XIV BIBLIOGRAPHIE DES OEUVRES DE LIEBKNECHT
Wasicbim Berliner «< 1{eichstage » sagte. Nach den stenographischen Berichten verœffentlicht (ib. 1867),
Rede ùber den %Antrag au} Beudaubung der gefangencn socialâemohratischen Reichstag Abgeordneten (Reichstags Sitzung vom 2i. November 1874) Nebst einem Anhang enth. Aktenstùcké zur Çharakteristik des Staatsanwalts Tessendorf die Urtheile des Berliner Staadtgerichts und des preussischen Kammergerichts in Sachen Most's (Leipzig, 1876.)
Zu Truti und Schut%, Festrede gehalten zum Stiftungsfeste des Crimmitscbauer Volksvereins am. 22. Oktober 1871. 4. verni, Aufl. (Leipzig 1874 ; 6. Aufl., Berlin 1891)
Wissen ist VvCacht — Macht ist Wissen. Vortrag gehalten zum Stiftungsfeste des Dresdener Atbeiterbildungs- Vercin am 5, Februar 1872 und zum Stiftungsfeste des Leipziger Arbeiterbildungs-Verein am 24. Februar 1872. 2. Aufl. (ibid. 1875 ; neue Aufl., Berlin, 1874.)
Das Brief-Geheimniss uor dem deutschen Reichstag. Nach den amtlichen stenographischen Berichten. (Berlin, 1878).
Zur oricntalischen Frage, oder soll Europa Kosakisch werden ? Ein Mahnwort an das ueutsches Volk. 2. verm. Aufl., in der die neuesten Phasen der politischen Lage berûcksichtigt sind (Leipzig, 1878).
T)ie Katastrophe in Brilckenbergschacht . Die Verhandlungen drùber ira saechsischen Landtag. Nebst einem Vor-und Nachwort (Stuttgart, 1880).
T>ie Orientdebatte im deutschen Reichstag (vollstaendig nach dem amtlichen stenogr. Bericht) kurz beleuchtet (Leipzig, 1878).
Gegen den Militarismus und gegen die neuen Steuern (Berlin , 1870).
IVas die Soiialdemolraten sind und was sie ivollen ? Neue Bericht und vervollstaend . (Berlin, Vorwœrts, 1891).
Le portrait publié en tête ce volume nous a été communiqué par le Dl Karl Liebknecht. C'est la réduction d'une photographie exécutée à Berlin en 1898.
Celui qui se trouve en regard de la page l nous a été obligeamment prêté par les Sozialistische ïMonatshejte qui l'ont publié dans leur fascicule de septembre 1900. C'est une reproduction du portrait de Liebknecht en insurgé (als Freischœrler), de celui-là même, très vraisemblablement, dont il est question page 6, note 1.
Dans la présente traduction, on s'est efforcé de suivre d'aussi prés que possible le texte original. Certaines -phrases, certaines tournures (répétitions, allitérations, etc.) pourront sembler dures aux oreilles, voire aux yeux çiu lecteur français.
Mais nous avons estimé qu'une traduction, même un peu choquante pour nos compatriotes, était préférable à quelque « belle infidèle » ou à une adaptation trop « littéraire ».
Les deux premiers fragments ont été traduits par M. J.-G. Prod'homme, les deux autres par M. Ch. -A. Bertrand.
Les Traducteurs.
WiLHELM LtEBKNËCHT EN INSURGÉ (1849)
Les souvenirs d'exil en Suisse, Anno 184g, ont été écrits par IV. Liebknecht, pour le Neue-Welt-Kalender de i8gg. Il y a cinquante ans, après la répression des soulèvements populaires qui agitèrent V Allemagne [V Allemagne du Sud principalement) en faveur de l'unité germanique, un grand nombre de révolutionnaires, appartenant aux classes les plus diverses de la société, trouvèrent asile en Suisse.
Un article des Grenzboten (1) nous renseigne sur un grand nombre d'entre eux : à Berne.
(1) Grenzboten d'octobre 1849, Deutsche Fliïcbtlinge ht der Schweit^,
c'étaient le professeur médecin Karl Vogl avec ses fils, Emile et Adolphe ; ltzstein, Raveaux « le pale fanatique de Pologne », Jacoby, de Kœnigsberg, « V homme des quatre questions » ; Sigel, tout jeune encore, ex-ministre badois et ex-feld maréchal, plus tard général pendant la guerre de Sécession; Mieroslawski, son collég ne; le peintre Kaufmann, de Dresde \Nauwertk, privat-docent, de Berlin ; Grosse, de Mannheim, éditeur d'Arnold Ruge ; le poète G. Herwegh; Fried. Frœbel ; Ruge lui-même ; Germain Metternich, « le héros de Mayence » ; Haussmer, Reinhart, saxoûs ; Born, de Posen; Doit; Nafe ; le colonel Blenker, plus tard général dans l'Amérique du Nord, et son aide-de-camp Fassbender, de Dûrkheim. Berne seul avait accueilli six cents exilés. A Ouchy, vivait l'Italien Ma^ini; à Lausanne, il y avait peu d'Allemands : Gustave Struve « le héros de VOberland », « le Robespierre allemand » et sa femme ; à Genever Karl Heinzen, Zitz, Bambergei\ Schùt^, de Mayence ; à Zurich, Todt, ex-membre du gouvernement provisoire de Dresde ; Jœck'el et Richard Wagner, de Dresde également ; le Prussien Annecke; Zychlinsky, Wittig et Lindemann; V avocat Biberstein ; Chaizes, de Vienne; Tùrr,. de Mannheim ; Bekk, de Bade. A Lucerm, Brentano qui avait joué un grand rôle dans la Révolution badoise, et ses compatriotes, Mercy, Thibaut, Eichjeld, partis plus tard pour l' Amérique. A Bâte, enfin, ou aux environs, c'était Teodor Mœgling, ancien conseiller royal de Wilrttem-
berg, et sériciculteur , surnommé « Seidenhann », avec V avocat Erbe, « te héros des barricades d'Altenbourg »; et Tzschtrner, membre, comme Todt, du gouvernement révolutionnaire de Dresde. Dans cette dernière ville, les troupes prussiennes avaient vaincu la Révolution le 9 mai ; dans le duché de Bade, les événements, beaucoup plus violents, ne se terminèrent qu'au mois de juin. Apres V insurrection militaire des g- 12 mai à Bade, à Ras tait, à Lœrrach, les soulèvements de Karlsruhe et de Fribourg obligèrent le grandduc Lèopold, — comme avait fait le roi de Saxe, — à s- enfuir, le 14, à Francfort. Le gouvernement du 14 mai, présidé par Brentano, avait fait alliance avec le Palatinat bavarois et les radicaux wuv-ttember geois ; les troupes étaient commandées par les généraux polonais Snayde et Mieroslawski. Une assemblée constitutionnelle s'ouvrit le Ier juin à Karlsruhe; Georgg, Werner, G. Struve, H. Najè, Richter, Behmann, Frédéric Hecker, rentré d'Amérique, formèrent alors avec Brentano le gouvernement provisoire du 14 juin. Mais le même jour, les Prussiens entraient à Kaiser slautern sous la direction du .général Hirschfeld : le 21 , ils battaient les insurgés à Waghceusel ; le 22, ils occupaient Mannheim ; le dimanche rer juillet, ils investissaient Rastatt, qui se rendit le 23. Depuis le ^2 5 juin, ils occupaient Karlsruhe, où le grand-duc rentra le 18 août (1 ).
(1) On consultera utilement sur cette époque les Erinneriingen mis Rastatt 184g, de M. Albert Fcerderer (Lahr in Baden, 1899) » ceux de Ludwi-g Bamberger (Berlin 1899), ainsi que de M. W. Ashton Ellis (Londres, 1892), trad. en allemand par H. von Wolzogen : 1849, Der Âujstand iiiDresdeu (Leipzig, 1894),
Les Souvenirs d'un homme de 48 qu'a publiés l'ami Sorge dans les deux dernières années du Pionier-Kalender de New-York, ont rappelé bien des choses à ma mémoire et réveillé bien des souvenirs depuis longtemps endormis.
A Genève, où nous nous rencontrâmes et où nous vécûmes plusieurs mois dans l'intimité, Sorge put écrire son journal, et qui mieux est, le conserver, tandis que moi, qui, sans contredit, ai fait de plus lointaines péré-
grinations, je n'ai rien pu sauver (i), ni le moindre bout de papier, ni même, — chose plus douloureuse, — le moindre débris de ma splendide bibliothèque.
Ma vie et mes tribulations d'exilé à Genève ^n'apparaissent clairement aujourd'hui et revivent en leurs lignes âpres. Et de cette multitude renaissante d'impressions, d'images, de faits, je vais, à la prière de quelques amis, extraire différents épisodes, au courant de la plume.
C'était en 1849, ~~ l'année du grand travail pour nous, hommes de 1848, Vannée jolie, — le 3 ou le 4 juillet. La bataille de Rastatt venait d'être perdue, la fameuse Mnrglinie (2) ayant été tournée par les Prussiens et les troupes impériales qui, suivant leur tactique bien connue, se gardaient des attaques de front. La majeure partie de nos troupes, — celles qui n'étaient pas tombées ou n'avaient pas été envoyées dans la souricière de Rastatt, — se
(1) A l'exception cependant d'un petit portrait à l'huile pour lequel un jeune peintre genevois, Zwehlen, me supplia de poser, et qui, inachevé encore à l'époque de mon départ, me fut envoyé à Londres (L.) Une reproduction de ce portrait vient d'être publiée dans les So^ialistische Monatsheftc de septembre 1900.
(2) La Murg est un affluent de la rive droite du Rhin, qui se jette dans ce fleuve après avoir traversé Rastatt. Les Prussiens avaient rencontré dans la vallée de la Murg une forte résistance de la part des insurgés badois.
repliaient vers le sud. et, bien qu'il fût encore question d'une « guerre du peuple » dans la Forêt Noire, on se faisait peu à peu à l'idée d'une retraite dans la Libre et neutre Suisse. (En soulignant ces deux mots si nobles, je me rappelle quelle expérience en firent par la suite plusieurs d'entre nous, grâce au Conseil fédéral ; la Suisse d'aujourd'hui, en des cir~ constances analogues, ne nous obligerait plus à les souligner... du moins osé-je l'espérer).
Le gros de l'armée était en avant. Quant à nous, nous formions une société assez mêlée, réunie par l'orage des événements, nous connaissant d'ailleurs presque tous, — une douzaine: entre autres, le brave Gustav Struve (1),
(1) D'origine russe, G. Struve. dont il sera parlé longuement tout à l'heure, naquit à Munich le 4 octobre 1805 ; de 1824 à 1826, il étudia le droit à Gœttingen et Heidelberg. En 1 S 3 ; , il fut secrétaire de la députation d'Oldenburg au Bundestiig; puis revint à Mannheim en 1832. De 1845 à J^4^ ^ publie plusieurs ouvrages de droit, étudie la phrénologie, fonde un journal consacré à cette science, sur laquelle il conférencie à Mannheim et à Heidelberg ; fonde à Mannheim le Deutschcr Zuscbaucr, en 1847 î Ie 5 )um ^e ^ niême année, il crée à Karlsriihe le Club des Entschiedenes Fortschrittes et fait reparaître à Neutsdadt son Z'uschauer, qui avait peu duré à Mannheim. En septembre 1848, il dirige le soulèvement de Lcerrach auquel on a donné le nom de Struve putsch-. Emprisonné le 25 septembre, le 14 mai 1849 le délivre. Après la Révolution de 1849, condamne à mort, il s'enfuit en Suisse, puis en France et en Angleterre. 11 s'embarqua le 11 mai 1852 pour New-York, où, dès le ier juillet, il ressuscitait pour .la deuxième fois le Zuschauer, qui mourut définitivement Je ier avril 1852. De 1855 a 1850, il vécut à GranitviHage (Ile des Etats). En 1858, il publia Die sociale
qui n'avait plus à tracer sur le papier des plans de victoires à venir; sa femme Amalie, qui en voulait pas le quitter ; Rosenblum, naguère aide de-camp, et futur rédacteur du Rummeltipuff encore à naître ; Neff (i), instituteur, jeune homme très actif et résolu qui s'était fort bien conduit à la tête de son bataillon populaire, jusqu'au moment où celui-ci fondit entre ses mains, homme par homme, à la bataille de Rastatt ; Dortu [2), toujours prêt à
Republik. Amnistié le 7 août 1862, il repartait pour l'Europe le 2 juin de l'année suivante. Pendant la guerre de Sécession, il avait combattu avec le grade de capitaine. Il a laissé un ouvrage sur cette guerre, sous le titre : Das 8. Régiment New- Yorher Frehuilligen un à Trin^ Salrn-Salm . On a, en outre, de lui, une Histoire universelle en six volumes ^1864-66); Zivœlf Streiter des Révolutions (Berlin, 1867), et beaucoup d'autres ouvrages dont on trouvera les titres aux Deutsche Biographien (Art. de Wippermann, vol., 36, p. 686). Struve vécut à Vienne à partir de 1869 ; il y mourut le 21 août 1870, en prononçant ces paroles : « 'Dièses entset^liches Krïeg, ich muss fort ! »
Sa femme Amalie, née Dusar, morte en Amérique en 1862, a laissé deux ouvrages du plus grand intérêt : Erinnerungen ans der badischen Freiheitskœmpfern (Hambourg 1850) et Historische Zeitbilder (Bremen îS^o). Elle fut emprisonnée avec son mari de la fin de septembre 1848 au 16 avril 1849. « C'était une beauté démoniaque », dit Alb. Fcerderer (p. 2).
(1) Friedrich Nèff, de Rùmlingen, près Lcerrach (Bade), fut condamné à mort le 8 août 184) et -fusillé le lendemain matin à Fribourg pour conspiration et participation à l'insurrection. (V. Albert Fcerderer, p. 163).
(2) Johanu-Ludwig-Maximilian Dortu, de Potsdam, ancien auskultator et sous-officier au 24e landwehr-régiment prussien ; condamné à mort pour haute trahison le 30 juillet 1849 et ex^~ cuté le lendemain matin à Fribourg.
« Max Dortu, dit un contemporain, était un tout jeune homme, un ardent idéaliste, qui participa à l'insurrection dès le début ï). (Grenzboten, 1849, 3* v0^v P« 2 7^)*
toutes les audaces, au cœur toujours joyeux ; plus âgé, il m'eût fait songer à Volker von Alzeie(i); il était bon chanteur à l'occasion et naturellement poëte, comme tout le monde à son âge ; enfin, venait ma petite personne qui, à ce moment, pensait plutôt au Scheiden vom Liebsten, was man hat (2) qu'à la Révolution vaincue.
Jeunesse n'a pas de vertu... (3). La Révolution était-elle vraiment perdue ? Son drapeau ne flottait-il pas là-bas au pays hongrois, où l'héroïque peuple magyar que, si chaudement, célébra le brave Scknatiffer, pourchassant les bandes des soudards ennemis comme le loup les troupeaux ? Et puis Rastatt n'avaitil pas des provisions pour plusieurs mois, avec des munitions suffisantes ? Le pays ne pouvait-il pas se soulever demain ? Ah ! combien de milliers de fois et depuis combien de milliers de jours ai-je entendu dire : « Ce sera pour demain ! »
Alors je pensais à autre chose. Il y avait à peine deux mois que, l'insurrection com-
(1) Héros du poëme des Nibelungen
(2) Chanson du Trompette de Sceckingen, l'opéra-comique populaire de Nessler.
(3) Jugendhal keine Tugend (proverbe allemand).
mençante ayant ouvert ma prison (i), j'avais quitté Fribourg, le cœur heureux et gonflé d'espérances orgueilleuses, bien qu'il m'eût fallu y laisser une fiancée conquise dans la tourmente et l'affliction. Je ne revenais pas en vainqueur, mais qui pouvait prévoir combien serait longue mon absence ? Qu'apporterait l'avenir? l'heure prochaine ? Sous mes pieds, c'était comme un tremblement de terre, le sol se crevassait, et ses fondements grondaient et vacillaient... Tout remis en question; l'avenir, un chaos duquel l'imagination ne pouvait tirer la forme la plus vague. Mais jeunesse n'a pas de soucis, et, partant, possède une très grande vertu.
