CHAPITRE IV
Régne de Louis-Philippe . — Circonstances heureuses pour lui : il gouverne suivant son intérêt , et par-là il se maintient. — Changement dans la cour des pairs. — Avantages pour lui de la nouvelle loi d'élection. — Réfutation de cet adage ridicule : Il faut s'occaper des principes , non des hommes. — Du titre de Roi des Français . — Sur le serment des électeurs. -— Conduite inconséquente des royalistes. — Serment des Romains. — Nouvelle académie créée par M. Guizot. — Quelle peut être la durée du gouvernement actuel. — Sur ce mot tant répété : Un roi doit régner et non gouverner.
J'ai parlé avec franchise dans mes Mémoires et dans ces Souvenirs, des feules de nos trois
derniers rois. J'en ai toujours fait ressortir l'examen , de manière à présenter des réflexions sur l'art de gouverner.
Pendant les cinq premières années du règne de Louis-Philippe , il a vu sans cesse s'élever contre lui la faction qui a tout fait depuis cinquante ans, excepté lorsqu'elle a été accablée par la main de Napoléon, elle a semblé même prendre encore plus de force sous le règne de Louis-Philippe ; elle a multiplié les entreprises d'an grand nombre d'hommes réunis par les mêmes sentiments, elle a conduit aussf les attentats dTiommes fsolés en apparence , mais qui portaient toujours dans la même faction leurs désirs, leur ambition et leur violence. Tout cela fut l'ouvrage des premiers jours du nouveau règne.
Une vaine popularité, obtenue pendant les premiers jours a duré quelques mois, parce qu'une certaine classe d'hommes croyait y voir la renaissance et le triomphe de leurs principes insensés. Us croyaient voir devant eux la république; ils ont agi en conséquence. Il a bien fallu arrêter leurs espérances et mettre des
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bornes à leur délire; mais rien ne bless« plus Torgiieil des hommes qui veulent monter au sommet que d'être contraints de descendre en silence sous des lois qu'ils abhorrent. Rien de plus terrible que la réaction des espérances trompées. Les scènes tragiques de l'ambition comme de l'amour, neviennentque des espérances trompées, il faut donc regarder ce<{ue nous voyons comme la suite nécessaire de ce que nousavons vu au commencement de ce règne. Si la révolution de 1830 avait manifesté une volonté décidée de donner à la France une véritable monarchie, si elle en avait hautement prononcé le nom^ touts les obstacles se seraient aplanis devant le gouvernement. Les hommes remuants se seraient eux-^mêmes condamnés au silence et à l'inaction ; ils auraient vu l'impossibilité d'opposer une vaine république à une monarchie réelle. Je défie qu'on puisse me citer dans l'histoire de tous les âges un seul exemple de la chute d'un prince^ dont les premiers pas ont été marqués par les fortes résolutions quecommandait sa position personnelle, à moins qu'il n'ait été abattu par l'assassinat.
Mais en recherchant de semUables événe»
ments dans l'histoire, il faut se garder d'examiner les circonstances différentes , dans lesquelles ces princes se sont trouvés ; car en raisonnant ainsi, on ne trouverait pas un seul exemple, dont on pourrait tirer une induction quelconque. Il doit suffire de voir si le prince, ou le chef que l'on cite, a débuté par des actions grandes ou fermes , et si cette marche lui a réussi. En effet, considérez d'abord Auguste déclarant dès les premiers jours çle son règne^ à 200 sénateurs qu'ils doivent sortir du sénat, de gré ou de force. Hugues Capet , Gustave Wasa, le victorieux Henri iv, Pierre-Ie-Grand, de Russie, le grand Gustave III, Catherine, impératrice de Russie, Napoléon, touts étaient placés dans des circonstances bien différentes; mais ils ont touts débuté par de la fermeté et de la grandeur. Gromwel, malgré ses succès militaires, n'aurait peut-être pas réussi sans la fermeté qui le conduisit dans la chambre descomraunes, dont il renvoya les députés, en prenant la clé de cette chambre ; action remarquable qui a quelques rapports avec celle d'Auguste
envers le sénat romain et peut-être aussi avec la conduite de Bonaparte envers le corps légisr latif à Saint-CIoud.
Je peux citer aussi la reine Elisabeth , qui montée sur le trône après la sanguinaire Marie dans des circonstances très difficiles, débuta par une fermeté extraordinaire en envoyant au schérif la liste des députés qu'il devait faire élire.
Le premier prince de la maison d'Hanovre commença aussi son règne par une déclaration franche et loyale que tout le monde connaît ; sans doute elle lui fit des ennemis; mais elle lui concilia beaucoup d'amis.
