‹ SouvenirsChapitre 9 sur 12 · JEUNESSE · texte numérisé non relu

JEUNESSE

un pédagogue remarquable, à qui je dois beaucoup de reconnaissance. Treichler, Ruge, Follenius (1) et autres que j'admirais de loin et que le docteur Ludolf m'avait fait miroiter comme des phares, je les voyais et je les considérais de près maintenant. .. et tous n'étaient pas aussi grands de près que de loin.

Herwegh n'était plus à Zurich ; il s'était, avec sa femme, retiré à Paris où il menait avec l'Ariane abandonnée de Thésée -Liszt, la comtesse d'Agoult (2 , une allotria (3) nullement louable ni glorieuse. Je le rencontrai six mois plus tard, après la révolution de février.

Les temps étaient agités et devenaient de jour en jour plus agités. La question du Sonderbund se nouait en un nœud qu'il allait falloir trancher par le fer. Encouragés de France, d'Autriche et de Prusse, les cantons catholiques refusaient l'expulsion des jésuites et la dissolution du Sonderbund. On comptait que le nombre de voix nécessaires pour tenir

(1) AugustFollen, dit Follenius poète né à Giessen en 1794, mort à Berne en 1855 ; emprisonné de 1819 à 1821 comme démagogue ; plus tard professeur à Aarau.

(2) La comtesse d'Agoult (Daniel Stern en littérature) (1805- 1S76), qui de sa liaison avec Liszt de (1835 'à ^39) eut trois enfants, dont Blandine (Mllie Emile Olivier, morte en 1863) et Cosima (Mme H. de Bùlow, puis Mme R Wagner).

(3) Mot grec souvent employé en allemand dans le sens de Uufug (scandale, désordre),

séance (au Bundestag) ne serait pas atteint, et que s'il Tétait, il ne se mettrait pas en mouvement et en action. C'était compter sans l'hôte, autrement dit sans le peuple suisse. La majorité nécessaire fut réunie et le gouvernement fédéral mis en mouvement. La guerre du Sonderbund commença. Je voulus y prendre part comme volontaire, mais je fus repoussé avec ma requête. Ainsi je vis le premier coup partir dans la montagne, qui mit en branle l'avalanche révolutionnaire, et lorsqu'elle vint à rouler, je vis par distance (i), des hauteurs de l'Albis, la bataille décisive de Giesliken (23 novembre 1847) (2), et je me réjouis de cette victoire brillante et décisive.

Entre temps je fus enrôlé parmi les journalistes. A l'exception d'une couple d'articles que, sur les instances de mon ami de l'Université de Giessen, Rudolf F endt, j'avais écrit au Zuschauer de Gustav Struve dont il était un assidu collaborateur, j'étais encore tout à fait innocent sur le domaine journalistique, — mais non sur le littéraire, cela va sans dire,, car dans des tiroirs secrets et heureusement

(1) En français dans le texte.

(2) Le lendemain les troupes fédérales entraient à Lucerne et le Sonderbund était vaincu.

restés tels, j'avais amassé quelques douzaines de kilos de poésies, parmi lesquelles une tragédie triste à fendre le cœur. Les préparatifs de la guerre du Sonderbund m'avaient mis la plume à la main; je trouvai dans la quotidienne Mannheimer Abend^eitung, le journal le plus radical de cette époque, un accueil et un débouché si bienveillants que je ne renonçai pas absolument par avance à toute rétribution, bien que j'eusse considéré comme une profanation de la noble mission de journaliste de travailler pour de l'argent.

Mes articles me valurent beaucoup d'éloges et beaucoup de critiques, beaucoup d'inimitiés, mais aussi beaucoup d'amitiés. A Zurich, l'attention des cercles influents se tourna vers moi, et l'on me fît l'honneur de me prier de rédiger ÏEidgenossische Zeitung, l'ancien journal de Bluntschli (1), qui, après la chute du Sonderbund, n'était plus qu'un bien sans maître. Pendant les pourparlers arriva la

(1) Bluntschli (Johann-Gaspar), né à Zurich le 7 mars 1808, mort à Karlsruhe le 21 octobre 1881 ; professeur à l'université de Zurich dès sa fondation (1833) ; se retira des affaires publiques auxquelles il avait pris une part très active de 1839 à 1846, après la guerre du Sonderbund et s'établit à Munich où il professa le droit de. 1848 à 1861. Appelé à Heidelberg, il y resta vingt ans,, jusqu'à sa mort. C'est lui qui rédigea le code zurichois, de 1844

Révolution de Février, qui m'appela à Paris. Mais avant de partir, j'avais fait quelques démarches préparatoires pour acquérir la qualité de citoyen suisse.

De mon voyage à Paris je revins encore à Zurich, en avril 1848. Les événements avaient suivi leur cours et tout était en bonne voie lorsqu'en septembre, leS/rwve/?w/scA( i)vint bouleverser toutes nos espérances. Je fus emprisonné, d'abord à Sœckingen, puis à Fribourg, jusqu'en mai 184g qui m'ouvrit la prison, me précipitant dans la « campagne » pour la Constitution de l'Empire, et finalement me renvoya au bord du bleu lac de Genève. De ma vie là-bas j'ai raconté quelques épisodes Tan dernier.

L'année prochaine, peut-être...

(x) C'est le nom donné à l'incursion faite le 21 septembre 1848 par Struve à la tête d'une petite troupe, sur le territoire badois, à Lœrrach ; mettant d'abord en fuite les douaniers badois, Struve un moment vainqueur, proclama de nouveau la République, comme en avril avec Hecker ; pais il remonta vers le nord du grand-duché où l'état de siège fut proclamé jusqu'à la hauteur d'Achern ; vaincu à Staufen, le 25, par le général Hoffmann, il fut arrêté le lendemain et emprisonné définitivement à Bruchsal ; les événements de l'année suivante le délivrèrent. Voir ci-dessus, p. 47, note 1.

Les pages suivantes se rapportent à la période dont il a été question dans les Souvenirs de Jeunesse, au premier séjour de Leibknecht à Zïnich, en 1847 . Elles sont extraites d'un long article publié par la Neue Deutsche Rundchau [numéro d'août i8gy) sous le titre: Eine Jungfernrede.

