‹ Souvenits littérairesChapitre 3 sur 8 · LAMENNAIS · texte numérisé non relu

LAMENNAIS

Si jamais écrivain put dire que sa vie fut un combat, assurément c'est Lamennais. Depuis le jour, déjà bien loin, où le premier volume de VEssai sur l'indifférence signala le grand polémiste jusqu'aux dernières lignes de son Peuple constituant, quel combat acharné que la vie de cet homme, si chétif d'apparence et presque constamment malade! C'est une guerre de trente ans. Dans nos querelles religieuses, philosophiques et politiques, on le trouve toujours au premier rang des champions, payant de sa personne et ne ménageant pas les coups. Ni les années, ni les mécomptes, ne refroidissent son ardeur. Il est à soixante ans tel qu'il fut à quarante ; il se rue

IOÔ SOUVENIRS LITTÉRAIRES.

sur ses adversaires avec la même fougue et la même fureur; il n'a changé que de drapeau.

Son génie inquiet Ta poussé tour à tour dans les camps les plus opposés. Le camp révolutionnaire a vu, non sans quelque stupeur, ce prêtre, qui avait lancé sur lui tant d'anathèmes, se rallier à ses projets, et leur apporter le concours de sa redoutable éloquence. Tandis que les chefs s'empressaient d'accueillir l'illustre transfuge, le gros de l'armée restait froid et méfiant à son égard; il ne s'est jamais bien expliqué la présence de cet étrange auxiliaire. Et aujourd'hui encore, le nom de Lamennais, chez la plupart de ceux dont il a embrassé, en dernier lieu, la cause, ne paraît éveiller que l'idée d'un problème. Mais, pour le véritable peuple, le problème est tout résolu. Le peuple n'entre point dans nos raisonnements subtils : une fois échappé à l'influence des partis, une fois rendu à lui-même, il condamne, d'instinct, le prêtre qui abjure, comme le soldat qui trahit.

Lamennais savait bien, malgré son orgueil inflexible, qu'il avait des comptes à rendre à la conscience publique. Il a cru au-dessous de lui

de faire son apologie, mais c'est pour expliquer à la postérité les mobiles de sa conduite qu'il a pris soin de recueillir les lettres curieuses qui viennent d'être publiées. Il va nous le dire luimême. Nous lui laisserons la parole aussi longtemps que nous pourrons. Lorsque la critique s'adresse à de semblables personnages, son rôle est d'imiter le chœur des tragédies antiques ; elle doit exprimer librement son avis, mais leur laisser toujours le devant de la scène.

« On m'a souvent pressé (c'est Lamennais qui parle) d'écrire mes mémoires. Deux motifs principaux m'ont empêché de céder aux instances qu'on m'a faites. Il aurait fallu pendant des années m'occuper de moi-même, y penser, en parler sans cesse. Or, s'il est quelque chose qui me répugne invariablement, c'est cela. En outre, contraint de dire la vérité sur les autres, cette vérité n'eût pas été constamment favorable à tous ; il en est qu'elle aurait, quoi que je pusse faire, montré sous des côtés où nul n'est bien aise qu'on le regarde ; et cela me répugnait encore... J'ai donc renoncé à écrire des mémoires. Mais comme , attendu la part que j'ai prise aux choses de mon temps, mon nom me survi-

vra peut-être, et que ma conduite et mes écrits, où se marquent le progrès de mon esprit, ses variations même, si on préfère ce mot, pourront donner lieu à des appréciations très-diverses, j'ai voulu qu'au moins mes pensées véritables, aux différentes époques de ma vie, fussent bien connues et d'une manière incontestable, afin de prévenir les suppositions et les conjectures erronées. A cet effet, secondé par l'obligeance de mes amis, j'ai pris soin de recueillir mes correspondances les plus intimes pour qu'elles pussent, après ma mort, servir au dessein que je viens d'indiquer. »

