II
faisant aussi des concessions. Il ne pouvait pré< voir quand il s'arrêterait dans cette dangereuse largesse. Il aurait dû considérer les' gouvernements de France, d'Espagne, de Portugal, forcés de combattre , les armes à la main , les demandes exigées d'après les premières concessions. Cette manie produite par une instruction sentimentale et niaise, a fait couler et fera couler encore plus de sang que n'en ferait répandre le despotisme oriental.
Je dois parler ici d'une sottise que j'ai entendu répéter sans cesse pendant nos fatales cinquante années, et qu'un orateur anglais vient de rappeler avec emphase , dans une assemblée populaire : Il faut s'occuper des principes et non des hommes! Comme cette phrase présente une sorte d'impartialité , et qu'elle semble ne vouloir que ce qui est juste , elle est toujours applaudie des esprits faibles, parce qu'ils ne peuvent jamais voir les résultats. C'est en vain que l'histoire leur montre à chaque page, que leurs prétendus principes ont toujours servi aux démagogues, et ont été funestes aux hommes et aux princes, que ces déclamations aveu-
glaient. C'est en vain que d'un autre côté l'histoire leur montre des empires tombés sous des mains faibles , et relevés sous des mains vigoureuses. Les petits esprits persistent toujours à vanter leur ridicule adage. Dans ce que je viens de raconter, on voit Louis xvi, Louis xvin, Charles x , comme auparavant Charles P' d'Angleterre, et comme Alexandre en Pologne, se conduire d'après de certains principes, demandés et prônés par des factieux ou des fous au nom des peuples.
Les bons gouvernements et les grands rois se conduisent , non par des principes sur lesquels on n'est jamais d*accord ; mais d'après des maximes établies par l'expérience des siècles, et dont un homme de génie ne s'écarte jamais.
Il est bien remarquable que le peuple qui nous a donné le premier exemple d'une déclaration des droits de Thomme^ ait été contraint tout d'abord de la violer dans ses plus riches provinces , en y maintenant l'esclavage. Ainsi , ce qui est monstrueux dans une partie de ses états, est juste et permis dans une autre. En
outre, on y reçoit des cultivateurs d'Europe , qui engagent leur travail et leur liberté pendant un certain nombre d'années. Tous vos philosophes cependant n'ont cessé d'écrire qu'on ne pouvait jamais engager sa liberté , et que les principes de la loi naturelle rendaient nuls touts les contrats de cette espèce. Ainsi fut violée dès sa naissaïK^e cette déclaration des droits si vantée. Cette déclaration si vantée des droits naturels, ne peut se manifester que par des lignes écrites; dites-moi d'après votre expérience si ces lignes écrites ont la moindre force, si elles sont autre chose qu'un misérable lambeau de papier, auquel les imbéciles portent un respect qui les enchaîne, et que les factieux déchirent en riant, après s'être servis à la fois et de ces lignes écrites et du respect que vous avez eu pour elles. Je peux donc conclure de tout cela que la moitié de votre adage: Il faut s'occuper des principes; porte sur une base fausse, puisque vos prétendus principes ne peuvent avoir aucune force par eux-mêmes , et sont violés sans cesse. Les principes de la loi naturelle, ceux mêmes de la justice hu-
niaine , ont bien plus de force , et cependant sont sans cesse violés par nos passions. 11 faut donc considérer» ce qui trop souvent est plus fort que vos principes , plus fort que la loi na^ turelle et la justice humaine, ce sont les passions« Qui peut les réprimer, si ce n'est le pouvoir de quelques hommes. Vous arrivez donc nécessairement à vous occuper des hommes; vous y arrivez , par une nécessité pratique de touts les jours , de touts les instants , tandis que vos principes n'ont pour eux qu'une vaine théorie. N'êtes- vous pas forcé de choisir les hommes les plus habiles pour commander vos flottes et vos armées, pour gouverner votre empire. Vous êtes donc forcé de vous occuper des hommes.
Quand le duc d'Anjou ne pouvait plus résister aux forces réunies de l'Angleterre et de l'Autriche, a-t-îl demandé à Louis xiv des troupes et des trésors ? Non , mais un seul homme , le duc de Vendôme. Et trois mois après son arrivée, le prince était affermi sur son trône par trois grandes batailles. Quand les Arabes victorieux partout inondaient l'Afrique, l'Espagne et le midi de la France , qui les arrêta ? Le
grand Charles-Martel dans les plaines de Portiers. Sans lui peut-être la France devenait musulmane , et nos femmes étaient enfermées.