Premier Discours

J'avais vingt-deux ans et j étais à Zurich. Après la révolution de février, les émeutes fomentées par Hecker et Herwegh ( i ) ayant

(() Hecker (Johann Julius), né le 28 novembre 1811, à Eichtersheim, étudia le droit à Heidelberg Nommé Oberlandsgerichtanvo- .cat à Mannheim (1838), il fut élu en 1842 membre de la Chambre badoise, où il siégea parmi l'opposition ; en mai 1845, allant à Stettin avec son collègue Itzstein, il, fut arrêté à Berlin et expulsé de Prusse ; allié de Struve en 1846 et 1847, ^ démissionna et partit pour Alger d'où il revint la même année. A la réunion d'Ofïenbourg (12 septembre 1847), ^ exposa le programme des radicaux badois. Réélu à la Chambre, il se déclara républicain au Vorparlement (Heidelberg, 5 mars 1848) dont il fit partie et dont il demanda sans succès la prolongation jusqu'à la réunion du Parlement définitif. Le 12 avril, avec Struve, il partit de Constance à la tête d'une troupe de 1200 volontaires environ, et envahit le duché de Bade ; défait le 20 à Kandern, où le général von Gagern trouva la mort, il gagna la Suisse où il chercha à faire connaître ses idées par le journalisme. Deux fois élu par la circonscription de lhiengen, au Parlement qui l'invalida, il s'embarqua en septembre pour l'Amérique. Après mai 1849, ^ revint -en Europe, puis repassa l'Océan et s'installa fermier à Belleville (Illinois); c'est là que le trouva la guerre de Sécession, faisante depuis 1856, de l'agitation républicaine.

En 1860, il commanda un régiment (sous le général Frémont) et fut blessé. Commandant d'une txrigade sous le général Howard, il démissionna en mars 1864. Vivant dans sa ferme en été, l'hiver il faisait des lectures publiques allemandes-américaines.

Hecker mourut à St-Louis, le 24 mars 1881

V. plus haut p. 16, et G. Struve, Zwalf Streiter der Révolution, I, 1.

PREMIER DISCOURS

échoué, la révolution de mars s'éteignait lentement, les nuages avant-coureurs des journées de juin commençaient à poindre, et déjà en Allemagne, les partis se formaient. En masse, les fugitifs accouraient vers la Suisse ; moimême, je Tétais Lorsque la révolution de lévrier éclata, après la victoire remportée sur le Sonder bund, — qu'il ne m'avait malheureusement pas été permis de combattre comme volontaire, — je m'étais mis en tête de devenir citoyen Suisse. En même temps que de jour-

Herwegh (Georg) poète et révolutionnaire allemand, naquit à Stuttgart le $i mai 1807, reçut sa première instruction danssa ville natale et à Maulbronn, puis étudia a Tùbingcn la théologie protestante pour laquelle il montra peu de goût. Il revint alors à Stuttgart et collabora a VEuropa de Lewald. A la suite d'une affaire avec un officier, il dut. quitter le Wùrttemberg et se fixa quelque temps à Emmishofen en Thurgovie, puis à Zurich ; il publia à Winterthur ses Gedichte eines Lebendigen (1841, 12e édit, Stuttgart, 1896) poésies pleines de flamme et de jeunesse ; il séjourna ensuite quelque temps à Paris, pais voyagea en Allemagne (1^42) où ii fut fêté comme un barde de la liberté. Le. roi de Prusse lui offrit même une audience à Berlin ; Herwegh, répondit à 1 invitation par une lettre ouverte, datée de Kœnigsberg, qui lui valut son expulsion de Prusse. De retour en Suisse, leséjour de Zurich lui fut bientôt interdit ; il voyagea alors dans le midi de la France et en Italie et revint à Paris où il connut Liszt,. Wagner, G.Sand, H. Heine, Déranger, et fréquenta les réfugiéspolonais et russes. Après février 1848, en avril, à la tête d'une colonne de volontaires franco-allemands, il fait cette incursion, dans le duché de Bade à laquelle Liebknecht a fait allusion à plusieurs reprises. Battu le 27 avril à Dossenbach, par les troupeswûrttembergeoises, il se réfugie en Suisse, puis à Paris. En juillet 1849, il est à Genève d'où, au bout de six mois, il repart: pour Nice; il revint encore à Zurich et à Paris, voyagea dans le midi, puis en Allemagne, et se fixa définitivement en 1866 à. Lichtenthal près de Baden-Baden, où il mourut le 7 avril 1875 >

PREMIER DISCOURS

nalisme, je cherchais à m'occuper detudes juridiques, dans l'espoir d'arriver soit au barreau, soit au professorat. J'avais un grand nombre d'amis influents, entre autres Locher, qui plus tard joua un rôle si brillant, Dubs (i), qui devint président de la Confédération Helvétique, Hot%, procureur général, Treichler, qu'il ne faut pas oublier, alors communiste, devenu depuis un personnage, conseiller d'Etat d'autres encore ; bref, j'avais les meilleurs ■« tuyaux » (2). Mais, est-ce quand éclate un incendie que Ton pense à son avenir et à l'accomplissement de ses désirs personnels? Or, le monde entier était en feu ; et personnellement, Yj avais bien un peu contribué. Adieu, mes beaux projets ! Il me fallait encore agir, n'importe où en Allemagne.

L'ex-commnniste Julins Frœbel (3) qui est

(1) Dubs (Jacob), homme d'Etat suisse, né le 26 juillet 1822 à Affoltern (Zurich), membre du Conseil national (1849) et des Etats, ■président de gouvernement (1855), membre du Bundesrath (1861-72), président de la Confédération (1864). partisan de l'autonomie cantonale, membre du Bundesgericht de Lausanne (1875), mort le 13 janvier 1879. Auteur de : cDas ojfenlliche Recht der schwei^er. Eidgenossenschaft (2 vol. 1877-78]. V. sa biographie par .Zehender (1880).

(2) a Aussichten ».

(3) Julius Frœbel, publiciste, neveu de Friedrich Frœbel, né le 16 juillet 1805 à Griesheim, mort le 6 novembre 1893 à Zurich, où après avoir fait ses études à Munich, il fut professeur de minéralogie (1833) ; vers 1884, il fonda une maison d'édition (Littera*

PREMIER DISCOURS

mort dernièrement je ne sais plus où, consul impérial d'Allemagne, m'avait offert à Mannheim une place de rédacteur ; j'aurais accepté bien volontiers, mais pour le moment, il m'était impossible de me rendre dans le duché de Bade, que faire alors ? Rester où j'étais et m'y rendre aussi utile que possible ; une occasion ne tarda pas à se présenter.