Lamennais, voulant assurer la publication fidèle et intégrale de ses lettres, la confia, par testament, à un ami que recommandait à son choix un caractère ferme et un esprit indépendant. En nommant cet ami, M. Emile Forgues, le testateur ajoute qu'il lui a expliqué en détail ses intentions par des instructions verbales. De plus, il interdit à sa propre famille d'intervenir en rien dans cette publication. La famille intervint pourtant. Elle contesta à M. Forgues le droit de joindre aux lettres rassemblées par l'auteur celles qu'il était parvenu à recueillir de son côté. Il en

CORRESPONDANCE DE LAMENNAIS. I Of)

résulta un procès, que M. Forgues gagna en première instance et perdit en appel. Ce procès en définitive, c'est le public qui Ta perdu. Il faut nous contenter des documents mis sous nos yeux, mais il faut savoir gré du moins à Fauteur de la peine qu'il avait prise pour nous en offrir davantage. Il faut lui savoir gré aussi de l'étude biographique placée en tête du recueil sous le titre modeste de Notes et souvenirs ; étude pleine d'intérêt où l'amitié, sans doute, raconte, expose et apprécie, mais où l'on sent toujours le désir d'être juste et la volonté d'être vrai.

Malgré les mutilations qu'elle a subies, cette correspondance remplit encore deux volumes et comprend au moins cinq cents lettres. La plus ancienne est du 2 juillet 1818, la plus récente est du 27 décembre 1840; à la première date, l'auteur avait trente-six ans, et cinquante-huit ans à la dernière. Ce recueil embrasse, on le voit, dans un cercle de vingt-deux ans l'époque la plus importante et la plus féconde de sa vie. Les deux extrémités de la chaîne nous manquent, et nous avouerons franchement que nous regrettons beaucoup plus le commencement que la fin. Ce que fut Lamennais dans sa vieillesse, on le sait

trop; on sait à peine ce qu'il fut de dix-huit à trente-cinq ans. Qui nous le montrera dans tout le feu de sa jeunesse ? Où sont les lettres de ce temps ? Nous n'en voyons pas une seule, et l'arrêt de la Cour n'est pour rien dans cette lacune.

Les deux volumes qu'on nous donne sont formés, en grande partie, de trois correspondances différentes qui ont été fondues ensemble, selon l'ordre chronologique. Soixante environ de ces lettres ont été adressées à une petite communauté de femmes établie à Paris sous la direction du vénérable abbé Carron. Lamennais y comptait de fidèles amies, entre lesquelles on remarque une bien exquise nature, Mlle de Lucinière. Près de cent lettres sont écrites au marquis de Goriolis, encore un très-constant ami de Lamennais, et très-digne par son esprit de donner la réplique à un tel interlocuteur.

La plus considérable des trois correspondances est celle que l'auteur a entretenue pendant dix ans avec la famille de Senftt ; le comte, ambassadeur d'Autriche à la cour de Sardaigne, sa noble et excellente femme et leur aimable fille, lacomtesse Louise. Presque toutes les autres let-

très sont adressées à des contemporains célèbres, dont les noms significatifs peuvent servir à mesurer le chemin qu'a fait Lamennais. Du baron de Vitrolles arriver, en passant par Béranger, à Mazzini, c'est avoir parcouru la distance d'un pôle à l'autre. Le recueil qui nous est offert nous livre, en quelque sorte, les tablettes de ce voyage.

En chargeant M. Forgues de divulguer après sa mort « ses correspondances les plus intimes » Lamennais a pensé qu'il faisait une chose utile à sa mémoire. S'il a voulu prouver que les calculs intéressés n'entraient pour rien dans sa conduite, il y a réussi et sa sincérité ne peut plus être soupçonnée. Il y a réussi, mais en découvrant au public, en le mettant à même de noter jour par jour toutes ses violences et toutes ses chimères. C'est bien à lui qu'on pourrait dire : « Citoyen, voyons votre poids. » Rousseau prétend avoir la fièvre, Lamennais l'a réellement. Son exaltation, quand il touche à certains sujets, va quelquefois jusqu'au délire. On ne saurait imaginer la manière dont il s'exprime, en écrivant à ses amis, à l'égard de tous ceux qui ont quelque puissance sur la terre, et ne veu-

lent pas remployer au succès de ses utopies. Le lecteur de sang-froid est stupéfait de tant de haine, étourdi de tant de colère.

