E. CARO
Un brillant défenseur du spiritualisme, qu'il faut malheureusement recommencer à défendre en France, Fauteur du livre justement remarqué qui a paru en 1864 sous ce titre : L'idée de Dieu et ses nouveaux critiques, M. Caro, vient de publier, sur la Philosophie de Gœthe, un livre non moins remarquable. Les lecteurs du premier sont acquis d'avance au second. Les deux ouvrages se tiennent par le sujet, se complètent l'un l'autre, sont faits dans le même esprit et témoignent du même talent.
A proprement parler, Gœthe n'est point un philosophe. Rien chez lui qui ressemble à un
système organisé. Il ne procède point comme Kant ou Hegel; mais tous les grands problèmes qui tourmentent l'esprit humain, il a cherché à les résoudre, et les idées, les hypothèses dont il a rempli ses écrits, si nombreux et si variés, ont fait et font encore beaucoup de chemin parmi nous. Hegel est effrayant pour des têtes françaises. Il n'y a que les intrépides qui osent l'aborder. Gœthe, tout imposant qu'il est, n'a point cet aspect formidable. Nous le connaissons tous par Werther et Charlotte, par Faust et Marguerite. Ces enfants du poète nous attirent vers le penseur, et Méphistophélès, nous voyant approcher, sourit. Jamais les idées d'outre-Rhin n'auraient , sans le concours de Goethe , obtenu, dans notre pays, une influence aussi marquée. Nos écrivains les plus vantés la subissent et la propagent. Par eux, un panthéisme vague envahit peu à peu la partie lettrée du public. Vague, il n'en a que plus d'attrait et n'en est pas moins prompt à dissoudre, à détruire, dans les esprits dont il s'empare, non-seulement les restes du christianisme de Bossuet, mais même le déisme de Jean-Jacques Rousseau, et jusqu'au Dieu des bonnes gens devant lequel s'inclinait Béranger.
Goethe, né au milieu du dix-huitième siècle, commença à penser lorsque l'antique foi, battue en brèche avec un acharnement inouï, semblait ruinée pour jamais. De Paris à Berlin, de Berlin à Paris, passaient et repassaient les commisvoyageurs de l1 Encyclopédie, et le pays natal de Goethe, Francfort, se trouvait sur la route. La culture chrétienne que nous recevons au jeune âge et dont nous conservons des traces plus ou moins profondes dans tout le cours de notre vie lui fut donnée aussi, sans doute ; mais il est évident qu'elle n'entama point son âme.
L'étincelle lui vint, comme à saint Augustin, d'un livre. Elle lui vint, l'aurait-on cru? de Y Ethique de Spinoza. Gœthe se prit d'enthousiasme pour ce livre, alors si peu lu, et il en a fait la fortune. Voyez comme il en parle encore longtemps après : « Ce que j'ai pu tirer, dit-il, de cet ouvrage, ce que j'ai pu y mettre du mien, je ne saurais en rendre compte. J'y trouvais l'apaisement de mes passions, une grande et libre perspective sur le monde sensible, et le monde moral semblait s'ouvrir devant moi. » Gœthe avait vingt-cinq ans lorsque le spinozisme agit si fortement sur lui. Il conserva toujours cette
première impression, mais il n'adopta le système qu'en le transformant. De cette morne chrysalide, qui se rencontra par hasard sous le rayon de son génie, il fit éclore un panthéisme ailé, brillant, fascinateur, qui se rit des attaques, parce qu'il est insaisissable.
On peut ennuyer le lecteur, mais on ne saurait l'offenser en cherchant à lui expliquer ce que c'est que le panthéisme. Gœthe lui-même déclarait qu'il n'avait jamais rencontré personne qui sût exactement ce qu'il faut entendre par là. Sans avoir la prétention de dire ce qu'il faut entendre, tâchons de dire ce qu'on entend.
Le panthéisme peut, à la rigueur, se définir en trois mots. C'est l'identification de Dieu et du monde. Cette doctrine que l'Asie transmit autrefois à la Grèce, qui fait encore maintenant le fond des religions de l'Inde et dont la réapparition, au sein de l'Europe savante, après tant de siècles de christianisme, est un symptôme des plus graves, cette conception métaphysique qui peut tenir, comme on le voit, dans une formule si brève, au premier abord paraît claire ; mais elle s'obscurcit à mesure qu'on cherche à y péné-
trer davantage. C'est comme une caverne immense qui, près de l'ouverture, admet encore un peu de jour, mais dont les profondeurs sont remplies d'épaisses ténèbres. Sous ces ténèbres, on sent qu'il y a des abîmes. Hasardons quelques pas dans l'antre.
L'identification de Dieu et du monde donne lieu tout de suite à deux sortes de panthéismes. Il y en a bien d'autres ; il y a presque autant de panthéismes différents que l'on compte de panthéistes; les nuances sont innombrables ; mais il faut distinguer au moins les deux principaux groupes que forment, en se divisant, les partisans de la doctrine. Les uns, absorbant l'univers en Dieu, disent que Dieu est tout ; les autres, absorbant Dieu dans l'univers, disent que tout est Dieu.
La clarté diminue; cependant avançons encore. Selon les premiers, le monde n'est qu'un ensemble de phénomènes sans existence substantielle et distincte; selon les seconds, Dieu n'est qu'une force générale répandue dans la nature et se confondant avec elle. C'est cette dernière forme de panthéisme qui prévaut aujour-
cThui sous le nom de naturalisme, mot adopté pour désigner d'une manière un peu voilée des doctrines qui trouvent leur propre nom compromettant.
Le naturalisme de Gœthe n'est pas le panthéisme de Spinoza. « Spinoza, dit M. Caro, se rattache à cette chaîne de penseurs idéalistes dont le premier anneau est Parménide. Le vrai spinozisme est Yacosmisme, c'est-à dire la négation de la réalité du monde. L'unique et universelle substance qu'affirme l'auteur de Y Ethique, si on la considère de près, devient une abstraction pure. Au souffle et au contact des penseurs allemands, qui l'ont ressuscité après plus décent ans, le spinozisme a pris un autre caractère. Le Dieu de Spinoza , expliqué par Lessing et Schleiermacher, n'est plus la substance unique, ce qui est en soi et conçu par soi, antérieur logiquement aux attributs qui forment son essence.