A côté de nous autres réfugiés et de quelques républicains plus ou moins « rouges », vivaient à Zurich un certain nombre d'Aile mands « patriotes », qui éprouvaient le besoin de faire briller leur « patriotisme » et de soutenir les réactionnaires de l'Empire qui revêtaient toujours leurs projets réactionnaires d'une peau de mouton ( i) patriotique et par là, espéraient conquérir le petit habit rouge.

En Allemagne, les adversaires de la Répu-

riches Comptoir, Zurich et Winterthur) dont le but était de publier les ouvrages interdits en Allemagne ; de retour dans sa patrie en 1845, il se trouve à Dresde en 1S48, est élu par la principauté de Reuss au parlement de Francfort, va à Vienne avec Robert Blum ; condamné à mort, après l'occupation de la ville (novembre 1848), il est gracié par Windischgraetz ; expulsé d'Autriche, il publie à Francfort ses Briefe iiber die Wiener ^evclutïcn (1849), voyage en Amérique (185G-57), épouse en 1856 la comtesse Caroline d'Armansperg, fille de l'ancien ministre de Bavière et de Grèce ; revient à Vienne de 1862 à 1866, fonde Tannée suivante et dirige iusqu'en 1875 la S'ùddeutsche Presse à Munich, puis est envoyé comme consul à Smyrne et à Alger (1876-1891) où il prend 5a retraite. Voir son autobiographie, Ein Lehensîauf [2 vol. 1890-91)- (i)Sic,

PREMIER DISCOURS

blique fondaient des ligues constitutionnelles, des ligues nationales et des ligues de patriotes, auxquelles les républicains opposaient des ligues démocratiques. Un beau jour, les patriotes allemands de Zurich eurent l'idée de fonder une ligue qu'on devait baptiser nationale allemande [Deutscher-Nationalverein) (ou patriotique [Vaterlandsverein)})A la tête de l'entreprise était un certain professeur Bobrik qui enseignait je ne sais trop quoi à l'Université mais qui, à ses moments perdus, (apparemment assez nombreux), écrivit un énorme bouquin sur la Flotte allemande.

Ce monsieur était propriétaire d'un petit bateau à voiles, à bord duquel, en compagnie de sa femme et de son famulns, il entreprenait des voyages d'exploration sur l'océan zurichois; il y avait morne fait plusieurs fois naufrage, par bonheur sans issue fatale.

A l'occasion d'une de ces croisières, il se

découvrit une âme intrépide de marin (i)

Les rives du lac aux eaux si vertes l'enchantaient ; ce miroir d'émeraude, que Klopstock immortalisa en des odes sublimes, devenait pour lui un océan ;et lorsque Bobrik le grand

(i) Ein flottes Flottenher^.

PREMIER DISCOURS

eut découvert son âme de marin allemand, il inventa la Flotte allemande. Et dans sa pensée germa un projet immense ( i ) qui engendra un livre formidable. C'étaient des choses colossales que ce Zurichois professeur de marine allemandes avait imaginées. L'Angleterre n'avait plus qu'à baisser pavillon devant la formidable marine allemande ; tous les peuples de la terre gisaient à nos pieds.

Si je pouvais retrouver un exemplaire de ce livre et l'envoyer au représentant de la marine allemande, je suis persuadé que M. Tirpitz {2) s'inclinerait sans objection devant le génie sublime qui présida à la conception de ce gigantesque projet de marine. Mais, hélas! pas un exemplaire n'en est parvenu jusqu'à nous, et ni dans le Meyer . ni dans le Brockhaus (3) je n'ai trouvé le nom de Bobrik... Oublié, oublié, comme dans cinquante ans ou

(x) Uferlos, mot-à-mot « sans rives. »

(2) Tirpitz (Alfred), né le 19 avril 1849 à Kùstrin, contreamiral et chef de l'état-major de la marine allemande en 1892, commandant de la division de croiseurs en Extrême-Orient (1896], secrétaire d'Etat de l'administration de la marine (ministre de la marine) depuis 1897. C'est sous le ministère encore actuel de l'amiral Tirpitz qu'a été promulguée la loi maritime du 10 avril 1898, qui donne une grande extension à la flotte allemande.

(3) Le Mevers Lexikon et le Brockhaus Lexikon sont les deux « Larousse » allemands.

PREMIER DISCOURS

moins peut être, M. Tirpitz, ses amis et ses plans ambitieux. » Au besoin, M. Tirpitz pourrait rechercher des traces de son prédécesseur; disposant de plus de moyens d'investigation, il serait sans doute plus heureux que moi. (i)

Quoi qu'il en soit, le Tirpitz anticipé du lac de Zurich avait l'intention de fonder une ligue « patriotique» et cela nous décida à l'action. Après quelques conférences en petit comité, on décida de convoquer à une réunion les rélugiés allemands et les républicains ; la séance fut très agitée. De divers côtés, on proposa (autant le dire tout de suite) de faire avorter la réunion patriotique et d'en organi-

(i) Sans être beu.coup plus heureux que W. Liebknecht luimême, nous avons trouvé cependant des traces de Ed. ;.?/ Bobrik dans le VollsUendiges Bûcher -Lexikon [Indd* locupletisshnus) de Kayser et Wuttig.

Bobrik y est signalé comme l'auteur de :

Texi, Uebersei\ung und Beleuchiung der Cœlner Urkunde, avec fac-similé (Zurich, Orell, Fùssli, 1840).

Handbuch der praktischdi \um Seefahrturkunde. . , \um Selbstunterncht und fur Lehrer (Zurich, Litt. Comptoir J. Frœbel, 1845, 46 et 48). C'est évidemment à cet ouvrage, gros de 2688 pages, que Liebknecht fait allusion.

Allgemeines nautisches ÏVœrterbucb, complément de l'ouvrage précédent (Leipzig, i8$o et 1858).

Les Deutsche Biographicn signale un Hermann Bobrik, né et mort U Kœnigsberg -, 1811-1845) et professeur de géographie antique dans sa ville natale, auteur d'une Géographie d'Hérodote (1838) et d'une Géographie, de la Grèce antique (1842); qui fut vraisemblablement le frère d'Ed Bobrik.