Genus irritabile vatum ! Lamennais est vates dans Tune et l'autre acception, et Ton s'en aperçoit de reste. Mais comment a-t-il pu nous dire qu'il a refusé d'écrire ses mémoires par charité pour le prochain, lui qui publie ou qui ordonne de publier de pareilles lettres ? Qu'auraient donc été ses mémoires?

Il faut voir comme il traite ses malheureux contemporains. Auprès de lui, Timon, le vrai Timon d'Athènes, eût passé pour un optimiste. Voici ce qu'il écrit en 1825 (il est bon d'indiquer les dates, puisque Lamennais tient à ce que l'on connaisse sa manière de voir « aux différentes époques de sa vie ») : « J'éprouve tous les jours une chose que j'aurais crue impossible. C'est un accroissement de mépris pour les hommes de ce temps. Je n'aurais jamais pensé que la nature humaine pût descendre si bas. Elle a passé mes conjectures et mes espérances. » Notez mes espérances; c'est le nec plus ultra de la misanthropie. Et ne croyez pas que ce soit

CORRESPONDANCE DE LAMENNAIS. Ili

chez lui un sentiment passager. « Je suis las, écrit-il en 1828, de l'imbécillité et de la férocité humaines, et je donnerais pour bien peu de chose, je vous jure, rois, peuples, ministres, etc. » Rois et peuples de compagnie, cela est encore à noter. On pense ainsi, puis on devient démocrate et humanitaire. Pourquoi s'en étonner? les extrêmes se touchent.

Encore si Lamennais, éprouvant ce mépris haineux pour les hommes de son époque, voulait se contenter de les injurier en masse ! Mais ce n'est pas assez pour lui. Il les prend un à un, les désigne, les nomme.

« // n'en épargne point et chacun a son tour. »

Il diffame les plus illustres ; il diffame ceux-là surtout. Qu'il soit de bonne foi, nous l'accordons sans peine; il ne croit pas calomnier, mais il n'en calomnie pas moins. La bonne foi, en pareil cas, est une insuffisante excuse. Nous ne citerons pas ce qu'il dit de Chateaubriand, son illustre compatriote. Nous ne ferons pas ressortir la manière dont il parle de M. de Bonald,qui, dans l'opinion publique, passait alors pour être

son ami, comme son émule. On ne soufflette pas un homme d'une façon plus cavalière.

Ne répétons point les outrages qui s'adressent à des noms propres. Revenons aux injures qui, étant collectives, laissent à chacun la ressource de se mettre à couvert sous une exception.

Voici une appréciation de la Chambre des députés, en Pan de grâce 1825 :

« J'ai beau chercher dans ma mémoire, je ne trouve rien à comparer, même de loin, au spectacle que nous offre la Chambre des députés. Cela est certainement nouveau sous le soleil. Jamais on n'avait vu une dégradation si burlesque et une corruption si bête. »

Tels étaient donc nos députés aux plus beaux jours de la Restauration. Sachons ce qu'ils sont devenus après la révolution de Juillet. Nous sommes en août 1 83 1 :

« Voyez ce qui se fait et ce qui se dit dans la Chambre. C'est un crescendo de bêtises et d'infamies dont Dieu seul connaît le dernier terme. »

CORRESPONDANCE DE LAMENNAIS. I l5

Passons au moiscTavril 1 833 :

« Ils prétendent, les braves gens, nous représenter ! Ils sont le miroir qui réfléchit l'image de la France ! Quel miroir, tudieu ! un fond de bouteille étamé avec de la boue ! »

C'est là ce qu'on peut appeler un joli crescendo d'injures !

Il en dit tout autant de la Chambre des pairs.

Du reste, Lamennais était peu partisan du représentatif, pour parler son langage : « Je ne saurais quelquefois m'empêcher de penser , écrit-il, le 14 janvier i838, que Dieu a permis l'invention du représentatif dans un siècle d'orgueil, afin d'humilier les hommes en leur montrant jusqu'où peut aller la bêtise humaine. »

Et les journaux, veut-on savoir ce qu'il en

pense ?