(( Pas de soucis », ce n'est peut-être pas très exact. Je m'étais créé beaucoup de soucis dans ma jeunesse, — et lorsque je vins à Londres, en juin 1850, le bon Karl Pfaender, phrénologiste et physiognomoniste. me découvrit dans le visage une « ligne de douleur ». Mais soucis et douleurs ne m'importunaient jamais longtemps, car j'eus toujours, quelle qu'en fut l'acuité, un fouet à la main pour les chasser,
(1^ Liebknecht avait été emprisonné à la suite de l'insurrection badoise de septembre 1848, jusqu'au mois de mai 1849.
môme aux temps les plus cruels où je mourais de faim, à Londres. Ce fouet, c'était la gaieté (ou peut-être tout simplement 1 etourderie ?), qui surgissait comme un kobold lorsque je ne savais plus d'où je venais ni où j'allais. Mais la gaieté, on le sait, a pour sœur jumelle la mélancolie : au Jacques qui rit répond un Jacques qui pleure ( 1 ) ; le Jean qui pleure complète celui qui rit, et le plus heureux Jean est celui qui peut rire avec un œil et pleurer avec l'autre. Pleuré ! à part quelques larmes d'émotion, par exemple au théâtre devant le jeu vibrant d'un acteur, ce dont (je veux dire de mes lartmes) j'étais toujours furieux, — et quelques larmes de joie, par exemple, lorsque, après Sedan, là République fut fondée en France, — homme fait, je n'ai jamais pleuré, et je crois bien en avoir perdu la faculté.
A Fribourg, j'avais donc des adieux bien douloureux à faire ; et comme tous mes amis avaient de côté ou d'autre, quelques occupations, nous nous donnâmes rendez-vous pour onze heures du soir à l'hôtel Fœhrenbach où nous étions descendus. Pas plus tard. Car dans la ville il n'y avait plus qu'un petit
(1) Eu français dans le texte.
nombre des nôtres; les Spiesser ( i ), qui jusque-là s'étaient tenus tranquillement cachés, commençaient à ramper hors de leur taudis, déjà les vedettes prussiennes rôdaient aux environs et sur la cathédrale flottait peutêtre le drapeau blanc. Nonobstant, il fallait être sur le qui-vive, et nous n'avions pas de temps à perdre. Nous nous séparâmes. J'allai mon chemin, non sans avoir soigneusement examiné la lame de mon couteau de chasse et si mes deux pistolets étaient, bien et dûment chargés. On n'avait pas encore de revolver à cette époque.
Au dernier moment, quelques minutes avant onze heures, je me retirai. Les avis de toutes sortes que j'avais reçus me faisaient hâter le pas. Dans les rues, une vie suspecteinquiétante. D'authentiques « têtes de Bassermann » (2) en présence desquelles le bienheureux Bassermann lui-même ne se serait pas effrayé, puisque c'étaient de bons amis à lui, se rappro-
(1) Littéralement, les épieus, les hallebardes.
(2) Fried. Daniel Bassermann, homme d'titat badois (1811- 1855), membre de la deuxième chambre badoise depuis 1841, fut en 1848 envoyé comme chargé d'affaires au Bundestag ; élu au Parlement, il prit place avec décision parmi les modérés libéraux. C'est de cette époque que date l'expression, devenue proverbiale, Bassermann' sche Gestalt, a attitude à la Bassermann », « tête de Bassermann », qui est souvent mise à la place de son nom.
chaient autour de moi. Quelques-uns me suivirent, et bientôt je remarquai qu'ils s'intéressaient à moi. J'entendais un cliquetis de sabres, « grand-ducaux » évidemment, qui crurent alors le moment venu de jouer de la lame. N'ayant nulle envie de me battre, je hâtai le pas. Tout à coup, trois ou quatre hommes, venant d'une rue voisine, se trouvèrent devant moi ; de leur côté aussi j'entendais un cliquetis de fer. J'étais entre deux feux — il n'y avait qu'un moyen d'en sortir: en avant ! Je pris un pistolet de chaque main, me précipitai sur le groupe arrêté devant moi, et braquant mes pistolets sur eux, je. criai : « Place ! Le premier qui me touche, je le tue ! » Cela réussit. Mes hommes de Bassermann se retirèrent, pendant que leurs camarades qui, sur ces entrefaites, étaient accourus au lieu du combat, remettaient 1 epée au fourreau avec une célérité de singes. Si le danger de la situation ne m'était apparu clairement ad hominem, en cet intermède comique, j'aurais pu éclater de rire à la vue de ces agneaux de l'ordre qui eussent pu figurer parmi les soldats de carton de la garde de Falstaff. Mais je n'avais pas le temps de rire. Qu'étaient devenus les cama-
rades ? Par bonheur, je touchais au but. Dans -la rue, je ne remarquais plus rien de suspect. Je fis une petite reconnaissance avant de rentrer à l'hôtel. Le ciel était serein. Dans le caféT .rien que de bons amis. « Enfin ! Où es-tu resté si longtemps? — Nous avions peur pour toi ! — .Nous t'attendons depuis une heure t — Dans la ville, il n'y a plus rien de sûr. — -Mais, où est Dortu} Et Neff? » On m'interrogeait, de. tous côtés. Je m'aperçus alors que Dortu et Neff manquaient. Les autres étaient rentrés avant l'heure convenue à l'hôtel, parce qu'il ne leur avait pas paru prudent de rester dehors, et qu'ils ne voulaient pas provoquer l'attention publique.
Que faire? Attendre, naturellement, les deux manquants.
Nous attendîmes jusqu'à minuit, jusqu'à une heure, jusqu'à deux heures.
(( Encore une heure ! Impossible d'attendre .plus longtemps ! Il fait petit jour, nous sommes pris. Ils se seront joints à une troupe de nos volontaires, et seront partis avec eux à l'armée. Ou bien?... »
Nous attendîmes. Deux heures un quart sonnèrent à la cathédrale. Deux heures et de-
mie! trois quarts! trois heures !.. . Pas de Dortu, pas de Neff .
Nous n'avions déjà que trop attendu ; nous ne pouvions plus attendre. Maintenant le drapeau blanc flottait réellement au sommet de la cathédrale et, dans le matin grisâtre, nous voyions un va-et-vient encore plus suspect <jue la veille au soir. Par groupes, affolés, les ,moutons de l'ordre, que nous évitions autant que possible, devenaient d'un nombre inquiétant ; et forts, y compris notre guide, volontaire du voisinage, de dix hommes et d'une femme, la plupart armés, plusieurs, dont moi, ayant des arquebuses, — nous n'avions rien à redouter même de plusieurs douzaines de mannequins empesés. Cependant l'expérience enseigne que les moutons affolés, quand ils se sentent en nombre contre un petit groupe, aveuglés par la rage et la crainte, se précipitent tête basse sur l'objet de leur rage et de leur crainte, et peuvent, dans leur lâcheté même, être plus cruels que des hommes de courage.
Bref, nous quittâmes la ville sans encombre. Mais c'est alors que la situation commença à devenir réellement désagréable. Les derniers des nôtres s'étaient éloignés depuis long-
temps ; nous ne voyions plus leurs traces,, mais bien celles des uhlans prussiens qui rôdaient entre eux et nous. Nous étions donc coupés. Et voici qui augmentait le danger ; les moutons de l'ordre, de tous côtés, reprenaient maintenant courage, recherchant, par des services réactionnaires, les bonnes grâces des Prussiens, qui n'osaient encore pénétrer en ville.
Struve, qui, reconnaissable à mille pas, ne pouvait être pris pour un autre, et dont la tête slavo-chinoise avec ses yeux dirigés obliquement vers le front, comme ceux des Mongols (il descendait d'une famille russe) ornait, dans le duché de Bade, presque toutes les têtes de pipe, comme la tête de son ex-ami. Hecker( i), Struve, sans aucun doute, aurait été reconnu. Et, livré aux Prussiens, il eût certainement rapporté à l'un d'eux un magnifique habit rouge. Mais non, les moutons de l'ordre ne voulaient rien connaître de rouge. Et cer-
(1) Friedrich-Karl-Franz Hecker, né à Eichterssheim le 28septembre 1811, membre de la seconde CHambre bauoise â partir de 1842, et du Vorparrement de 1848, dirigea l'incursion du> 12 avril 1848, de Constance, dans le duché de Bade ; il s'enfuit après la bataille de Kandern (20 avril) contre Fried. von Gagern ; il gagna l'Amérique du Nord d'où il revint l'année suivante- Colonel pendant la guerre de Sécession (1 861 -1864), il mourut à Saint-Louis -le 24 mars 1881.
tes, ils eussent choisi pour leur habit une autre couleur.
Nous tînmes conseil. Nous ne pouvions songer à rejoindre notre armée, car les Prussiens, qui la poursuivaient, naturellement, avaient déjà envoyé des patrouilles si loin que nous ne pouvions rattraper les nôtres sans nous jeter dans l'ennemi. Et nous étions dix hommes — sommairement armés pour la plupart, avec une femme au milieu de nous ; — la femme de Struve qui, nullement peureuse, était intarissable en saillies et en bons mots ; — en tout cas nous n'étions pas dans une position des plus favorable pour nous battre. Que nous restait-il à faire ? Nous fallait-il recommencer en petit une marche de flanc, semblable à celle de Heidelberg effectuée après la bataille de Waghasusel (1), et essayer ainsi, en faisant des détours, de rejoindre notre armée ? Sur ces entrefaites, nous apprîmes qu'aucun chemin n'était libre vers le sud ; nous nous résolûmes donc, disposant d'un chariot qu'on nous avait offert, à marcher vers l'ouest; à
(1) Village industriel entre Karlsruhe et Heidelberg, non loin de Philippsbourg. Les Prussiens y vainquirent les insurgés badois le 21 juin 1849.
Breisach, nous gagnerions le territoire français, en passant le Rhin ; et, après avoir envisagé la situation, nous essayerions de rejoindre notre armée. Nous la trouvions mauvaise, mais quel autre parti prendre, à moins de nous livrer volontairement ?
Sans incident notable, nous atteignîmes le Rhin, toujours accompagnés de notre guide si dévoué, qui voulait à toute force retourner chez lui attendre les événements. Nous enterrâmes nos armes dans un taillis. Me séparer de mes pistolets, — d'un nouveau système pour l'époque, et ma propriété personnelle, — qui m'avaient si bien servi l'année précédente, lors du Struveputsch, me fit vraiment mal au cœur. Et maintenant, en route pour la «République » française. Que Louis Bonaparte, le <( Président », eût un faible pour le parti réactionnaire allemand, et projetât la ruine delà République, ce n'était certes pas un secret pour nous ; mais nous ne comptions que sur les sentiments républicains de l'Alsace dont, pendant les derniers mois, nous avions eu mainte preuveévidente. Les Alsaciens s'étaient, par douzaines, joints à nous comme volontaires, dans leur uniforme de garde nationale, €t avaient combattu avec enthousiasme pour
la Liberté et V Unité allemande ; a l'Alsace, allemande et française, est le trait d'union entre la France et l'Allemagne »; ces mots étaient alors dans toutes les bouches.
Quelques surprises nous étaient réservées. La frontière était sévèrement gardée, mais non par les gardes nationaux que nous avions pensé. Le maire, ceint de son écharpe bleublanc-rouge, nous reçut à la tête d'un détachement de gendarmes : « Vous êtes fugitifs ? Nous avons l'ordre strict de ne laisser passer aucun fugitif badois. Vous allez rebrousser chemin. » Le maire parlait allemand en patois alsacien ; pourtant il ne semblait pas si méchant que ses paroles. « Vous ne voulez pourtant pas nous livrer aux Prussiens?'» Ces mots produisirent leur effet, et l'on parlementa. Struve avait été tout de suite reconnu ; il avait l'air très pacifique et sa femme n'avait pas la tournure d'une '« combattante ». Sans plus, il leur fut donc permis de prendre une voiture et de partir pour Bâle, accompagnés d'un gendarme. Jusque-là, très bien. Mais pour nous, qui n'avions pas une mine à inspirer confiance, les choses n'allèrent pas si facilement. Nous ne pouvions nier avoir combattu. Nos vareuses d'insurgé
nous trahissaient; l'un de nous avait même un uniforme. Le maire — il nous l'avoua sous le coup de la sympathie, — nous aurait bien laissé aller sans autre formalité; mais, comme nous pouvions bien le penser, il y avait des ordres formels venus de Paris. Louis Bonaparte voulait ouvertement prouver aux maîtres légaux de l'Europe qu'il était digne de prendre place parmi eux. Dans son embarras, le pauvre maire se résolut à télégraphier à Paris pour demander des instructions. On nous conduisit dans une coquette auberge où l'on nous fit une réception enthousiaste. Là, nous attendîmes. La société ne nous manquait pas; eussions-nous été les plus grands buveurs du monde, nous n'aurions pu satisfaire tous ceux, hommes, femmes ou jeunes filles, qui trinquaient ou voulaient trinquer avec nous. Bientôt se forma tout un rassemblement, et la rue, devant la porte de l'auberge, était noire de monde, c'est-à-dire bariolée, car, à cette époque, l'Alsace n'avait pas encore adopté la monotonie des couleurs sombres dans le costume. La foule, surtout la partie féminine, présentait toutes les couleurs de l'arc en-ciel. Il y eut tout à coup un mouvement, les têtes se tournèrent vers quelque chose, puis des
gens s'écartèrent : « Place à M. le xMaire ! »
Accompagné de deux gendarmes, le maire pénétra dans la maison, puis dans la pièce où nous nous trouvions ; sa mine grave ne nous présageait rien de bon. ((Messieurs, fit-il après un salut poli, les nouvelles que j'apporte ne sont pas bonnes ; la réponse que* j'ai à vous transmettre est catégorique. Il vous faut re passer la frontière, sinon vous êtes incorporés dans la légion étrangère et dirigés tout de suite sur Marseille (ou Toulon ?).
— Chien! » mecriai-je à l'adresse de Bonaparte, perdant toute mesure ; le maire fit comme s'il n'avait pas entendu l'exclamation qui devait bientôt devenir crime de lèsemajesté; il haussa les épaules et dit: « Sale histoire ! Si vous ne voulez pas rebrousser chemin, il n'y a plus que la légion ». Ces mots sonnaient mal à nos oreilles, mais le visage du brave homme en démentait la dureté... Il me fit signe de le suivre dans la pièce voisine et là, il éclata : « Quel gâchis honteux à Paris ! Canaille ! Voyez-vous, ici nous sommes bons républicains, et (assourdissant sa voix) les deux gendarmes qui sont avec moi sont aussi de bons républicains. Partez tranquillement
avec eux pour l'Algérie. Si la route est trop longue^ la Suisse n'est pas loin. Compris? »
Certes, j 'avais compris, et nous nous serrâmes chaleureusement la main. J'appelai immédiatement mes amis, dont l'impatience était compréhensible : naturellement, ils comprirent aussi. Encore une petite comédie, pour que l'assistance ne remarquât rien. Sacrant tout haut et riant tout bas, nous déclarâmes choisir l'Algérie, et nous sortîmes de l'auberge, suivis des deux gendarmes qui gardaient la porte comme deux cariatides. Des adieux enthousiastes nous saluèrent, mêlés à des imprécations à cette « canaille » de Napoléon ; hurrahs, poignées de mains, accolades même, et nous partîmes.
Restés seuls avec nos gardiens, ceux-ci nous contèrent que, longtemps déjà avant la République de février, ils étaient républicains ; après l'élection de Napoléon à la présidence, ils avaient eu l'intention de quitter le service; seules des considérations domestiques les avaient retenus. Pendant la lutte, là-bas, — dans le duché de Bade, — ils avaient eu envie de venir nous rejoindre avec armes et bagages, mais ayant appris que les choses allaient comme çi comme ça, ils avaient préféré rester
chez eux. Dommage! deux gendarmes français soldats de la liberté allemande, quel spectacle divin !