PREMIER DISCOURS

ser une à sa place, sans distinction de nationalité. A part cela, je ne me rappelle qu'une chose, c'est que j étais debout sur une chaise et que mes mains, avec lesquelles j'avais beaucoup parlé, furent serrées avec tant de force par mes nombroux amis qu'elles faillirent être aplaties ; ensuite, au milieu d'un bruit assourdissant qu'on me dit, après, avoir été un tonnerre d'applaudissements, je fus désigné à l'unanimité comme représentant des sans-patrie, pour porter la parole à la réunion patriotique et attacher le grelot. Ce qui devait avoir lieu le soir suivant.

Je n'avais jamais tenu un « discours ». Cette extériorisation du sentiment m'était inconnue; de même qu'une philosophie de l'inconscient( i ), il me paraît y avoir aussi une rhétorique, de l'inconscient ou une rhétorique inconsciente. Le premier discours ! Je sentais qu'il allait se passer quelque chose d'important pour moi, et puisque l'Esprit universel ne me paraissait pas venir à moi, je n'avais plus qu'à essayer de m'en passer. Je n'avais pas la fièvre de la rampe ; ma tâche me paraissait si simple que je ne voyais aucune difficulté à m'en acquitter.

(i) Allusion à la célèbre Philosophie de Vlnconscient de von Hartmann (1869).

PREMIER DISCOURS

Je savais très clairement ce que j'avais à dire et, rentré chez moi, bien qu'il fût déjà tard, je jetai quelques idées sur un bout de papier et m'endormis du sommeil du juste.

Le lendemain matin, jour de la bataille, mon premier regard tomba sur mes notes de la veille, et je commençai à m'apercevoir que, malgré tout, la chose n'était pas si facile. Néanmoins, j étais plein d'ardeur et ne doutais pas de l'issue brillante de l'épreuve. Malgré toute mon assurance, j'envisageais sérieusement la chose et, tel que je m'imaginais pouvoir le prononcer, j'écrivis mon discours. Je relus mon œuvre, ajoutai quelques mots à effet, et une péroraison foudroyante. Et je fus tranquille. Jusqu'à l'après-midi.

A déjeûner, je rencontrai des amis ; on parla de la réunion, « du » discours ; différentes idées furent émises, auxquelles je n'avais pas pensé. Je me décidai à refaire mon discours. Ce qui fut fait de fond en comble. J étais en train de le relire lorsqu'on vint me chercher pour me rendre à la réunion. Alors seulement je compris le sérieux de la situation. Si j'allais rester court,.... quelle honte ! Comme j'étais ridicule!... Je répétais... tout s'embrouillait. En approchant du lieu de la réunion, je répé-

PREMIER DISCOURS

tai encore une fois... Diable! cela marchait encore de plus en plus mal. Les phrases s'enchevêtraient.

Nous arrivons, montons un escalier ; derrière moi, j'entends un bourdonnement de gens pressés - -de gens pressés, devant moi, derrière moi : « Nous voulons tous entendre ton discours ! » — Mon discours ! Comment débute-t il donc } Comment}} Comment}}} Un chaos de phrases me bourdonnait dans la tète.

Là... me voici dans la salle! Des têtes, des têtes! Esjt-une hallucination ou la réalité ?. .. Tous les regards sont fixés sur moi.

On me fait signe de m'asseoir auprès d'une grande table, — on me présente mon vis-àvis : c'est le professeur Bobrik. Machinalement je le salue.... Toujours machinalement, je souris aux amis qui me parlent. Il fait une chaleur accablante, la sueur coule de mon front, mais certes non parce que j'ai peur. Machinalement je regarde le beau lustre qui domine la grande table, j'en compte les bougies, j'en compte les perles de verroterie, et ce faisant, cherche à rassembler les lambeaux de mon discours.

Je me rappelle tantôt une phrase, tantôt

PREMIER DISCOURS IOÇ

une autre,.... lorsque je me souviens de Tune, j'oublie l'autre et, à peine l'ai-je retrouvée qu'elle disparaît de nouveau comme dans un tourbillon.

La séance est ouverte.

La salle est comble au point que si on y jetait une pomme, elle ne parviendrait pas jusqu'au plancher, et si tranquille j'entends mon cœur battre et ma respiration haleter.

Le professeur Bobrik prend la parole. Je commence par l'écouter.

«... Devoir patriotique... Nous autres Allemands, bien qu'à l'étranger, nous ne pouvons pas oublier que, tandis que là-bas, nos frères, la patrie », etc.

Je connaissais la chanson, paroles et musique, et son auteur ; je laisse mon esprit voyager je suis partout excepté à ce qui se passe.... jusqu'à ce que je sois brusquement rappelé à la réalité par ces mots prononcés d'une voix perçante :

(( J'espère que mon appel sera entendu, que vous adopterez ma proposition, et que vous fonderez l'Union comme je vous le propose !»

Silence. Une seconde. Devant moi, où le professeur de marinea rassemblé unecohortede « patriotes » , on crie bravo! Partout ailleurs, on siffle!

PREMIER DISCOURS

Le moment était arrivé.

Damné discours ! Que vais-je leur dire ? Comment écraser mon adversaire ? Je me redresse :

(( Je demande la parole !

— Monsieur Liebkneckt a la parole, dit le président.

— Le citoyen Liebkneckt a la parole », rectifie un écho dans l'assemblée.

Je me lève. Alors il se passe une chose étonnante Pendant que je me cramponne au début de mon discours, qui m'échappe, le lustre se met à se balancer au dessus de ma tête et les bougies que j'avais comptées une à une commencent à danser tout autour.

a Messieurs ! Citoyens ! »

A peine ai je dit « Citoyens ! » que la table se met en mouvement comme le lustre et les lumières, puis les citoyens qui entourent la table. Tout tourne, et de plus en plus vite, vertigineusement vite. J'entends qu'on me crie (< bravo ! » pour m'encourager et, toujours plus vite, tout, lustre, bougies, tables, gens, tout continue à tourner.

Désespéré, j'essaie de me ressaisir et lance un nouveau « Citoyens !... Ci-tpi-iens !! » Alors

PREMIER DISCOURS

au bord de la table qui danse en rond, mes yeux rencontrent le crâne chauve de Bobrik. La calvitie de Bobrik fut mon salut ; sa vue rompit le charme ! Nonobstant, mon discours préparé avec tant de peines est oublié, c'est vrai ; il n'en reste pas gros comme un cheveu, pas plus que si on l'avait rasé ; mais j'avais vu le port ! J'avais retrouvé la terre ferme sous mes pieds ; je me cramponnai au crâne de Bobrik et les mots, se précipant, vinrent en masse.