Ils lui paraissent tous « écrits dans les caves de Charenton » (2 avril i83o). Deux mois auparavant, parlant de leurs querelles : « Je ne vois

Il6 SOUVENIRS LITTÉRAIRES.

rien, disait-il, d'aussi dégoûtant. C'est la guerre des punaises et des araignées. Quand donc apparaîtra-t-il un homme qui écrase tous ces insectes ? »

Tout ce qui a été dit contre le gouvernement de Louis-Philippe, Lamennais Pavait déjà dit contre le gouvernement de Charles X. Ce pauvre Charles X ! Vous imaginez-vous qu'un prêtre (Lamennais n'avait pas alors rompu avec l'Église) ait sérieusement préféré la Convention à son règne ? Cela est écrit, cela est daté du 7 novembre 1828. « Il y a tant de dégoût au fond des âmes qu'on aimerait mieux une Convention et je ne sais quoi que l'état présent/» Ce n'est pas là une boutade. Il écrivait déjà le 6 mars 1827 : « Jamais, en aucun pays, le pouvoir n'a inspiré tant de mépris. Tout s'en va naturellement sans conspiration proprement dite , par un mouvement de descente continue. » Ne reconnaissez-vous pas les mêmes insultes dont on a poursuivi le gouvernement de i83o, et l'abaissement continu, et la révolution du mépris, et le reste ?

Veut-on un petit tableau moral de Paris sous

la Restauration? « J'ai quitté la capitale de toutes les sottises, de toutes les bassesses et de toutes les noirceurs. » (Daté de 1823.) Même sujet, douze ans plus tard. « Je vous félicite, mon cher ami, d'être sorti pour quelque temps de cet antre fangeux que se partagent la sottise, Tégoïsme, la bassesse et la lâche férocité; car voilà le Paris de Tannée 1 835, et je n'augure rien de mieux pour Tannée i836. » Ni nous non plus.

Impressions de voyage et tableau de Genève, en mai 1824 :

« Le plus grand agrément des voyages, à mon avis, c'est qu'on est toujours à peu près sûr de quitter promptement l'endroit où Ton est. Rien n'est doux comme de se dire : Voici un endroit où je ne resterai pas. J'ai surtout une espèce d'horreur pour la ville où je vous écris. Tout m'y déplaît, et j'aimerais mieux vivre chez les Turcs qu'au milieu de son abominable population. »

Va pour Genève ; mais la Suisse?

« Le reste de la Suisse, poursuit-il, n'est

IlS SOUVENIRS LITTÉRAIRES.

guère meilleur. Et puis, je doute qu'il y ait au monde un pays plus ennuyeux. Quant aux curiosités naturelles (touristes, écoutez; écoutez, peintres et poètes!), quant aux curiosités naturelles, montagnes, vallées, lacs, cascades, ce sont des choses bientôt vues et qui ne séduisent pas autrement. Je vous demande un peu la belle chose qu'un rocher pointu avec de la neige dessus! J'aime mieux mes tisons. »

Après Genève, voici Rome (novembre i832) :

« Rome, j'y suis allé et j'ai vu là le plus infâme cloaque qui ait jamais souillé les regards humains. L'égoût gigantesque des Tarquins serait trop étroit pour donner passage à tant d'immondices. Là, nul autre Dieu que l'intérêt. On y vendrait les trois personnes de la Sainte- Trinité, l'une après l'autre, ou toutes ensemble, pour un coin de terre ou pour quelques piastres. »

C'est à mettre à côté des imprécations de Camille! Sans doute la bile et les nerfs sont pour beaucoup dans tout cela; la rhétorique semble y être aussi pour quelque chose. Admettons ces

excuses et plaignons l'écrivain que peuvent entraîner à des excès si déplorables la colère et la rhétorique.