II ne diffère pas de ce dieu-matière de Novalis, qui s'agite sourdement dans les eaux et dans les vents , sommeille dans les plantes , s'éveille dans l'animal, pense dans l'homme et remplit l'univers d'une activité qui jamais ne se repose ni ne s'épuise. »
Dans toutes les œuvres de Gœthe, vous ne trouverez pas la moindre adhésion, la moindre allusion au système particulier de Spinoza, à cette distinction de la substance considérée à part des attributs et des modes, à cette déduction du monde qui se développe non pas organiquement, mais géométriquement, non à la façon d'un animal ou d'une plante, mais à la manière d'un théorème.
Les abstractions de Spinoza prennent forme et couleur en passant par l'esprit de Gœthe. Ce qui charme surtout l'Homère de Weimar dans le Parménide d'Amsterdam, c'est l'idée vague de la vie divine dans la nature. Écoutez-le causant avec son disciple Eckermann. « Ce grand être, dit-il, que nous nommons la Divinité ne se manifeste pas seulement dans l'âme, il se manifeste aussi dans une riche et puissante nature et dans les immenses événements du monde. Une image de lui, formée à l'aide des seules qualités de l'homme, ne peut donc suffire, et l'observateur rencontrera bientôt des lacunes et des contradictions qui le conduiront au doute, même au désespoir, s'il n'est pas assez médiocre pour se laisser calmer par une défaite spécieuse, ou
s'il n'est pas assez grand pour parvenir à un point de vue plus élevé. » Cela semble un peu fort, et ce n'est pas sans embarras que Ton se voit réduit à regarder comme des hommes médiocres qui se sont laissé calmer par une défaite spécieuse, ne disons pas Bossuet, c'est un évêque, ni Pascal, c'est un janséniste ; nommons deux purs savants, Newton et Leibnitz.
Quoi qu'il en soit, le panthéisme, qui supprime la personnalité divine et la parole créatrice, est bien la religion que devait professer un homme tel que Gœthe. Un Dieu personnel l'eût gêné et un Dieu créateur lui eût porté ombrage. Je ne dis rien de trop et je puis appuyer mon dire d'autant de preuves qu'on voudra. Étudier le caractère de Gœthe, c'est encore une manière de pénétrer dans sa philosophie. Cette manière offrira, je l'espère, plus d'attrait au lecteur que les définitions arides, les distinctions subtiles où je me suis engagé à contre-cœur, et dont je suis aussi fatigué qu'il peut l'être.
Comme Napoléon Ier, Gœthe a eu ses Las Cases et ses O'Méara, qui ont tenu registre pour la postérité de tout ce qu'il a voulu dire. Qu'il
pose dans ces entretiens, cela n'est pas douteux, mais poser est dans sa nature. Cette réserve une fois faite, on ne saurait trouver de meilleurs documents pour se bien représenter l'homme, et j'y vais puiser sans scrupule.
« Vous venez me demander, dit-il à ce bon Eckermann, qui s'apprête à graver chaque mot dans sa tête pour aller ensuite le consigner dans son manuscrit, vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner dans mon Faust !... Comme si je le savais ! comme si je pouvais le dire moi-même ! Depuis le ciel, à travers le monde, jusqu'à V enfer : voilà une explication, s'il en faut une; mais cela n'est pas l'idée, c'est la marche de l'action. On voit le diable perdre son pari; on voit un homme qui sort d'égarements pénibles et se dirige peu à peu vers le mieux : on dit que le poème raconte l'histoire du salut de Faust. C'est là une remarque juste, utile et qui peut jeter souvent de la clarté sur l'œuvre; mais ce n'est pas une idée qui puisse servir d'appui à l'ensemble et à chaque scène détachée. Cela aurait été vraiment joli, si j'avais voulu rattacher à une seule idée, comme à un maigre fil traversant tout le poè'me, les scènes si
diverses, si riches de vie variée que j'ai introduites dans Faust! En général, ce n'était pas ma manière, comme poète, de chercher à incarner une abstraction. Je recevais dans mon âme des impressions de mille espèces, comme mon imagination vive me les offrait; je n'avais plus, comme poète, qu'à leur donner une forme, à les disposer en tableaux, à les faire apparaître en peintures vivantes, pour qu'en m'écoutant ou en me lisant, on éprouvât les impressions que j'avais éprouvées moi-même.
« L'acte d'Hélène a maintenant une physionomie originale; il forme comme un petit monde à part qui ne se lie que par un fil léger à ce qui précède et à ce qui suit. C'est là aussi le caractère des autres actes; car, au fond, les scènes de la cave d'Auerbach, de la cuisine des sorcières, du Blocksberg, du conseil de l'Empire, de la mascarade, du papier-monnaie, du laboratoire, de la nuit classique de Walpiirgis, forment autant de petits mondes qui, tout en exerçant l'un sur Vautre une certaine influence, restent indépendants. Il s'agit donc seulement de donner à chaque partie une physionomie nette et bien expressive ; quant à l'ensemble, il reste incommensura-
ble, mais comme ces problèmes que les hommes se sentent entraînés à sonder sans cesse. »
La citation est longue et j'aurais voulu l'abréger. Je n'ai pas eu le courage d'en retrancher une ligne, tant elle m'a paru caractéristique, tant elle jette de lumière sur l'homme, le poète et le penseur.