Combien de temps cela dura-t-il ? je n'en sais plus rien. Ce que je dis, je ne m'en souviens pas plus! Mais lorsque, dans une péroraison foudroyante, j'invitai l'assistance à fonder une Ligue républicaine d'aclion et non une pommade patriotique, les applaudissements ne s'arrêtèrent plus.

La Ligue républicaine d'action fut votée par une écrasante majorité, tandis que, désespéré, mon professeur de marine quittait la salle, escorté de ses co-patriotes, non moins désespérés. -

Mais ce qui me plongea dans une stupéfaction dont je ne suis pas encore revenu aujourd'hui, c'est les compliments que l'on me fit sur mon « épatant discours ». Je dus alors

PREMIER DISCOURS

éprouver la sensation du soldat qui, après s'être précipité avec ardeur dans la bataille de peur d'avoir peur, se jette sur l'ennemi et reçoit la croix de fer(i) pour prix de cet acte héroïque.

Depuis ce jour où j'eus si peur, j'ai toujours été pris de compassion pour ceux qui vont prononcer leur premier discours et, parmi eux, pour celui qui bredouille. Je dis surtout pour celui-là. Car pour les autres, étant donné qu'il n'y a que les imbéciles pour ne pas commettre d'imbécillités, ceux-là seuls arrivent à prononcer un bon discours pour leurs débuts. En effet, ils apprennent leurs discours par cœur et les déclament ensuite ; ce sont de mauvais discoureurs, dont on ne tirera jamais rien. Je pourrais citer des exemples, mais je préfère m'abstenir, ne voulant pas faire de personnalités.

Et j'ai fini.

Qu'advint-il de notre ligue ? Point d'interrogation .

Quelques semaines plus tard les bulles de savon de tous mes rêves d'avenir éclataient. Je ne

(i) La croix de fer [Eisernes Kreuz), ordre de chevalerie fondé par le roi de Prusse, Friedrich- Wilhelm III, le 10 mars 1813.

PREMIER DISCOURS

•devais jamais être ni citoyen suisse, ni procureur, ni procureur d'Etat, ce qui à cette époque m'apparaissait comme une situation sublime ; pas même rédacteur à un journal suisse, ce que mes amis suisses avaient entrevu pour moi.

De nouveau, je déraillai et quelques semaines plus tard, peut-être même quelques mois, car à une époque comme celle-là, qui se rend compte de la durée ? — j'étais assis dans l'ancien château des margraves de Sœckingen, hôte —bien involontaire— de l'Etat, et je sifflotais sur ma triste destinée, ou plutôt ne sifflotais pas, car je n'ai jamais appris ni à chanter, ni à siffler, ni à danser, défauts de nature auxquels je dois de n'avoir jamais pu danser comme les autres sifflaient ( 1).

J'ai chanté pourtant dans le château de Sasckingen, comme la harpiste de Heine : a sentiment juste et la voix fausse ». J'ai même peur d'avoir chanté des choses que j'ai commises moi-même. En tout cas, sûrement pas :

(1) Allusion à la locution proverbiale : Er tant% wie der andere pfeifty « il danse dès qu'un autre siffle » ; c'est-à-dire : « il suit le mouvement, comme un mouton de Patiurge ».

PREMIER DISCOURS-

Dieu te protège, ç'aurait été si beau

Dieu te protège, ce ne pouvait pas être ! (i)

car le Trompette de Sœckingen ne fut écrit par Scheffel (2) que dix ou vingt ans plus tard, et très probablement sous le même toit où je fus hospitalisé pendant quelques mois, en attendant qu'un peloton de soldats m'escortât jusqu'à la nouvelle prison de Fribourg.

(1) « Blmt Di Gott, es ivœr' so schœn geivesen,

B'hiit Di Gott, es hat nit sol en sein ».

Chanson populaire extraite du célèbre Trompette de Sœchingen, opéra comique du strasbourgeois Nessler, dont le poète Scheffel a écrit le poème (1853, environ 220 éditions depuis cette époque).

(2) Joseph Victor von Scheffel, né et mort à Karlsruhe (ip février 1826 — 9 avril 1886), étudia les sciences naturelles et l'histoire, fut quelques temps dans l'administration judiciaire deson pays (grand-duché de Bade) puis voyagea en 1850 en Suisse, en Italie et dans le Midi de la France. Il fut ensuite bibliothécaire du prince de Fùrstenberg à Donaueschingen, et revint à Karlsruhe en 1864. A partir de 1881, il vécut sur les bords du lac de Constance, à Radolfzell ; il fut élevé, en 1886, à la noblessehéréditaire.

Comme le Irompette, son roman à'Ekkehard (1857) a eu le plus grand succès : 150 éditions environ. Ses poésies, fort nombreuses, sont très goûtées et très populaires.

Voir Grande Encyclopédie, art. de J.G. Prod'homme.

Quand j etais maître d'école

(( Vannée prochaine, petit-être... » écrivait Wilhelm Liebknecht à la fin de ses souvenirs de jeunesse (Aus Jugendzeit) parus dans le Neue- Welt-Kalender fur 1900. Cette année encore, mais pour la dernière fois, le Kalenderfùr 190 1 a eu l'honneur de publier les souvenirs « du temps de maître d'école » (Aus meiner Schulmeisterzeit) qui sont peut-être les dernières pages écritespar celui dont la mort inattendue a frappé si douloureusement le Socialisme international.

C'est aux années i85o et suivantes que se rapporte Aus meiner Schulmeisterzeit, pendant le séjour de Liebknecht à Londres, après son

quand j'étais maître d'école

expulsion de Suisse. Comme dans les autres fragments de mémoires qu'il donna tant à la Neue Deutsche Rundschau qu'au Neue Welt Kalender, Liebknecht narre avec la même bonne humeur les événements, ou sérieux ou comiques, auxquels il avait été mêlé un demi-siècle auparavant, a comme s ils dataient d'hier )), écrit-il luimême. Car la Révolution de 1848-4Q, laissa dans V esprit de ceux qui la vécurent, une trace ineffaçable. Et ses conséquences furent telles que non seidement elles influencèrent les individus, mais encore qu'elles modifièrent profondément ï histoire politique et économique de l'Europe centrale et surtout de F Allemagne.