Ce fut un joyeux voyage, bien que la pensée de ce qui se passait de l'autre côté du Rhin mêlât de l'amertume à notre gaieté. Cependant nous passions agréablement le temps avec nos compagnons ; nous plaisantions, nous buvions, nous trinquions, et même nos gendarmes payaient ; et cela, jusqu'à ce que nous fûmes arrivés, soit en voiture quand l'occasion se présentait, soit à pied, dans les parages de la Suisse. Il n'y avait pas de temps à perdre ; une vigoureuse et cordiale poignée de main aux braves garçons, qui refusèrent, presque froissés, toute récompense ; et nous disparûmes dans les fourrés de la « libre Suisse )), salués de deux coups de feu à blanc par nos gendarmes qui, dans le cas où quelqu'un eût assisté a la scène, voulaient s'en faire un témoin de leur conduite consciencieuse. Nous étions dans le canton de Baie où nous ne pouvions guère espérer un accueil amical. Mais, venant du côté de la France, nous rencontrâmes moins de difficultés que nous ne l'eussions supposé. Les garde-frontière nous posèrent toutes les questions possibles
et impossibles, avec la plus grande grossièreté; mais on ne nous empêcha pas de continuer notre route. Enfin, nous pûmes connaître exactement l'état des choses à Bade. Malgré les contradictions évidentes des nouvelles les plus diverses, un fait restait acquis ; il n'y avait plus à douter que notre armée que, le matin même, nous eussions rejointe avec plaisir, fût encore capable de soutenir une résistance efficace ; si elle ne voulait pas se laisser couper par les troupes prussiennes et impériales à leur poursuite, elle en était réduite à se réfugier sur le territoire suisse. Tout le long de la frontière suisse, se pressaient déjà des fuyards, et toutes les troupes de la Confédération y étaient concentrées pour procéder à leur désarmement. Outre les fusils et les armes blanches, les nôtres possédaient une importante réserve de munitions et tout un matériel d'artillerie ; nous Savions pas perdu un seul canon. Notre artillerie, à Wagheeusel et à Rastatt, s'était montrée avec évidence supérieure à celle des Prussiens ; à Oos, nous avions même pris un canon Mœrser, rapporté en Suisse comme trophée de victoire.
Nous n'avions aucune envie d'assister au
désarmement qui dura du 6 au 1 1 juillet, jour où Sigel ( 1 ) passa le Rhin à Eglisau.
Ainsi, me voilà encore en exil. Même en admettant la possibilité d'une revanche, — le drapeau de la Révolution ne flottait-il pas victorieux en Hongrie ? — aucun de nous ne croyait la chose réalisable du jour au lendemain. Il fallait prendre une décision. Que faire ? (2)
De quel côté me tourner? Aller à Zurich, où la plupart des nôtres se dirigeaient ? Il n'y avait pas à y songer, le gouvernement m'ayant chassé du canton après l'émeute de septembre (3). Bâle n'en valait pas la peine, Berne et Lucerne n'avaient aucun attrait pour moi. Restait Genève ; à Genève donc ! Comment avais-je pu hésiter un seul instant ? Elles brillent cependant entre toutes les belles villes de la Suisse, elles rayonnent au loin, ces deux
(1) Franz Sigel, né à Sinsheim (Bade), le 18 novembre 1824, lieutenant de 1843 ^ ^47, prit part en avril 1848 à l'expédition de Hecker; ministre de la guerre badois pendant le soulèvement de 1849. U se battit à Waghasusel, à Rastatt, etc. Passé en Amérique en 1851, il leva en 1861, un régiment d'infanterie, remporta la victoire de Pearidge (8 mars 1862) et commanda l'aile droite à Bull-Run (28-30 août) ; en 1864, il prit le commandement de la Virginie occidentale ; de 1865 à 67, il fut rédacteur en chef du Baltimore-lVecker . Il vit encore à New- York.
(2) En français dans le texte.
(3) Voir plus loin, p. 47, les Souvenirs de Jeunesse,
sœurs jumelles : Zurich, avec son lac demeraude, véritable bijou à la poitrine d'une jolie femme (qu'on me pardonne cette métaphore, le bijou étant certainement plus gros que la poitrine à laquelle je l'accroche) et, sur le même rang, Genève avec son lac bleu, plus bleu que l'azur du ciel, ce Léman, image réduite de la mer gréco-italienne, mais d'une égale beauté.
Zurich, la ville de Zwingli, le plus grand et le plus courageux des réformateurs, qui non en patient, mais en martyr enseigna sa foi par l'effusion de son sang sur les champs de bataille ; Zurich , la ville où Klopsiock découvrit le germanisme sain, alors impossible à trouver en Allemagne, où jaillit la fontaine de Jouvence qui rajeunit la littérature caduque de l'Allemagne ; Zurich, — depuis qu'en Allemagne l'esprit populaire, mis en éveil, luttait contre la prudence sénile et le gouvernement des vieilles perruques, — devenu l'asile hospitalier de tous les vaincus de l'Allemagne.
Genève, la ville de Calvin, le sombre et ~ fanatique croyant, qui fit de l'homme le jouet sans volonté d'un destin plus cruel que celui des Grecs, et qui s'intitulait lui-même l'instrument impitoyable de cet impitoyable destin
appelé divine Providence ; — la ville de Jean- Jacques Rousseau, le mélancolique apôtre de la nature, qui devait donner à tous la santé, mais en détenant avec malice le remède pour soi-même, — du pauvre, de l'excellent Jean- Jacques, qui dans ses Confessions et dans sa ■Nouvelle Héloïse chanta le Cantique des Cantiques du lac Léman et de l'amour et, dans son Contrat social, donna leur programme aux doctrinaires de la Révolution française bientôt mugissante; — Genève, la ville de Guillotin, cet ami sensible des hommes, auquel la vue d'une fenêtre génevoise donna l'idée de son couperet mobile, de Guillotin à qui le destin ironique a imposé l'immortalité, la guillotine ; — laf ville du charlatan constitutionnel Necker et de sa prudente fille, Mme de Staël ; - la ville aux portes de laquelle Voltaire vécut de longues années, Voltaire en qui se résume toute la vie intellectuelle de la France de son temps, Voltaire, poète, railleur, historien, philosophe, qui, avec combien plus de raison que cette tête sans cervelle, que ce mannequin au manteau de pourpre surnommé l'Ogre-Roi, dit a Soleil 0, eût pu dire cet imbécile : « L'Etat, c'est moi !» — je crois même qu'il a dit : « La France, c'est moi ! » — la ville en-
fin, où tous les vaincus des luttes politiques ou religieuses de France trouvaient et trouvent un asile semblable à celui de Zurich pour ceux d'Allemagne.
A Genève donc ! D'autant plus que je n'y étais jamais allé et qu'au charme du connu s'ajoutait l'attrait de l'inconnu.
A Genève ! Qui me suit ? Trois camarades furent de la partie et tout de suite le plan du voyage fut élaboré. Passer une nuit encore à Baie, et le lendemain matin, par le Jura et le magnifique Val-de Travers, en route .pour Genève, et à pied. Nous n'avions pas besoin de beaucoup d'argent et nous avions tout le nécessaire. Tout d'abord, un beau temps — et malgré la catastrophe badoise, — encore de la bonne humeur, deux compagnons indispensables en voyage, surtout lorsqu'on voyage à pied .
Ce fut un voyage comme jamais je n^en fis. Un paysage céleste, un été radieux. Nous étions quatre : Korn, de Berlin, Rosenblum, d'Odessa et Becker, de Hamm, — tous trois morts, depuis longtemps, en Amérique, — tous très gais, les autres encore plus que moi ; en un mot, nous étions bien assortis. En raison des fortes chaleurs, nous ne marchions que le matin et le soir; et, quand le soleil était
trop fort, nous nous étendions à l'ombre des rochers et des arbres. Nous n'eûmes à souffrir ni de lafaim ni de la soif ; Becker nous en épargnait les soucis. C'était un très bon journaliste (à Francfort, il avait travaillé avec Lùning à la Deutsche Zeitung), mais c'était encore un meilleur fourrier.
Rosenblum et Korn, que j'avais naguère connus à Zurich, mes compagnons d'armes pendant notre fameuse expédition des volontaires de Saeckingen, où, avec treize hommes et une carabine, nous conquîmes le quart du duché de Bade en trois jours ; Rosenblum et Korn, bien que plaisantant à tort et à travers, se sentaient quelque peu mélancoliques: deux des quatre feuilles du trèfle manquaient : Borkheim et Cohnheim, tous deux de Berlin, tous deux soldats de la guerre glorieuse et de la Révolution qui nous avait valu à tous une longue détention. Borkheim, à la tête de sa batterie, chevauchait vers les frontières suisses et avait encore un certain temps à rester près de ses hommes ; de Cohnheim nous n'avions aucune nouvelle, ce qui nous .inquiétait quelque peu. Nous savions seulement qu'en Champagne il avait perdu, non seulement son bataillon populaire
qui l'avait abandonné après la bataille de Waghaeusel, mais encore son cœur; et, le sachant très romanesque, nous craignions qu'en recherchant son bataillon et son cœur, il ne lui fut arrivé malheur.
Remarquons en passant qu'il devait atteindre heureusement la frontière ; mais alors commencèrent les folies que nous redoutions de lui. Sans nouvelles de sa dulcinée, il repassa la frontière, retourna à Bade, tomba par hasard entre les mains des Prussiens, parvint à s'enfuir de nouveau, et nous le revîmes un beau matin, à Genève, les yeux mélancoliques : à part cela, bien portant et raisonnable ; — en tout cas guéri de son amour.
Notre voyage n'avançait pas vite. Nous n'avions rien à perdre, et avant de songer à l'avenir, nous devions envisager la situation, ce qui, pour le moment, ne nous était pas possible.
En route, nous dévorions naturellement tous les journaux. A Locle et à la Chaux-de- Fonds, nous rencontrâmes des citoyens suisses bien renseignés ; l'un d'eux s'était trouvé à Bade peu de temps avant la bataille de Rastatt. Nous apprîmes des détails plus précis sur la retraite des nôtres actuellement réunis sur le territoire suisse et qui devaient se rendre
aux points assignés par les autorités. Un jour, à midi, en lisant les derniers journaux, nous tombâmes sur ce passage de la Karlsruhèr Zeitwig :
Le fameux chef des insurgés, Dortu, l'ami et complice de cette canaille de Schlœffel, qu'une balle prussienne, à Waghseusel, a malheureusement soustrait au châtiment qu'il méritait, a été pris au moment où il fuyait à Fribourg.
Alors nous sûmes pourquoi Dortu n'avait pas tenu sa parole le soir où nous l'avions attendu. De Nejf, toujours pas de nouvelles. Tout nous laissait supposer qu'il avait été pris comme Dortu ; ce qui était, en effet, la vérité, comme nous l'apprîmes quelques semaines plus tard, lorsque, après la chute de Rastatt, le 23 juillet, le conseil de guerre put commencer à fonctionner (1). Les comptes rendus du procès nous prouvèrent plus tard que tous deux avaient été surpris et faits prisonniers, alors qu'ils voulaient nous rejoindre, par les gardes nationaux réactionnaires, les mêmes peut-être qui m'avaient poursuivi. Tous deux furent fusillés' à Fribourg. Jamais cour mar-
(1) A. Fœrderer donne un compte rendu de ses opérations depuis sa première séance, 3e 7 août, ainsi que la liste des 94 condamnés (dont 27 à la peine de mort): 21 à Mannheim, 47 a Rastatt et 26 à Fribourg (A. Fœrderer, p. 115-126).
SUISSE
tiale ne fit tomber plus nobles victimes que ces deux jeunes hommes, dont l'un, né dans les hautes sphères de la société, l'autre, dans une simple hutte de paysans ; l'un de Berlin, l'autre de la Forêt Noire ; tous deux, animés des mêmes idées, s'étaient rencontrés sur le même champ dç bataille, et, en face de la même mort qu'ils y trouvèrent, tous deux relevèrent fièrement la tête, confiants en la victoire définitive de la cause pour laquelle ils avaient joyeusement sacrifié leur jeunesse souriante, leur vie riche en espérances.
Quant à Neff, que je n'avais jamais beaucoup fréquenté, sa nature calme et réfléchie, la décision froide qui se lisait sur sa figure mâle, dans ses yeux perçants, sur son front large, et que justifièrent ses actions mêmes, avaient fait sur moi une impression durable ; un long entretien que j'avais eu avec lui, le maître d'école prolétaire, sur les devoirs de classes, me prouva que Neff avait saisi la haute mission du professorat et voyait dans X éducation du peuple les racines d'un progrès vraiment démocratique. Honneur à sa mémoire ! (i).
(i) Hans Blum qui, au cinquantième anniversaire de la Révolution de mars en Allemagne, veut renier celle-ci dans une publication faite à l'occasion même de ce cinquantenaire, se per—
rs
Dortu, le jeune héros si chevaleresque, est plus connu, et j'ai déjà parlé de lui plus longuement. Il me suffit de rappeler ici que son père, conseiller supérieur au tribunal de Potsdam , avait reçu la promesse de sa grâce du roi Frédéric - Guillaume IV, avec lequel il était en rapports personnels d'amitié ; mais le télégramme qui commuait la peine de mort en celle d'emprisonnement, arriva à Fribourg vingt-quatre heures après l'exécution du jugement. Jamais ses vieux parents, auxquels les balles du peloton d'exécution avaient percé le cœur, ne retournèrent à la cour. Morts pour le monde, — le père avait aussitôt quitté sa place, — ces deux vieillards vécurent leurs derniers moments avec le seul souvenir de leur fils...
Vers le milieu de juillet nous arrivâmes à Genève, où nous rencontrâmes plusieurs 4mis, entre autres Borkheim, — et Cohnheim dont l'escapade eut lieu quelques jours plus tard. Un temps radieux nous avait accompagnés jusqu'à ce moment, et le soleil nous resta fidèle quelques semaines encore.
met de qualifier Neff de ce paysan aux trois quarts illettré de Rùmlingen x> (L. )
Fils aîné du célèbre révolutionnaire Robert Blum, M. Hans Blum a publié, en 1897, Die deutsche Révolution 1848-1841).
J'étais recommandé à Albert Galeer, membre du grand conseil, chef du parti radical du canton, chef de V Union du Griitli ( Grùtliverein), et l'un des hommes les plus influents de Suisse. Nous allâmes le voir dans sa villa où il vivait en célibataire avec son jeune frère et sa sœur, célibataire elle aussi, personne aimable, instruite et qui, par esprit de renoncement, se sacrifiait à ses deux frères. Galeer avait dépassé la trentaine. Il nous reçut avec le sans-façon junévile d'un étudiant ; nous nous sentîmes tout de suite à l'aise et comme chez nous. Frères et sœur étaient animés du même esprit :
(( Avez-vous déjà un logement? nous demanda celle-ci.
— Ma foi ! non ; nous ne sommes que depuis hier soir à Genève.
— Vous n'allez pas rester à l'hôtel. Combien êtes-vous ?
— Six en tout.
— Ça s'arrange très bien. Dans une villa voisine, il y a justement deux étages à louer. Prix modérés et vue sur la montagne. Je peux la retenir pour vous. »
La Montagne, à Genève, c'est le Mont-Blanc. Une villa avec vue sur le Mont-Blanc ! Quel
rêve! Un vrai conte des Mille el une Nuits.
« Mais c'est magnifique ! Ça fera certainement notre affaire.
— Bien ; je vais m'en occuper tout de suite. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Une heure après
elle était déjà de retour :
(( C'est fait. Naturellement, je n'ai pas encore loué ; il faut que vous voyiez vous-mêmes la maison et le jardin. Vous aurez le tout pour (elle me dit un chiffre dérisoire). Voulez-vous me suivre ?
