CHAPITRE VI
Serment des électeurs.
Nous eûmes dans le règne actuel un spectacle très digne d'observations, les réflexions qu'il présente servent merveilleusement à faire connaître notre caractère national. La chambre des députés devant être renouvelée , on agita cette question : les électeurs royalistes doiventils prêter le serment? On prononça prompte-
ment qu'ils devaient le refuser, on fonda ce sentiment, sur les lois de l'honneur et delà religion. Onregarda comme unefaute grave, et presque comme un crime de faire le serment ; plusieurs journaux s'élevèrent avec force contre le serment. Ils ne faisaient pas attention au grand nombre de bons magistrats qui l'avaient prêté. Ils ne remarquaient pas que sans cela , les tribunaux auraient été remplis au moment de larévolutionde 1830, d'hommesexaltésetignorants; ils tombaient surtoutdans une contradiction frappante. Ils louaient touts les jours MM. Dreux de Brèzé, Fitz-James, Du Bouchage, Beyrrier, Hennequin et d'autres , de leur courage dans leurs fonctions législatives ; cependant ils n'auraient pu mériter ces éloges s'ils n'avaient pas fait le serment. Peut-on ici blâmer la cause en louant les effets? Je ne le crois pas. Celui qui veut défendre les bons principes et les vrais intérêts de la patrie , peut-il être blâmé de faire un ser ment sans lequel il ne pourrait remplir le devoir qu'il s'impose dans un but si louable?
Nous louons touts les jours les guerriers qui défendirent la patrie pendant la terreur ;
ils ne purent porter les armes sans le serment de fidélité à la république. Ce gouvernement était-il autre chose que la tyrannie la plus horrible et la plus humiliante? Nos guerriers ne voyaient-ils pas traîner à Téchafaud des gêné* raux qui les avaient conduits à la victoire ; ils abhorraient le gouvernement et servaient la patrie; deux choses qu'on a vues réunies, dans tous les temps et dans tous les pays agités par des dissentions politiques, le but était le service de la patrie; ce motif l'emportait sur la haine inspirée par le gouvernement. Otez l'idée de servir la patrie, vous n'aurez plus que le service d'un esclave tremblant sous un gouvernement oppresseur ; uutant le premier sentiment est louable^ autant le second est vil et méprisable.
Le général Moreau a-t-il dévoué ses talents au gouvernement qui venait d'envoyer son père à l'échafaud?. Cette demande aurait été un outrage sanglant envers lui. Sans doute il gardait dans le fond de son ame la pensée de Tacite en parlant d'Agricola. « Il montra comment sous « un tyran on peut servir la patrie avec bon-
« neur. » Pendant Taflreux régime de la terreur des milliers de victimes ont été sauvées par des hommes qui n'en avaient le pouvoir que par le serment fait à la république. C'est le but auquel on tend, c'est la fin qu'on se propos qui rend les actions politiques louables ou blâmables, dangereuses ou utiles. Cette pensée déterminait le chancelier de l'Hôpital, lorsque pour empêcher l'inquisition de s'établir en France , il se conduisit de façon que le parlement et un grand nombre de bons Français blâmèrent sa conduite. L'aniniosité fut extrême envers lui. Il n'en fut pas ébranlé, il marcha constamment dans la même voie vers le but qu'il voulait atteindre, et quand le terrible fléau fut détourné il reçut des bons esprits et des magistrats éclairés l'hommage qu'il avait tant mérité, ens'exposant à l'animadversion publique. Le grand nom de patrie qui marche avant tout comprend l'ordre social , puisque sans lui elle ne pourrait exister; dans cet ordre est la conservation des biens publics et particuliers des familles, des choses les plus sacrés. Si je pense que je ne peux les défendre avec succès
sans le serinent exigé , dois-je renoncer à les défendre , et à mériter les louanges prodiguées touts les jours à ceux qui les défendent? Il faut dans ses opinions être d'accord avec soi-même. Des écrivains ont flétri le serment actuel par de fortes expressions, elles tombaient d'avance sur des hommes qui le prononceraient dans des collèges électoraux qui s'assemblaient dans le temps où j'écrivais ces lignes. Si vous flétrissez d*avance ceux qui vont peut-être le prononcer, flétrissez donc aussi, ceux qui l'ont déjà prononcé.