Quel immense résultat! dites encore qu'il faut s'occuper des principes et non des hommes. Je \ous réponds : Les principes ne sont rien en politique, ni pour l'ordre social, ni pour le maintien des lois , ni pour la vraie liberté ; les hommes sont tout. Pourquoi tant de peuples si différents de langage, de mœurs et de puissance se sontils accordés à préférer la monarchie aux autres gouvernements; et pourquoi les républiques ont-elles été forcées de donner à leur chef temporaire un si grand pouvoir? la hache des consuls et des dictateurs à Rome valait bien le sceptre de nos rois. Athènes n'a été si florissante que sous l'autorité immense de Périclès ; et quand elle retomba dans la démocratie, elle fut réduite à cette humiliation , qu'un joueur de flûte lui dictait des lois ; à cette fureur qui faisait périr huit généraux vainqueurs, et à voir les généraux de Sparte renverser ses murailles. Considérez aussi l'état horrible des anciennes républiques d'Italie et dites encore que
les principes sont tout. G'étaitavec les principes queles factions dévastaient ce beau pays, comme nous avons vu au nom des principes, envoyer à Fécbafaud les hommes, les femmes et les enfants, et le plus fort de ces principes, Tégalité, établir les fêtes sans-culotides. Espérons que le démagogue anglais que je cite au commencement de cet article, ne fera pas triompher ce ridicule axiome : Les principes sont tout , les hommes ne sont rien.
Des pensées puériles et sentimentales , de Tespèce de celle que je réfute, inspiraient Quesney chef des économistes , homme d'aii« leurs très savant. Le dauphin, père de nos trois derniers rois lui parlait des peines et des épines de la royauté. Je ne vois point cela lui dit Quesney. Que feriez- vous donc, dit le prince, si vous étiez roi? Je ne ferais rien^ répliqua Quesney. Qui donc gouvernerait ? répartit le prince. Les lois , répondit le rêveur économiste.
On voit l'absurdité de cette réponse. On rencontre toujours dans ces temps cet esprit étroit, qui ne peut voir les choses dans toute leur étendue. C'était l'esprit de l'assemblée consti-
tuante. Les lois suiiisent-elles pour former des alliances, pour surveiller les ennemis extérieurs et intérieurs, diriger les armées, arrêter les révoltes au moment où elles commencent , et enfin, pour cette action de touts les jours , de touts les instants, qui forme un vrai gouvernement:. Au lieu donc de ces vains principes, qui voudraient gouverner métaphysiquement par les lois seules, il faut des hommes pour les faire exécuter, et pour imprimer la force et Taction à la grande machine du gouvernement.
Je continue Texamen que j'ai commencé. Il me semble que le changement fait à la chambre des pairs présente une faute contraire à la monarchie. La chambre constituée par Louis xviii était bien loin d'être monarchique; elle avait même le ridicule d'une dénomination qui ne pouvait lui appartenir. Il faut avouer qu'après les anciens pairs du royaume, si grands par leurs noms et leur puissance , mais bien affaiblis sous nos derniers rois , le titre de pairs donné à des sénateurs était bien ridicule; mais combien ce ridicule est-il augmenté par les changements introduits sous le règne actuel. On
ne peut trouver la moindre analogie entre les anciens pairs , leurs successeurs même dégénérés, et les pairs actuels. On n'ignore point, et Ton n'oubliera jamais que ces changements furent arrachés par la partie démagogique de la chambre des députés. On aurait dû , ce me semble , profiter de cet instant pour changer le titre de la chambre supérieure. Le titre de sénat et de sénateur connu chez touts les peuples civilisés, ne présente à l'esprit rien de contraire à l'institution , rien de ridicule , et c'est beaucoup : Il est vrai que la nouvelle charte a établi de nouvelles conditions qui me semblent très sages , relativement à la qualité et aux services des candidats. Mais on aurait pu y ajouter d'autres dispositions plus importantes encore , qui auraient empêché la chaaibre des députés d'être maîtresse souveraine, comme nous l'avons vu sous nos derniers rois, et comme elle veut l'être dans ce moment en Angleterre. Au 28 juillet 1830, personne ne soupçonna l'existence de la chambre des pairs , elle-même ne s'en aperçut pas; et si une partie de ses mem-
bres avait tenté quelques efforts , on en aurait ri , et c'est là tout ce qui en serait arrivé.
Je tennine ces idées par une remarque bien simple : vous n'oseriez pas appeler un prince actuel fils de Frant*,e et vous appelez tel homme pair de France , c'est-à-dire voqs lui donnez le titre de la plus haute dignité qui jamais ait existé en France. Je ne sais si un jour l'esprit français pourra concevoir une constitution dont l'ensemble et les parties présentent une véritable analogie entre elles y en même temps qu'une différence d'où naîtrait une indépendance mutuelle.