— Mais, tout de suite. »
Le temps d'y aller, de visiter, nous avions loué ! Un enchantement ! Le jardin était vaste, ombragé d'arbres, et des centaines de lézards rampaient çà et là en nous regardant avec étonnement. La villa était coquette et bien aménagée ; elle avait un balcon d'où l'on pouvait voir le Mont-Blanc dans sa puissante majesté. C'était féerique.
Et là nous vécûmes heureux et charmés durant quelques semaines ; seuls venaient troubler notre idylle les mauvaises nouvelles •de Bade et l'écho des salves de la cour martiale, qui nous rappelaient cruellement que nous n'étions rien moins que des touristes en voyage d'agrément.
Sur ces entrefaites, Gustave Struve et sa femme arrivèrent également à Genève. Le hasard voulut que, dans notre villa, il se trouvât un logis convenable : nous pûmes rester ainsi en rapports constants. Struve qui, l'hiver précédent, avait refait en prison, dans le sens républicain, l'Histoire universelle de Rotteck, travail dont je ne veux pas, du reste, discuter ici la valeur, méditait d'écrire l'histoire des trois insurrections badoises;il se mit immédiatement au travail et, avec une rapidité étonnante, le tout fut terminé, grâce à la patience angélique de sa femme qui écrivait sous sa dictée. Elle valait mieux que son travail de secrétaire, et bien souvent, quand nous la quittions pour quelque joyeuse excursion, après des plaisanteries d'un goût parfois douteux avec son mari, elle nous regardait partir avec regret. Cependant, elle avait une telle adoration pour lui qu'elle n'eût jamais contredit à aucune de ses volontés ; nous déployions pourtant assez de diplomatie pour l'y pousser.
Une seule fois, Struve, qui n'aimait pas les longues marches, consentit à se joindre à nous pour faire une ascension sur le grand Salève ; il nous arriva ce jour-là une aventure
tragi-comique qui faillit tourner très mal. Nous étions parvenus sans incident jusque sur le large dos de la montagne, que nous parcourions de côté et d'autre, respirant l'odeur pénétrante du thym des Alpes, alors en pleine floraison, et qui nous montait jusqu'au genou, faisant du vaste plateau une mer de fleurs, immense et pourprée, de laquelle ça et là émergeaient de puissantes roches. Tout-à-coup, un cri de peur retentit; c'était Mme Struve qui, un instant auparavant chantait gaiement, venait à nous, la terreur peinte sur le visage, aussi vite que ses jambes pouvaient la porter : « Au secours ! Le taureau ! » En effet, — cent pas environ derrière elle, — un taureau s'élançait, tête basse, a Jetez donc votre ombrelle ! » lui criai-je. Son ombrelle rouge feu, qui déjà en différentes circonstances avait représenté la République rouge et fait mettre sous les armes les amis de l'ordre, était évidemment la cause de la mésaventure. Mais la pauvre Amalie avait bien trop peur pour écouter mon conseil. J étais le plus près d'elle; je me précipitai, lui arrachai son ombrelle, et l'emportai derrière un rocher que j'avais remarqué. En un moment nous y fûmes, et, — avec notre aide à tous, il est
EN
SUISSE
vrai, — Mme Struve fut hissée dessus, ainsi que le gros et pesant Gustave, — ce qui n'alla pas sans mal ; — nous grimpâmes ensuite. Il était temps ! Notre terrible ennemi avait en un clin d'oeil déchiré avec ses cornes et piétiné la malencontreuse ombrelle et se tenait, écumant de colère, devant notre forteresse. Mais le rocher était trop dur pour sa tête et trop haut pour ses jambes, — et après quelques attaques infructueuses, notre ennemi se résolut, avec une science tactique que nous ne lui aurions pas supposée, à nous faire un siège en règle. Ce ne fut pas très agréable. Pas un berger en vue, et nous devions faire contre fortune bon cœur. Nous étions en sûreté, certes. Le taureau se l'expliqua peu à peu (il faisait évidemment partie des intellectuels de sa race); il rumina une pensée, releva fièrement la tête, qui devait singulièrement lui bourdonner, après ses attaques furieuses contre le roc dur, se secoua en faisant demi-tour, et... partit avec lenteur et dignité.
Nous étions enchantés ; la perspective de passer toute cette belle journée et même une nuit sur ce rocher romantique, ne nous souriait nullement, si joli que plus tard eût pu en être le récit ; et par la force, nous ne pouvions
repousser l'agresseur, même si l'un de nous lui eût sauté sur le dos, comme on l'avait proposé. Le taureau n'avait rien du dieu amoureux, et d'ailleurs il aurait bientôt senti qu'un insurgé allemand n'est rien moins qu Europe, même lorsqu'il a une réputation européenne... ce qui d'ailleurs n'était encore le cas d'aucun de nous, — sauf celui de Gustave Struve qui n'eût jamais osé risquer ce saut périlleux. Nous attendîmes encore une minute que le taureau, qui plusieurs fois s'était retourné en agitant la tête, eût disparu de nos yeux ; et nous redescendîmes en sautant, après nous être assurés que sa retraite n'était pas une ruse de guerre. Mme Struve ramassa tristement les débris de son ombrelle rouge, qu'elle voulut garder comme souvenir, — et nous retournâmes chez nous, car l'envie d'attendre sur le remarquablement romantique et romantiquement remarquable sommet du Mont-Salève le coucher du soleil, nous avait été enlevée par la crainte de voir revenir notre mortel et quadrupède ennemi du rouge. La descente, quoique assez difficile, s'effectua sans incident, au milieu de la gaieté la plus folle, — la plus folle relativement, — après la peur que nous venions d'éprouver.
Ce fut une journée remarquable, Gustave Struve lui-même voulut bien le reconnaître, mais il ne remonta jamais plus sur le Mont- Salève. Maintenant, il est mort, — mort depuis vingt ans et plus, — et comme souvent on Ta mal jugé et que la masse Fa oublié, je retracerai brièvement, dans le calendrier de l'an prochain, sa vie et ses œuvres. Le mot de Hegel sur Robespierre : « On peut répéter une chose à sa gloire: il fut sérieux dans tout ce qu'il fit », ne peut être appliqué avec plus de justesse à personne qu'à Gustave Struve. Et ce qu'il fut, la génération d'aujourd'hui doit le savoir.
Sa femme aussi est morte, elle qui survit en ma mémoire dans tout l'éclat de sa beauté et dont les beaux yeux noirs me regardèrent, après sa mort, pour la dernière fois, il y a trente ans. C'était en 1869, à Vienne, où je travaillais nuit et jour au congrès des écrivains [Schriftstellertag). J'y appris par hasard que Struve, qui depuis longtemps avait disparu du cercle de mes connaissances, vivait à Vienne. Je m'informai tout de suite de son adresse et m'y rendis à toute bride. Au quatrième étage je lus sur une carte: à Gustav Struve ». Je frappai. Un pas léger dans la
chambre, comme pour y mettre de l'ordre, — la porte s'ouvrit lentement et un jeune visage de petite fille me regarda avec de grands yeux timides. Les yeux, je les connaissais ; et mon esprit se reporta vingt ans en arrière. Mais je me remis tout de suite et demandai: « Monsieur Struve est-il chez lui ? C'est un vieil ami qui désire lui parler. — Oh ! oui, papa est là, il sera bien content ! » La voix aussi me reportait au temps passé. « Et maman? » demandai je avec appréhension. « Maman ? Ah ! maman est morte en Amérique ! Mais, entrez donc ! »
J'entrai, dans une pièce modestement meublée ; avant même d'avoir regardé autour de moi, je vis Gustave Struve. (( Ah ! Liebknecht ! Tu n'as pas changé ! — Toi non plus ! )) répondis-je en toute sincérité, tandis que nos mains se serraient. Et vraiment, — rencontré tout à coup au milieu de la rue, je l'aurais reconnu. Ses cheveux, déjà rares jadis, étaient devenus encore plus rares, et gris, — la tête un peu courbée, les traits un peu plus creusés, mais l'influence du séjour au « Nouveau Monde » qui ne tolère rien de vague et endurcit, aiguise les plus doux, ne l'avait cependant pas changé. Ses idées, non plus, n'avaient pas
changées. Lorsqu'il me dit la nécessité pour tous les amis du véritable progrès de se ranger autour du drapeau de la République, et que la Prusse était l'ennemi redoutable à détruire à tout prix, — je regardai involontairement par la fenêtre pour voir si, par delà cette fenêtre, le colosse argenté du Mont Blanc ne se dressait pas comme une sentinelle devant le Paradis des Alpes ; — ce ne fut pas le Mont Blanc qui me salua, mais la tour de Saint- Etienne, — nous étions à Vienne et non à Genève, et nous comptions 1869 au lieu de 1849. Les vingt années écoulées entre ces deux dates n'avaient pas laissé plus de trace sur l'esprit de Struveque sursonphysique. Le mouvement socialiste était pour lui comme non avenu. Il ne l'avait ni saisi ni même remarqué. Notre conversation roula bientôt sur nos souvenirs personnels. Depuis cet été de i85o à Bayswater [Londres), où nous avions pris congé l'un de l'autre après nous y être rencontrés, il avait fait un long séjour auprès d'unriche Irlandais, son confrère dans l'art de palper les crânes, alias phrénologie, — qui d'ailleurs ne se borna pas au crâne, et tenta d'outrepasser les droits de l'hospitalité à l'égard de Madame Struve indignée, — puis s'était rendu en Amérique. LàT
Gustave se débarrassa d'une de ses marottes, la croyance au végétarisme comme panacée universelle ; il se créa une existence supportable, et se battit bravement, pendant la guerre de Sécession, contre les gentilshommes esclavagistes du Sud, pour l'affranchissement des nègres et le maintien de l'Union. La guerre terminée, il désirait ardemment rentrer en Europe, car il ne se trouvait pas bien du genre de vivre en Amérique, et lorsque sa femme, qui peu de temps auparavant lui avait donné une petite fille, son portrait vivant, fut morte d'une maladie de langueur, rien ne le retint plus a de l'autre côté du grand désert liquide ». Il s'embarqua pour l'Angleterre avec sa petite fille, et bientôt gagna l'Allemagne; à Cobourg, il s'associa avec le libraire Streit. Il vécut plusieurs années dans cette ville, y termina une nouvelle édition de son Histoire universelle] il fit aussi de la littérature, — mais sans beaucoup de succès. Devenu étranger aux habitudes allemandes, il n'avait plus le ressort ni la souplesse d'esprit nécessaire pour se plier aux mœurs nouvelles et, s'en faisant un point d'appui, aider à changer le cours des événements. La victoire de la politique prussienne de gentilshommes et de cabi»
44 souvenirs d'exil en suisse
net, en 1866, détruisit complètement ses rêves et ses espérances et, peu de temps après, il se rendit à Vienne, car ses goûts. le portaient vers l'Allemagne du Sud ; mais il ne trouva ni action à exercer, ni le foyer politique qu'il y était venu chercher pour remplacer le foyer perdu de la famille. Sa petite fille, âgée à peine de douze ans, ne pouvait encore diriger le ménage et ravivait, par sa ressemblance remarquable avec sa mère, et le souvenir de celle ci et la douleurde sa perte. Cette ressemblance ! La petite, qui me regarda d'abord avec un peu de méfiance et de peur, s'était vite aperçu, avec la remarquable divination des enfants, que j étais une vieille connaissance ; elle se rapprocha de moi, et ses grands yeux curieux me regardèrent. Les yeux desa mère! Sa mère ! Elle a été bien honnie, calomniée, diffamée ; la réaction Favait flétrie du nom de xWessaline, avait même accolé son nom au mien. Jamais mensonge ne fut plus lâche ni plus vil. Et comme je fus, pour ainsi dire, un témoin classique de sa vie, je profite de l'occasion pour déclarer, sur ma parole d'homme, qu'aussi loin que mes souvenirs se reportent, — et justement, sur l'époque en question, ils sont aussi vifs que nombreux, — tout ce qui fut dit
sur cette femme ne fut que méchantes calomniesou accusationssans fondement. Mrae Struve était gaie, heureuse de vivre ; c'était son droit ; elle était courageuse aussi, comme bien peu d'hommes, animée de l'esprit de sacrifice, comme bien peu de femmes ; elle fut aussi une épouse fidèle qui, jamais, d'un mot, encore moins d'une action, n'offensa les lois morales les plus rigides de son sexe.
Nous bavardâmes longtemps et nous nous quittâmes cordialement, nous souhaitant de bientôt nous revoir. La petite me tendit sa jolie petite tête et je l'embrassai sur le front.
Pensif, je rentrai chez moi.
Struve ne m'a jamais écrit, moi non plus. Il y avait un monde entre nous. Quelques années plus tard, je lus qu'il était mort...
Tout ce qu'il y a de beau et, par bonheur aussi, tout ce qu'ilya delaida toujours une fin.
Un jour, qui ne fut pas précisément un beau jour, nous nous aperçûmes qu'entre nos finances et la bourgeoise maison de campagne avec vue sur le Mont-Blanc il y avait un abîme infranchissable... et nous dûmes prendre en ville un logement moins poétique. Cependant, le plan du fameux Rummeltipuff avait mûri dans la tête de mes collègues ; on s'était pro-
curé le papier nécessaire, on l'avait noirci, on avait même trouvéun imprimeur plein de confiance (crédit n'est-il pas synonyme de confiance ?), avec plus de peine il est vrai que le papier, — et la feuille merveilleuse parut, portant comme en-tête l'acrostiche suivant que l'ami Sorge a conservé pour la postérité :
Re/c h an beissenden Gewùrzen, U tiers cliùtterlich im Spott, Mœrchënhaft im Zeitverkùrzen, Muihig fur und wider Gott, "Engelgleich in Pliant a si en, licechelnd in dem grœssten Pec/u Trotzig gegen Apathien.
Immer gleich und immer frech, Frahlend, blitzend, amùsirend, U n ter h a l ten d je dem Oh r, Fromme Heucliler ennuyirend, Fùhren wir dies Blatt Euch vor \ (i)
A la vérité, je ne sais combien il en parut de numéros ; je me souviens seulement du
(i) Riche en assaisonnements piquants,
Imperturbable dans la moquerie, Fabuleux comme passe-temps, Courageux envers et contre Dieu, Angélique dans ses fantaisies, Riant dans les pires situations, .
Souverain contre l'apathie, " Toujours égal et toujours effronté, Fanfaron, éblouissant, amusant, Agréable à toutes les oreilles, Ennuyant le pieux bigot, Tel journal nous vous offrons.
Les lettres initiales des vers indiquent le titre du journal et Ks vers eux-mêmes, son programme.
premier; Sorge parle d'un deuxième; je n'avais pu promettre d'y collaborer, ne m'en -croyant pas capable. J'avais cependant donné une longue esquissed'une petite brochure que le libraire bernois bien connu, Jenny, avait été assez aimable pour vouloir imprimer. •Celle-ci ne fut jamais imprimée et nous ne revîmes jamais nos manuscrits. Du moins, je ne revis pas le mien.
- Depuis l'épisode poétique de la maison de campagne, j'habitais seul, -- très, très modestement, — et je me mis à réfléchir tranquillement à ma situation. J'avais, sans doute, encore de grosses sommes d'argent à recevoir de chez moi, mais elles ne pouvaient suffire pour l'éternité. Et il ne pouvait être question de trouver un moment propice pour rentrer en Allemagne. Le conseil de guerre avait accompli en Bade son œuvre de sang et imposé au pays la paix des cimetières. Il fallait me préparer à un long exil. Au diplôme de docteur en droit que j'avais sollicité à Zurich avant l'émeute de septembre (1), comme en
(1) Le Seplemberputsch ou Struuepntsch où les républicains badois réussirent a s'emparer quelque temps de l'arrondissement et de la petite ville de Lœrrach, près de la frontière suisseT où Struve établit un gouvernement provisoire qui dura quelques jours. V. plus haut, p. 25 .
général, à toute profession juridique, je n'avais plus à songer, le gouvernement du canton de Zurich m'ayant expulsé. Le métier d'écrivain me dégoûtait, — le nom d'écrivain ou de littérateur avait, je ne sais pourquoi, quelque chose de repoussant pour moi, — et puis, l'expérience du pauvre, de l'innocent RummeUipiiff mort-né, m'avait, malgré sa brièveté, révélé par ses chemins semés d'épines, que la carrière de l'écrivain n'est pas précisément pavée d'or et qu'elle n'a guère de chemins de roses.
