II
professeur pour notre école modèle, je crois que vous avez les aptitudes nécessaires, voulezvous accepter, ou du moins essayer ? » — sans me faire prier, je répondis oui.
A Mayence, nous descendîmes au même hôtel. A mesure que j étais avec lui, mieux me plaisait mon compagnon de voyage.
Pendant la nuit, je repassai dans mon esprit les événements de la journée. Tout s'éclaircissait devant moi. xMaintenant, j'avais un but. Je sentais de nouveau le sol sous mes pieds. Je résolus de partir tout de suite pour Zurich. L'ami Maus était prêt à m'accompagner. Le lendemain matin, je cherchai Fagent d'émigration avec lequel j'avais fait un contrat. Je me déclarai prêt à abandonner la moitié de la somme payée. Cela ne suffisait pas et finalement je ne rentrai que dans un quart de ce que j'avais déboursé. Mais est-ce que de telles mesquineries me touchaient ?
Nous restâmes un jour encore à Mayence, puis prîmes congé du docteur Ludolf, qui voulait passer quelques semaines dans son pays (le Hannovre, je crois) et fîmes route vers la Suisse, au lieu de l'Amérique,
Lorsque, il y a onze ans, je parcourus le Wisconsin et que j'y vis des domaines aile-
mands, avec des fermiers allemands, des fermières allemandes et leurs nombreux enfants devant les maisons, - je pensai à ce voyage en chemin de fer de Francfort à Mayence. sans lequel je serais peut-être maintenant, moi aussi, avec femme et enfants, devant une de ces fermes, que le train bourdonnant effleure. Ai-je choisi le meilleur chemin ou le pire ?
Combien de fois n'ai-je pas désiré être fermier ?
Et si j'étais devenu fermier, combien de fois aurais-je désiré ne pas être fermier?
Personne n'a éprouvé plus que moi, sur sa propre peau, que la vie n'est pas une barre de fer que chacun peut forger suivant son image favorite.
Après un trajet très agréable, pendant lequel je touchai du doigt, par des exemples de toute sorte, le libéralisme badois qui se changeait déjà en un chatoyant radicalisme républicain, nous arrivâmes à Zurich par une délicieuse soirée de lin d'été. Vers les Alpes, comme vers la mer, j'ai été, dès ma plus tendre jeunesse, attiré magnétiquement. Mon tuteur, condisciplede mon père mort prématurément.
avait été avec lui en Suisse, — un voyage en Suisse, il y a quatre-vingts ans, n'était pas chose commune comme aujourd'hui, — et il m'en aivait souvent parlé. A Schaffhouse, qui nous donna avec la vue de la chute du Rhin et le cristal remarquablement limpide des eaux du fleuve, un avant-goût des merveilles naturelles attendues, nous franchîmes la frontière suisse. Quelques instants après, un compagnon de voyage (on était encore au temps des diligences) cria : « Les Alpes ! Les Alpes ! Voilà la montagne ! » Tout le monde regarda dehors. Je détournai les yeux. Je savais qu'il n'y avait de visible qu'une partie des Alpes, et je voulais voir leur splendeur tout entière, en jouir tout à fait dès la première fois. Onm'avait dit que, des ponts de Zurich, il y a un panorama remarquable des Alpes suisses orientales. Et j'étais résolu auparavant à n'accorder aux Alpes aucun regard.
Nous voilà à Zurich. Vite descendus à l'hôtel du Lac, — bâtiment assez modeste alors, — les bagages descendus, et dehors sur les ponts. Alors je regardai. Mon abstinence fut richement récompensée. Le lac d'émeraude, avec son onde transparente comme l'azur, à droite l'imposant Utli, et devant nous, dans l'or bril-
lant du couchant, si claire et si limpide qu'on croyait pouvoir l'atteindre avec la main, la large chaîne des Alpes, perdue dans le ciel. Je restai là, muet. Et alors, l'or du couchant se colora de pourpre, et l'imposante masse s'enflamma ; en extase, je criai à mon ami : « Je reste ici ! »
Et je restai à Zurich.
A l'Institut Frœbel, tout alla à souhait. Au Schiffslande (i), dans la maison des Locher, chez les parents de Locher le réformateur badois qui se fît connaître plus tard, je trouvai un logement avec .vue sur la partie inférieure du lac et l'Utliberg. Par la suite, j'appris que dans ma chambre avait séjourné Lessing, agent provocateur prussien, — étudiant que la police avait acheté pour surveiller les réfugiés en Suisse après i83o, et qui faisait son métier exactement de la manière aujourd'hui encore en vigueur parmi les agents provocateurs, nationaux et internationaux. La maxime « ne rien apprendre et ne rien oublier » a encore presque plus de valeur pour les policiers que pour les « hommes d'État ». Ces derniers, — d'aussi loin qu'ils appartiennent à la
(1) Vieille rue de Zurich, presque au bord du lac.
carrière, apprennent au moins de temps à autre une ou deux formes ou formules nouvelles, — la police, au contraire,, en est toujours exactement aux moyens et aux trucs de Fouetté, voire même de l'époque de Louis XIV, où commença d'entrer en vigueur l'usage des agents provocateurs. Lorsque la trahison de Lessing fut découverte, ses victimes tinrent, dans un endroit écarté du Sihlhœl^li (i), près de Zurich, un tribunal fehmique (2) ; il fut, l'interrogatoire terminé, condamné à mort et poignardé par deux des conjurés désignés d'avance pour l'office de bourreaux. Le cadavre fut retrouvé dès le lendemain matin, reconnu et porté à mon domicile, — dans la chambre que j'occupais maintenant. Ma servante qui était déjà dans la maison alors, me raconta comment le lendemain de l'événement, lorsque le cadavre gisait sur le lit, les « amis » avec lequel l'assassiné avait des relations étaient venus l'un après l'autre, et comment, à l'entrée du dernier, les blessures s'étaient
(1) La Sihl est une petite rivière que reçoit la Limmat (affluent •de l'Aar) à sa sortie du lac, au milieu de la ville de Zûrich ; elle côtoie de lac de Zurich à l'ouest, au piedSde l'Utliberg. SihlhœliU est un endroit de plaisance au bord de la Sihl.
(2) Cest-à-dire un tribunal de Francs-juges ou de la Sainte- Fehme.
rouvertes,... comme la blessure de Siegfried à l'approche de Hagen. Ma ménagère ne parla pas du tout de Siegfried, il est vrai, — mais en elle survivait la vieille superstition païenne aussi vivace que chez les vieux Burgonles du
temps de Siegfried ou du Niebelungenlied
et que chez ma propriétaire de Borsdorf. Tant le peuple est conservateur, — et surtout dans les démocraties, — ce que j'ai appris, pour la première fois d'ailleurs, beaucoup plus tard. Le Hagen de Lessing me fut nommé ; il avait une situation officielle élevée dans le canton ; après le meurtre, il fut évidemment mis en observation et désigné unaniment par la voix populaire, — non pas comme un meurtrier, mais comme un justicier — qui avait porté le coup mortel. Je l'ai vu souvent, j'ai même parlé avec lui de beaucoup de choses. Je ne l'ai jamais vu rire.
Je me consacrai à mon enseignement avec beaucoup de zèle. Le « chef » de l'Institut, mon chej par conséquent, était Karl Frœbel, neveu du Kinder garten-Frœbel, et frère de Julius Frcebel, que j'appris à connaître ainsi que sa femme, née Haller, dans notre maison d'école — grande bâtisse, semblable à une grange, tout au bord du lac, à Seefeld. C'était