Je pourrais citer aussi la belle action de Philippe Auguste 9 lorsqu'il était dans les plaines de Bouvines, devant une armée trois fois plus forte que la sienne . 11 savait bien qu'il avait dans son armée des princes et des grands vassaux qui désiraient sa défaite, dans l'espoir de lui ôter la couronne, il conçut une grande pensée : Il déposa sa couronne sur l'autel, et dit : «Que le plus digne vienne la prendre. » Cette action magnanime frappa touts les esprits et aucun de
ses ennemis ne songea désormais à remplacer un prince qui se montrait si grand.
Notre Charles v, dans les circonstances les plus difficiles, son père , prisonnier en Anglegleterre^ ayant auprès de lui dans Paris des états-généraux qui semblaient vomis par l'enfer, et son ennemi personnel , Charles-le-Mauvai&; et de plus une armée anglaise, campée à Saint- Denis , Charles frappa touts les esprits en osant, sur les marches de l'Hôtel^de-Ville, haranguer un peuple livré aux factieux. Jeune valétudinaire , après avoir vu trois maréchaux massacrés dans ses bras il sortit de Paris , rallia dans plusieurs villes, les Français qu'avaient frappés la force de sa grande ame et marcha sur Paris. Charles vu persécuté par les Anglais, le duc de Bourgogne, le duc de Bretagne, et par sa mère, marâtre implacable, retiré à Poitiers, publia à l'âge de quinze ans une déclaration solennelle par laquelle il jurait de ne jamais pardonner au duc de Bourgogne Tâssassinat du duc d'Orléans. Cette action courageuse rallia auprès de lui les Dunois, lesSaintrailles, la Ilîre, la Trémouille, et le connétable
de Richemont, dont la franchise quelquefois^ brutale lui fut si utile.
Je pourrais revenir à la célèbre Catherine de Russie, et la peindre à vos yeux dans le moment le plus terrible pour elle, à cheval devant les troupes, s'apercevant qu'elle n'a point d'arme, prenant le sabre d'un jeune officier placé auprès d'elle , et accompagnant cette action du sourire d'une noble fermeté. Il est incontestable que tout ce qui frappe les âmes par une résolution magnanime, les entraine autour du prince. L'orgueil humain conçoit alora comme de liui-mème desemblables actions, et Ton s'estime soi-même, l'on se croit capable de faire la chose qu'on admire dans celui qui commande; une conduite contraire produit toujours un effet opposé, et c'est là ce que nous avons vu trop souvent.
Le début du règne nouveau marqué par des concessions, estsemblableau début de Louisxvi. Les lois, les ordonnances de Louis xvi, annonçaient plus qu'elles ne donnaient, et pénétraient les esprits d'une nouvelle espérance; elles tendaient à une révolution. Tout fut d'abord en
mutinerie et ensuite en rébellion. De mômeles commencements du nouveau règne promettant beaucoup plus qu'ils ne donnèrent, amenèrent bientôt les mutineries et les révoltes.
Si les commencements des deux règnes sont les mêmes sous le rapport seulement que je viens d'indiquer, la suite du second de ces régnes présente de grandes différences; elles viennent de l'établissement déjà fait du gouver^ nement représentatif; et cette chimère qui met* tait toutes les têtes en ébuUition sous Louis xvi, était remplacée dans ces derniers temps par Tespérance de la république; mais celle-ci trouvait un obstacle insurmontable dans le souvenir des massacres et des échafauds dont elle avait couvert la France.
Louis-Philippe a donc été secondé par la présence de ce gouvernement représentatif qu'on avait tant désiré avant, et sous Louis xvi, aussi par les justes craintes des députés et d'une grande partie de la nation, de voir arriver l'horrible anarchie sous le nom de république. Si Louis-Philippe a été secondé ainsi par la nature des choses et par les alarmes d'un très
grand nombre de Français, il a été non moins heureux par les dispositions partieulières des trois grandes puissances continentales de l'Europe. On pouvait penser que la révolte de la Belgique, excitée par des hommes influents en France, déterminerait trois nionarques à exiger le maintien d'un traité signé par l'Europe et par îa France elle-même; on pouvait croire que ces rois voudraient conserver au roi de Hollande leur parent et leur allié, la partie de la Flandre jointe à ses états^ d'autant plus que ces provinces ne faisaient que compenser la perte de colonies importantes. Cette pensée générale était d'autant plus naturelle, qu'on voyait le roi de Hollande déployer un courage magnanime contre les projets et les préparatifs qui le menaçaient. 11 était certain de ne pou-^ voir ramener à lui des princes qui l'abandonnaient malgré les liens du sang et la foi des traités. Mais sa grande ame ne fut arrêtée ni par l'indifférence de ces puissances, ni par la certitude de ne pouvoir éclairer sur ses vrais intérêts l'aveugle Belgique. Elle ne voyait pas que son peuple industrieux et agricole, devait
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persévérer dans son union avec un peuple puissant sur les mers qui lui offrait des flottes et des colonies. Ce monarque, n'en fut pas moins inébranlable, et frappa ^d'admiration l'Europe ella France elle-même.