J'ai bien écrit, et même publié maintes et maintes choses qui n'avaient pas été jugées indignes d'intérêt par des gens compétents, mais je n'y avais jamais gagné un pfennig et « écrire pour de l'argent » me répugnait. Pour ce qui est d'écrire, certes, je pouvais écrire, même sans être écrivain. Et le métier de professeur, auquel je m'étais consacré un assez long temps, — en 1847, j'étais entré comme volontaire à l'institut modèle de Frœbel (à Seefeld , Zurich qui plus tard fut dirigé par Beust et existe encore aujourd'hui; (\) j'en étais sorti avec de bons certificats, — le métier de professeur ne m'abandonna pas. De
(1) Voir sur cet épisode de la vie de Liebknecht les Souvenir? de Jeunesse qui suivent.
mon enfance, j'avais gardé une inclination pour les travaux mécaniques, et même, je m'étais rebellé contre les « études », car, au « travail de tête », je préférais le travail chez un menuisier qui demeurait près de la maison paternelle. Etant étudiant, à Giessem j'avais pendant six mois appris la charpente, suivant les règles de l'art, chez un maître de la corporation, pour me préparer à la construction d'une hutte dans les forêts de l'Amérique ; plus tard, à Mar bourg, j'avais fabriqué des fusils chez un armurier; j'avais même trouvé une nouvelle forme de balles, — une cavité postérieure, permettant aux gaz de la poudre de disperser les plombs, et supprimant l'emploi incommode de la bourre. Par malheur, la découverte avait été déjà faite en France et appliquée dans le fusil Minié(i), avant que mon armurier et moi eussions pensé à prendre un brevet. Ainsi, je n'étais pas loin d'embrasser l'état de mécanicien.
Je me creusais la tête quand tout à coup me vint une pensée lumineuse : typographe ! Cela se rapproche du métier d^écrivain, nourrit son homme, et n'a pas tant d ecueils. Au
(1) Le fusil Minié ou « carabine à tige » fut inventé en effet vers 1848 ; c'est le prototype du chassepot.
moins ne compte-t-on pas autant de typographes que" d'écrivains en disponibilité (i).
Je connaissais à Genève un imprimeur qui m'avait souvent conduit dans sa boutique ; je m'adressai à lui. Il sourit quelque peu, mais voulut bien m'aider et me mit en relation avec un typographe expérimenté que je connaissais aussi. Je commençai dès le lendemain. Mon typographe et maître se donna avec moi une peine indicible ; moi aussi je me donnai une peine indicible, et le premier soir, je crus avoir fait des progrès suffisants ; le lendemain, je me donnai encore plus de peine, s'il est possible, et le soir, je fus moins content de mes progrès ; le troisième jour, je m'appliquai, avec la plus haute tension d'esprit, à dépasser le travail des deux premiers ; — et le soir, je fus obligé de me dire : « Il se passera des mois avant que tu gagnes un pfennig, et des années avant d être un bon compositeur; et pendant ce long temps d'apprentissage, tu ne pourras t'occuper d'autre chose ! »
Ce sacrifice-là était trop grand. La faim ne me poussait pas ; la vie de réfugié à Genève
(i) Il y a dans le texte allemand un jeu de mots intraduisible * Schriftset^er signjfie i typographe >\ Schriftstelïer. « écrivain », et Schriftstellerei, « profession d'écrivain » .
me souriait encore, mais l'avenir? Qiii vivra verrai (1) Je voulus m'excuser envers mon ami : « Il faut que j'abandonne mon projet, c'est... y II ne me laissa pas continuer: « Je l'avais tout de suite pensé, mais j'ai voulu vous laisser essayer ! »
Je cherchai quelques travaux littéraires et reçus de Mazzini, que j'avais connu chez Struve, plusieurs traductions à faire, et aussi des travaux originaux, pour lesquelles, naturellement, je ne fus pas beaucoup payé . C'était toujours quelque chose, et comme, en attendant, je me trouvais en possession de sommes d'argent assez importantes, je voyais l'avenir en rose et je n'étais certes pas le membre le moins gai de la fameuse Schwefelbande (2 V devenue, par la lâcheté du régent impérial Vogt, universellement célèbre.
AncKio ! Oui, j'en fus membre, j'ai bu et je me suis amusé de toutes mes forces avec eux, et rempli tous mes devoirs de membre, devoirs qui n'allaient d'ailleurs pas plus loin. J'affirme hautement ma participation à cette société, parce que longtemps elle a été contestée ou niée. Avec plaisir j'assume cette res-
(1) En français dans le texte.
(2) Mot à mot, la « troupe de soufre » .
ponsabilité, ainsi que celle de toutes les fautes et infractions commises, souhaitant seulement d'en trouver encore tout le plaisir.
Karl Vogt(i) qui, semblable au noble FaistafF, son immortel prototype, était un grand buveur devant l'Eternel, considérait toute goutte de vin bue par un autre comme un préjudice à lui causé et proclamait notre (( travail dans les vignes du Seigneur » une (( concurrence déloyale ». Je ne puis exprimer autrement les fureurs enfantines qui lui faisaient voir dans nos promenades bachiques, rien moins que politiques, — de temps en
(i) Karl Vogt, né à Giessen le 5 juillet 1817, naturaliste et révolutionnaire, collaborateur d'Agassiz et Desor. après avoir fait ses études avec Liebig, il séjourna à Paris en 1845-46 ; l'automne de l'année suivante, il fut appelé dans sa ville natale qui lui offrait une chaire de géologie . Ami de Herwegh et de^Bakour.ine, il se lança dans le mouvement révolutionnaire de 1848-49. Colonel de la garde communale de Giessen, il fut élu au Vorparlement, puis à l'Assemblée nationale de Francfort ; il fit encore partie du Runipf parlement de Stuttgart (du 6 au 18 juin) £t fut, avec Raveaux. Heinrich Simon, Schuhr et Becker « le rouge » : l'un des Reichsi egenten auxquels il est fait allusion plus loin, et qui ne durèrent que douze jours. Il s'enfuit en Suisse après la victoire des Prussiens dans le Grand-Duché ; à Berne : il publia Die poiilische Aujgaben dcr Opposition in unserer Ze\t (1849) î vécut à Nice, de l'automme de 1850 au printemps de 1S52. ^ette année-là il fut nommé professeur de géologie à •Genève; il fit ensuite des lectures en Allemagne, où il était rentré, et en Suisse ; publia un grand nombie de brochures et d'études scientifiques (notamment dans la Revue scientifique, de Paris) et mourut a Saint-Gingolph, le 5 mai 195. (V Ludwig Bamberger, Erinncrungcn et les Deutsche Biograpbien, art. Vogt).
temps aussi, voyages aux vignes (1) qui, je puis l'avouer, maintenant, étaient quelquefois organisés militairement et dans le grand style, — d'effroyables conspirations contre l'Empire et les Reichsregenten.
Contre moi surtout, il avait un grief tout particulier. D'abord parce que je suis aussi de Giessen, et ce qui était une raison pour me considérer comme un intrus. Deuxièmement, parce que, en dehors du travail de la Schwefelbande, je travaillais encore d'une toute autre façon, et cela l'ennuyait au moins autant. Ainsi, j'étais entré dans le Genfer Arbeiterverein (2) que j'avais l'intention de ramener au niveau élevé — à un niveau plus élevé même, si possible, — où était parvenue une des plus puissantes Unions allemandes de l'étranger, lors de la lutte entre Jeunes-Allemands et Communistes ; et ma pensée favorite était de fédérer toutes les Associations suisses d'ouvriers allemands. Le moment était des plus favorables. Dans la masse des exilés, il y avait beaucoup d'élé-
(1) Encore un jeu de mot : Weinreise peut se traduire par « voyage bachique » (mot à mot : « voyage de vin ») et Weinhergràse, « voyage au vignoble » ou a ascension de montagne dans le vin » .
(2) Association ouvrière genevoise.
ments intéressants, — même parmi les soldats badois. Le résultat ne se fit pas longtemps attendre. Mes conférences sur le manifeste communiste, sur les démocrates, sur lareprétentation proportionnelle (j'avais dès cette époque, à la suite de la lecture d'un ouvrage récent de Considérant, les mêmes idées exactement qu'aujourd'hui sur cette question), etc., plus encore, mes causeries sur la politique actuelle et sur les récents événements en Allemagne, attirèrent un public nombreux et reconnaissant. L'association s'accrut rapidement, de semaine en semaine ; et, un beau soir, j'en fus élu président ; quelque temps, plus tard, lorsque la fusion des autres associations fut opérée, je devins le chef de l'Union. Mon opinion arrêtée sur la doctrine communiste, — aujourd'hui nous disons social-démocrate (i), — et, plus encore, mes attaques violentes contre les parlementaires auxquels nous attribuions, — à la légère d'ailleurs, — l'échec de l'insurrection badoise et de la Révolution allemande, m'avaient attiré la haine de MM. les parlementaires, lesquels formèrent
(i) Le mot communiste, il v a cinquante ans, avait exactement le sens du mot colleeliviste, employé aujourd'hui.
le projet de m'évincer à tout prix. Dans ce but, on envoya comme candidats à l'Association plusieurs de nos adversaires secrets. Lorsque l'on crut être sûr d'une majorité, les meneurs de cette petite contre-révolution se firent élire eux-mêmes.
Nous n'étions pas aveugles, — et quand l'abcès fut mûr, on le creva. Dans une assemblée fort nombreuse de l'Union, je posai la question non de cabinet, mais de principe, précisai le point en litige, et provoquai un combat décisif. Mon apostrophe imprévue stupéfia nos adversaires ; en leur nom, Moritz Hartmann ( 1 ) exprima leur profonde surprise et demanda qu'on remît l'épreuve à la prochaine séance. Bon! j'étais sûr de mon fait. <( Alors donc, à demain ! Pas de délai ! » Et, à une grande majorité, cela fut accepté. La bataille était déjà à demi gagnée.
(1) D'origine israélite, Moritz Hartmann naquit à Duschnik •(Bohêmei. le 15 octobre 1821. Poète lyrique et romancier, il vécut de 1844 à 1846 a Paris et fut membre du Parlement de Francfort où il siégea parmi les libéraux. Après la Révolution, il écrivit, en cinq parties, l'humoristique Reimchtomk des Pjarren Mauritius (d'où son surnom). 11 revint en France, vécut à Paris ^t en Bretagne de 3850 a i8<j2, puis en Provenee et dans le Languedoc. Après le 2 décembre, il passa dix-stpt jours à Mazas. En 1S54 U suivit la guerre de Crimée comme correspondant de la Kœluische Zeilung ; désapprouva énergiquement la guerre de 1870 et mourut le 13 mai 1872, à Oberdœblin (Vienne). Voir ci* après le début des Souvenirs de Jeunesse.
Pour la séance décisive, les deux partis ennemis avaient mis en action tous les leviers. Elle apporta la solution. Une heure avant le début, l'immense salle des séances était déjà pleine. Et pourtant la foule entrait toujours dans les salles voisines, jusque dans l'escalier, refluant dans la rue où des centaines de personnes encore se promenaient de long en large. La séance fut ouverte au milieu d'un profond silence, par le vice-président, — j'avais naturellement abandonné la présidence,
— qui proposa (ce sur quoi les deux partis s'étaient déjà entendus) de laisser d'abord parler Hartmann, moi ensuite, puis de nous donner encore, à la fin de la discussion, la parole pendant cinq minutes, à mon adversaire et à moi. Ce qui fut accepté sans opposition. Hartmann, — « le petit abbé Mauritius »,
— était, comme tous les Autrichiens, un excellent parleur, mais comme pas tous les Autrichiens, heureusement, un épouvantable phraseur.
Après un début applaudi, dans lequel ne manquait aucune des expressions à effet employées à cette époque, après avoir chanté un joyeux hymne de louange à la Liberté, l'Egalité et la Fraternité, aux droits de l'homme et à
la pauvre petite Domrœschen ( 1 ) d'Allemagne, il finit par arriver à son sujet, — d'aussi loin qu'un tel phraseur peut le faire. Il conta les hauts faits du Parlement de Francfort, qui aurait infailliblement accompli son œuvre grandiose, si les sauvages « subversifs », ennemis de tout ordre établi sur des principes, n'avaient tout démoli. Alors il feuilleta pendant une heure au moins, le grand livre de nos crimes, des miens surtout. Nous étions des a têtes folles », des « anarchistes », des a sans-patrie » — car le mot était déjà en usage, — nous avions, par les soulèvements de Francfort, Bade, Dresde, etc., mis la nielle sur le bon grain, empêché, par nos folles équipées, l'union de toutes les classes du peuple nécessaire pour vaincre l'ennemi, et cela était la pire des folies. A moi personnellement, il reprochait de pousser les ouvriers à des desseins démagogiques, et de vouloir, qui sait ? — pour quelque folle entreprise, les envoyer à la boucherie.
Le discours de ce phraseur se termina par une phrase énergique, et qui d'ailleurs, fît long feu. A de violents applaudissements répondirent de plus violents sifflets.
(ij Domrœschen est la Belle-au-Bois dormant germanique.
Ma réponse ne fut pas difficile ; réduisant à néant ses phrases boursouflées dont je démontrai l'inanité, j'énumérai, en lui retournant ses propres traits, la liste des fautes du Parlement et des parlementaires, et lui prouvai comment la majorité des bavards de la Chambre de Francfort, en méconnaissant la question sociale et l'essence même de la Révolution, avait faussé et compromis le mouvement révolutionnaire en Allemagne. Je terminai par un appel enflammé à tous les travailleurs, seuls soutiens possibles de la Révolution sociale, — il n'y en avait plus d'autre, — les engageant à serrer la gorge à messieurs les bourgeois, libéraux ou démocrates, qui les trahiraient sans aucun doute, volontairement ou non.
Pendant mon discours, j'avais déjà senti, à l'émotion magnétique de mes auditeurs, que nous tenions la victoire. Le succès final fut si enthousiaste qu'il terrassa nos adversaires. On décida de passer à la discussion; seuls, Hartmann et moi devions encore prendre la parole. Hartmann dépassa le temps qui lui était assigné; mais, bien qu'il parlât d'une façon plus positive que dans son premier discours, il ne put regagner la partie. Je ne parlai
que quelques minutes, me bornant à des traits généraux et à des saillies. Le vote eut lieu, très orageux. Les parlementaires n'obtinrent pas le quart des voix. Ils quittèrent leur place la mine déconfite et, l'un après l'autre, abandonnèrent tous notre assemblée.
Aux passages dans lesquels il me dénonçait comme voulant peut-être pousser quelque jour les ouvriers aux aventures, j'eus plus tard l'occasion de réfléchir. Le trait que me décocha M. Hartmann avait été aiguisé et empoisonné par Karl Vogt : je devais l'apprendre quelques mois après.
Mais avant d'en parler et d'écrire le chapitre final de mon idylle d'exilé à Genève, il me reste à citer un fait, ou plutôt une tentative, que l'ami Sorge rappelle à mon souvenir. Un soir, dit-il, je l'aurais emmené chez moi, pour lui demander son adhésion à une (( ligue» (laquelle? il ne se le rappelle plus...). J'avais aussi oublié la chose, mais aujourd'hui je retrouve de quoi il s'agissait. Ce n'était certainement point d'une des ligues secrètes des anciens prolétaires. La (( Ligue des Exilés » (Bund der Gexchteten) venait d'être dissoute lors de mon
entrée dans la vie politique ( i ). Quant à la (( Ligue des Justes » [Bund der Gerechten) de Weitling (2), je ne voulais pas en faire partie ; et pour la « Ligue des Communistes » [Kommunistenbnnd), je n'y fus admis que pendant mon séjour à Londres, sur la recommandation de Marx et d'Engels. Il ne s'agissait alors que d'une petite, — disons le mot, quand bien même quelque imbécile essaierait cle l'exploiter contre moi, — d'une petite conspiration.
