‹ SouvenirsChapitre 7 sur 12 · IO · texte numérisé non relu

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Et tous reprirent en chœur.

Je pensai à cette soirée de la Hasso Nassoven-Kneipe, où l'air de ce lied avait accompagné mon départ vers un avenir incertain, vers les aventures, la révolution, la prison, l'exil... et maintenant, après le retour au foyer, encore une fois vers l'exil et un avenir tout aussi incertain, comme dix-huit ans plus tôt.

La deuxième fois, ce fut en 1890. Vingt* cinq ans s'étaient écoulés depuis mes adieux de Grunewald et quarante-trois depuis mes adieux à la Hasso Nassoven-Kneipe de Marbourg. Après mon expulsion de Prusse, je m'étais arrêté quelques semaines à Hanovre, chez mon ami Schweichel (1), et j'y avais tâté le terrain. Le résultat de mes enquêtes fut que j'arrêtai mon choix sur trois villes : Leipzig, Francfort-sur-Main et Hambourg. Mais d'abord Leipzig. ]'y allai, je vis, je restai. J'y restai un quart de siècle, — y compris les huit années que je dus, involontairement, passer dans le village voisin de Borsdorf, sous le règne du petit état de siège.

Ce fut une époque féconde, agitée, que ce

(1) Robert Schweichel (né à Kœnigsberg le 12 juillet 1821)', î-romancier et nouvelliste dont les œuvres ont généralement les .Alpes comme théâtre. Schweichel vit encore à Berlin.

quart de siècle où se pressèrent tant de travaux et d'événements. Le temps d'apprentissage à Y Arbeiterbildungsverein (Association d'éducation ouvrière , l'avenir du parti social démocratique, le procès de haute-trahison, le temps de forteresse à Hubertusbourg, les luttes entre Eisenachiens et Lassalliens, la fraternisation et l'union des frères ennemis, la loi sur les socialistes, la chute de cette loi et du prince de Bismarck et, la victoire obtenue, la nécessité de transporter le quartier général à Berlin. Tant de choses m'attachaient à Leipzig, et tant d'hommes ! Mais l'intérêt du parti est la suprême loi d'un homme de parti. Je me soumis, d'accord avec mes amis de Leipzig. Nous prîmes congé mutuellement. La veille de mon départ pour Berlin, nous allâmes ensemble à Connewitz. Discours et contre-discours. Mais combien différents d'il y a vingtcinq ans, à Grunewald près de Berlin ! Alors ce n'était qu'un embryon de parti, ce n'était qu'une poignée de pionniers faisant escorte à un proscrit. Maintenant, c'est un parti vainqueur, organisé par toute l'Allemagne, éprouvé et trempé par douze années de loi sur les socialistes, malgré le bannissement et le bâillon, plus fort que ses persécuteurs, vainqueur

et triomphant de tous les détenteurs du pouvoir et de l'autorité. Mais bien que la situation fût favorable, notre position éminente, la perspective sur l'avenir brillante ce soir de Connewitz, — nous n'étions pas précisément bouillants. L'attitude était contrainte. Lorsqu'on a travaillé ensemble un quart de siècle, combattu coude à coude, et grandi ensemble dans la communauté de souffrance et de lutte, il est dur de se séparer. Minuit était déjà passé depuis longtemps, et il fallut se séparer. Nous nous levâmes et, à ce moment, l'un de nous entonna et tous les autres suivirent avec émotion :

V/ohlauf noch getrunken, dcn funkelndcn Wein !. .

Le lied fut chanté jusqu'à la fin et nous nous séparâmes. C'était la deuxième fois depuis mon départ de la Hasso Nassoven Kneipe de Marbourg.