Si je considère la monarchie tempérée par les lois, comme indispensable pour le bonheur et la gloire de ma patrie , ne dois-je pas regarder comme un devoir , de chercher les moyens de défendre la monarchie en ellemême. Si dans la pensée de ce devoir, je ne vois pas pour moi d'alternative entre le serment actuel , et l'inutilité la plus absolue envers ma patrie , dois-je me décider à ne rien faire pour ma patrie et pour l'ordre social, en refusant le serment demandé. Dois-je au con-
traire saisir pour ma patrie les armes que me donne le sarment, et que iui seul peut me donner? Des hommes que je respecte et qui ont refusé le serment, ont écrit : Si les étrangers venaient en France, je serais le premier à les combattre. Vous feriez donc le serment ? car on ne vous recevrait point sous les drapeaux sans ce serment. Mais en supposant qu'on vous y reçût , feriez-vous autre chose, en combattant dans les rangs de l'armée, que tâcher d'affermir le pouvoir qui commanderait et dirigerait nos armées, car vous savez que le pouvoir n'est jamais plus affermi que par la victoire. La victoire fait tout pardonner. Ainsi , afin de repousser la domination étrangère , vous combattriez pour le pouvoir existant. Vous feriez pour la patrie, mais en même temps pour ce pouvoir, lorsque le danger serait extrême , ce que je veux faire dès cet instant , pour la patrie et l'ordre social , afin de prévenir ce danger extrême.
Supposez que les émigrés , au lieu de quitter la France , eussent fait d'abord le serment fait
par Louis XVI, alin de pouvoir rester en France, jusqu'à la fin de 1792; supposez qu'au signal de la hache, tombant sur la tête royale , ils se fussent réunis dans la Bretagne , et dites quels en auraient été les résultats probables.
Un seul homme, M. de Bouille, avait formé et commencé un plan de résistance , contre la tyrannie. La cour en arrêta le succès. Il n'aurait pu rien concevoir, rien préparer sans le serment.
Napoléon aurait-il délivré la France du plus ignoble gouvernement, s'il n'avait pas fait les serments qui mirent successivement tant d'autorité entre ses mains? Malgré son génie, qu'au-* rait-il été sans les serments ?
A la première restauration , où les étrangers ont plus fait contre les Bourbons, qn'en leur faveur, ainsi que je l'ai démontré dans mes Mémoires, en rappelant les faits et les circonstances jour par jour , à la première restauration, les Bourbons n'ont été solennellement reconnus et proclamés que par les premiers corps de l'élal y les magistrats , les administrateurs , les généraux , qui touts avaient fait les
serments que les événements venaient de rompre. Pas un des hommes non sermentés, n'a pu mettre le plus petit grain dans la balance où se pesaient les destinées des Bourbons et de la France.
Remarquez je vous prie , que nous faisons toujours les mêmes fautes. Dans ces temps que je retrace, de la première restauration, ceux qui n'avaient fait aucun serment, avaient ainsi créé leur funeste impuissance. Et lorsqu'on agitait en 1831 la question du serment dont je parle, des royalistes influents imposaient la même conduite à l'élite de la nation. C'était lui conseiller de se réduire à l'impuissance.
Les mêmes hommes en 1827, par un funeste accord, avaient porté les royalistes à se réunir aux libéraux , et avaient ainsi déterminé de fâcheuses élections, dans les deux tiers de la France. El cela , pour satisfaire le désir passionné de renverser deux ministres !