L'élection du Grand - Conseil de Genève avait lieu en novembre. Les conservateurs faisaient les plus grands efforts pour anéantir
(1) EUe avait été fondée par Jakob Venedey, (1805-1871) réfugié allemand qui publiait à Paris le journal allemand die Geachtete-y le Bund imité de la Société des Droits de V homme, fut dissoute en 1840; « on y lisait, on y commentait sans cesse les Paroles d'un Croyant. Cette société, visant surtout à la révolution politique, renfermait un groupe socialiste qui s'en sépara pour fonder en 1836 le Bund der Gerechten; il entretenait des relations avec les Saisons. » Elle dut disparaître après le 12 mai 1839 (G. Weil, Histoire du parti répit bl. en France. Paris, Alcan, 1900, p. 239-260).
(u) Wilhelm Weitling (né à Magdebourg, le 5 octobre 1808, mort à New-York, le 15 janvier 1871) était ouvrier tailleur. Après avoir beaucoup voyagé en France, il revint en 48 de Bruxelles en Allemagne; puis repartit l'année suivante pour l'Amérique où il finit président d'une colonie communiste. Il a exposé ses théories, très importantes pour l'histoire du socialisme, dans Garant ien der Harmonie unrt Freiheit (Vevey, 1842) Die Menscheit, voie sie ist und sein soll (183 S et 1895) et V Evangilium des Sùnders {1844 et 1S94).
le régime de James Fazy ( 1 ) qu'ils détestaient. Quant aux radicaux, ils avaient des raisons de croire que les cléricaux ne se laisseraient pas effrayer par la perspective du bruit dans la rue. 11 fallait donc se tenir sur ses gardes. Par les soins de Galeer, Becker (notre « Johann Philipp », qui avaittroqué son-belliqueux bâton de maréchal contre les attributs plus pacifiques de cabaretier), Borkheim, ex-colonel d'artillerie et chef de batterie, et deux ou trois autres exilés, moi entre autres, nous fûmes instruits de la situation et priés de dire si, en cas de grabuge, nous étions prêts à soutenir les radicaux. Certes, nous l'étions, prêts; et notre désir le plus ardent était bien de ne pas en rester aux seuls préparatifs. Des armes
(1) Jean-'acob (dit James) Fazy, né le 12 mai 1796, à Genève, où il mourut le 6 novembre 1878, d'une famille de réfugiés protestants français ; économiste, disciple de Smith et de j.-hJ. Say, il fonda en 1826 le Journal de Genève ; vint en France vers la fin du règne de Charles X, à la chute duquel il contribua en signant la fameuse protestation des journalistes. Fixé définitivement dans sa ville natale en 1837. ^ ^ut Ie promoteur de la révolution du 7 octobre 1846, à laquelle Liebknecht fait allusion plus loin ; chef du nouveau gouvernement genevois, de 1847 * 1853 et de ,x5 5 à 1861, il coopéra à la rédaction de la Constitution cantonale du 12 septembre 1848. En 1849, il protesta contre le décret interdisant le séjour de la Suisse aux chefs de la révolution badoise, mais il ne voulait pas cependant que la sûreté de la Confédération fût compromise par des manifestations imprudentes. Jacques Fazy mourut à peu près délaissé, après de longues années de silence.
EN
SUISSE
nous étaient assurées : canons et munitions à volonté de l'arsenal cantonal, gardé par les nôtres et à l'abri de toute surprise. Mais il importait aussi de se procurer des hommes en nombre suffisant. Nous préparâmes donc une liste de tous les gens sûrs, — volontaires et soldats, — puis nous sondâmes tous ceux qui, riches en influence et tout désignés pour des commandements plus ou moins importants, devaient être initiés, sous le serment de ne parler de la chose à âme qui vive jusqu'à nouvel ordre. Sorge était sur ma liste et fut pressenti par moi. Ne se souvenant plus de ces circonstances, il a cru plus tard qu'il s ' agissait d'une simple initiation à une (( ligue ».
D'ailleurs les choses n'allèrent pas jusque-là. Les radicaux, et en particulier les ouvriers du faubourg Saint-Gervais (qui est à peu près à Genève ce que sont au Paris socialiste, les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau), étaient dans une agitation fiévreuse ; ils partageaient la même manière de voir que les réfugiés vivant parmi eux, comme quiconque ayant des yeux pour voir et des oreilles pour entendre pouvait s'en rendre compte. MM. les réactionnaires se comportèrent avec cette
prudence, qui est la meilleure partie du courage, et poussèrent la circonspection si loin que les meneurs n'allèrent même pas jusqu'au vote, afin de ne pas occasionner de conflit. Ce qui est certain, c'est qu'ils succombèrent lamentablement. Nous attendions à tout moment le signal. Dans les rues, c'était le flux et le reflux de groupes animés, ça et là, des discussions passionnées entre amis, des disputes passionnées entre adversaires ; il y eut quelques rixes violentes, et l'exaspération de la foule était encore accrue par l'intervention brutale de la police réactionnaire qui , à la suite des pires provocations, opéra de nombreuses arrestations. Moi-même, avec le jeune Galeer, je fus emballé par une patrouille de police, et, sur le chemin du violon (sobriquet par lequel on désigne en français les postes de police), la foule me délivra, ce qui n'alla pas sans une petite leçon dont la Sainte-Hermandad tira utilité et profit.
Il n'y eut pas de bagarre autrement sérieuse, et quelle joie pour les milliers de personnes qui attendaient devant THôtel-de- Ville, lors-, qu'elles apprirent la victoire ! Et avec quel mugissement de tempête retentit le chant de guerre des travailleurs de Saint-Gervais, —
au son duquel trois ans auparavant, aidés par les fusils et les canons, le 8 octobre 1846, puis en novembre, avec des bulletins de vote, on avait enterré le gouvernement aristocratique et le monopole gouvernemental trois fois centenaire des a Perruques », — le chant de guerre dont voici le refrain :
Aristocrates faites vot' prière !
A genoux, devant les Boucingaults !
A genoux, devant les Boucingaults !
Cette musique révolutionnaire mérite d'être entièrement connue. Peut-être un Genevois ami aura t il la bonté de m'en communiquer l'air avec la chanson, en m'expliquant ce mot qui provient sans doute de guerres civiles antérieures : Boiicingaiilt ou Boucingot, ou... je ne me souviens plus comment cela s ecritf 1 ).
(1) Boucingot, a nom donné, après la Révolution de Juillet, aux jeunes révolutionnaires qui avaient adopté le gilet à la Marat, les cheveux à la Robespierre et le chapeau noir en cuir bouilli des marins appelé boiringot ». (Dict. Larousse) Les Boucingots étaient en politique ce que les Jeune-France, étaient en art.
D'après V Intermédiaire des Chercheurs (Nil, 90 et 18 f), c'étaient les Jacobins de l'école romantique.
Jal, décrit ainsi, d'une façon un peu différente que le Larousse, le costume des boucingos, d'après le portrait de Pétrus Borel le hycanthrope, par le peintre Thomas, boucingo également, exposé au Salon de 1833, dans un cidre tricolore : « gilet rouge, habit aux larges revers pointus, gants « sang royaliste », chapeau pointu, barbe et cheveux flottants ».
Cf. Asselineau [Bibliographie romantique, p. 43-4S) qui signale
Et maintenant, arrivons au dernier acte de mon séjour à Genève, séjour sur lequel je reviendrai peut-être plus longuement une autre fois.
Afin de poursuivre l'organisation d'une fédération des Unions ouvrières allemandes et pour hâter la chose en général, nous convoquâmes pour la fin de février un congrès ou Vereinstag, à Murten (1), dans le canton de Fribourg qui, après la chute du Sonderbund, s'était donné un gouvernement radical (automne de 1847).
Tout avait été préparé pour le mieux, toutes les Unions avaient annoncé l'envoi de délégués, et nous comptions même sur le plus bienveillant accueil. Je partis pour Murten la veille du jour fixé, — c'était, je crois, sans en être absolument sûr, le 20 février — afin d'assister à une entrevue préparatoire. Je ne rencontrai, à mon étonnement, aucun délégué à la gare, et je dus demander mon chemin. Devant et à l'intérieur du local désigné pour
un recueil qui ne parut jamais et dont le titre devait être : Contes des Boucingos. Gérard de Nerval écrivit une nouvelle pour ce recueil. Cf. Lorédan Larchey [Exceniricitcs du langage français, Revue anecdotique, 1858). Le mot boucingo fut employé à partir de 1831 environ.
(3) Murten ou Morat, dans le canton de Fribourg, où eut lieu la célèbre bataille du 22 juin 1476.
EN
SUISSE
le congrès, régnait un calme surprenant. On ne voyait personne. Je m'informai auprès du patron de l'établissement ; il me désigna un monsieur qui, très poliment s'approcha de moi, et, (( accomplissant un devoir fort désagréable mais impérieux », m'informa qu'ilétait chargé par le département de Fribourg, agissant sur un ordre sévère venu de Berne, d'empêcher la tenue du Congrès, et de me prendre sous sa protection. « Qu'est-ce que cela signifie ? — Je ne puis vous laisser partir ; on a pourvu à votre logement. — En d'autres termes, je suis prisonnier dans la libre Suisse ? » Il leva les épaules, embarrassé. Lorsque j'appris que les autres délégués arrivés avant moi étaient également « protégés » et que le lendemain un membre du gouvernement me donnerait des explications détaillées, il ne me resta plus qu'à suivre ce fonctionnaire, qui se trouvait visiblement dans un grand trouble de conscience. Il me mit dans une voiture où vint prendre place un monsieur que je n'avais pas encore remarqué, et qui me dit que, pour en terminer rapidement, je devais l'accompagner jusqu'à Fribourg. En route, mes compagnons devinrent bavards. Le Conseil fédéral croyait que j'avais voulu faire servir les Unions à ten-
ter un coup de main en Allemagne. Cela me fit éclater de rire. J étais « prisonnier d'Etat », mais je ne pouvais me faire au sérieux dune telle position et je bafouai comme il faut les u Perruques » de Berne, ce qui ne pafut pas trop déplaire à mes compagnons.
A Fribourg, j'eus pour la nuit une chambre bien meublée, avec la permission de commander tout ce que je désirais boire, manger, etc. Une Waibel ( 1 ) me fut donnée pour me servir et me « garder ». Je me trouvais donc « relativement » très bien et j étais rassuré sur le sort des autres délégués qui n'avaient pas été arrêtés ou avaient été relâchés immédiatement ; car, en réalité, la Confédération n'en voulait qu'à moi. Et rien ne manquait aux prisonniers, ou plutôt aux a surveillés ».
Ce fut donc avec la plus grande quiétude que je vis venir le lendemain ; mais je ne me fis pas d'illusion : malgré son absurdité, cette accusation devait marquer la fin de mon séjour en Suisse.
Le matin suivant m'amena le procureur de l'Etat et l'explication. Un très gentil garçon, M. le procureur, qui me souhaita le bonjour
(1) Expression populaire qui s'applique ici à une servante <accorte.
de la façon la plus civile, et s'excusa auprès de moi de sa mission ; mais ces messieurs de Berne avaient été, de Berlin, de Vienne, de Paris, — car il y avait aussi, à la suite du 13 juin, des réfugiés français en Suisse, — bombardés de telle façon, qu'ils en avaient complètement perdu la tête. M. Druey, l'excommuniste ami de Weitling, M. Druey (1), sur qui la folie de l'ordre s était soudain abattue,, s'était mis en tête que nous voulions tenter un coup de main, et il se trouvait forcé de m'interroger. L'interrogatoire fut très court. J'exposai le véritable état des choses et m'égayai beaucoup de l'idée grotesque qu'on pût faire une invasion armée dans l'Allemagne d'alors, après les soulèvements de mai partout réprimés, et le calme des cimetières établi partout par les cours martiales.
Le procureur comprit à merveille. Le procès-verbal futimmédiatement expédiéàBerne,.
et il espérait pouvoir me rendre au plus tôt à la liberté. L^ « au plus tôt » se prolongea. De Berne, arrivaient toujours de nouvelles ques-
(1) Karl Druey, né à Faoug le 12 avril 1799. étudia à Heidelberg, vécut à Paris et à Londres et fut membre du Grand-Conseil. Il prit une grande part au mouvement de réforme en Suisse et dirigea, en r845, l'agitation politique et religieuse dans le canton de Vaud. Il mourut le 29 mars 1855.
tions, toutes plus bêtes les unes que les autres.
On m'avait cependant préparé une jolie chambre, clans une tour carrée derrière les plombs de laquelle je pouvais me promener à volonté, et d'où je me distrayais à regarder la ville et la campagne splendide étendues audessous de moi. Mon gardien était un garçon peu ordinaire, un enfant de la nature, avec des yeux de coquin malin et rusé, qui chantait toute la journée, — quand il ne buvait pas, ce dont il s'acquittait fort souvent et fort bien. Il avait pris part à la guerre du Sonderbund, et bien qu'il eût été enrôlé par le gouvernement d'alors, comme Sonderbùndler, — il avait, à la première rencontre, passé aux confédérés ; il avait alors aidé à renverser le gouvernement des jésuites, et maintenant il servait le nouveau gouvernement, déployant tous ses petits talents pour s'amasser quelques sous d'économie dans l'espoir d'un mariage prochain. Sa fiancée avait quelque argent et un peu de terres, de sorte qu'ils pourraient se tirer d'affaire, indépendants. Le service n'était certes pas dur, mais quelque bons que soient « les maîtres », le mieux est toujours d'être son propre maître. Il me parlait, tantôt en français, tantôt dans un patois allemand
encore plus incompréhensible pour moi. Il ne me gênait d'ailleurs pas du tout. Quand il voyait que je n'avais pas besoin de lui, il sortait et tirait de sa mémoire inépuisable quelques •chansons populaires ou autres qu'il débitait .de suite; car, dès le premier jour, il s était aperçu que cela ne m'importunait nullement.
De Berne, aucune décision ; du moins n'en entendais-je pas parler. Une semaine s'écoula, puis une autre, puis une troisième ; ni mes réclamations, ni mes protestations n'eurent d'effet ; plusieurs membres du gouvernement de Fribourg s'excusèrentauprèsde moi; c'était honteux. Pour la forme, je subis un nouvel interrogatoire. Au bout de trois semaines, j'envoyai à Berne une protestation véhémente accompagnée d'un mémoire. Pas de réponse. Quatre semaines s'écoulent. Cinq, six, sept, huit. Le second Fribourg promettait de me retenir aussi longtemps que l'autre avait fait l'année précédente, et plus d'une fois je me jurai de me méfier à l'avenir de tous les Fribourg du monde. Par malheur, il y en a toujours beaucoup. Deux mois exactement après le jour où j'avais emménagé dans ma tour, j'eus la visite de Schaller, chef du gou-
vernement, accompagné du chef de la justice cantonale, ici est le ministre de la justice, dont le nom malheureusement m'échappe ; ils me complimentèrent sur l'issue de l'affaire, mais, sans être un liseur de pensées, je pouvais me douter qu'il me faudrait quitter le territoire de la Confédération et que bien des membres des sociétés représentées à Murten étaient expulsés commemoi. u C'est infâme! m'écriaije ; moi, passe encore, mais tous ces innocents, c'est trop fort ! »
Ces deux messieurs me présentèrent leurs vives condoléances, mais qu'avais-je à faire? Regagner Berne encore une fois eût été une absurdité ; depuis les élections au Grand- Conseil de Genève, j'étais préparé à l'expulsion et avais résolu, le cas échéant, de partir pour l'Angleterre. J'aurais cru déserter en passant en Amérique. Je leur fis donc part de ma résolution. Me rappelant mon aventure en France, j'ajoutai que le voyage à travers la France me semblait un peu risqué, et racontai ce qui nous était arrivé. J'exprimai donc le désir d'aller à Gênes et de là (comme Engels l'avait fait un an auparavant) de voguer vers Londres sur un voilier.