Ainsi ce beau studentenlied, qui est devenu un lied populaire, souvent refait, sur une mélodie à la nouvelle mode, hélas ! m'a trois fois été chanté, à trois moments importants pour moi. Et chaque fois que je l'entends, le cœur me bat plus fort, et mon impression profonde n'est pas amoindrie de ce que, en ces trois

circonstances, je n'ai pas bu une goutte de « vin étincelant », mais bien une plus ou moins grande quantité de bière mousseuse, qui sur le moment, par la magie de la fantaisie, se transformait en vin étincelant.

Mais revenons à l'année 1847 et à la ((chaise» roulant sur la grand route de Marbourg à Giessen.

J étais donc « en fuite » ! Je ne pensais pas au danger... ; dans une demi-heure nous serions à la frontière de la Hesse grand-ducale, hors du pouvoir des autorités de la Hesse électorale et en sûreté. Pendant ce voyage, je voyais clair pour la première fois seulement. . . , c'est-à-dire il m'apparaissait clairement que le sol se dérobait sous mes pieds et que j'étais précipité en pleine nuit. . sans arrêt, dans un espace infini, jouet du hasard dont ildépendait que je tombasse sur une étoile ou que je me perdisse dans la nuit.

Maintenant, les sombres pensées s'envolaient aussi vite qu'elles étaient venues. A Giessen, je mis en ordre ce que j'avais à mettre encore en ordre. De Giessen à Francfort, où j'avais quelques emplettes à faire et à prendre congé de quelqu'un. Et de Francfort à Mayence, où nous nous embarquâmes sur un vapeur du Rhin.

Comme je fus heureux sur le bateau, et sur le Rhin, et sur la mer...

C'était leté... je ne me souviens plus quel jour du calendrier, bien qu'il ait exercé une grande et décisive influence sur mon existence. Nous (l'ami Maus et moi) prîmes la ligne du Taunus, un des quelques chemins de fer qui fussent alors construits en Allemagne., et par conséquent une rareté.

Notre compartiment était presque vide.

Avec nous, deux personnes seulement : une vieille dame et un homme paraissant approcher de la trentaine, coiffé d'un chapeau à larges bords qui ombrageait sa figure aux angles remarquablement rudes. Contre mon habitude, — je puis encore aujourd'hui voyager tout un jour sans desserrer les dents, — je parlai avec mon ami de notre projet de voyage et fis sans cloute une remarque qui laissa deviner mon envie d'aller en Amérique Bref, le monsieur au visage à angles rudes se retourna tout à coup, soulevant son chapeau à larges bords, et me dit :

— Pardonnez-moi ; si j'ai bien entendu, vous voulez émigrer ?

Il y avait quelque chose de singulier dans le ton de sa voix, — quelque chose comme du

mépris, si bien que j'en fus presque piqué au vif. Avec un regard et un ton de voix pas précisément aimables, je lui répondis sèchement:

(( Qu'est-ce que ça a d étonnant ? Est-ce qu'un homme qui n'a pas une âme de chien peut rester dans ce pays-ci ?

— Ah ! alors, vous en avez assez de l'Europe? L'Etat de l'Allemagne vous dégoûte ? Mais pourquoi émigrer ? Vous feriez beaucoup mieux de rester dans ce pays, tout au moins en Europe. »

Alors j'ouvris les oreilles. Une foule de pensées et de sensations tourbillonna en moi. Dans Heine, j'avais déjà lu que le Français, lorsqu'il n'est pas content de son gouvernement, fait une révolution, tandis que l'Allemand, lorsqu'il n'est pas content du governement, laisse le gouvernement en Allemagne et s'enfuit en Amérique ; et la pointe de cette boutade amère m'entra profondément dans la chair.

(( Qu'ai-je à faire ici? Que puis-)t faire ici?» mecriai-je (je ne donne ici, naturellement, que le sens de cette conversation). « Dans une prison allemande perdre ma jeunesse, être tué comme Weidig, — avoir les ailes rognées dans un cachot comme le pauvre Iordan, — je n'en

ai nulle envie. Mieux vaut être là-bas, au pays libre, où je serai un homme libre et utiliserai mes forces. La danse commence enfin en France, l'Amérique n'est pas hors du monde et je serai à mon poste.