Une chose qui eût été curieuse à voir, c'est la figure d'Eckermann pendant qu'il écoutait le créateur de tous ces mondes. On a bien souvent reproché à Olympio son orgueil. L'orgueil d'Olympio est-il égal à celui-là ? Dans tous les cas, il faut signaler une différence qui est à l'avantage de notre fier contemporain. La haute idée qu'il a de lui ne l'empêche pas d'éprouver, de montrer qu'il éprouve des sentiments humains. Dans beaucoup de ses vers, et ce sont les meilleurs peut-être, on voit qu'il souffre, on voit qu'il pleure comme nous, il prie même; du moins il priait autrefois. Je n'ai pas besoin de citer ; tous ceux qui l'ont lu se souviennent. Mais Gcethe, mais le chef de l'école impassible, n'a point de semblables faiblesses. Par un étrange privilège, qui trompe, qui perdra tous ses imitateurs, il
est resté poète, après s'être défait en quelque sorte de son cœur. Ce cœur l'embarrassait, il Ta mis dans Werther et il s'en est passé le reste de sa vie, qui a duré encore environ soixante ans. Son cerveau a suffi à tout.
Que de maux ont fondu, pendant ces soixante ans, sur sa famille et son pays ! Ses parents, ses amis, les imprudentes femmes qui ont cru, en l'aimant, qu'elles seraient aimées et sont mortes de leur erreur, il a vu tout cela tomber autour de lui sans donner plus de signes d'émotion qu'un chêne, lorsque l'hiver fait disparaître les végétaux fragiles qui croissaient dans son voisinage. Il a vu son pays envahi par un conquérant, les champs de l'Allemagne labourés de boulets et jonchés de cadavres, et aussi insensible, du moins en apparence, à ces lamentables spectacles que le soleil qui les éclaire, il a continué imperturbablement le cours de ses travaux, passant tour à tour de la poésie à la science et de la science à la poésie.
Mais son amitié pour Schiller? direz-vous. Parlons-en, si vous voulez. Gœthe s'est plu sans doute à un commerce avec Schiller, commerce
où tous les deux trouvaient leur avantage. Quant à l'amitié véritable, Schiller seul en a ressenti. Qu'on lise leur correspondance. « Je vous ménage une surprise qui vous touche de près et qui, j'espère, vous réjouira fort, » écrit Schiller à Goethe. Gœthe répond : « Je ne me fais pas une idée de ce qu'on peut appeler une surprise. La vôtre cependant, daigne-t-il ajouter, sera la bienvenue. » Et tout de suite après cette concession nécessaire à la politesse : « Il n'est pas dans ma destinée, continue-t-il superbement, de rencontrer jamais un bien imprévu, inouï, un bien que je ne me sois pas conquis encore. » Faites donc des surprises à un ami comme celui-là !
Schiller lui envoie des poésies en manuscrit, avec prière de lui dire ce qu'il en pense. Quelques jours après, le paquet revient intact à Schiller, et cette réponse y est jointe : « Je vous renvoie vos poésies, que je n'ai pu ni lire, ni seulement parcourir, mes préoccupations nVen ont empêché. » Ces préoccupations, c'étaient des fêtes et des spectacles à organiser pour la petite cour de Weimar.
Un jour Schiller, en proie aux plus cruelles
inquiétudes, lui écrit que sa femme est mourante. « Je serais parti sur-le-champ pour aller vous voir, lui répond Goethe, si je n'étais pressé dans ce moment de tous côtés. Mais tant d'affaires me réclament ici que je me serais senti dans les angoisses auprès de vous, et cela pour ne vous être d'aucun secours. » Tel était l'ami de Schiller.
Lorsque legrand-ducdeWeimar,son constant bienfaiteur, qui, tout en le comblant d'honneurs et de richesses, se déclarait son obligé, lorsque Charles- Auguste mourut subitement, Goethe se trouvait à table avec quelques convives qui se réunissaient chez lui chaque semaine. La fatale nouvelle arriva tout de suite aux gens de sa maison. Mais on n'osait la dire au maître, sans préparation, au milieu d'un dîner. Son âge avancé, l'attachement qu'il professait pour le prince , toutes les circonstances faisaient craindre qu'il ne tombât à l'instant foudroyé lui-même. Goethe s'aperçut de l'émotion qui régnait autour de lui et voulut en savoir la cause. Il fallut bien la lui apprendre. « Ah! c'est affreux! » s'écria-t-il. Une minute après, il engagea chacun à parler d'autre chose, et le dîner continua.
Forte et froide nature, Gœthe a eu la prétention de paraître insensible à tout ce qui agite, à tout ce qui émeut les hommes. Il a persisté jusqu'au bout dans sa théâtrale attitude; son masque de marbre ne s'est pas dérangé. Mais, à jouer ce rôle ingrat, qu'a-t-il gagné ? Rien pour sa gloire ; peu de chose pour son bonheur. Gagné! Il en coûte, au contraire, de vouloir être plus qu'un homme. Sous le coup le plus douloureux, Gœthe n'a pas bronché, mais il a pensé en mourir. Son disciple fidèle nous est garant de ce qui suit.
L'unique fils de Gœthe, l'espoir de sa vieillesse, était parti pour l'Italie. Eckermann l'avait accompagné jusqu'à Gênes, et il retournait à Weimar, laissant le jeune Gœthe poursuivre son voyage dont Rome était le but. Il revenait, sans se presser, et il était encore en route quand une lettre, datée de Rome, lui annonça tout à la fois l'arrivée et la mort du jeune voyageur. Il précipita son retour pour aller consoler le père. Mais le bon Eckermann ne pouvait penser sans effroi à cette première visite : « Lui qui m'a vu partir avec son fils! se disait-il. En me revoyant, il va souffrir comme s'il le perdait une seconde fois. »
Il n'osait frapper à la porte. A la fin il se décida; il entra ému, tout tremblant. « Gœthe était debout, sans faiblesse apparente (c'est Eckermann qui parle). Il me pressa dans ses bras. Je lui trouvai une sérénité, un calme parfaits. Nous causâmes de mille choses. De son fils, pas un mot. » Deux jours après, il dîne avec Gœthe. « Nous avons encore parlé de mon voyage. Il m'a paru plus silencieux que d'habitude ; il semblait perdu en lui-même. » Le lendemain Gœthe, toujours silencieux, tombe malade. « Gœthe nous a causé une grande inquiétude. Il a été pris, dans la nuit, d'un violent coup de sang, et il a été toute la journée à deux doigts de la mort. » Notez que le malade avait quatre-vingts ans. A force d'énergie, il se tira d'affaire. L'équilibre physique, l'équilibre moral se rétablirent promptement. Dès qu'il se vit sur pied, savez-vous quelles furent ses premières paroles? « Allons!... par-dessus les tombeaux, en avant ! »
C'est à faire pâlir le vieil Horace de Corneille. Admire qui pourra ce mouvement plus que romain! Ne valait-il pas mieux montrer tout simplement un cœur d'homme et de père ?
