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Sur ces entrefaites, il me revint que dans Adamstreet, rue voisine du Strand, demeurait un agent plus haut placé, qui procurait réellement des places et de bonnes places, mais demandait, il est vrai, un droit d'inscription d'une demi-livre (12 fr. 50) et, une fois l'engagement obtenu, encore la moitié des honoraires du premier trimestre.
Je me résolus à ce dernier moyen de salut. Quand on a le couteau sous la gorge, on n'a pas le choix des conditions. Tout est gain.
Je réussis à emprunter un habit noir, à ma taille, ainsi qu'un <5ftapeau haut de forme qui ne fût pas trop défraîchi par le brouillard et la pluie de Londres, puis un luisant demi-souverain auquel, par précaution, fut ajouté un six-pence, car je tenais d'un ami depuis longtemps établi à Londres, que, dans les hautes classes, on ne comptait pas par souverains, mais par guinées, monnaie fictive et depuis longtemps hors d'usage, mais qui n'était plus maintenue par la « haute » société que dans le but de faire payer au public, pour chaque souverain, un impôt capital de un shilling (1 fr. 25.) ( 1 ) Et par bonheur pour moi, un six-
(1) Le sovereign ou livre sterling vaut, comme on sait. 20 shillings ou 25 francs ; la guinée qui n'existe plus que nominalement, vaut 2 shillings ou 26 fr. 25; le demi-sovereign vaut donc 10 shillings, et la demi-guinée 10 sh. 6 pence, ou 13 fr. 10 environ..
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pence (60 centimes) me restait.
Lors donc que je pénétrai dans le confortable et luxueux appartement du
REVEREND NICHOLSON Clérical and Scholastic Agency,
je me trouvai nez à nez avec un laquais en livrée haut comme un arbre (1) et un jeune homme fort bien mis qui m'apprit dans un chuchotement , que le Saint des Saints du Révérend Nicholson et de sa Clérical and School Jigency (agence pour ecclésiastiques et professeurs) était inabordable pour tous ceux qui, faute du sésame des Mille et une Nuits, n'en ouvraient la porte au moyen d'une demiguinée.
Je sacrifiai ma, — c'est-à-dire : la demi-guinée que je détenais provisoirement, et le Saint des Saints s'ouvrit pour moi. Un homme grand, rasé de près, avec une cravate et un visage huileux se leva, plein de dignité, d'un grand siège en forme de trône, me salua très dignement d'une voix onctueuse, avec condescendance, suant la « respectabilité » par tous les pores,
(1) Baumlang.
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un véritable pasteur, le prototype du clergyman anglais. Sans plus de préambule, il me demanda ce que je désirais et mes certificats. Je voulais enseigner, comme précepteur, ou comme professeur dans une école. Allemand,. Français, latin, grec, ces deux langues avec la prononciation allemande, ce qui, du reste, gênait peu M. Nicholson qui, étant Ecossais, prononçait le latin et le grec à l'écossaise, à peu près comme nous autres Allemands ; et même tout le possible et l'impossible. Mes cer tificats, qui étaient réellement bons, plurent beaucoup à M. Nicholson. Notamment le certificat de Cari Frœbel lui en imposa, car je suppose qu'il confondait celui-ci avec le Kin dergarten-Frœbel, très populaire en Angleterre, confusion que je m'empressai de ne paslui faire remarquer.
Lorsque je pris congé, il me donna une si chaude « poignée de mains » que, réellement, j'oubliai un instant le pasteur huileux, et que j'eus la vision d'une place bien payée de professeur. Et avec raison ; trois jours après je reçus un pli d'aspect respectable portant l'en- .tête apparent de la Clérical and Scholastic Agency imprimé sur l'enveloppe et dedans, une lettre polie qui me convoquait
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pour le lendemain à l'office ; il s'agissait d'une place de professeur avec traitement de 120 livres, le logement à l'école et le reste gratuit.
Ce fut une joyeuse surprise. Des doutes de toute sorte m'assaillaient bien encore, mais cet homme s était montré si sympathique.... et pourquoi, moi, n'aurais-je pas cette place, tout comme un autre ? N'avais-je pas été obligé de payer, tout comme un autre ? Et pour de l'argent là était essentiel. Pour la deuxième fois je fis reluire mon cylindre — plus luisant encore que la première fois, — et retapai mon habit du mieux qu'il me fut possible, — et ponctuellement, à l'heure dite, je me trouvai en face du Révérend qui me salua encore plus aimablablement que trois jours auparavant, en prenant congé de moi. lime dit que la place en question était à Brighton, dans une des écoles les plus « respectables » et les plus renommées ; mes certificats étaient meilleurs que ceux des autres postulants, et ma référence (un riche négociant de la Cité, dont j'avais élevé les fils à Zurich) satisfaisait aux plus hautes exigences.