Les personnes qui connaissaient le caractère des trois grandes puissances, et j'étais du nombre, furent convaincues, dès les premiers jours, qu'elles ne prendraient point les armes. Louis- Philippe fut heureux de ces dispositions plus que paciûques. Il le fut aussi de la prompte mort du fils de Napoléon, qui déjà dans son adolescence, aurait pu lui causer de grands embarras. 11 ne le fut pas moins par la rapidité extraordinaire du gouvernement anglais i reconnaître sa nouvelle dignité. Cette rapidité fut peut-être inspirée par une passion personnelle et par le souvenir de quelques vaines injures, qui restaient gravées dans la mémoire d'un grand personnage, et qui provenaient d'une légèreté trop habituelle de notre caractère. Louis-Philippe fut heureux aussi et même habile par la résistance qu'il apporta constamment aux clameurs des hommes qui voulaient
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h guerre, et qui surtout voulaient profiter de la révolte de la Pologne. En même temps il rassurait ces monarques en faisant poursuivre fortement le langage révolutionnaire exhalé par la presse. Je dois dire la vérité, car on ne gagne rien à tromper soi-même et ses amis. Lerègne du nouveau roi fut sage et prudent, relativement aux intérêts de sa position, dans la partie politique; mais il faut toujours en retrancher soigneusement les gages donnés à la faction dans les premiers jours. Tout le monde les connaît. Le mépris des fleurs-de-lys blessait la dignité de la nouvelle couronne et exaltait des espérances destructives de cette dignité et même du pouvoir.
Touts les obstacles qu'a éprouvé Louis-Philippe viennent donc de son gouvernement, comme sous Louis xvi, comme sous Louis xviii, dont j'ai raconté toutes les fautes, et surtout par le mouvement que donna M. de Richelieu à la faction et que je peignis à la tribune par ces mots : la faction était tranquille, lorsqu'un ministre lui a dit : « Levez- vous et marchez. Dans « son étonnement elle a balancé un moment;
toujours louable de parler avec franchise à ses peuples. Henry vf, disait avec une franchise royale au parlement de Paris :
< Je 8aisqu*ii se trame parmi vous descons- « pirations, j'y mettrai bon ordre. C'est ainsi « qu'on est arrivé à des barricades et à Tassas- « sinat d'un roi ; mais j'ai sauté sur des murs c de villes, je sauterai bien sur des barricades. » Ces deux discours se ressemblent dans leurs parties principales; et puisque l'empereur Nicolas savait, ainsi qu'Henry iv; que l'on tramait des conspirations, il remplissait les devoirs d'un monarque, ainsi qu'Henry iv, en déclarant ouvertement quelle serait alors sa résolution. Aurait-il mieux fait de répondre poliment à des protestations qu'il savait être trompeuses ?
On peut rapprocher de ces deux discours, ces phrases de la reine Elisabeth, à la Chambre des Communes : « Soit que je vive assez pour « vous revoir encore dans une pareille assem* « blée; soit qu'un autre vous gouverne, évitez, « croyez-moi, de mettre la patience de votre
contrées de l'ancienne Pologne, dont deux ont toujours joui de la plus grande tranquillité et dont l'autre a tenté une révolte aussi aveugle dans son exécution qu'impraticable dans ses résultats si elle avait réussi . Rapprochez donc Louis XVI9 Louis xviii, Alexandre , de Charles V préparant sa perte par la permanence du parlement d'Angleterre^ et de l'aveugle lord Grey qui en prononçant le seul mot de réforme, a mis l'Angleterre en fermentation. Opposez leur le grand Gustave m, dont la conduite si différente a raffermi une monarchie sur ses anciennes bases et préparé les voies à un heureux soldat français. Après cet examen et cette comparaison, votre jugement ne peut être douteux.
Dans le moment où j'écris ce que je viens de dire sur la Pologne, et sur l'empereur Alexandre, je me rappelle une action bien remarquable de son successeur l'empereur Nicolas. Son discours à la municipalité de Varsovie, a retenti dans toute la France. Je ne l'examinerai point, mais je pense que l'on peut
dire, en lisant ce discours, qu'un prince est