Si l'on considère en eux-mêmes , les effets politiques du serment, on voit que les milliers
de serments faits à nos trois derniers rois , et à Napoléon, n'ont pu les soutenir un instant, quand le jour de la chute est arrivé, pas plusque le sacre n'avait pu rendre leur couronne sacrée. Ces princes seuls, ainsi que Napoléon, se sont détruits eux-mêmes. Les serments ne pouvaient pas plus les maintenir contre les passions humaines , qu'ils n'ont soutenu la foule des empereurs romains , les successeurs de Gbarlemagne, les Stuarts, le mari de Catherine de Russie , et le dernier roi de Suède. Ce ne sont pas les serments qui maintiennent sur le trône des Gustave un général français, mais sa prudence et sa fermeté. Tel prince a dû nécessairement tomber du trône , tel autre a dû s'y maintenir.
Ainsi votre serment serait très inutile, même au prince le plus légitime. S'il sait gouverner, il se maintiendra sans vos serments. S'il commet le genre de fautes qui entraîne la destruction des trônes , il tombera malgré vos serments, quand même touls les Français, sans exception aucune auraient fait ce serment.
Tandis qu'on agitait en i831 la question du serment , j'écrivis une dissertation^ qui renfermait les raisonnements qu'on \ient de lire et d'autres encore. Des royalistes à qui je la com* muniquai, se récrièrent, me reprochèrent d'ér crire contre la pensée unanime de notre parti et me dirent dans les termes les plus forts , que ce serait m'en séparer ouvertement. Je me rendis à leurs conseils, par faiblesse et non par conviction. Mais^ ô légèreté française! les mêmes hommes qui avaient anathêmatisé le serment , imaginèrent tout-à-coup qu'on pouvait le prêter avec des restrictions et des commentaires. Cette belle idée vola rapidement en province sur l'aile des journaux. Toutes les feuilles publiques furent remplies d'explications et de commentaires. Ils ne s'accordaient pas entr'eux; les uns détruisaient ce que disaient les autres, et un grand nombre renfermait des phrases inintelligibles par leur profondeur, ou inconséquentes par leur rédaction. Cette divergence donna au parti royaliste, un air d'inconséquence qui détruisit dans les corps électoraux le peu
decpédit qui lui restait. Les libéraux, et cette foule d'hommes inertes, qui ne pensent à rien, et suivent toujours l'impulsion que leur imprime le gouvernement, se moquèrent d'une conduite bizarre qui voulait et ne voulait pas, qui faisait et ne faisait pas. Il était difficile de prêter davantage à la moquerie , à la dérision ; ce n'était pas une simple inconstance d'opinion c'était une manœuvre politique dont le parti attendait un grand effet ; mais elle fit tomber sur lui des sarcasmes amers. Je ne crois pas que notre parti qui a fait tant de fautes pendant la révolution en ail fait une plus grande à la fois et plus ridicule.
Au milieu de ces folies raisonneuses, M. le duc de Fitz-James, se conduisit avec une pensée constante, bien digne de remarque. Il fit le serment^ dans la chambre des Pairs, afin de défendre des ministres accusés de haute trahison. Aprèsavoir rempli cette fonction honorable, il retira son nom de la liste des Pairs et se présenta trois fois comme candidat à la chambre des députés. Sa persévérance fut enfin cou-
ronnéedu succès. Il savait bien, qu'il faudrait faire le serinent et il le fit. Il ne considéra sans doute dans cette action , si réprouvée par certains hommes , que la nécessité de saisir le seul moyen qu'il pouvait avoir, de défendre l'ordre social, et la monarchie en elle-même , deux choses inséparables. Il a trouvé sa récompense dans sa conduite , et dans les nombreux suffrages de ses concitoyens.
Mais combien nos idées n'ont -elles pas changé en 1837! Les mêmes hommes, les mêmes journaux , qui avaient déclamé contre le serment , qui l'avaient ensuite conseillé avec des restrictions , viennent d'en faire un devoir aux électeurs , puisqu'ils leur demandent de se présenter dans les élections. Cette variété d'opinions, qu'il faut ajouter aux innombrables variétés semblables qui ont torturé notre esprit depuis cinquante ans , en se fondant toujours sur de prétendus principes, devrait nous enseigner pour toujours que les principes politiques ne peuvent rien , servent
les méchants qui les prônent en s'en moquant et nuisent à un parti , faible dans son essence, et que sa faiblesse jette dans des contradictions perpétuelles. Non , ce n'est pas à des principes politiques, vagues, indéfinis, incohérents, qu'il faut s'attacher, mais à des maximes saines, conseillées par l'expérience et avouées par le bon sens, et dont les résultats, qui sont toujours les mêmes , frappent d'une égale lumière les hommes sincèrement attachés à leur patrie. Une de ces maximes est bien certainement, de mettre la patrie avant tout , et de se placer dans l'ordre politique de façon à pouvoir la servir dans toutes les circonstances , et au milieu de touts les orages.