Bref, je croyais toucher la forte somme et j'escomptais déjà ce qui me resterait, la moitié de mon trimestre déduite, — lorsque, après
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une courte pause, mon Révérend, de plus en plus mielleux, ajouta onctueusement et doucement :
« Je voudrais vous poser encore une seule question à laquelle vous allez sans doute répondre à notre satisfaction réciproque, et l'affaire sera conclue. L'établissement dans lequel vous allez avoir la responsabilité d'enseigner, est fréquenté par des fils de famille hautement respectables — comme ces mots, highly respectable, sonnaient dans sa voix ! — qui toutes, tiennent au plus haut point que leurs enfants soient instruits dans les principes et la pure morale du Christianisme, du plus pur Christianisme. Et je suis dans l'obligation de vous demander, — là, sa voix prit le ton chantant et nasillard du prêtre, — quelle est votre attitude à l'endroit de la doctrine chrétienne, de la doctrine de Notre Maître et Sauveur ? »
Je le regardai étonné et mon Révérend pu lire sur mon visage que sa question à la Gretchen (i) ne m'était pas absolument agréable, Il changea quelque peu et, pour m'amadouer, avant de provoquer ma réponse, il ajouta :
« Pour moi, étant donné les excellents cer-
(i) Ein& Gretchenfrage, une question innocente comme celles que pose Marguerite à Faust, dans le poëme de Goethe.
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tificats que vous possédez et l'impression que ' foute votre personne a faite sur moi, je n'ai pas et je n'aurais pas une telle question à vous poser si cette école ne m'avait prié instamment de réassurer de vos opinions religieuses. Non pas qu'on veuille vous contraindre à adhérer aux préceptes de notre église ; en Allemagne, l'Église protestante actuelle diftère très peu, dans ses principes et dans son rite, de la nôtre, du reste vous le savez aussi bien, sinon mieux, que moi, — continua-t-il en souriant béatement, seulement, en Allemagne, l'impiété a causé de tels ravages, et la publication du livre malsain du Dr. David Strauss( 1 ), a tellement empoisonné l'esprit des chrétiens, que nous, dans notre Angleterre dont la grandeur se repose sur la croyance au Christ, et sur la croyance à la vraie [the right) religion chrétienne, nous devons être en garde contre les Allemands. Maintenant, — j espère que vous allez répondre à cette question à ma (je veux dire à notre) satisfaction réciproque. »
Il termina sur ces mots et me regarda d'un air interrogateur. Sa voix était devenue si douce et si huileuse qu'il me semblait que de l'huile
(1) La Vie dejfrsus (1835).
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coulait la raie luisante de son crâne et que du sucre le soupoudrait. Ah! s'ilavait pu lire dans mon cœur ! Parmi les sentiments qui s'y combattaient, il yen a un qu'il n'aurait pu trouver que difficilement : l'amour du prochain. J'aurais volontiers étranglé le drôle. Mais il n'était rien moins qu'une Gretchen qu'une réponse à la Faust (à coups de poings) (i) eût contentée. Je me retins difficilement ; si je froissais cet homme par quelque expression dure ou si je le laissais dans le moindre doute quant à mon christianisme, la grave situation, qui promettait tant, était perdue pour moi et la faim recommençait.... ou plutôt continuait. J'essayai d'agir en di-* plomate et d'atténuer ma réponse.
« Que vous m'adressiez cette question, rien de plus naturel, mais je n'ai à enseigner ni la religion chrétienne ni la doctrine de votre église. Je ne donnerai que des leçons d'histoire, de littérature et de langues allemande et française principalement, et cela n'a rien à voir avec la religion !
(i) Gretchenfrage voulant dire « question innocente 0 , Faust' antwort signifie « réponse à coup de poing » [Faust, poing) ou « à la Faust », comme celles de Faust à Marguerite.
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— Permettez, interrompit, doucement amical, mon Révérend ; vous serez obligé également, un dimanche sur deux, d'accompagner vos élèves une ou deux fois à l'office !