On peut juger de Y humoriste ; voyons maintenant le penseur. Naturellement ils se tiennent, et l'un influe souvent sur l'autre. Ce qui est caractéristique dans le génie de Lamennais, c'est une logique à outrance. La logique chez lui est poussée par la passion, poussée à toute extrémité; et, en voyant où elle arrive, on fait cette réflexion que le summum jus, summa injuria s'applique aussi à la logique. Esprit spéculatif, systématique et absolu, il veut, coûte que coûte, plier à son idée les choses et les hommes ; il s'indigne des résistances, et, se croyant toujours dans le juste et dans le vrai, il voit avec horreur ceux qui pensent différemment. Il les accable d'invectives, et tout lui semble légitime pour frapper, pour flétrir des hommes qui sont à ses yeux les suppôts de l'injustice et du mensonge.

Mais comment pouvait-il conserver une foi si entière dans ses doctrines après les changements qu'on sait ? C'est qu'en réalité il a moins changé qu'on ne pense. Il est resté le même, ou à peu près le même au fond, en étonnant le monde de ses métamorphoses. Une idée fixe, une chimère, trop commune dans notre siècle, où elle a fait beaucoup de mal, a dominé sa vie entière. Cette chimère, qui trouble aujourd'hui tant de têtes, consiste à regarder la société comme un chaos, et à croire qu'un jîat lux, tombé de quelque bouche humaine, peut y créer soudain l'ordre le plus heureux et une parfaite harmonie. Lamennais s'est perdu à poursuivre sans cesse et partout ce fuyant mirage. On a fait de lui un sceptique; telle n'est point assurément la nature de son esprit, qui n'est que trop porté aux affirmations téméraires. Il lui faut des convictions pour nourrir sa pensée et enflammer son éloquence. Il lui faut une foi quelconque à propager et à défendre, des adversaires à combattre, des incrédules à maudire.

C'est un croyant, c'est un voyant, c'est un visionnaire qui s'imagine être un prophète; c'est tout l'opposé d'un sceptique.

Lamennais a passé par trois phases diverses. Non-seulement on les distingue en lisant sa correspondance ; mais encore on y voit comment il a passé de Tune à l'autre. Il a été d'abord ultramontain et théocrate : c'était au commencement de la Restauration. Le parti libéral le regardait à cette époque comme un très-ardent royaliste, parce que l'autel et le trône semblaient alors ne faire qu'un, parce que le libéralisme était alors voltairien, et que Lamennais attaquait, avec sa furia bretonne, la révolution et la philosophie. Royaliste, il ne Tétait guère ; sa correspondance le prouve. Catholique par-dessus tout, plus catholique que chrétien et plus romain que catholique, il avait adopté et il exagérait encore l'utopie de Joseph de Maistre. Que le successeur de saint Pierre fût l'arbitre suprême des peuples et des rois dans leurs querelles politiques, aux yeux de Lamennais, c'était un droit incontestable. Mais qu'est-ce qu'un pouvoir qui n'existe qu'en théorie ? Lamennais soutenait hardiment que le pape n'avait aujourd'hui qu'à vouloir pour convertir le droit en fait. Oubliant qu'au sein même de l'Europe chrétienne l'autorité du pape est, depuis plusieurs siècles, méconnue par de puissants empires, il mettait dans sa main les

destinées du monde et il l'en rendait responsable. Il lui criait avec angoisse, croyant toujours le inonde mortellement malade : « Seigneur, dites une seule parole, et le monde sera guéri ! » Il criait, puis il écoutait et n'entendait point de réponse. L'imagination frappée, il voyait le malade tourner à F agonie, et ne comprenait pas que la bouche sacrée d'où le salut pouvait descendre restât obstinément muette. A présent vous connaissez l'homme, vous devinez son impatience, son irritation et un étonnement qui devient du scandale. Désabusé des rois, faudra-t-il qu'il renonce aussi à sa foi dans la papauté, c'est-àdire au catholicisme ? Non, il n'en est pas là encore; mais il n'espère plus rien du pape actuel, ni des cardinaux qui l'entourent, ni de la plupart des évêques. Pour régénérer le monde il faut régénérer l'Église ; et Lamennais, entrant dans sa seconde phase, écrit sur sa bannière : « Catholicisme et liberté ! »

Catholicisme et liberté ! Ce cri devait trouver de l'écho en France, au moment où l'on se flattait d'y fonder une monarchie entourée d'institutions républicaines. Un nouveau journal, l'Avenir, œuvre de Lamennais et de ses plus

brillants disciples, fit bientôt fermenter par des thèses hardies et soutenues avec éclat les jeunes têtes du clergé. Se voyant écouté et croyant qu'il serait suivi, Lamennais, dans ses lettres datées de cette époque, paraît ivre d'enthousiasme.