Dans cette espèce d'anathème que lance Bos-
suet aux héros orgueilleux et durs sont compris Gœthe et ses pareils. « Ils pourront bien, s'écrie l'orateur, forcer les respects et ravir l'admiration, comme tous les objets extraordinaires, mais ils n'auront pas les cœurs! » — Écoutez ce qui vient ensuite, et comparez la philosophie de Gœthe à la philosophie chrétienne : « Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. » Voilà les enseignements du christianisme. Mais le panthéisme, qu'enseignet-il ? Comment en ferait-on dériver la bonté, la charité, le dévoûment ? Toutes les natures vulgaires, toutes les natures mauvaises s'en autoriseraient, au contraire, pour s'abandonner sans remords aux instincts qui les sollicitent.
Il est permis de s'étonner du goût qu'ont pour le panthéisme des hommes qui se disent les amis de la liberté. La liberté ! Ne voient-ils pas que le panthéisme l'écrase, qu'il l'anéantit dans les peuples comme dans les individus ? Et la fraternité, ce rêve en dehors du christianisme, sur quoi la fondent-ils, ceux qui nient le Dieu créateur ? Les
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hommes peuvent-ils se regarder comme frères s'ils n'ont pas un Père commun ? De la triple formule (chrétienne, ne l'oubliez pas, avant d'être révolutionnaire), un seul terme subsiste avec le panthéisme, un seul, l'égalité. Mais quelle humiliante et déplorable égalité ! Un asservissement qui nous courberait tous au pied de quelques maîtres ! Tel est bien l'état social auquel aboutirait la pensée hautaine de Gœthe : « N'espérons pas, disait-il souvent, que la raison soit jamais populaire. Elle restera toujours la propriété exclusive de quelques élus. »
L'humanité, pour Gœthe, se résume, en effet, dans quelques hommes qui sont les types de l'espèce par la perfection de leur développement. De là sa théorie sur l'immortalité. Quelle immortalité ? Celle de l'âme ou du génie ? Qu'il nous suffise de savoir que c'est un privilège réservé aux grands hommes.
Nos numerus sumus et fruges consumere nati.
Gœthe était, dit M. Caro, de ceux qui ne voient pas pourquoi un sauvage serait immortel. Ceci fait allusion à une petite phrase qu'un jour
M. Renan laissa tomber, comme en passant, dans un article de revue, à propos de métaphysique ; une petite phrase grosse de conséquences. Comme le Brahmin de la fable, M. Caro Ta « ramassée », et il a eu raison de l'appliquer ici; mais il devait citer exactement le texte. Je veux lui faire une querelle.
Traduisant, ou plutôt insinuant à sa manière ridée de Gœthe, M, Renan a dit : « Je ne vois pas pourquoi un Papou serait immortel. » Dans le choix de ce nom Papou, il y avait une finesse qu'il était bon de conserver. Sauvage, ce n'est pas du tout la même chose. D'abord l'expression est moins vive et moins pittoresque; ensuite elle est trop large et elle en dit plus qu'il ne faut; enfin, elle n'a pas la mesure, la tournure, la figure voulues pour produire l'effet désiré par l'auteur. Il pourrait s'élever, de ce côté de l'Atlantique, des réclamations en faveur des sauvages. Les sauvages ont eu, de tout temps, parmi nous, de généreux patrons et même des panégyristes. Sans remonter plus haut, Chateaubriand nous les a peints, on peut le dire, avec amour. Comme nous les trouvions, grâce à lui, poétiques! M. Renan, qui s'en souvient, n'eût
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pas osé jeter au néant les Natchez ; ou, s'il l'avait osé, nous ne l'aurions pas laissé faire. Mais à qui peut venir l'idée de réclamer pour un Papou ? La manière dont Gcethe traduit le « panci electi » est terriblement rigoureuse. M. Renan paraît l'entendre d'une façon plus libérale, et l'on serait tenté de s'accommoder avec lui, en sacrifiant le Papou. On réfléchit pourtant ; on se dit à part soi qu'entre le plus intelligent des Papous et le moins intelligent des Parisiens il rCy a peut-être pas une différence très-grande, qu'ils pourraient l'un et l'autre passer pour des Papous, et que, de Papous en Papous, à supposer qu'on augmentât graduellement dans chacun d'eux la dose de l'intelligence, on arriverait à la fin (je recule effrayé devant cette pensée) jusqu'aux membres de l'Institut.
Au fond, ce que Gœthe et les siens entendent par cette immortalité, dont ils laissent à quelques hommes l'espérance, ne peut même pas s'appeler l'immortalité du génie. Ce n'est que le retentissement plus ou moins prolongé d'une renommée extraordinaire. La loi est écrite dans Faust et très-clairement rédigée : « Celui qui ne s'est pas fait un nom sur la terre appartient aux
éléments. » Donc l'homme de génie à qui les circonstances n'ont pas permis de se produire doit mourir tout entier, aussi bien que l'homme vulgaire. Les plus sublimes vertus, si elles se sont dérobées à la célébrité, appartiennent aux éléments. La sainteté même, si elle s'est tenue dans l'ombre, appartient aux éléments; elle leur appartient à l'égal du vice et du crime. Du reste, avec le dieu-matière, ces conséquences sont inévitables. Il est heureux que de telles doctrines répugnent à l'esprit des peuples de l'Europe. La civilisation dont nous sommes si fiers doit son salut peut-être à cette répugnance !