Tout ce que je viens d'écrire me conduit naturellement à parler du serment des soldats romains. Montesquieu a dit que la religion du serment était l'ancre qui sauvait le vaisseau de la république dans les plus fortes tempêtes.
Mais il n'a pas vu que ce serment , qui produisit la grandeur romaine pendant cinq cents ans , fui la cause des malheurs et de la ruinei.de la république.
En effet, les soldats juraient : d* obéir à leurs chefs en tout ce qu'ils ordonneraient , autant que le permettraient leurs forces. Ce serment ne faisait nulle mention de la République. Il se prêtait au général : et si , de son consentement , les troupes passaient sous les ordres d'un autre général, elles prêtaient le serment à ce nouveau général, il en résultait que les Romains , tant qu'ils furent religieux observateurs des promesses faites aux dieux , crurent les violer en désertant les drapeaux de leur général , et restèrent enchaînés à son nom et à ses ordres. Lorsque, dans la décadence de la République, les généraux tendirent à l'indépendance , ils en trouvèrent le moyen le plus puissant dans la fidélité des soldats aux serments prêtés à leurs personnes. De là vint la perpétuité des commandements et l'asservissement de la République. Les exceptions furent peu nombreuses, et seulement contre des généraux méprisés de leurs soldats, tels que ce misérable Lépide, encore fallut-il qu'Antoine conduisit les choses de façon que l'armée de Lépide et la sienne se confondissent en une seule armée. Ce fut dç
cette réunion qu'il parvint à les commander toutes les deux. On voit par là que chez un peuple observateur du serment il est dangereux de séparer le chef et la patrie , et de croire que la patrie n'est point comprise dans le serment. Cela fut une des grandes causes de la perte de la liberté romaine.
Dans la décadence de l'empire, les soldats violèrent souvent le serment fait à des empereurs faibles ou cruels ; et alors le serment n'étant pas fait à la patrie, ne put soutenir l'empire; il fallut que de grands hommes obtinssent le serment des soldats , et alors , sous leur drapeau seulement, le serment reprit toute la force qu'il avait eue dans les beaux temps de la République,
Parmi nous, dans nos temps actuels, la même cause produirait par des voies différentes la ruine de la vraie monarchie. En effet à Rome , Tobéissance au serment fait aux gênéraux seuls entraînait la permanence des commandements ; et parmi nous , le refus du ser* fnent entraîne l'impuissance de défendre la
monarchie et l'ordre social. Le résultat est le même. La république romaine se perdait et devenait une dictature perpétuelle, parce qu'elle n'était comprise ni littéralement , ni en intention dans le serment fait aux généraux ; la monarchie française se perdra si ceux qui lui sont attachés ne veulent pas considérer le serment actuel comme un serment envers la patrie , et une promesse de maintenir la monarchie en elle-même.
En rappelant toutes mes pensées il me semble, que sous le rapport de T honneur et de la saine politique , nous devons considérer avant tout la défense de ta patrie contre l'anarchie. Nous devons donc saisir l'autorité des suffrages, unique moyen actuel de préserver la monarchie des passions fougueuses qui se précipitent vers la république.
Quant aux trônes considérés en eux-mêmes, ils n'ont plus de force empruntée des serments et des anciens prestiges , il ne leur reste plus que l'affermissement par une conduite imposante , ou le mépris et la chute par une con-
duite contraire. Telle est leur destinée inévitable au milieu du mouvement actuel des esprits.