« C'est la régénération de la société mourante qui commence, écrit-il à Mme la comtesse de Senftt, le 16 décembre i83o; c'est la réaction de l'intelligence contre la force brute; la réaction du christianisme contre l'athéisme des gouvernements; c'est le travail, laborieux sans doute, de l'enfantement d'une ère nouvelle qui commencera, je le crois, les destinées de l'homme sur la terre, en constituant le genre humain dans l'unité catholique. On le verra plus clairement lorsqu'cà l'heure marquée et qui n'est pas venue encore apparaîtra le pontife envoyé, le Grégoire VII du dernier âge, que les peuples attendent sans le savoir. »

Ainsi, même arrivé à sa seconde phase, et glissant déjà sur la pente où l'entraîne l'esprit moderne, Lamennais continue à espérer d'un pape la réalisation de son rêve obstiné, le renouvellement du monde.

Le 23 décembre suivant, écrivant au comte de Senftt, il est encore saisi de ce prophétique délire. « Oh! que l'Eglise se relèvera grande lorsque Dieu enverra celui qui doit fonder la dernière époque de la société humaine ici-bas! Je le vois, cet homme, et je ne le verrai pas ! J'assiste à la création qu'opérera sa parole (la création qu'opérera sa parole!...) et mes yeux n'en seront pas témoins ! Mais que cela est beau, même à la distance d'où nous le contemplons, et qu'il est doux de penser que peut-être on peut concourir en quelque chose à préparer ce merveilleux spectacle ! »

Tandis que Lamennais contemplait les prodiges d'un Grégoire VII imaginaire qui, en établissant ici-bas une espèce de paradis, nous dispenserait des efforts qu'il faut faire pour gagner l'autre, Grégoire XVI jugeait les doctrines de V Avenir.

Après un examen attentif, prolongé, une encyclique les condamne. Lamennais bondit sous le coup ; il se soumet en frémissant; de cœur, il est déjà rebelle. L'Encyclique est datée du 18 septembre i832. Voici l'extrait d'une lettre qui est

du g octobre; on peut juger de sa colère par son effrayante gaieté :

« Empereurs, czars, rois absolus , rois constitutionnels, et les autres que je ne nomme pas, voyez comme ils s'en vont tous et comme ils ont l'air d'être pressés de s'en aller , tant ils sont attentifs à ne pas manquer une seule des sottises qui peuvent assurer et hâter leur départ. Oh ! la belle procession ! rangez-vous un peu que je la voie passer. Adieu, bonnes gens ! partez ! puisque cela vous plaît, cela me plaît aussi. Après tout, je crois que vous avez raison. Que feriez-vous des peuples désormais, et qu'est-ce que les peuples feraient de vous? Vos mutuels rapports tournent à l'aigre. Vous les massacrez, ils vous coupent la tête; cela finit par ennuyer. Gardez votre tète et allez-vous en; c'est le plus sage de beaucoup. N'écoutez point les méchants esprits qui vous disent qu'une tête impériale, royale, princière, ducale, etc., n'a de prix que par ce qui est dessus et non par ce qui est dedans. Le dedans n'est pas grand'chose, je le veux, mais le dessus est encore moins. Andate, dunque, andate, e buon viaggio ! »

C'est ainsi que rit Lamennais.