— En France ! en France ! Pourquoi toujours en France ? Pourquoipas en Allemagne ? Pourquoi pas n'importe où autre part? Est-ce qu'on ne se remue pas partout : en Pologne, à Genève, en Italie et en Suisse ? En Suisse, une révolution se prépare. La lutte contre le Sonderbund ( i ) commence, et c'est unelutte contre la vieille Europe rouillée du despotisme, une lutte contre Louis-Philippe, contre Metter- ■nich et ses goujats de Berlin et contre la vermine de la Bundesnacht (2) de Francfort ! Là est votre place, non pas en Amérique. »

Cette parole me toucha au cœur comme une révélation. Je m'animai de plus en plus et me

(1) Le Sonderbund est l'union de sept cantons catholiques suisses (Lucerne, Uri. Schwytz. Unterwalden, Zoug, Fribourg et Valais) formée en 1843 contre les autres cantons. La guerre du Sonderbund éclata en novembre 1847 et se termina par la défaite des catholiques ; elle avait duré douze jours, du 13 au 24 ; elle eut pour résultat l'expulsion des jésuites.

(2) Jeu de mots entre Bundestag et Bundesnacht^ le mot Tag voulant dire jour et assemblée ; Bundestag , c'est le jour ou l'assemblée de l'Union, la diète de Francfort et comme cette assemblée était un véritable chaos, Liebknecht l'appelle plaisamment : la « nuit de l'Union ».

confessai, avec le besoin de confiance de la jeunesse, à cet étranger qui, en quelques minutes, avait pénétré toutes les angoisses de mon âme. Nous échangeâmes nos cartes. C était un docteur Ludolf, professeur à l'Institut Frœbel à Zurich, — qui appartenait alors au capitaine prussien de Beust, — lié avec Herwegh (1) Treichler, Arnold Ruge (2), Julius Frœbel (3) et tant d'autres dont les noms agissaient déjà sur moi avec une force magique. Et il me fît une description si alléchante de la Suisse en général et de Zurich en particulier que, à cette question qu'il me posa brusquement :

(( J'ai été envoyé en Allemagne chercher un

(1) Le célèbre poète et sociiliste Georg Herwegh (1817-1875). Voir le fragment suivant : Premier discours, p. 129, n. 1.

(2) Arnold Ruge (né à Bergen en 1*03. mort à Brighton en 1880), philosophe et révolutionnaire, docent à [ialle en 18 32, après avoir été enfermé à Coblentz comme BarschenschaJ ter, co-fondateur des Hallische Jahrbiicher (1838-184;) et plus tard avec Karl Marx des Di'atscb-franiœsische Jahrbiicher qui n'eurent que deux numéros. Il s'enfuit eu Angleterre après les événements de 1849.

(3) Friedrich Frœbel, célèbre pédagogue allemand, né à Oberweisbach (Thuringe) le 21 avril 17.S2, mort à Marienthal le 2 juin 1852. étudia les sciences naturelles en 1810 et 1S11 à Gœttingen et à Berlin, passa deux ans à IfFerten avec le célèbre Pestalozzi ; fonda en 1816 une école transférée plus tard à Keilhau -où i publia (1826) die Meiischeiier^iehuiig . Après un nouveau séjour en Suisse de 1831 à 1836. il fonda son Jardin d'enfants (Kindergarten) à Blankenbourg (Thuringe) (1^40). Son fils Julius, libéral, député au parlement de 1848, fut condamné à mort à Vienne avec Robert Blum, puis gracié. (Voir sur Frœbel et son œuvre, la petite plaquette A Plain Talk about tbe Kinder Garten, Paris Exposition, édition Milton Bradley C\ Springfield, Mass. U. S. A. ; èt le fragment suivant: Premier discours, p. 131-132).

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