Dans le cours de ma vie politique, il m'est arrivé plus de cent fois, surtout après avoir fait un discours ou une conférence, de m'entendre dire :

a Tu es bien un maître d'école! »

Ce n'était pas toujours pour me faire un compliment, mais lors même que cela m'était dit sur un ton de reproche, je le prenais comme un éloge et je me disais à part moi :

a Personne n'a le pouvoir de changer de peau ! »

quand j'étais maître d école

Il arrive de manquer sa vocation, mais il est impossible de changer de nature. On peut la contrarier, on peut la contraindre, mais Nature reste Nature, même dans les métamorphoses les plus diverses. Et de nature, je suis maître d'école; et j'ai toujours avoué de bon gré, mainte fois même avec contrition, que la politique m'avait fait manquer ma vocation. Et que la nature, dans cette carrière forcée, ait repris de temps en temps ses droits, cela n'a rien que de naturel.

Je ne fus rien moins qu'un maître d école par contrainte, comme la plupart des exilés (( instruits » et beaucoup d'autres « ignorants », par exemple le fils de Philippe- Egalité, plus tard roi Louis-Philippe. Le futur roi des bourgeois donna à Londres des leçons pour quelque six pence (60 centimes), ce en quoi je l'imitai ; j'aurais même voulu par moment l'imiter encore beaucoup plus souvent. Mais j'étais réellement maître d'école — maître d'école de vocation — et dès avant mon (( temps d'exil », j'avais eu un « temps de maître d'école ».

J'ai toujours eu du plaisir à enseigner, bien que je n'en aie jamais eu avec mes maîtres ; et mon dernier projet, avant d'aller à l'étranger,

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avait été de devenir professeur. Et c'est avec une tristesse ironique que, septuagénaire, je relis le certificat que me remit, après mon examen de maturité, mon professeur de langues classiques, le Dr Otto, un Saxon de Grimma, où il me prédisait un brillant avenir dans l'enseignement. Hélas ! . . . il en a été autrement et la nécessité d'airain m'a forcé à changer ma vocation.

J'ai raconté autre part comment, le sol de M ar bourg étant devenu trop brûlant pour moi, j'acceptai un poste de professeur à V Ecole-modèle de Frœbel à Zurich (1). C'était à l'automne de ^847. J'entrai immédiatement en fonctions et j'en fus très heureux malgré pas mal de déboires.

Cet institut était encore à ses débuts. Mais c'était un excellent pédagogue que ce Cari Frœbel, frère du bien connu Julius Frœbel qui, après avoir failli être fusillé à Vienne, de socialiste-démocrate et pangermaniste ultra, devint dans la suite des temps un brsmarckien prusso-allemand avec la virtuosité d'un Miquel (2). Il était Thuringien d'origine et il faut

(1) Voir plus haut p. 48-49 et 116 ssq.

(2) Miquel (Johannes von) né le 21 février 1829 à Neuenhaus (Hannovre), avocat à Gœttingen, co- fondateur et membre du Comité du Nationalverein (1859), burgmestre d'Osnabrûck (1865);

quand j'étais -maître d'école

croire que la faculté d'enseigner tenait, chez lui, de famille ; son cousin Friedrich Frœbel est le fondateur des Kinder gœrten.

Je ferai remarquer par anticipation que ce même institut fut dirigé vers 1850 par l'excapitaine von Beusl (cousin du ministre saxon du même nom qui devint plus tard ministre autrichien), celui-là même qui, en 1848, s'était mêlé au mouvement populaire, avait pris part à la campagne constitutionnelle et, par la suite, s'était livré dans l'hospitalière Suisse, à sa vocation d'éducateur, sa vocation naturelle. Sous l'excellente direction de Beust, l'institut fut agrandi et il compte aujourd'hui parm1 les meilleures des institutions privées.

Beust, avec qui j'eus assez peu de relations, mais toujours très amicales, est mort récemment à Zurich, à l'âge de quatre-vingt-deux ans.

De mon temps, l'école était assez primitive pour rappeler ce qui est connu des premières

membre de la Chambre prussienne et du Reichstag (nationallibéral) de 1867 à 1877 ; co-directeur de la Discontogesellschaft de Berlin de 1870 à 1873 ; premier burgmestre d'Osnabrùck (1876) et de Francfort (1879) et membre du Herrenhaus, puis du Reichstag (1887-1890) ; ministre des finances prussien en 1890, annobli en 1897 et nommé vice-président du ministère prussien et ministre des finances.

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écoles modèles de Pestalozzi (i). Tout y était d'une simplicité rustique, mais propre et bon, en particulier la nourriture.

La place ne manquait pas dans l'immense maison, — grange plutôt, — - qu'après trente années d'absence de Zurich, je cherchai à revoir en vain à Seefeld. Elle avait été sacrifiée aux besoins croissants de la ville qui s'agrandit de jour en jour. Simple, sans luxe inutile, mais arrangée pratiquement, elle me fit alors une impression extraordinaire.

Dans notre civilisation malsaine, nous sommes habitués aux formes routinières et par la force de l'habitude, nous finissons par attacher plus d'importance à l'accessoire qu'au principal. L'éducation est devenue une profession — ou plutôt un métier — des plus formalistes. Elle est composée de formes et de méthodes précises qui se sont pétrifiées avec le tempset se transmettent d'une génération d'éducateurs à la suivante.

Le moyen, comme cela s'est produit en d'autres parties et sur d'autres domaines, est de-

(i) Pestalozzi (Johann Heinrich), le célèbre éducateur et pédagogue, né le 12 janvier 1746 à Zurich, mort le 17 février 1827 à Brugg (Argovie). Pestalozzi, comme Jean-Jacques Rousseau, a été l'objet de nombreuses études, parmi lesquelles nous citerons eulement le recueil Pestalo-^i-Studien (1896 et suiv.).