Le voilà donc entré dans sa dernière phase, non pas encore publiquement, mais, au fond, la rupture est déjà consommée : le manifeste va paraître. Les Paroles d'un Croyant, qui ont ému l'Europe entière, n'auraient pas dû surprendre les amis de l'auteur. Us avaient assez entendu les grondements sourds du volcan pour deviner que tôt ou tard une éruption aurait lieu et une éruption terrible. L'Europe entière s'est émue, parce qu'elle a vu dans ce livre surgir un Lamennais tout autre que celui qu'elle croyait connaître. C'était bien le même pourtant; seulement c'était lui libre de toute entrave et qui avait enfin brisé le frein qu'il blanchissait d'écume. Nous regrettons que l'espace ne nous permette pas de reproduire ici la lettre pleine de sagesse, d'affection et de douleur que lui écrit alors M"e de Lucinière. La réponse est froide et hautaine, et, quoi qu'en pense l'éditeur, ce n'est pas Lamennais qui remplit le beau rôle. Avec son bon sens et son cœur, l'humble et pieuse fille, dans cette circonstance, nous paraît bien supérieure au grand et superbe écrivain.

Le i5 juillet 1 834, une nouvelle encyclique,

dirigée contre Lamennais, condamne son nouvel ouvrage dans les termes les plus sévères. Voici le jugement de Rome sur les Paroles d'un Croyant : « Livre peu considérable par son volume, mais immense par sa perversité ; détestable production d'impiété et d'audace, sortie des ténèbres pour la ruine des sociétés, et où se trouve entassé tout ce qui peut produire le bouleversement des choses divines et humaines. »

Neuf jours après, on trouve, dans la correspondance, une lettre tout amicale de Lamennais à Béranger. Il y parle de l'encyclique, « qui n'est, dit-il, que l'opinion personnelle de Mauro Capellari. » Mauro Gapellari, c'est le chef de l'Église, c'est le pape Grégoire XVI. Lamennais a cessé d'être catholique, mais il se croit encore chrétien. Il ne le sera pas longtemps ; il est pris dans les roues d'une impitoyable machine ; il y a mis la main, il y passera tout entier.

Quoique, à partir de cette époque, la correspondance ne nous offre plus qu'un petit nombre de lettres, et qu'elle s'arrête court en 1840, il y en a pourtant assez pour qu'on y voie poindre déjà

la foi humanitaire, qui remplace la foi chrétienne. Vainement il répète encore les mots et les formules de la foi qu'il a désertée ; ce ne sont plus pour lui que des formules et des mots. Il se suspend encore aux ruines de ses croyances pour échapper au panthéisme qui répouvante et qui l'attire. L'abîme le fascine ; on sent qu'il y va tomber tout à l'heure. Il y est tombé, en effet, mais en conservant jusqu'au bout son orgueil et son éloquence.

Nous n'avons point ici à examiner les ouvrages qui, même au déclin de sa vie, n'ont cessé d'attester la puissance de son talent. Nous laissons de côté les Affaires de Rome, le Livre du Peuple, Amschaspands et Darvands et l'Esquisse d'une Philosophie, où l'on trouve sur l'art des pages admirables, mais où l'idée de Dieu, chose plus importante, s'obscurcit et s'efface au point d'inquiéter le déisme de Béranger. Nous ne dirons rien de son rôle à l'Assemblée constituante, où il siégea sur la Montagne, rédigea un projet de constitution qui fut jugé impraticable et fonda un journal ultra-républicain qui cessa de paraître quand le général Cavaignac eut triomphé de l'anarchie. Nous finirions notre tra-

vail où finit la correspondance, si nous n'avions à dire quelques mots sur sa mort, que l'éditeur raconte en historien véridique, mais sur laquelle il porte un jugement d'ami que nous ne saurions accepter. L'illusion de l'amitié nous semble avoir été trop loin.

La mort de Lamennais fut rigoureusement conforme aux derniers sentiments qu'il avait adoptés. C'est encore la logique, la logique à outrance que nous retrouvons là, soutenant, sans le consoler, le vieillard aux approches de la crise suprême, veillant sur le seuil de sa chambre et ordonnant ses funérailles. Les Notes et Souvenirs, qui précèdent la correspondance, et Y Appendice, qui la suit, contiennent sur sa triste fin des détails qui navrent le cœur. Une consigne inexorable écarte sans distinction tous les vieux amis d'autrefois, par cela seul qu'ils portent cette robe de prêtre que Lamennais a rejetée. Sa plus proche parente, la fille de sa sœur, est à grand'peine tolérée.