« Ce n'est pas nécessaire. Pourquoi ce long
détour? repondit le ministrede la justice, avec un sourire aimable, — le seul ministre de la justice que j'aie jamais vu sourire jusqu'ici ; — je vous accompagnerai moi-même à travers la France et veillerai à ce que vous ne soyez pas inquiété ». Ainsi fut fait. Volontiers je serais passé par Genève pour y prendre mes papiers et mes livres, mais c'était impossible : cette défense me fut expressément signifiée de Berne. Je perdis de cette façon tout ce que j'avais, car l'ami qui devait s'en charger fut, par la suite, expulsé comme moi. Le lendemain matin, après avoir pris cordialement congé du chef du gouvernement et de ses collègues, du procureur et de mon gardien mélomane, je partis pour la France. Dans le premier chef-lieu de département où nous passâmes, nous nous rendîmes à lapréfecture. Lorsqu'on apprit que j'avais été expulsé de Suisse, on voulut m'arrêter sans explications et, selon la coutume, m'expédier au Hâvre, de gendarmerie en gendarmerie ; mais mon compagnon lit remarquer expressément que le gouvernement s'était engagé à m'assurer un saufconduit ; et il insista tellement que j'obtins une feuille de route pour le Havre avec la condition expresse d'éviter Paris. Tous les
lieux où j'allais avoir à me présenter à la police étaient indiqués l'un après l'autre sur ce sauf-conduit, que j'ai encore clans mes papiers.
Je dus donc me séparer de mon ministre de la justice, pour lequel j'ai conservé de la reconnaissance. Il me souhaita bon voyage, non sans crainte apparente. Je ne l'ai jamais revu, je ne lui ai même jamais écrit de Londres, ce qui fut bien ingrat de ma part, car il se trouve dans la vie des situations où, par force majeure, il nous est impossible de remplir les devoirs les plus simples.
Mon voyage au Havre ne s'effectua pas sans irrégularité ; je ne pus résister à l'envie d'aller voir mes amis de Paris. Je ne fus pas découvert. J'arrivai heureusement au Havre et m'embarquai pour Londres sur le vapeur Arlequin. La partie romanesque de mon exil était terminée. Et sur le dur pavé de Londres, j'usai le reste de mon roman politique. On m'écrivit de Paris que la veille de mon départ la police avait fait une perquisition. Heureusement j'étais parti. Je n'aurais pas été envoyé, il est vrai, à la légion étrangère, mais à la « guillotine sèche », à Cayenne ou à Lambessa.
74 souvenirs d'exil en suisse
De Suisse, je reçus la nouvelle suivante, en laquelle on peut ajouter une foi entière. L'idée de la réunion de Murten était venuede Genève. Je m'en étais tout de suite douté. Je connais mes Pappenheimer et mes Parlementent s. Et le chef même de l'empire allemand, que, vingt ans plus tard, les papiers des Tuileries représentaient comme un stipendié du gredin d'empereur Napoléon, faisait à un torchon de journal cette communication adorable : « Je suis à la solde de la réaction européenne ». Ils le sont tous. . .
Les Souvenirs de Jeunesse doivent prendre place, chronologiquement, avant les Souvenirs cf exil en Suisse, Anno 1849.
Publiés comme le fragment précèdent dans le Neue Welt-Kalender, sous le titre: Aus der Jugendzeit, ils retracent avec autant de bonne humeur et d'humour, les événements de la vie de Liebknecht pendant les années 1846 et 1S47 : la fin, un peu inopinée, de sa vie d'étudiant à Mar bourg et son premier séjour en Suisse, jusqu'à la Révolution de février 1848, qui le fit revenir en Allemagne.
Cette époque fut décisive dans la vie de W. Liebknecht, car c'est à partir de cette année 1847, comme on le verra, qu'ayant abandonné ses projets d'émigration en Amérique, il se consacra tout entier au Socialisme et à la Révolution, — aidé d'ailleurs par les événements de 1848 et [84g, qui bouleversèrent l'Europe entière.
Dans un fascicule de la Neae dentsche Rundschau, j'ai raconté que, en 1846, je voulais partir pour l'Amérique et avais appris le métier de charpentier. — Dans le Neue Welt- Kalender pour 1899, j'ai retracé quelques épisodes de l'année de fuite et d'exil, 1849-50. Aujourd'hui, je vais rappeler quelques souvenirs qui se placent entre ces deux dates.
Mais auparavant, il me faut donner une petite explication sur un passage de mon arti-
cle de l'an dernier. Il y est question de Morit^ Hartmann, et je parle d'une déclaration « dénonciatrice )) qu'il avait faite contre moi, déclaration qui pouvait bien ne pas être étrangère à l'attentat fédéral deMurten (i).
Le mot (( dénonciatrice)) a affecté désagréablement le fils de Hartmann, pour lequel j'ai la plus grande estime ; il m'a écrit que son père, mort depuis longtemps, eût été incapable d'une délation, et m'a prié de retirer ou d'expliquer mon dire. J'écrivis sur le champ au docteur Hartmann que j'étais loin d'accuser son père de pensées ou d'actions infamantes et que je m'en expliquerais d'abord dans le Vorwcerts et plus tard dans le Neue Welt- Kalender. J'ai déjà donné la première explication ; voici la seconde.
J'ai violemment combattu Hartmann, le parlementaire, et je n'ai rien à changer à ce que j'ai dit dans l'article en question [Anno 184g) ; mais quant à croire Hartmann capable • de manœuvres dénonciatrices, je n'y ai pas même pensé.
Voici la chose : Moritz Hartmann était étroitement lié avec Cari Vogt et Cari Vogt, que je
(1) Voir ci-dessus, p. 65.
n'ai jamais vu de ma vie, — bien que nous fussions tous deux nés dans la même ville, — avait à mon endroit, je ne sais certes pas pour quelle raison, une inimitié toute particulière. Comme j'en ai la certitude, il m'avait, auprès des membres du Conseil fédéral de Berne dont il était connu, dépeint comme un homme dangereux au plus haut degré, de la part duquel il fallait s'attendre au pire et qui compromettrait la neutralité suisse. Et Moritz Hartmann, qui ne me connaissait nullement et n'avait aucune raison de ne pas ajouter foi à la parole de son ami, resta sous l'influence de ces insinuations délatrices. VogL avec qui onze ans plus tard, pendant la guerre austroitalienne de 1859, je rompis publiquement — voyez Herr Vogt, par Karl Marx, — répandit sur moi les plus ineptes et les plus viles calomnies, et, même après mon expulsion de Suisse, il eut l'impudence de me faire passer pour un agent provocateur [Lockspit^el) des gouvernements prussien et autrichien. Et cette vilenie, il doit l'avoir colportée même dans sa famille, car son fils, qui lui a consacré une biographie en français (éditée à Paris), y répète cette vilenie, assez surprenante de ma part.
J'aurais été — et cela se rapporte à la période de Genève — à la solde de l'Autriche et de la Prusse; puis, lorsque Bismarck fut à
-son apogée, à la solde de l'Autriche et des Guelfes ; et finalement, en qualité d'agitateur socialiste, j'aurais prouvé mon sens pratique des affaires, en me rendant propriétaire d'un domaine avec château à Borsdorf, près de Leipzig, domaine dont, outre plusieurs maisons (à Berlin, s'il vous plaît !) je serais encore propriétaire à présent. Hélas! comme je serais heureux que Vogt n'eût pas menti et que ces maisons et châteaux ne fussent pas en Espagne ou dans la lune !
Le comique de la chose — et cela confirme le proverbe : « On ne cherche personne derrière le poêle si l'on n'y est pas assis soimême »(i) — et que l'homme qui m'accuse d'un cœur ministériellement léger de tirer de l'argent de gouvernements, s'est lui-même fait payer par le gueux et empereur Napoléon III pour (( services exceptionnels rendus à
' la science », comme il ressort d'une quittance trouvée aux Tuileries, parmi tant d'autres papiers de « patriotes mendiants », après la chute de Napoléon.
(i) « Qui se sent morveux se mouche »f dit-on en français.
Donc personne, le cas échéant, ne pourra, dire que j'aie calomnié M. Vogt dans mes souvenirs de 1849. Mais je suis navré que ce coup de fouet bien mérité, ait indûment atteint, même en apparence, un autre que celui auquel il était destiné. Et voilà le malendu dissipé.
Mais mon « château » à Borsdorf ? Ah ! peutêtre écrirai-je un jour son histoire — c'était une ruine lorsque j'y vins ; et cette ruine était la tombe d'un bonheur brisé et d'un cœur de femme brisé — histoire si romantique et médiévale que maintes fois, involontairement, l'idée me vint que j'étais dans quelque coin abandonné de la terre, au lieu d'être à deux heures du petit Paris, dans le rayonnement éblouissant de la toute-puissance bismarckienne, avec la loi sur les socialistes et le petit état de siège.
La malheureuse paysanne de propriétaire — propriétaire comme le sont les neuf- dixièmes des (( libres paysans », serfs des impôts et des hypothèques, - estlittéralementmortede faim dans sa propriété, tandis que j 'étais au Landtag, à Dresde. Un matin on la trouva morte sur les guenilles qui lui servaient de « lit », tenant dans sa main droite contractée nerveusement^
un pfennig, obole pour le voyage de l'au-delà, selon la vieille coutume païenne que ni le christianisme ni la civilisation qui, soi-disant, transforme tout, n'ont pu déraciner. J'aidai à ensevelir la malheureuse, heureuse cependant lorsqu'elle pensait au rêve romanesque de sa jeunesse La fin de sa vie fut la fin de sa souffrance ( 1).
Mais non ! Elle n'a pas souffert. Dans le présent le plus âpre, son esprit se reportait au passé riche d'espérance, et jusqu'au dernier moment, elle ne cessa d'espérer. Car, outre son pfennig dans la main droite, elle avait, dans la gauche, nerveusement contractée, un billet de loterie. Et si la misérable était littéralement morte de faim, ce n'était pas qu elle fût dénuée de toute ressource, mais parce qu'elle n'avait pas un heller qu'elle ne sacrifiât au démon du jeu, dans les griffes duquel elle était prise depuis sa jeunesse, après avoir gagné un gros lot. En ce qui concerne mon château enchanté de Borsdorf, qui — par bonheur — ne s'est pas encore abattu sur ma tête et a pris, ces derniers temps, un aire plus respectable », la lectrice bénévole, et même le lecteur, peut,
(1) Il y a dans le texte allemand une allitération intraduisible entre Leben (viei et Leiden (souffrance).
si cela l'intéresse, se renseigner de ses propres yeux... dans YArbeiterfùhrer fur Leipzig und Umgegend (i) que le camarade Lipinski a publié dans sa propre librairie ; il contient beaucoup de choses «intéressantes et n'a pas à rougir de son titre.
Maintenant, à notre sujet :
A vingt ans, j'étais « fatigué de l'Europe ». La retraite sur le [non sacré) Staufenberg m'avait rendu trop brûlant le sol de ma ville natale (2), et malgré mon aversion pour les diplomates et les ministres, j'étais toutefois aussi diplomate pour me conduire que pour être conduit. A l'automne de 1846, j'allai à Marbourg (3), université sœur de Giessen, aimée et familière de ma première jeunesse.
Comme tous les gens qui ont pris la résolution de rompre avec toute leur existence et de s'arracher du sol où ils ont grandi, j'étais inquiet et plein d'une bonne humeur de potence (4). La bonne humeur de potence du pauvre diable qui fait un saut dans l'au-delà
(1) Guide de l'Ouvrier à Leipzig et aux environs
(2) Giessen, en Oberhessen.
(3) Ville universitaire de 15,000 habitants environ (Hesse- Nassau) .
(4) Comparer l'expression française : « poli comme une porte •de prison' » .
ou du patient qui se prépare à subir une douloureuse opération chirurgicale. Et peut-il y avoir une opération plus douloureuse ? Émigrer, n'est-ce pas subir la plus violente opération, puisqu'elle s'attaque aux sources mêmes de la vie ?
A Marbourg je me fis immatriculer et même, au début, j'étudiai avec assez d'application. Toutefois la pensée qu'en Allemagne, aucun cercle d'action ne s'ouvrait devant moi, m'empêcha tout travail méthodique, et bientôt je n'étudiai plus dans tel but extérieur défini, mais seulement pour moi-même. A Berlin, j'étais devenu un socialiste conscient et les problèmes sociaux et politiques m'occupaient de plus en plus vivement.
De nos jours on ne se fait que difficilement une idée de l'agitation et de la fermentation qui régnaient alors chez la jeunesse. Les Akademiker d'aujourd'hui sortent presque tous de familles où, comme à l'école, ils ont entendu dire que l'Allemagne est le plus grand, le plus libre et le plus glorieux de tous les pays, que les Allemands sont les plus honnêtes, les plus loyaux et les plus braves de tous les hommes r les princes et les hommes d'État allemands, les plus sages et les plus prudents de tous
les hommes d'État et de tous les princes ; et la plupart de ces jeunes gens qui, en outre, subiront encore le dressage civilisateur de la caserne, ne perdent pas à l'Université le vernis de timidité dont ils ont été soigneusement recouverts chez eux. Mais la timidité, — c'est encore leur moindre défaut. Que se passe-t-il à l'intérieur, dans la tête et dans le cœur ? Toute vérité, toute virilité, bannies par principe, toute notion morale faussée et, au lieu d'une histoire honnête, image fidèle des événements et complications politiques, un pêle-mêle incohérent d'impudents mensonges et de flagorneries. Un byzantinisme, si hystériquernent exagéré que les plus serviles courtisans de l'antique Byzance devraient confesser humblemeut n'être que des gâte-métier ; considérant la servilité la plus plate comme la plus haute manifestation de l'État bourgeois et de la véritable humanité, — étiquetant la délation, vertu bourgeoise, de sorte que les fils de famille bien élevés tiennent comme un devoir d'honneur pour l'officier et l'étudiant de dénoncer au procureur de l'Etat les manquements au (( Code de l'honneur >) de la despotique servilité qui se produisent dans leur cercle familial.
Fi !
Les marques extérieures du régime de fer et et de sang seront effacées dans un temps pas trop éloigné, mais la démoralisation et la corruption de l'ère de Bismarck, les ravages qu'elle a causés dans les esprits et les cœurs juvéniles, par son abus de l'école jésuitiquement raffiné, persisteront longtemps encore après la disparition des traces extérieures, dans l'organisme de la nation. Et si notre classe ouvrière, avec son aversion instinctive et sa méfiance, instruite par l'amère expérience, pour tout ce qui vient d'en haut, n'avait préservé sa santé, il n'y aurait pas à espérer une élimination totale du poison. Certes, je ne suis pas un laudator temporis acti, je ne suis nullement de ceux qui exaltent le passé aux dépens du présent, — personnne n'a plus que moi à se réjouir du présent, et à considérer avec satisfaction ce qu'a fait et ce que fait chaque jour la classe ouvrière pour l'honneur du nom allemand et pour la conquête d'une condition plus digne ; — mais le fait que le monde bourgeois d'aujourd'hui est plus corrompu et plus vil que celui d'il y a un demi-siècle, n'est nullement douteux. En réalité, cette reculade apparente est un progrès, — le fait cependant
est patent. Et nulle part cela n'apparaît avec plus de clarté et d'évidence que dans nos universités. Aujourd'hui, la majorité de la jeunesse académique s'efforce d'être « universelle )), a pratique », et, rougissant de l'idéal, ne s'enthousiasme que pour ce qui est(i).
Avant 1848, il en était tout autrement. La bourgeoisie haïssant la fédération allemande et les gouvernements despotiques, notamment le prussien et l'autrichien, n'était pas encore tombée dans le capitalisme. Et la jeunesse universitaire qui, en majorité, sortait des classes bourgeoises, était naturellement « anti-étatiste et anti-gouvernementale » (2 .
