entendus, dans la franchise inspirée par le vin, rire de cette opinion qu'ils entraînaient^ qu'ils maîtrisaient par la peur. Quand je leur criai de la tribune : Si vous étiez comptés, vous auriez honte de votre petit nombre. Je savais bien que leur petit nombre leur importait fort peu; car je les avais entendus cent fois se mo* quer de la multitude peureuse et muette.

Soyons donc de bonne foi avec nous-mêmes ; convenons qu'il n'y a point d'opinion publique constante et décidée , mais une maîtresse d'erreur qui crie bien haut, toutes les fois qu'elle le peut sans crainte; convenons que ceux qui se taisent dans telle circonstance , hurlent dans telle autre. J'ai additionné ces changements , j'en ai trouvé cent dix en trente ans.

La prétendue opinion publique n'est jamais

que l'entraînement des esprits, soit par un parti , sous un gouvernement faible , soit par un grand caractère qui sait commander.

La volonté , unie au pouvoir , est la véritable souveraine , quand elle se manifeste avec grandeur, et non cette folle inconstante appelée opinion publique , chancelante , suivant les anciens; maltresse d'erreur, suivant Pascal; reine, suivant Voltaire, parce qu'elle assassine la raison toutes les fois que la raison se présente devant elle. Elle a immolé cent journalistes , qu'ils eussent raison ou non : elle en immolera bien d'autres, s'ils continuent à lui élever des autels.

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