Rendons pourtant justice à Goethe. Nous manquerions à l'équité si nous le jugions seulement sur les torts de son caractère et les erreurs de son génie. Ce caractère peu sympathique était évidemment de la plus vigoureuse trempe. Ce génie, qui s'est égaré en voulant expliquer l'origine et la fin des choses, la loi de la nature et de l'humanité, a, durant plus d'un demi-siècle, travaillé au progrès de presque toutes les sciences, en même temps qu'il a charmé l'imagination des hommes par une intarissable et magnifique poésie.
C'est ridée que nous laisse le livre de M. Caro, livre qui donne plus encore que le titre ne promettait. Où Ton croit ne trouver que la philosophie de Gœthe, on trouve Goethe tout entier, l'homme, le savant, le poète. M. Caro passe en revue la longue suite de ses œuvres et il nous aide à les comprendre. On connaît le rare talent d'exposition qui le distingue ; il a fallu qu'il y joignît encore tout un ensemble d'aptitudes pour réussir dans son entreprise. C'en était une grande et des plus compliquées que de faire, pour ainsi dire, un voyage d'exploration autour de ce vaste cerveau, d'en pénétrer les labyrinthes et d'en dresser enfin un plan fidèle et détaillé.
EUGENE MORDRET
Qui est-ce qui lit aujourd'hui un volume de vers nouveaux, s'ils ne sont pas signés d'un nom connu et consacré ? Dès que le lecteur aperçoit une suite de lignes qui ne vont pas jusqu'à la marge, il ferme bien vite le livre, et il en cherche un autre, exempt de cet inconvénient. Que les temps sont changés! Du vivant de Voltaire, il n'eût pas fallu dire qu'on n'aimait pas les vers; on eût été rangé dans la catégorie des Welches. Sans remonter si loin, il y a vingt-cinq ans, on se faisait encore honneur de les aimer. Maintenant, c'est à peine si vous osez en convenir ; auprès des hommes graves, un tel aveu pourrait vous compromettre.
Dans des circonstances pareilles, comment
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peut-il se faire qu'on voie s'accroître chaque année le nombre des nouveaux poètes ? Plus on en tue et plus il s'en présente ! Si je donnais la liste de ceux qui ont paru seulement dans Tannée i855, elle serait plus longue que les dénombrements d'Homère. C'est là un phénomène qui étonne au premier aspect et qui pourtant s'explique, ainsi que beaucoup d'autres, de la manière la plus simple. Presque tous ces poètes sont des hommes très-jeunes, et la jeunesse ne doute de rien. Qui de nous, à cet heureux âge, pour avoir ajusté, un matin, quelques rimes, ne s'est cru appelé à être un Lamartine ou un Victor Hugo? Le rêve que nous avons fait, ces jeunes gens le font à leur tour. L'amour-propre n'est pas le seul flatteur qui les abuse. Des flatteurs, il s'en trouve jusque dans les mansardes! On a toujours quelques intimes qui vous admirent à huis clos, sans parler de cet ange mystérieusement adoré qui vous presse la main dans l'ombre et qui trouve vos vers d'une beauté incomparable. La mère du poète les trouve encore plus beaux peut-être. Le père, il est vrai, s'inquiète d'une vocation qui peut déranger ses projets, mais il ne doute pas du génie de son fils, et il finit toujours par accorder la somme mal-
heureusement indispensable pour publier le manuscrit proposé en vain aux libraires. Et quel bonheur pour un jeune homme, à peine sorti du collège, de se voir déjà imprimé, de pouvoir se relire dans un joli volume, d'écrire sur chaque exemplaire de choix une gracieuse dédicace, enfin d'offrir ses premières œuvres à ses amis, à ses valseuses, et surtout à l'ange adoré! Ainsi se multiplient ces débuts poétiques, petits événements de famille, ou tout au plus de coterie, dont le public n'a pas l'indiscrétion de se mêler. Les exemplaires distribués sont payés par des compliments; les autres, déposés chez un éditeur bénévole, y sommeillent en paix, sous leur couverture jaune clair, dont le temps a peu à peu altéré la fraîcheur, et, lassé d'attendre la gloire qui s'obstine à ne pas venir, le Lamartine méconnu devient percepteur ou notaire.
Verrons-nous donc mourir nos poètes illustres sans héritiers qui les remplacent ? Dans cette foule de jeunes hommes que tente un si bel héritage, n'y en a-t-il aucun qui soit apte à le recueillir ? Ils demandent qu'au moins on daigne examiner leurs titres. Ceux qui ne lisent que pour se distraire ont, sans doute, le droit
de rejeter cet examen. Mais c'est le devoir d'un critique de l'aborder résolument et de chercher en conscience, parmi tant d'essais sans valeur, un livre, un homme à signaler. L'occasion n'est pas fréquente , et je m'empresse de saisir celle que m'offrent aujourd'hui les Récits poétiques, de M. Eugène Mordret.