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venu le but et le but primitif a été perdu de vue. Ce n'est qu'au siècle dernier que des esprits réformateurs comme Rousseau et Pestalozzi, s'avisèrent que le but même de l'école et de l'éducation est : faire d'un enfant un homme. Et, étant donné que chaque enfant est doué d'une nature et de capacités propres, l'éducation d'un enfant ne peut être entreprise sans une étude pi éalable de son caractère, et cette éducation, quoique différente selon les individus, ne doit pas faire perdre de vue le but de l'humanité en général. C'est justement sur ce principe, presque oublié déjà, de Pestalozzi, que Frœbel, en tenant compte de l'évolution des sciences, conçut son école, au moment même de la réaction de Metternich. J'avais devant moi mon système pédagogique idéal, en faveur duquel j'avais tant combattu lorsque j'étais étudiant et l'occasion m'était enfin donnée de voir quelle réalisation pratique je pouvais en tirer. Je me mis ardemment à l'œuvre et, à mon grand étonnement, je m'aperçus que j'étais doué d'une qualité inestimable pour un pédagogue : la patience avec les élèves, petits ou grands . A part cette patience bien spéciale, je suis dans la vie d'un tempérament plutôt irascible qui m'a déjà

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attiré bien des désagréments. A l'école et, en général, tant que j'enseignai, je ne me souviens pas d'avoir jamais perdu patience. J'eus pourtant des élèves d'un tel acabit, qu'ils eussent soumis la patience du plus patient à une rude épreuve ; ainsi, dans une école de Londres, j'eus à éduquer des jeunes gens de familles riches, de seize à vingt-quatre ans, mal élevés ou quelque peu dévoyés. On m'avait prévenu que j'aurais à faire appel à ma qualité si éminente et je me tins pour averti. Pendant ma première leçon, je considérai mes élèves absolument comme un dompteur des animaux féroces. Que Ton ne croie pas que, par cette comparaison, je veuille déprécier l'art d'enseigner : celui qui en impose aux hommes en impose également aux animaux et réciproquement. Bref, j'étudiai mes jeunes gens, agis avec chacun d'eux comme son caractère me parut l'exiger, et sus si bien leur montrer mon mépris de la fortune et du manque d'éducation et de civilité, que je les gagnai tous et, pendant quatre ou cinq ans, c'est-à-dire jusqu'à mon départ de Londres, je n'eus jamais le moindre ennui à souffrir de leur part. L'un d'eux même, que l'on m'avait désigné comme l'un des pires, fils d'un clergyman fortuné, eut

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une telle affection pour moi, qu'il allait toujours au devant de mes intentions. Il fut pris d'un tel écœurement pour la vie de la « respectable » société, qu'il se décida à partir pour l'Australie. Ses parents, qui avaient perdu sur lui toute influence religieuse, ne réussirent pas à lui faire abandonner son projet. Comme ils lui refusaient leur consentement, il s'enfuit un beau jour de la maison paternelle en compagnie d'une jolie servante; il épousa la servante et s'embarqua pour l'Australie par le premier bateau. Il y est devenu un monsieur riche et considéré, a écrit un très bon livre sur l'Australie, où il vit dans la meilleure intelligence avec sa femme, qu'il a élevée à sa façon. Ils ont tout récemment célébré leurs noces d'or.

Alors, j'avais déjà, certes, de l'expérience; mais à Zurich, je n étais rien plus qu'un novice. Dans ma classe j'avais vingt-et-un élèves, parmi lesquels le fils de Julius Frœbel était recommandé à ma sollicitude particulière. Sa mère, née Zeller et fille d'un patricien zurichois, gardait toujours la maison pendant que son mari était en voyage. Ses cheveux blonds, coupés court à la manière de George Sand, ses yeux 'bleus et ses traits sinon d'une beauté régulière, du moins d'une vivacité agréable,

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faisaient de cette femme, encore dans la vingtaine, une personnalité des plus intéressantes. Enthousiasmée par le courant jeune-révolutionnaire, elle était connue personnellement d'un grand nombre de ses représentants ; je la fréquentai d'une façon très assidue et agréable, ce qui me fit passer sur maint souci de ma position et sur le mal du pays. Avec ma faculté éducatrice, cela marcha beaucoup mieux que je ne l'aurais supposé. J'étais dans les meilleurs termes avec mes élèves, comme avec les professeurs. Du reste, je puis dire que le « chef » fut content de moi et me délivra un certificat des plus flatteurs.

Je fis, même, entre temps, une expérience pédagogique personnelle. Je préparai un jeune homme de dix-neuf ans, fils d'un paysan des environs de Zurich, qui n'avait jamais fréquenté que l'école rurale, — école bien au-dessus, sans contredit, du niveau allemand, — et n'avait aucune instruction grecque ou latine, à subir, au bout de sept mois (sans compter une interruption d'environ six semaines causée par les événements politiques : révolution de février, voyage à Paris, etc.) son examen de maturité, en langues mortes,

quand j'étais maître d*école

allemand et histoire ; et, à l'automne de 1848, il put entrer à l'Université de Zurich.

Révolté de voir tant de temps et d'efforts perdus à l'étude des langues mortes classiques, j'avais fait à Giessen une méthode à mon usage, et je ne fus pas peu fier du résultat acquis. Depuis lors, j'ai appris que Schliemann ( 1 } avait étudié le grec par une méthode analogue, la plus simple méthode du monde, par parenthèse, qui consiste en ceci : aussi rapidement que possible, s'approprier le plus grand trésor possible de mots et de tournures, ce qui s'acquiert de préférence en les lisant et relisant le plus vite possible, jusqu'à ce qu'on les possède entièrement. 11 est évident que ce procédé n'est pas moins efficace pour les langues, modernes que pour les anciennes. Pour ne pas fatiguer et tenir en haleine l'intérêt de l'élève, il ne faut donner à celui-ci que des livres qui le captivent. Qu'il ne soit pas à court sur la grammaire, c est l'affaire du maître, ou>

(1) Heinrich Schliemann, que ses fouilles en Troade ont rendu? célèbre, naquit à Neubuckow (Mecklenbour^), le 6 janvier 1822 ; en 1847, il était négociant à Pélersbourg, y fit fortune, et, après de nombreux voyages, entreprit, à ses frais, de faire des fouilles à Iroie (1850), puis à Mycène (1876 et 1888), à Ithaque (1878), à Orchomène (1881), à Troie encore (1882 et 1 888-1890), enfin à Tyrinte (1884-85^ ; il mourut à Naples le 27 décembre 1890, laissant des relations de toutes ces fouilles et une fort curieuse autobiographie (1892).