A Marbourg, j'eus bientôt un cercle d'amis en communion d'idées avec moi, parmi lesquels je veux citer ici, en particulier, l'étudiant Fuhrmann — de Kassel, si je ne me trompe. Fuhrmann, avec l'enthousiasme et la générosité de la jeunesse, devint comme un bon génie pour moi, et non sans raison vraiment. Il avait une perspicacité extraordinaire, une dialectique brillante, et une loquacité jamais à court, cinglante et rapide comme l'éclair.
(1) Il y a dans le texte une allitération entre les deux mots i schaemend, rougissant, et schivarmend, s'enthousiasmant.
(2) Staats-und Regierungsfeindlich.
Combien de fois avons-nous discuté ensemble ! Une fois, je me rappelle, notre tournoi oratoire dura — nullement à sec, cela va sans dire, — toute une nuit, et le jour suivant jusqu'au surlendemain matin !
Le pauvre Fuhrmann a vérifié malheureusement le dicton que le génie confine à la folie, - il tomba en ataxie intellectuelle et finit dans une maison de fous. Lorsque j'appris le sort tragique de Nietzsche, le souvenir de Fuhrmann me revint.
Sur quoi discutions-nous ? Sur tous les problèmes du ciel et de la terre. Car si j'avais déjà réglé mon compte avec le ciel, il n'en était pas de même de mon entourage. Et Strauss [1), Feuerbach (2), Bruno Bauer (31,
(1) Strauss (David-Frédérick), le célèbre auteur de la Vie de Jèsus(\&î%), né en 1808 à Ludwigsbourg. Répètent à Tùbingen en 1832 ; de retour dans sa ville natale, il fut appelé en 1839 ^ Zurich ; après sa destitution il revint à Ludwigsbourg dont il fut député et il mourut le 8 févr er 1894. Ses Œuvres complètes ont paru en douze volumes (1876-1878) ; l'une de i-es œuvres plus importantes outre la Vie de Jésus est : Der alte und der neue Glaube [l'ancienne et la nouvelle Foi) parue en 1872.
(2) Feuerbach (Ludwig- Andréas, né à Landshut le Î8 juillet 1804, mort près de Nuremberg le 13 septembre 1872), anthropologue, panthéiste, eut une grande influence en Allemagne vers le milieu de ce siècle, entre autres sur Richard Wagner, principalement par son livre sur l'Essence du Christianisme [Wesen des
hristenthums, 1849) .
(3) Bruno Bauer (né à Eisenberg, Saxe, le 6 septembre 1809, mort à Rixdorf, près Berlin, le 13 avril 18S2), publia une Critique de la Vie de Jésus de Strauss (1848) et une Critique de TEvan-
jouaient encore dans nos tournois un rôle important. Mais, avant tout, c'étaient les questions sociales qui nous occupaient et nous échauffaient.
Nonobstant, je m'occupais presque avec autant de zèle de choses plus matérielles. Je m'embarquai — suite naturelle d'une éducation un peu trop sévère et par trop privée des plaisirs de la jeunesse — dans les folies les plus folles de la vie d'étudiant, et je puis honnêtement dire de moi : aucune tolie ne m'est restée étrangère. Mais je ne me laissais jamais emporter par le courant, car je suis bon nageur (ce qu'il faut entendre à la lettre), et à aucun moment je ne perdis de vue la nécessité de devenir fort physiquement . Sans doute, je consacrais de plus en plus de temps à la Corpskneipe (i>, mais je ne négligeais aucun exercice corporel : faire de la gymnastique, courir, manier le marteau, forger, — je tra-
gile de Smint-Jean (1840) ; nommé professeur à Bonn vers cette époque, il fut destitué en 1842. Il se fixa alors à Berlin , combattit l'émancipation des Juifs dans : la Question Juive (184^). Il écrivit ensuite un certain nombre d'ouvrages sur le dix-huitième siècle et la Révolution, sur l'Allemagne, la Russie et l'Angleterre ; et, vers la fin de sa vie, devint bismarckien.
(1) Le mot Kneipe signifie : réunion d'étudiants, et par extension, l'endroit où se réunit un groupe ou une association {Corps) d'étudiants, toujours une salle réservée de restaurant ou de café.
vaillais avec beaucoup de zèle chez mon armurier, — tirer à la cible et chasser. Pour donner une idée exacte de ma chasse, je dois dire tout de suite que Marbourg possédait (et possède encore; une chasse d'étudiants, où chaque étudiant qui pouvait se procurer un permis de chasse avait le droit de chasser à cœur-joie. Et ce droit était tellement recherché que tout ce qui pouvait être chassé, depuis le chevreuil jusqu'à la grive, ou évitait le canton avec une exactitude absolument remarquable, ou s'enfuyait à quelques milliers de pas, avec la circonspection et l'énergie du désespoir, de tout ce qui, même de loin, ressemblait à un étudiant ou à un fusil. Et cela d'autant mieux que le canton voisin était une chasse du Prince-Électeur ; et là il y avait lièvres et chevreuils en quantité, voire parfois un cerf échappé de Waldeck (1). C'est en essayant de punir l'incursion d'un de ces intrus qu'un après-midi, un garde-chasse fort incivil me fit siffler à l'oreille une volée de chevrotines dont je lui eusse sur le champ donné quittance si, pour son bonheur et le mien, je n'avais dégringolé dans un chemin creux cou-
, (1) La principauté de Waldeck est en effet voisine de la Hesse- Nassau.
go
vert de neige, où je ramassai mon fusil si plein de neige que je ne pus en faire immédiatement usage.
Lorsque je n'allais pas à la chasse, jetais presque toute la journée au stand de tir, où mon fidèle compagnon, un « Mitkneipant » (i) de la Hasso-Nassoven (mon corps), étudiant nassauvien du nom de Schapper, — neveu du célèbre communiste Schapper avec qui je me liai plus tard à Londres au Kommanistenbund. Ce studiosus était original sous tous les rapports, — il s'était fixé trois buts dans la vier du moins dans la vie académique : i° N'ouvrir aucun livre d'étude ; 20 détenir le record — bien que ce mot n'eût pourtant pas encore été emprunté aux Anglais, — delà boisson; 30 devenir tireur comme Otto le tireur, dont Gottfried Kinkel{2) a chanté la gloire. Otto der Schùtz est le seul livre que je lui aie jamais vu
(1) Mot forgé par l'auteur : un compagnon de kneipe .
(2) Gottfried Kinkel (né près de Bonn en 1815. mort à Zurich en 1882), poète et critique d'art dont les œuvres les plus célèbres sont Otto der Schùi^ (1843) et Grobschmied von AnHverpen. Professeur à Bonn, il fut condamné en 1849, à Fribourg, à la prison perpétuelle, pour hautre trahison. Le jugement du conseil de guerre décida que la peine serait accomplie dans une prison civile au lieu d'une enceinte fortifiée. Il s'enfuit en novembre 1850, avec l'aide de son ami Karl Schurz (devenu plus tard ministre de l'intérieur aux Etats-Unis), vécut en Angleterre, puis à Zurich, à partir de 1886. (Voir Alb. Fœrderer, Erinnerungen aus Rastatt, 1849, p. 186 et la biographie de Kinkel, par J.-L» Hoffmann (Nuremberg, 185 1).
lire, et il s était tellement enthousiasmé d'Otto der Schùtz, qu'en 1848, il ne devint républicain dans l'âme que parce que le poète d'Otto der Schùtz l'était (1 ). Le temps que « l'Oncle » — c'était son surnom — ne passait pas au cabaret, il l'employait au tir ou dans l'atelier d'un armurier, dont il était l'ami, et chez lequel il m'introduisit pour me faire initier au noble métier de l'armurerie ou s'y initier luimême. Car il s'entendait à monter un fusil, à forger une batterie comme le meilleur des armuriers. J'acquis au tir une adresse suffisante telle, que je pouvais espérer devenir, dans les prairies et les forêts vierges -du Wisconsin, un émule nullement indigne de Basde Cuir.
Ayant en vue les profondes forêts américaines, je m'entraînai méthodiquement. En hiver, comme il n'y avait pas à penser à la natation, jeconsacraisle tempsque je n'employais pas à autre chose, à faire des marches et des courses de fond, — en société autant que pos-
(1) Otto der Schùt^ est une vieille chanson de geste rhénane arrangée en Singspiel par Ferdinand d'Antoine (Cologne, 1798) ; reprise ensuite par Kinkel puis par sa femme Johanna Kinkel- Mathieu, ainsi que par Elise Schmeitzer de Brunswick, 1843 (sur des paroles de son mari) et divers autres auteurs et compositeurs, notamment V. Nessler (texte de Rudolf Bunga) (15 novembre 1886, à Leipzig), Fauteur célèbre du Trompette de Sœckingen.
sible, car laphilosophie et la discussion péripathétiques me plaisaient beaucoup plus que les séances dans l'atmosphère dune chambre. Je n'ai jamais aimé l'air dune chambre, et de cette aversion, je dois remercier cette bonne constitution que m'ont souvent enviée mes amis. Je n'ai jamais pu séjourner dans une pièce dont les fenêtres n'étaient au moins entr'ouvertes, et lorsque, le soir, je sortais d'une séance sérieuse de kneipe, je n'allais jamais, — je voudrais écrire mon droit chemin, mais il ne faudrait peut-être pas prendre l'expression au sens le plus absolu ; ce ne serait pas conferme à la vérité, — je ne rentrais jamais tout de suite chez moi ; je courais,, quelque temps qu'il fît, hors de la ville, par monts et par vaux, pendant une couple d'heures, jusqu'à ce que le dernier atome de l'air impur de la kneipe fût expulsé de mes poumons. Je rentrais alors dans ma « turne » disposée fort à propos contre le « désir de miroir », m'endormais comme une marmotte, et me réveillais avec la tête lucide et l'appétit solide. Pour ce qui est du Katzenjam?ner(i)r
(i) Mot à mot: plainte de chat, id est mal aux cheveux, ou... xylostôme, pour traduire en grec une expression qui, en français,, brave un peu l'honnêteté.
je ne le connus pas étan,t étudiant, et je ne l'eus vraisemblablement jamais éprouvé de ma vie. si j'avais toujours suivi une recette infaillible que je livre ici à la publicité. Ces marches de nuit, où j'entraînais quelquefois des camarades, ne se passaient pas souvent sans quelques écarts. Ainsi, une fois, par une nuit sombre d'orage, nous éteignîmes par malveillance toutes les lanternes suspendues dans les rues suivant la coutume de nos pères ; c'était pour nous un tour d'adresse à nous briser le cou. — et pour les réverbères à leur briser les verres, ce qui nous attira une poursuite combinée des veilleurs de nuit et des appariteurs de tout Marbourg. Nous avions réussi, avec la perte de quelques casquettes, il est vrai, à nous faire place en combattant, mais nous étions poursuivis et serrés sur un terrain défavorable, entre les deux bras de la Lahn. C'était en février, et pas de glace, de sorte que nous étions placés dans l'alternative de nous laisser prendre ou de traverser la Lahn à la nage. Je ne réfléchis pas, fis un plongeon dans l'eau glacée et nageai jusqu'à l'autre bord. Les autres, redoutant un bain froid, se firent prendre. Je me mis à courir, transi, pendant une demi-heure, et rentrai en ville, après bien
des détours, par la porte opposée ; puis, sans être inquiété, je revins chez moi. Bien que mes camarades qui marchaient vers la prison et, pour les dommages causés, eurent à payer une addition soignée, ne m'eussent naturellement pas dénoncé, je fus cependant soupçonné de complicité, très sévèrement réprimandé et considéré avec des regards soupçonneux par les autorités universitaires, qui n'étaient pas sans avoir reçu de Giessen les meilleurs rapports sur mon compte. Cette petite aventure d'étudiants, — et de celle-là seule je fais mention ici, — est un fil qui, mêlé à d'autres fils, finit par former un véritable câble.
Dans la Hesse électorale, régnait l'Eglise, sévèrement, fanatiquement orthodoxe, dont le chef était réminent Villmar (i), auteur d'une remarquable histoire de la littérature allemande. Par le zèle avec lequel je nourrissais mes conceptions athéistes, à toute occasion possible et impossible, je provoquai l'attention de Villmar, et un beau dimanche, à l'église, il prononça une philippique tonnante con-
(i) Villmar (August, Friedrich, Christian), né à Saltz, le 2i décembre 1800, directeur du gvmnase de Marbourg (depuis 183 3), où il mourut le 30 août 1868, auteur d'une Histoire de la littérature allemande et d'un Deutsches Namenbiichlein.
tre les négateurs de la divinité et les corrupteurs du peuple et me désigna si clairement, bien que sans prononcer mon nom, qu'il ne pouvait y avoir aucun doute sur ma personne. Ce fut le deuxième fil du câble.
Un troisième vint bientôt, beaucoup plus gros que les premiers, gros à lui seul comme un câble.
Nous entrons maintenant sur le terrain politique.
La Hesse électorale (i) s'était lancée dans la grande mêlée en faveur de la Constitution et le conflit n'était pas encore à sa fin. Elle faisait partie des Etats de la Confédération allemande qui, après la Révolution de juillet, s'octroyèrent une constitution, la plus libre, à la vérité, et la meilleure entre les constitutions allemandes. C'est justement parce qu'elle était si bonne, que le prince-électeur de Hesse l'avait en aversion. Il arriva, au cours de la lutte, que le tyrolien Sylvester lordan (2), le « père de la
(i\ La Hesse électorale (Kurhessen ou Hesse-Kassel) principauté jusqu'en 1866. avait alors environ 700.000 habitants. Elle était gouvernée par le prince Guillaume II (1821-1847).
(2) Sylvester lordan, né le 30 décembre 1782, près d'Innsbrùck, étudia d'abord le droit à Landshut (Bavière) et fut précepteur à Vienne, puis Landsgericht (juge) a Rosenheim, avocat à Landshut et à Munich. « Habilité » en 1821 à Heidelberg, il fut nommé en
Constitution », se plaça au premier rang des combattants et attira sur lui toute la haine du gouvernement et du prince régnant.
Il fut l'objet d'enquêtes pour cause d'intrigues démagogiques, et ses persécuteurs crurent, en 1839, pouvoir le confondre, lui, l'homme de la loi à la lettre, avec les « hautes trahisons » inventées par la Commission d'enquête de Mayence qui servirent à perdre mon grandoncle, l'infortuné Weidig ( 1 ) . Il fut mis en prison, et son procès dura pendant des années, tandis qu'il en attendait l'issue dans son cachot. Et là-haut, dans une des cours intérieu res du château de Marbourg, était la cellule ou
septembre de la même année professeur extraordinaire de droit à Marbourg ; l'année suivante, il devint professeur ordinaire. En octobre 1830, il fut nommé « représentant w de l'Université kurhessoise et prit part aux travaux: préparatifs de la Constitution de 1831, exerçant une grande influence sur le Landtag. Après la dissolution de celui-ci, brouillé avec le gouvernement, il fut nommé de nouveau représentant de l'Université à l'Assemblée des Etats, mais ce choix ne fut pas approuvé parle ministère. En juin 1839, il fut soudain mis en observation, suspendu emprisonné pour crimes de haute trahison commis en 1832 et 1833 . Son procès, qui dura jusqu'en 1843, ^e rendit célèbre : condamné à cinq ans de forteresse, relâché sous caution en mai 1845, il fut acquitté en dernière instance, en octobre de la même année. En 184S. il fut membre du Vorparlement, plénipotentiaire de Hesse au Bundestag, puis représentant d'un district hessois au Parlement de 1849. Apiès avoir vécu quelques années à Francfort, il mourut le 15 .avril 1861, à Kassel.
(1) Weidig (Friedrich-Ludwig), né à Nassauschen le 15 février ioois emprisonné à Darmstadt où il subit de mauvais traitements, à la suite desquels il se suicida (23 février 1837).