M. Eugène Mordret vient de publier, sous ce titre , un volume où sont réunis cinq poèmes assez étendus et une vingtaine de petites pièces qu'il appelle Tableaux de genre. Le premier de ces poèmes, qui porte le nom du héros, le nom celtique de Louant, nous peint les vieux Armoricains aux prises avec les légions romaines ; le second , intitulé l'An mil, nous représente, sous une forme dramatique, une crise du moyen âge; Galalée, le troisième, est une idylle antique; Nicolas Flamel, un mystère; Marguerite, enfin, une histoire villageoise et contemporaine. Le simple énoncé des sujets indique , dans ce livre, une heureuse diversité. On voit avec plaisir que M. Eugène Mordret, au lieu de débuter, comme presque tous les hommes de son âge, par cette poésie intime et personnelle dont l'abus nous a fatigués, est entré d'abord dans la voie des com-
positions sérieuses. Cette poésie n'est pas toutà fait bannie de son œuvre ; elle se trouve encore, mais à dose discrète et parfaitement acceptable, dans quelques-unes des pièces qui sont à la fin du volume. Là même où elle pourrait être tentée de dominer , elle ne vient qu'en seconde ligne, et la plupart du temps l'artiste efface sa personne, pour ne nous montrer que son art, dans ses Tableaux de genre, petite galerie agréablement variée, dont plus d'un morceau réunit la délicatesse du trait à la fraîcheur du coloris. Voici, par exemple, une peinture à la manière flamande, que je soumets aux connaisseurs :
Salut, vieille maison ! j'aime ta noire allée,
Ton porche décrépit, ta porte ciselée,
Dont un marteau de fer bat les larges panneaux ;
J'aime, avec sa fenêtre enclose de barreaux,
Enfoncée à demi, ta salle basse et sombre,
Et l'escalier du fond qui s'engouffre dans l'ombre ;
Entre ses quatre murs ceints de lierre noueux,
J'aime ta cour étroite au pavé raboteux,
Pleine d'herbes, sans jour, et comme recueillie
Dans un calme rêveur, doux à ma poésie !
— Souvent, vieille maison, dans ton sein je revois,
Évoqués sous mes yeux, tes hôtes d'autrefois.
Ils sont là, tout joyeux : c'est quelque jour de fête ;
Dehors, la nuit d'hiver tombe, froide et muette ;
IÔO SOUVENIRS LITTÉRAIRES.
Eux, revenus de vêpre, et regardant briller
L'âtre, gai boute-en-train, au rire hospitalier,
Ils causent à la ronde. Au milieu, le grand-père
Au dos de son fauteuil accroche sa rapière,
Plaint la goutte, puis chante une ariette, puis
Conte comment, tout jeune, il s'en fut à Paris,
Et rencontra le roi qui sortait de l'office
Avec ses maréchaux et sa cour de justice.
On frappe. Anne tressaille et rougit tour à tour :
C'est le jeune voisin qui vient faire sa cour,
Fier de son beau pourpoint et de sa belle mine,
Mais grave comme un juge emmailloté d'hermine.
A dix pas l'un de l'autre, embarrassés, confus,
Promise et fiancé se tiennent : tout au plus
Oseront-ils tous deux chanter la villanelle
Du berger Lycidas et de sa pastourelle;
Ou bien si, par hasard, grand'mère le permet,
Par un profond salut le grave menuet
Commence. Dans un coin quelque petite fille
Fait passer dans ses doigts et repasser l'aiguille,
Sérieuse, attentive à broder un présent
Pour son frère au service ou sa tante au couvent;
Et les portraits d'aïeux, galerie imposante,
Prévôts, abbés, baillis à la fraise opulente,
Envoient tranquillement de leur cadre sculpté
Un éternel sourire à leur postérité.
— Ainsi, vieille maison, des images naïves
Reviennent voltiger sous tes lourdes solives,
Et tes murs enfumés, tes lambris vermoulus
Gardent comme un reflet des temps qui ne sont plus.
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Les délicats apercevront quelques défauts dans cette page. Il me semble toutefois qu'on peut, sans complaisance , y reconnaître un certain charme. J'en voudrais citer d'autres, et surtout le Christ à la scie, morceau d'un style sobre et pur, qui devient de plus en plus rare; mais j'ai à ménager l'espace en faveur des Poèmes , qui forment à eux seuls les trois quarts du volume.
Ces poèmes sont tous d'un genre différent et aucun d'eux n'est sans mérite. Louant est remarquable par sa couleur antique et des vers d'un grand caractère : le ton parfois s'élève à la hauteur de l'épopée. L'An mil est une composition originale et saisissante. Galatée me plaît moins, bien que ce soit encore une œuvre distinguée ; mais il faut une main si sûre et si savante pour toucher à un sujet grec! Je m'étonne toujours qu'on ose se placer en regard de modèles désespérants. Nicolas Flamel, au contraire, ne craint pas la comparaison avec les vieux mystères que l'auteur veut nous rappeler ; je fais grand cas de ce poème, mais ce n'est pas encore celui que je préfère. A tort ou à raison, j'ai un faible pour Marguerite.
Prétendre analyser ici tous ces poèmes, ce serait à n'en pas finir. J'ai glissé sur les précédents pour me réserver le plaisir de m'arrêter sur celuici. Le sujet est bien simple, si simple, que j'ai peur de nuire au poète en le racontant. Le canevas n'est rien; la broderie en fait le prix.
Marguerite est une jeune fille de dix-sept ans, pauvre et vivant de son travail dans un village de Normandie. Le pays qu'elle habite est un délicieux vallon tout rempli d'ombrage et de fleurs; mais la paysanne est encore plus charmante que le pays :
Son cœur est aussi pur que'ses lèvres sont roses.
Sa mère, veuve et qui vieillit, pense déjà à l'établir. Mais Marguerite se trouve heureuse comme elle est et ne veut pas se marier. Parmi les amoureux qu'elle refuse d'écouter, il en est un que sa mère serait bien aise de lui voir choisir.
Voilà Louis qui t'aime à perdre la raison :
C'est un garçon rangé, vaillant, rude à l'ouvrage,
Bien fait de tout son corps et plaisant de visage ;
Il vient d'un bon pays et de gens comme il faut.
Ses maîtres ne sauraient lui trouver un défaut.
Il a pu l'an dernier, tant il est économe,
Se tirer du service et s'acheter un homme :
Il te chérit enfin, c'en est une pitié !
— Que faire, si pour lui je n'ai point d'amitié ?
Répond simplement Marguerite. Louis se consume de chagrin. Il la cherche, il la suit partout, et il est toujours rebuté. Il la voit danser à la fête, où, lui, ne danse point, mais pleure et sanglote à l'écart :
Il te voit, Marguerite, Il voit ton frais visage au teint vif et doré, Et, sous les deux bandeaux dont il est encadré, Ton front pur et ta lèvre où le rire se joue, Et la belle santé qui reluit sur ta joue, Et ta fine toilette, et, parmi ta gaîté, Ce rayon de candeur et de virginité...