La suppression de l'ancienne armoirie et du cordon bleu , fut un enfantillage servile inspiré par la démagogie, et indigne de la monjirchie. Que vouliez- vous? Était-ce une monarchie?
était-ce une république? Dans l'une ou l'autre institution, il fallait marcher franchement à votre but, ou consolider la monarchie ou courir les risques de la république. Mais jamais une constitution qui tient de l'une et de l'autre ne pourra réussir; jamais elle ne pourra fonder
une vraie liberté ; vous l'avez éprouvé pendant cinquante ans. Vous voyez à combien de lois pénales elle vous a contraint, à combien de poursuites , de châtiments , à quelles craintes puériles des voyageurs, fussent-ils enfants, femmes ou vieillards. Rappelez-vous qu'avant 1789, on parcourait toute la France sans avoir besoin d'un passe-port qui n'était demandé qu'à des mendiants. En 1792, lorsqu'on voulut dans la chambre appelée nationale établir des lois rigoureuses de passe-ports, je m'écriai : Vous avez aboli touts les couvents; voulez-vous faire de la France un vaste couvent? Je puis résumer toutes ces remarques par le mot tant répété de M. Laffîte : « Je suis prêt à demander « pardon à Dieu et aux hommes , d'avoir conc tribué à la révolution de 1830. » M. Laffite se trompe , la révolution de 1830 a été faite par Louis XVIII , par Charles x , et par leurs ministres.
Les chambres ont renouvelé pour Louis-Philippe le litre de roi des Français donné à Louis XVI, par la Constituante. Aux xii"et xiii*
siècles on trouve en même temps les titres de rois de France et de rois des Français ; mais le premier est plus rare dans les monuments en langue latine.
Dans le cérémonial réglé par Louis-le-Jeune on trouve le titre de roi des Français.
Par une suite des usages de la première race, Louîs-le-Gros et Louis-le-Jeune se sont intitulés occasionellement empereurs augustes de France.
Dans le serment des seigneurs , qui promi-* rent à Louis vtîi mourant , de reconnaître son fils pour roi , on voit ces mots : « A touts ceux « qui ces présentes verront , sachez touts qu'à t la demande de notre très cher seigneur Louis « illustre roi de France , etc. »
Louis XI dans un traité avec le roi d'Angleterre, a pris le titre de roi des Français; mais c'était par opposition avec ce prince qui prenait le titre de roi de France. Il est inutile de rappeler que le titre de roi de France était celui de nos rois depuis des siècles, et combien il fut honoré par nos grands
monarques. Par quel motif la Constituante at-elle voulu ajouter le changement de ce titre aux innombrables changements qu'elle a faits dans nos lois , dans nos usages , et dans toutes les dénominations. La Constituante a pensé que le titre de roi de France emportait l'idée de maître de la France. Mais si cette ridicule as^ sertion est fondée, le titre de roi des Français signifierait maître des Français. Si au contraire, comme vous l'entendez , roi des Français signifie chef des Français^ roi de France signifie chef de la France. Je ne vois donc dans cette dénomination aucun motif raisonnable pour la changer; mais puisque la Constituante a trouvé très noble de se dire citoyen de la Loire, au lieu de citoyen de la Bretagne , habitant des 6ouches-du-Rhône, au lieu d'habitants de la Provence, je conçois qu'elle ait porté la manie du changement jusque dans le titre royal.
Remarquez cependant que touts les peuples de l'Europe ont désigné le titre suprême de chef de l'étal par le nom de la contrée qu'il régit, jamais par le nom des habitants.
Ce changement du titre royal était digne des faiseurs d'une constitution qui n'a pu durer que neuf mois; mais était indigne des chambres de 1830, qui nous donnaient une charte impérissable.
J'avoue que je ne peux sans une sorte de pitié voir cette noble fureur contre de certains noms; nous avons à Paris une rue appelée autrefois rue de Bourbon , la Révolution en a fait la rue de Lille. La Restauration lui a rendu son nom de Bourbon, et voici qu'au moment où une révolution met un Bourbon sur le trône, on ôte encore à cette pauvre rue le nom de Bourbon , et on lui restitue le nom de Lille. Cependant , ô crime inaperçu ! on conserve la rue Bourbon- Villeneuve, la rue du Petit-Bourbon, les villes Bourbon-Lancy^ Bourbon-l'Archambault, Bourbon-Vendée, Bourbon-la-Vîlle , et ce qui est terrible la capitale d'un comté des États-Unis porte aussi le nom de Bourbon. Que dire de tout cela, si ce n'est que nous sommes de grands enfants?
Dès les premiers jours du règne actuel, on a
repoussé le drapeau blanc , qu'avait repris Louis XVIII , et nous avons arboré de nouveau les trois couleurs. Je vais en parler dans le chapitre suivant.