Elle a eu le malheur de prononcer le mot de prêtre ! Elle n'obtient la permission de rester dans l'appartement, avec madame de Grandville,

qu'à la condition de ne plus parler à son oncle. « Et c'est lui, disait-elle, qui m'a faite chrétienne! »

Il faut lire un procès-verbal où, pour se laver du reproche d'avoir séquestré le mourant, ceux qui ont assisté à ces dernières scènes ont cru devoir en consigner les principales circonstances. Vous verrez là comment la pauvre nièce est accueillie. Sa première parole fut : « Féli, veux-tu un prêtre? » (Féli est le nom qu'on donnait à Lamennais dans son intimité.) « Tu veux un prêtre, n'est-ce pas ? » Lamennais répondit : « Non. » La nièce reprit : « Je t'en supplie! » Mais il dit d'une voix plus forte : « Non, non, non, qu'on me laisse en paix! » Un peu après, la nièce s'étant approchée du lit et ayant dit : « N'avez-vous besoin de rien ? » Il dit d'un ton mécontent : « Je n'ai besoin de rien du tout; qu'on me laisse en paix! » Quand vint madame de Grandville, elle s'approcha du lit et dit : « Je suis Antoinette, me reconnaissez-vous ? » Il dit : « Parfaitement ; je suis bien aise de vous voir, mais j'ai affaire avec mes amis. » La nièce et son amie ayant promis de ne plus faire de tentatives» elles restèrent au bout du canapé à prier.

Lamennais avait laissé par écrit à ses exécuteurs testamentaires les instructions suivantes :

« Je veux être enterré au milieu des pauvres et comme le sont les pauvres. On ne mettra rien sur ma tombe, pas même une simple pierre. Mon corps sera porté directement au cimetière, sans être présenté à aucune église. »

Ces instructions furent littéralement suivies. La dépouille mortelle d'un prêtre catholique alla de sa maison « directement au cimetière ». Le gouvernement avait pris des précautions pour prévenir toute manifestation tumultueuse. Les agents de l'autorité ne laissèrent entrer que très-peu de personnes dans l'enceinte du Père- Lachaise. On ne prononça aucun discours, aucune parole d'adieu. Quand le cercueil fut recouvert de terre, le fossoyeur demanda : « Faut-il une croix? » La réponse fut : « Non. »

Non, dirons-nous à notre tour, non, ce n'est pas ainsi que les pauvres sont enterrés ; et ils ne meurent pas ainsi! Le plus pauvre ouvrier est, à son lit de mort, environné de sa famille. Il ne repousse pas d'une voix dure et irritée sa femme,

sa sœur ou sa fille, qui le presse tout bas de penser à son âme. S'il a été élevé dans la foi catholique, en eût-il oublié depuis longtemps les préceptes, eût-il été séduit par les mauvais exemples qu'il reçoit trop souvent du riche, un prêtre le réconcilie avec Dieu et avec lui-même, lui parle d'une vie meilleure, lui montre et lui ouvre le ciel. Le convoi du pauvre est sans pompe, mais son corps est toujours présenté à l'Église, et l'Église prie pour ce pauvre, comme elle prierait pour un roi, avec moins de solennité, mais demandant la même chose. Enfin, quand son cercueil est recouvert de terre, il se trouve presque toujours soit un parent, soit un ami, qui se fait un pieux devoir de consacrer la place où reposent ses restes, et y met lui-même une croix.

Nous avions le dessein de résumer, en terminant, notre pensée sur Lamennais. Nous n'en avons pas le courage. D'ailleurs cette fin lamentable nous dispense de toute réflexion. Si le lecteur a ressenti notre impression douloureuse, nous n'avons rien à ajouter ; et, s'il ne l'a pas ressentie, que pourrions-nous lui dire ?

LA

Page 1