— Oh ! certainement (j'avais envie d'ajouter : non) — tous les devoirs inhérents à ma classe seront remplis avec zèle et conscience, et je vous donne ma parole que ni d'un mot, ni d'un geste, je n'essaierai de contrarier les sentiments moraux, les croyances et convictions religieuses de mes élèves.
— Je n'attendais pas moins du gentleman que vous êtes mais, étant théologien (dans ma première immatriculation universitaire à Giessen, j'avais été porté comme théologien), vous savez bien qu'entre les formes et la croyance il y a loin et que nous ne saurions nous contenter de l'accomplissement des formes. Si vous conduisiez vos élèves à un service divin de la légitimité et de la nécessité morale duquel vous n'êtes pas convaincu, vous commettriez une action impie et ce serait un acte antichrétien, un péché contre le Saint-Esprit ».
Mon sang bouillait. L'homme qui ne parlait appartenait au trafic formel de l'Eglise anglicane et dans sa bouche chaque mot se chan-
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geait en un cant menteur, en cet extrait spécifiquement anglais d'hypocrisie et de fauxsemblant !
J'aurais voulu lui sauter à la gorge et j'aurais voulu de mes poings marteler son crâne à la raie luisante, — mais la faim fait mal. Et je me ramassai pour un dernier effort de résultat douteux.
a Pardonnez-moi, dis-je, en comprimant d'une force surhumaine ma colère croissante, — pardonnez-moi ; vous savez bien que je n'appartiens pas à la religion anglicane ; et, si vous admettez que, n'appartenant pas à votre Église, j'assiste au service divin de votre Eglise, vous prouvez ainsi que dans l'accomplissement d'un devoir de ma charge, ce n'est pas une condition préalable de moralité, de croire à la nécessité et à la vérité intime de toutes les formalités nécessaires à cet accomplissement.
Je ferai mon devoir dans toute l'acception du mot et, en aucune façon, je n'abuserai de mon enseignement pour chercher à faire pénétrer dans l'esprit de mes élèves des pensées non conformes aux désirs des parents et des directeurs de l'établissement. Les participes, les prépositionset autres parties du discoursen
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allemand, français, etc., que je vends, ne sont ni anglicans, ni protestants-allemands, ni catholiques, — ils n'ont point de religion et sont absolument neutres. Et je mettrai tous mes soins à ce que tous ces participes, prépositions, etc., soient parfaitement enseignés (1) et parfaitement appris (2).
— Oui, mais terminons rapidement cet entretien. Permettez-moi seulement de vous poser une question. Vous savez, ce n'est pas essentiel ici, que vous estimiez ou méprisiez telle ou telle forme de la religion du Christ. Le point dont il s'agit est celui-ci : croyezvous d'abord en Jésus -Christ, et à la Rédemption des hommes par Lui, le Sauveur ? En un mot, êtes-vous chrétien} y
Il me regarda, — souriant aimablement et derrière son masque aimablement souriant, une profonde indifférence pour ma personne.
J'étais pris au piège.
Un appel à sa sensibilité ou seulement à sa compassion m'eût déshonoré, — sans résultat. Le beau pot-au-lait était brisé, et les rêves de la laitière, auxquels je m'étais rasséréné, évanouis comme des bulles de savon.
(1) Gelehrt.
(2) Gclernt.
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Avec le roi François de France, je pouvais m 'écrier : « Tout est perdu, fors l'honneur! »
Je me levai. Il se leva aussi et se recula un peu (il ne devait rien lire de bon dans mes yeux). Me retenant de toutes mes forces je commençai :
a Je vous réponds par la même question : Vous, êtes -vous chrétien? Qui est le Christ! Quoi est le Christ ? Connaissez-vous l'histoire des Évangiles ? Vous reconnaissez -vous dans ce que le Christ des Evangiles a dit et enseigné ? Croyez-vous qu'il serait plus facile à un chameau de passer dans le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux ? Et agissez-vous d'après cette doctrine ? L'Angleterre esta un pays chrétien », ditesvous. Est-il chrétien de fusiller les Chinois païens parce qu'ils ne veulent pas s'empoisonner avec de l'opium ? Est-il chrétien que le clergé de votre Eglise soit gorgé d'or, tandis que des millions d'Anglais sont dans la plus
profonde misère ? » Et ainsi de suite. La
colère déliait ma langue et mon déplorable anglais. Je vidai jusqu'à la lie la coupe débordante de ma fureur. Je terminai en vomissant à l'oléagineux Révérend mon mépris pour