Et lui, le malheureux, ton bonheur le déchire, Ta sereine beauté l'insulte; ton sourire Le navre, et ton regard pour lui dur et moqueur Entre comme un couteau dans le fond de son cœur.
Le temps ne fait que rendre l'amour de Louis plus violent et l'aversion de Marguerite plus prononcée. Chacune de leurs rencontres, que l'obstination de Louis multiplie, malgré tout le
soin que prend Marguerite de les éviter, amène des scènes pénibles pour l'un et pour l'autre. La jeune fille enfin, toute bonne qu'elle est, s'aigrit et s'exaspère de le voir ou de le sentir continuellement autour d'elle. Un jour, au marché de Bernay, où Louis, l'abordant au milieu de la foule, lui dit qu'il se tuera si elle ne consent à l'aimer, elle lui répond qu'elle le hait et qu'elle acceptera un de ceux qui la demandent en mariage, s'il n'y a pas d'autre moyen de mettre un terme à cette persécution insupportable.
Louis, désespéré, s'éloigne, se procure un fusil et gagne un petit bois qui est près de la ville, à côté de la route, pour en finir avec la vie. Au moment suprême, tout prêt à appliquer le canon sur son front, il entend passer Marguerite, qui retournait dans son village. Un accès de fureur le saisit; elle aussi, elle périra! Il dirige l'arme contre elle, presse en frémissant la détente, et, le crime accompli, va se précipiter, à quelques pas de là, dans une mare profonde. Ni l'un ni l'autre ne succombent. Attirés par le coup de feu, des paysans du voisinage relèvent Marguerite, qui n'était que blessée, et retirent de la mare Louis qui respire encore. Marguerite, rapportée
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toute sanglante chez sa mère, subit de cruelles souffrances et ne se rétablit qu'à force de temps et de soins. Mais, durant cette épreuve, une révolution s'opère dans son cœur. Au premier mouvement d'horreur contre son assassin succèdent peu à peu des sentiments tout différents. Elle se reproche sa conduite envers lui, ses dédains si peu mérités. Pourquoi avait-elle repoussé, et de la façon la plus dure, un amour si vrai, si constant? Cet accès de fureur qui s'était emparé de lui, elle en avait été la cause avant d'en être la victime. Et voilà maintenant l'infortuné dans un cachot. Il va être jugé et condamné à mort peut-être! Condamné à mort! lui, un si brave jeune homme, qui, jusqu'à ce jour, sans reproche, aurait vécu heureux et estimé de tous, s'il ne l'avait jamais connue, ou si elle eût montré du moins un peu de compassion pour lui!
Le jour du procès arrivé, Louis confesse tout, et, loin d'atténuer son crime, appelle sur sa tête le plus terrible châtiment. Mais Marguerite, interrogée, rejette tous les torts sur elle.
« C'est moi qui l'ai perdu, dit-elle, C'est moi dont le mépris a troublé sa raison
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un mépris bien injuste, car il n'est pas d'homme meilleur.
Vous savez si jamais il offensa personne, Personne, excepté moi qui l'aime et lui pardonne ;
« Et en vous demandant sa grâce, ajoute-t-elle, le visage baigné de larmes et rouge de confusion, je vous demande aussi la mienne. »
Une déposition pareille change la face du pros. Louis est acquitté, et, peu de jours après, devient répoux de Marguerite.
ces
Tel est le sujet du poème : il est touchant et dramatique; mais on ne peut y signaler un grand mérite d'invention. La péripétie la plus remarquable, la scène de la cour d'assises, est empruntée à George Sand. L'aveu que Marguerite fait en plein tribunal de son amour pour l'homme qui a attenté à sa vie, c'est Edmée de Mauprat qui lui en a donné l'exemple. Mais les poètes, on le sait, prennent leur bien où ils le trouvent. Les difficultés de leur art sont si grandes que nous ne devons pas leur contester le privilège, dont ils ont joui de tout temps, de s'ap-
proprier les idées qu'il leur convient de mettre en œuvre.
Le poème de Marguerite n'a guère moins de onze cents vers. J'en ai entremêlé à dessein quelques-uns dans l'analyse qu'on vient de lire. Je demande la permission d'en citer d'autres pour faire mieux connaître le style de l'auteur et pour en relever les qualités et les défauts, car il ne s'agit pas ici de compliments, mais de critique. Voici le début du poë'me :
Le tranquille pays où vivait Marguerite Dort au creux d'un vallon que la verdure abrite, Et vous y descendrez par un calme sentier, Que les feuillages bas enferment tout entier. Jamais plus solitaire et plus sombre cavée Ne fut de boutons d'or et de gazon pavée; Jamais chemin couvert n'eut sous le bois épais Une pente plus douce et plus lente; jamais Plus fraîche humidité ne respira dans l'ombre ; L'écureuil s'y blottit sous des feuilles sans nombre, Un ruisseau bondissant roule sur les cailloux, Et le fin roitelet voltige dans les houx.
J'aime ce paysage normand ; je remarque du tour et de l'harmonie dans ces vers; mais, si on les examine de près, ils ne sont pas exempts de
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tâches. Sentier aurait voulu une autre épithète que calme, surtout venant après le tranquille pays. Cavée, c'est-à-dire chemin creux, est un mot que M. Eugène Mordret affectionne comme celui de marguerillette, qui, du reste, est assez joli. Je ne veux pas le quereller parce que ces mots ne sont pas dans le dictionnaire de l'Académie. Les trahies du Berry ont enhardi par leur succès les cavées de la Normandie. Cependant il faut être sobre de ces expressions provinciales. On cherche la couleur locale, on n'a que l'accent du pays. Pavée de ga\on est inexcusable. Quant aux six vers qui suivent, je les trouve charmants, surtout les deux premiers, dont la coupe est des plus heureuses.