quand j'étais maître d'école

s'il s'enseigne lui-même, l'affaire de l'élève .Qui a bien appris une langue n'a besoin pour aucune autre, même la plus difficile, de professeur, excepté bien entendu pour la prononciation. Mais je m'égare dans les détails et

dans la pédagogie

Ma carrière de professeur à Zurich tira bientôt à sa fin. De Paris et de la légion de Herwegh (i), sain et sauf, je revins encore une fois à Zurich, mais quelques mois plus tard je pris part au deuxième soulèvement badois, connu sous le nom de Struve-Putsch (2), dont je ne revins pas. Il me conduisit en prison, de la prison dans la campagne constitutionnelle, et de la campagne constitutionnelle, en exil7 — d'abord en Suisse, puis en Angleterre. Le retour à Zurich, où j'avais fait mes premiers pas, me fut interdit par les autorités cantonales, et à Genève, où je séjournai (3), je n'eus pas l'occasion d'exercer ma vocation de professeur.

J'arrivai à Londres dans l'été de 1850, et au bout de peu de temps, se posa devant moi, mais non dans le même sens, la question que

(1) Voir plus haut, p. 129.

(2) Voir Anno 1849, p. 7-8 et Souvenirs de Jeunesse, p. 126, n. i~

(3) Voir Anno 1849.

quand j'étais maître d'école

j'avais déjà si souvent adressée à ceux que je soupçonnais despionnage : De quoi vis-tu ? « De quoi vis-tu ? »

Ce que j'avais sauvé du naufrage me suffit pendant quelques semaines^ et Cari Frœbel que j'avais aidé d'un prêt avant le début de la révolution de mars, me remboursa au moment critique, — par parenthèse, il est le seul de ceux que j'ai aidés à cette époque, qui m'ait remboursé, ce que je n'oublierai jamais. Mais tout cela ne me conduisit pas loin. Un a homme instruit » fi) arraché soudain à ses habitudes, et jeté dans un pays étranger, dans des habitudes, étrangères, auquel l'impératif catégorique du Destin dit : gagne ta vie, maintenant !! est dans une situation incomparablement plus exécrable que l'ouvrier, c'està-dire r« ouvrier manuel»(2). Le « travail )) est international ; en Angleterre, en France, tout comme chez lui en Allemagne, l'Allemand cordonnier, tailleur, horloger, etc., dès qu'il a surmonté les premières difficultés de la langue et ne dépend plus de « chers compatriotes », est mieux placé et sera mieux traité

(i) Studif ter.

( 2 Handarbeitera

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qu'en Allemagne. Mais F « homme instruit » t Le juriste allemand, le « philosophe » allemand, etc., est absolument sans ressource à 1' « étranger », parce que sa jurisprudence ou sa philosophie y est absolument sans valeur. Pour le philologue, cela va déjà un peu mieux, parce que le professeur allemand est estimé en tous pays, mais pas toujours bien payé, naturellement. Le médecin même, auquel il semble que le monde entier soit ouvert, se heurte en Angleterre à de graves difficultés, le métier de guérisseur n'étant pas le même là-bas que chez nous.

Or, j étais philologue et, naturellement

ma première pensée fut de chercher une place de professeur. On m'en dissuada cependant. Exilés, nous étions dépréciés, il n'y avait rien à faire sans « références»..., et puis la religion ou plutôt l'irréligion ! Je renonçai à ce projet et cherchai autre chose. Mais quoi, quoi ? N'importe quoi. La faim me pressait. A Genève, j'avais déjà essayé de la typographie et j'y avais trouvé un cheveu. Alors quoi, quoi ? Je reçus d'un camarade un avis qui me fit luire une espérance de salut. Sir

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RowlandHill{ i ), le postmaster-général, organisateur de la Penny Post, avait besoin de quelques centaines de nouveaux facteurs, pavais toujours été bon marcheur, j'avais de l'endurance, — pourquoi ne deviendrais-je pas facteur, jusqu'à ce qu^il se trouve quelque chose de plus conforme à mes goûts? J'appris môme qu'un certain nombre d'allemands avaient été acceptés dans le service des postes ; cela lit tomber mes dernières hésitations et j'adressai dans les formes une demande à l'administration des postes. Un jour d'attente cruelle. Deux jours, trois jours et jusqu'aujourd'hui — quarante neuf ans après, — je n'ai pas encore reçu de réponse. Bref, je suis devenu aussi peu facteur que compositeur. Et j'étais de plus en plus affamé, au point que mon estomac grondant me posa ce dilemne : avoir un gagne-pain ou mourir de faim.

De mourir de faim je n'avais nulle envie, bien que maint brave garçon, que sa mère n'avait pas bercé avec cette chanson-là, me fût proposé en exemple. Mais j'avais beau me

(i) Réformateur du service postal en Angleterre, sir Rowland Hill naquit le 3 décembre 1795 à Kidderminster ; dès 1837, il proposa l'introduction du tarif à un penny (ro centimes) pour les lettres, ce qui fut adopté trois ans plus tard par le Parlement ; directeur technique des postes, de 1854 à 1864, il mourut à Hampsteard, le 25 août 1879.

<>uand j'étais maître d'école

iôr

torturer la cervelle, examiner dans toutes les directions, — pas une éclaircie dans le nuage qui m'enveloppait, et finalement je dus me raccrocher à l'enseignement comme à la dernière planche, — au dernier brin de paille de salut.

Je savais, d'ailleurs, qu'il n'y avait rien à faire sans un agent ; mais j'avais entendu les pires choses sur les agents. Néanmoins, c'était un moyen indispensable, comme, hélas !

aujourd'hui encore. Je recherchai mes certificats, brossai soigneusement mes habits râpés, et quelques demi-couronnes (pièces de 3 fr. 10) réunies dans ma poche, — à cette époque, l'inscription sur le registre des bureaux de placement les plus minimes coûtait une demicouronne, — je me mis en route. Je présentai successivement à ces messieurs mes certificats; je fus reçus par tous, fort bien reçu savec mes -demi-couronnes, accablé de compliments pour mes bons certificats, et soulagé de mes demicouronnes. Sans grande confiance, j'attendis la récolte que mes blancs écus allaient faire germer et mûrir. Mais cette confiance était encore trop grande. Les jours et les jours, les semaines et les semaines passèrent.... et pas de nouvelles de mes honorables agents.

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