Je passe à une description d'un tout autre caractère. C'est le jour où a lieu le marché de Bernay, marché considérable qui attire les habitants de tous les villages voisins :
Le soleil est chaud, le ciel est clair,
La poudre en tourbillons s'éparpille dans l'air, Et sur les blancs chemins encadrés de verdures Ce n'est qu'un roulement de bruyantes voitures Où bétail et chrétiens gisent confusément. Parmi les paniers d'ceufs et les sacs de froment,
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Les fouets claquent; on chante, on bavarde, on se jette
Un bonjour, un bon mot de charrette en charette ;
Les riches laboureurs, lançant leurs quolibets,
Se dépassent l'un l'autre au galop des bidets.
Puis, au bord de la route, à côté de l'ornière,
Ce sont de gros curés marmottant leur bréviaire,
Et des filles à pied, qui s'en vont pas à pas,
La chanson sur la lèvre et le panier au bras.
Partout dans l'air joyeux, les joyeuses paroles
Se croisent : la gaîté trotte dans les carrioles ;
Les merles dans les champs sifflent à qui mieux mieux
Et la journée est bonne à plus d'un amoureux.
Cela est peint, dirait Mme de Sévigné. Il faut dire plus encore : cela est vivant. Quelques mots çà et là me choquent, bétail et chrétiens, par exemple, et puis les gros curés marmottant leur bréviaire...; mais ces petits défauts se perdent dans le mouvement et dans la grâce de l'ensemble. Tout ce poëme est plein d'une saveur champêtre qui n'en est pas le moindre charme. Le poète, on le voit, n'est pas de ceux qui ne connaissent que le boulevard des Italiens. Il a vécu à la campagne; il l'aime, et il la fait aimer, en la peignant telle qu'elle est. Point d'enjolivement ni de mignardise à la Florian; nulle fausse délicatesse, nulle affectation non plus de réalisme, mais une couleur franche et vraie, à part quel-
ques inadvertances très-faciles à corriger. En voici une singulière : Marguerite, qui vend au marché de Bernay les fruits de son petit jardin, y apporte des pommes et des cerises en même temps; ce qui, à la rigueur, peut se voir au Palais-Royal, mais ne s'est jamais vu au marché de Bernay. Trop occupé de la gentille villageoise, le poè'te n'aura pas bien regardé dans son panier. Mais je me laisse aller à causer, et ne m'aperçois pas que cet article prend des dimensions exagérées. J'en demande pardon au lecteur et je me hâte de conclure.
M. Eugène Mordret promet à la France un poète. Il annonce un talent remarquablement varié : lyrique, épique, dramatique. De telles facultés, réunies dans la même tête, formeraient un rare génie si elles parvenaient à un complet développement : elles ne sont encore qu'en fleur dans M. Eugène Mordret. Il faut que le temps, le travail, surtout l'étude des grands maîtres (et je lui conseillerais particulièrement la Fontaine) étendent ses idées et perfectionnent son style. Ce style n'est pas assez mûr, et, chose autrement grave, il n'est pas tout à fait à lui. Il y a telle page des Récits poétiques que l'on croi-
rait écrite par Alfred de Musset, telle autre par Brizeux. L'imitation sans doute peut n'être pas préméditée. Elle est souvent l'effet naturel et involontaire de l'admiration ou de la sympathie. Ce n'en est pas moins un écueil contre lequel il est besoin de prémunir les jeunes gens. Non-seulement ils ne doivent pas chercher, mais encore ils doivent éviter soigneusement ces ressemblances qui les flattent et qui leur nuisent. Boileau va trop loin quand il dit que chacun pris dans son air est agréable en soi, car on voit des originaux qui sont assez désagréables; mais il a mille fois raison quand il nous recommande de ne pas prendre l'air d' autrui. Volontairement ou non, presque tous les jeunes poètes commencent par l'imitation; et qui prennent-ils pour modèles? précisément ceux qu'il leur est le plus désavantageux de rappeler, je veux dire leurs devanciers immédiats. Ils les voient en possession d'une renommée qu'ils envient et croient que le même chemin les conduira au même but. Ils n'y arriveront, au contraire, qu'en prenant une voie tout à fait différente. Veut-on savoir, enfin, pourquoi le public rebute tous les vers nouveaux ? Le moment est venu de le déclarer nettement. C'est que depuis longtemps on lui donne pour tels des
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vers qui ne sont pas nouveaux. En vain les chanteurs se succèdent; c'est toujours la même chanson, chantée de la même manière : il en est las, il n'en veut plus. Mais conclure de là qu'il ait renoncé pour jamais aux nobles émotions dont la poésie est la source, ce serait une erreur et une calomnie. La France est le pays des revirements soudains : qu'un talent vraiment neuf, qu'un poète se produise, et vous verrez si ces esprits, qui ne semblent songer qu'aux jouissances matérielles, ont rompu avec l'idéal. Hier, on nous disait que, dans ce siècle d'industrie, la guerre n'était plus possible; la réponse a été aussi péremptoire que prompte. Aujourd'hui, l'on nous dit encore : l'industrie tue la poésie ; cette seconde assertion n'est pas plus vraie que la première. La poésie est immortelle, et peutêtre le jour n'est pas loin où, retrouvant de dignes interprètes, elle sortira triomphante d'une éclipse momentanée.
Il appartient à la critique consciencieuse et bienveillante de préparer et de hâter dans la mesure de ses forces cette réapparition glorieuse. C'est à elle de discerner quels sont ceux des jeunes poètes qui donnent le plus d'espérances;
à elle de les signaler et de joindre des avis utiles à des éloges encourageants. C'est ce que j'ai tâché défaire pour M. Eugène Mordret. Son début m'a paru digne d'attention; j'augure bien de son avenir, et, s'il remplit un jour l'idée que j'ai conçue de lui, je m'estimerai heureux d'avoir été l'un des premiers à saluer sa bienvenue1.
1 Eugène Mordret ne fit que ce livre-là; il mourut à vingt-cinq ans. > R. V.-R.